I. Amand eveque missionnaire
En 1'annee 6i3, apres plus d'un denii-siecle de guerre civile, apres le supplice barb are inflige a la reine Brunehaut, Clotaire II, le fils de Chilperic et de Fredegonde, fut proclame seul roi des Francs. Cette unification rendit, pour quelque vingt-cinq ans, a la monarchic le prestige dont elle avait joui sous Clovis; mais elle n'empecha pas 1'aristocratie religieuse et laique de prendre une influence dominante dans le gouvernement du pays. L'edit du 18 octobre 614 assura la liberte des elections episcopales, fixa les devoirs des fonctionnaires, determina les droits du souverain dans
1'administration de la justice et dans la perception des impots. Le roi dut accorder un maire du palais a 1'Austrasie, a la Bourgogne et a ces regions qui prendraient sous peu le nom de Neustrie (i).
Bien plus, en 623, il donna un roi particulier a 1'Austrasie en la personne de son fils, Dagobert. Celui-ci, en 629, reunissait, sous son sceptre, tous les royaumes merovingiens comme 1'avait fait Clotaire II.
Les debuts de 1'apostolat d'Amand en Gaule, se placent sous le regne de ce dernier monarque et, d'apres notre systeme chronologique, vers 626. Le Saint devait alors compter de 35 a 40 ans (2).
Devint-il bientot eveque, eveque-missionnaire, eveque sans siege, comme il le restera presque toute sa vie? Son biographe repond affirmativement, Apres avoir raconte le premier voyage a Rome, il ajoute : Et ensuite, apres peu de jours, Amand, force par le roi et les eveques, fut consacre eveque, et, ayant recu les honneurs du pontificat, il se mit a precher 1'Evangile aux paiens (3).
Que penser de cette assertion ?
Sous un acte diplomatique de 63y ou 638, la charte de fondation de 1'abbaye de Rebais,nous trouvons, parmi beaucoup d'autres souscriptions, celle de saint Amand. Son nom y figure, avec le titre d' eveque (4). II 1'etait deja peutetre en 63o. Car, cette annee-la, d'apres son biographe, il baptisa Sigebert, fils de Dagobert. Or, un simple pretre n'aurait pas ete appele a un tel honneur (5).
L'afnrmation du vieux biographe pourrait done etre absolument conforme a la verite. En tous les cas, elle s'en rapproche. Amand ne mourut qu'en 674 ou 675. Une qua-
(1) BAYET, etc., dans YHisioirc de France, de E. LAVISSE, t. II, p. i55 ss.
(2) Voir appendice I.
(3) VAi, c. 8, SRM, t. V, p. 4 3 4 .
(4) Cfr infra, 8.
(5) Cfr infra, 7 et supra, p. 35 s. Ce recit du bapteme de Sigebert parait contamine par la legende.
rantaine d'annees auparavant on le trouve deja revetu du caractere episcopal (i).
Sur le jour meme de la consecration episcopale de saint Amand, on etait deja fixe, a Elnone, au milieu du ix e siecle. Milon nous apprend qu'on y celebrait, le 26 octobre, le souvenir de cette ceremonie liturgique. Mais le choix du jour lie fut-il pas arbitraire? C'est possible. On aura joint, peutetre, cette commemoration a celle de deux autres anniversaires, assignes au 26 octobre : la translation de reliques du Saint et la dedicace de la basilique dans laquelle elles reposaient (2).
Dans sa biographic de saint Amand, Philippe de 1'Aumone, apres avoir trace de Clotaire II un portrait plus elogieux encore que cehii qui nous est donne par le pseudo- Fredegaire (3), continue de la sorte : La reputation, deja fort repandue, du Bienheureux arriva jusqu'au monarque. Les glorieux personnages, Ouen et Eloi, encore seculiers, et jouissant d'une autorite considerable parmi les familiers de la cour, ne se montrerent pas peu empresses a faire valoir les vertus du saint homme. On le manda chez le roi. Et apres le recours a 1' autorite pontificale, par la volonte du prince, avec le consentement des Grands, Amand fut ordonne eveque, pour precher, comme 1'exigeait la coutume de ces temps (4) .
Philippe de I'Aumone se represente le role des papes, dans les nominations episcopales derepoquemerovingienne, a 1'instar de celui que jouaient les souverains pontifes de son temps, c'est-a-dire du xn e siecle. II aurait, pensonsiious, de la peine a etablir, d'apres des textes, que saint
Amand dut son elevation a 1'influence d'Eloi et d'Ouen.
d) II va sans dire qu'il ne faut pas attribner beaucoup d'importance a des formulas du bio^raphe, comme celles-ci : ct Faucis post transactis diebus Voir AA. SS., Ftbruavii t. I, p. 83o, n. 77.
(2) VA 3 , c. V], SRiVT, t. V, p. 470.
(3) FREDEGAIRE, IV, 42, SRM, t. II, p. 142.
(4) VA 3 , c. 20. AA. SS., Febniariit. I, p. 861.
Mais sa mention des conseillers ecclesiastiques de Clotaire II ne doit pas etre completement negligee. II est fort probable, en effet, que 1'un d'entre eux, et en particulier Sulpice, aumonier de la chapelle royale et eveque de Bourges au moins depuis 626-627, se souvint du pi eux moine qu'il avait vu se livrer, sous ses yeux, aux exercices de la reclusion, et qu'il le recommanda avec chaleur au souverain.
Mais comment s'explique qu'aucun diocese determine ne fut attribue a saint Amand? L'histoire eccclesiastique de 1'Irlande va nous fournir la reponse. Dans ce dernier pays, la hierarchic catholique n'avait pas ete etablie de la meme maniere que sur le continent. Ici, elle s'etait modelee sur les cadres de Fadministration civile. La, au contraire, ou il n'y avait pas eu d'occupation romaine, on comptait peu de villes et le territoire se trouvait partage entre une multitude de clans, bases sur la communaute du sang. Apres saint Patrice, 1'eglise d'Irlande prend de plus en plus les formes d'une eglise monastique. Les abbayes, fort populeuses, ressemblent a une grande famille. Leurs habitants vaquent au saint ministere. A cote d'abbes, revetus du pouvoir episcopal et exercant celui-ci dans 1'entourage du monastere, il se rencontre des eveques, simples moines, qui parcourent le pays pour le christianiser, mais gardent leur point d'attache dans une abbaye, dont ils considerent 1'abbe comme leur superieur (i).
A la suite de saint Colomban, les moines irlandais se repandirent sur le continent. Certains de ces peregrini du vii e et du vin e siecle avaient deja recu, dans leur pays, avant de le quitter, 1'onction episcopale (2). Al'exemple de
(1) DOM GOUGAUD, Les cliretientes eeltiques, p. 74, 88-84, 3I 5 ss ; du meme, Gaelic pioneers, p. 24, n. i ; B. KRUSCH, dans Neues Arcliiv, 1899, t. XXV, p. i3i ; E. LOENING, Gescliiclih des deutschen Kivchenrecliis, t. II, p. 445 ; H. VON SCHUBERT, Gescliichte der christliclien Kirche im F-rulimUtelattcr, t. I, p. 206 ss.
(2) Par exemple, du temps de saint Colomban, Aldus, qui benit 1'autel de Luxeuil (MGH, Epistolae, t. Ill, p. 167). Voir Neues Arcliiv,
1'Irlande, le royaume franc voulut aussi avoir ses abbeseveques et ses eveques-missionnaires. Saint Ermin (t 737) et saint Theodulphe (t 776), abbes de Lobbes (t), saint Remacle(t entre 671 et 679) et saint Popolene (t 692), abbes de Stavelot (2), furent des abbes-eveques. Saint Ursmer, lui, fut certainement revetu du caractere episcopal anterieurement a son election a Lobbes (3).
Dans 1'etat, du moins, de nos connaissances, saint Amand semble avoir ete le premier eveque sans residence fixe de 1'empire franc. Clotaire II avait accorde sa haute protection a saint Colomban. Dagobert, a son tour, avait favorise la diffusion des principes monastiques irlandais (4). A la cour de ces deux rois, plusieurs grands personnages ne cachaient pas leur admiration pour le grand legislateur de la vie religieuse. Ainsi, saint Eloi et saint Ouen, avant meme de devenir eveques, fondaient des monasteres qu'ils placaient sous la dependance de Luxeuil (5). II ne faut done pas s'etonner que la cour merovingienne d'alors ait fait de saint Amand, qui desirait exercer librement 1'apostolat chez les pa'iens, un eveque-missionnaire, sans diocese fixe. Mais il importait d'insister ici sur cette nouvelle relation entre
1899, t. XXV, p. i33 ss. et A. BELLESHEIM, GeschicJite acv ItathoUschen Kirclic in Ireland, t. I, p. 226-232. Mayence, 1890.
(1) WARICHEZ, Uatibaye de Lobbcs, p. 21 ss.
(2) Ncues Archiv, 1899, t. XXV, p. i36 ; FR. BAIX, L'aobaye et fa principanie de Stavelot, p. 19 et 52.
(3) WARICHEZ, op. cii., p. 16 ss. On distingue ces eveques-missionnaires, d'apres le type irlandais, des choreveques, qu'on rencontre en Occident, a partir du vm e siecle. Ces derniers sont les representants, les coadjuteurs des eveques diocesains et jouent surtout un role pendant la vacance du siege. Cfr VON SCHUBERT, Gescliiclitc der christliclieii Kirclie, t. I, p. 576; HAUCK, KircIiengcscliicUteDeutscMands, t. II, p. 747-749.
(4) Neues Arcliiv, 1899, t. XXV, p. i33-i34 ; MARTIN, Saint Colomban, p. 127-^8 ; HAUCK, op. cii., t. I, p. 266.
(5) PARSY, Saint Eloi, p. 90 ss. ; VACANDARD, Saint Ouen, p. 61 ss. ; p. 161 ss. ; MARTIN, op. cii., p. 187 ss. ; GOUGAUD, Chreiientes celtiques, p. 148 ss. ; HAUCK, op. cii., t. I, p. 271-272.
APOSTOLAT DES VALLEES DE L'ESCAUT ET DE LA LYS Il3
saint Amand et saint Colomban, entre 1'eglise de Belgique et 1'eglise d'Irlande.