‹ Saint Amand [microform]Chapitre 7 sur 136 · I. La plus ancienne biographic de saint Amand · texte numérisé non relu

I. La plus ancienne biographic de saint Amand

Cette oeuvre litteraire servit de source presque unique a tous les ecrivains posterieurs. Signalons a son sujet, deux opinions fort differ entes.

D'apres la premiere, la plus ancienne biographic a pour auteur un certain Baudemond. Le nom de ce personnage figure, en 674-675, au has du testament de saint Amand, heureusement conserve : Ego Baudemundus, peccator, iubente domno meo Amando, lianc epistolam deliberationis suae scripsi et subscripsi (i). Composee par un contemporain bien informe, relativement longue, assez precise et retragant toute la carriere apostolique de saint Amand, elle occuperait une des meilleures places dans la litterature hagiographique de 1'epoque merovingienne. Get ensemble de conclusions etait admis, avec quelques divergences de details, par tous les historiens (2) ; mais il fut attaque, en 1910, par 1'erudit allemand, M. Br. KRUSCH, aquinous devons tant d'editions definitives de biographies merovin-

d) SRM, t. V, p. 4 85.

t (2) Nous nous contenterons de renvoyer ici a M. L. VAN DER ESSEX, Etude critique et UUeraire stir les Vitac de saints merovingiens de I'ancienne Belgique, p. 336-349.

giennes et, en particulier, de celle meme d'Amand (i). Pour lui, la VA* n'est pas sortie de la plume de Baudemond ; elle n'a ete redigee qu'a 1'epoque carolingienne ; elle pourrait avoir pour auteur Gislebert, d'abord moine et abbe a Elnone, ensuite eveque de Noyon-Tournai, et mort en 782 ; elle contient tant d'invraisemblances et d'erreurs, on y remarque tant d'omissions, qu'il est impossible de lui accorder quelque valeur. En rendant compte de cette nouvelle maniere de voir, le regrette bollandiste Albert PON- CELET, semble 1'avoir admise en bonne partie. II [M. KRUSCH] est le premier a ne pas faire usage de la Vie BHL, 332 [de notre Vita prima], laquelle fournit infiniment plus de details, inais ne merite pas confiance. L' auteur se donne pour un contemporain et on a cru que c'etait Baudemond, le pretre qui ecrivit en 674-675 le testament bien authentique celui-la de saint Amand ; mais, en fait, aucun document ancien n'attribue 1'ouvrage a Baudemond, et il n'y a a le faire qu'un martyrologe qui semble de basse epoque. Par une suite de rapprochements, parfois bien tenus du reste, M. KRUSCH s'efforce de montrer que la Vita Arnandi est posterieure a la Vie de saint Eloi et anterieure a la Vie de saint Hubert ; le second point nous semble clair ; les preuves apportees pour etablir le premier sont un peu minces, mais rendent la chose assez probable. Done la Vita Amandi daterait seulement de 1'epoque carolingienne. Peut-etre la Vie BHL, 332, a-t-elle ete ecrite dans le diocese de Noyon, du temps et sous 1'inspiration de Gislebert, eveque de Noyon et abbe d'Elnone (T 782), un siecle environ apres la mort d'Amand. Elle a un air fabuleux bien accentue et s'accorde malaisement avec ce que nous savons par les documents authentiques. II faut done renoncer desormais a prendre pour argent comptant les faits qu'elle est la premiere a affirmer, et notamment Amand ne devra plus etre considere comme un eveque de Tongres-Maas-

(i) SRM, t. V, p. 395-428 (introduction critique), p. 428-485 (editions).

tricht, mais comme un simple eveque-missionnaire sans diocese determine. Sans doute cela reduit de beaucoup ce qu'on aura desormais a raconter au sujet d'Amand ; mais il n'y perdra pas, semble-t-il, et sa prrysionomie n'aura plus le caractere incoherent, inquiet, agite, qu'avait mis si vivement en relief M. HAUCK, en racontant d'apres le pretendu Baudemond la carriere du saint eveque (i). Plus tard, un autre savant beige, Godefroid KURTH, se prononcait a son tour. II s'attachait a demontrer 1'arbitraire ou la faussete de certaines assertions de M. KRUSCH par rapport a saint Lambert ou au premier biographe de celui-ci ; il ajoutait cependant : Nous lui devons [a la critique de KRUSCH] le dernier mot sur plus d'un texte important ; je citerai notamment ses conclusions relatives' a la chronique de Fredegaire, aux Vies de saint Leger, de saint Amand, et de saint Remacle (2).

Dans un remarquable article de dictionnaire, Mgr LESNE admet, comme probable, i'epoque de composition fixee par M. KRUSCH. Mais il reproche a ce savant de denier toute valeur a la VA* et de reconstituer la vie du saint sans en tenir compte. Bien que composee probablement un siecle

-(i) Analecta BoJitiitdiaaa. 1910, t. XXIX, p. 448 s. Disons une fois pour routes que les sources litteraires relatives a 1'liistoire cie saint Amand ont etc classees par la B-iblicgraphia luigiogyzplric-x, laiina des Bollundistes. t. I, p. 55-07. Bruxelles, 1898 et 1899 > e ^ P ar ^ e supplement de ce repertoire, p. 16-17. Bruxelles 1911. Nous n'etudierems ici parmi les pieces mentionnees la que les plus ori.Qinales. Plusieurs d'entre elles n'e soiit en effet que de vuljyaires resumes. II n'y aura pas lieu non plus de revenir sur une piece que nous avons ^ue a la bibliotheque publique de Valenciennes (ms. 3g3 bis) et qui est sig'nalee par MANGEART, dans son Catalogue dcscripiif et ra'isonne des manuscriis de la bibiiolkeque de Valenciennes, p. Sgo-Sgi. C'est une vie de saint Amand. ecrite en deux colonnes, 'et qui compte 640 petites lignes rimees. Apres la premiere partie qui se termine au vers 844, il 3^ a deux pages de prose, puis la versification recommence et se poursuit jusqu'a la fin. Cette piece ne nous apprend rien de neuf sur saint Amand et parait se baser uniquement sur la VA 1 . '

(2) Etudes franqnes, t. II, p. 33i.

apres la mort du saint, ecrit-il, elle consigne vraisemblablement des souvenirs traditionnels (i).

Ay ant pris sur nous de composer une biographic, aussi serieuse que possible, du grand apotre de la Belgique, nous avons du peser inurement les avis en presence. Peut-etre le contact prolonge avec cette ancienne biographic nous aura-t-il permis de rejeter certaines hypotheses, d'en fortifier d'autres et d'apporter telle solution intermediate. Mais il nous convainquit aussi de la complexite des problemes que pose cette Vita, de la difficulte d'aboutir a son sujet a un sj^steme nettement tranche et qui ne soit pas hypothetique, enfin du merite des auteurs qui ont traite la question avant nous.

i. RESUME DE LA PLUS ANCIENNE BIOGRAPHIE

II y a une difference considerable entre ce que nous racontaient, avant 1910, les historiens modernes sur la vie de saint Am and et ce que d'aucuns se contentent d'en retenir aujourd'hui. Au debut d'une introduction necessairement assez developpee cette comparaison nous parait indispensable pour le lecteur ; elle mettra sous ses yeux, d'apres les sources diplomatiques et les sources litteraires les plus anciennes, que ces dernieres soient ou ne soient pas dignes de confiance toute la carriere du saint.

Les historiens qui se passent de la VA* nous montrent d'emblee saint Amand a 1'oeuvre. Sa residence habituelle, le centre de son activite, se trouve a Elnone, sur la Scarpe, abbaye fondee et deja comblee de privileges sous Dagobert I (t 63g). De cette derniere annee a 642, Amand se depense en compagnie de Jonas de Bobbio, le futur auteur de la Vita Columbani, a 1'evangelisation des Francs pa'iens de ces regions. La construction par le saint d'une eglise a Anvers ;

(i) Dictiomtawe d'Histoire et de Geographic ecclesiastiques, fasc. IX, col.

son apostolat aupres des peuplades du littoral de la mer du nord, en parti culler des Prisons, sous la protection de Dagobert I et de Sigebert III ; ses rapports, entre 640 et 652, avec la famille des maires du palais d'Austrasie, et notamment avec sainte Itte et sainte Gertrude, les fondatrices de 1'abbaye de Nivelles ; la signature qu'il apposa, en 637 ou 638, au privilege de Rebais ; la reponse qu'il regut, en 649, du pape saint Martin, pour le dissuader de renoncer a la charge d'eveque-missionnaire (car il n'aurait jamais ete eveque de diocese) et lui demander les avis des eveques d'Austrasie sur 1'heresie monothelite ; la fondation, en 663, d'une filiale d'Elnone, a Barisis-au-Bois, dans 1'Aisne ; enfin le testament du saint, en 674-675, suivi peu apres de sa mort : tels sont les faits qui peuvent etre consideres comme acquis a 1'histoire.

La VAi, elle, suit son heros du berceau a la tombe. Mais les indications chronologiques ne se rencontrent que tres rarement dans cette biographie. Le lien logique entre les faits y apparait souvent si lache qu'on se demande s'ils se sont toujours succede dans 1'ordre ou 1'auteur nous les narre. Divers chapitres debutent par des formules vagues de ce genre : Per idem autem tempus ; Non multo post ; Faucis transactis diebus ; His ita gestis. Notons encore que les prodiges operes par Amand interessent et retiennent le biographe, plus que les autres evenements.

Voici successivement le saint en Aquitaine, ou il naquit de parents Chretiens et nobles ; puis dans 1'ile d'Yeu, en Vendee, ou encore tout jeune il se fit moine ; a Tours, ou il regut la clericature ; a Bourges, ou il vecut en ascete pres de quinze ans ; a Rome, ou se declara sur le tombeau du prince des apotres sa vocation apostolique ; en Gaule, ou il se vit force par le roi et les eveques d'accepter 1'episcopat et ou il commenca ses labeurs apostoliques. Manifestement le biographe eprouve plus d'embarras pour assigner une place precise aux episodes prodigieux rapportes alors a propos d'un second voyage a Rome (ch. 10-12). Puis il s'attache a la predication de saint Amand dans le

pagus de Gaud, sous le roi Dagobert (622-63g), et decrit

1'opposition que firent a 1'Evangile les barbares, domptes seulement par un miracle (ch. i3-i5). Des rives del'Escaut on passe au sud du Danube, ou 1'apotre tente assez vainement de gagner des Slaves au Christ (ch. 16). Exile pour avoir censure trop audacieusement 1'immoralite du roi, du roi Dagobert toujours, il est rappele par lui pour conferer le bapteme au jeune Sigebert, ne en 63o-63i (ch. 17). Le siege de Tongres devenu vacant, I'eveque-missionnaire se voit contraint a 1'occuper pendant trois annees, mais il y renonce a cause de 1'opposition du clerge (ch. iS). Sonzele le porte ensuite au nord, chez les Prisons (ch. 19), puis, au sud, chez les Vascons (ch. 20). II revient en Belgique et, sans s'interdire toute course apostolique, il reside ordinairement a Elnone (ch. 21). Au regiie du roi Cliilderic H (662-675), le biographe rapporte la fondation d'une abbaj^e a Nant (ch. 22-25). Enfin, Dieu rappelle a lui son serviteur dont les restes precieux reposent a Elnone (ch. 26).

Ainsi nous connaissons, independamment de la VA*, et en particulier par certains actes diplomatiques, un nombre restreint de faits qui en general ne sont pas meme relates dans la plus aiicienne biographic. D'autre part, celle-ci raconte, en s'attachant autant que possible a 1'ordre chronologique, toute la vie mouvementee du predicateur, et elle permet de saisir, avec 1'importance de son role comme apotre, quelques traits de sa physionomie vraiment captivante et extraordinaire.

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