VIII. Amand et Colomban
Se sont-ils connus ? Colomban en Gaule, de 5go a 610. Coutumes monastiques en Gaule, au vi siecle. Usage simultane de la regie de saint Benoit et de celle de saint Colomban, au vn e siecle. Influence considerable de Luxeuil. Monasteres de Bourges. Jonas de Bobbio a Elnone. L'entourage de saint Amand. Comparaison entre les caracteres et les carrieres d' Amand et de Colomban. Abbayes eloignees des villes. La regie de saint Colomban.
Sa severite. La regie de saint Benoit. Union des deux regies.
Charte de Rebais. Charte de Barisis. Regies observees dans les fondations de saint Amand. Abbes. Abba3 r es doubles. Les monasteres et les eveques. Dependance absolue. Exemptions. Elnone et son privilege d'exemption. Situation juridique des autres abbayes de saint Amand.
I. Monasteres attribues a saint Amand Origines de la vie monastique en Belgique
JEAN BOLLANDUS avait termine en, grandepartie, laredaction des A eta sanctorum de Janvier ; il avait meme acheve 1'impression des feuilles comprenant les quatre premiers jours de ce mois ; quand GODEFROID HENSCHENIUS, devenu depuis peu le collaborateur du maitre, lui apporta le premier fruit de ses travaux : c'etait son etude sur les vies de saint A 7 aast et de saint Amand (6 fevrier). BOLLANDUS fut a ce point ravi de la largeur du commentaire dont son assistant avait accompagne les anciens textes a publier, qu'il n'hesita pas a remettre sur le metier, pour la rendre conforme a ce nouveau plan et a cette nouvelle methode, toute la partie de 1'ouvrage deja prete pour I'impression (i).
En effet, de cette introduction critique de HENSCHENIUS,
(i) H. DELEHAYE, A iravers troi-s siecks. Uceitvre des Bollundistes (1610- 1915). p. 27-28. Bruxelles, 1920.
I'historien du grand missionnaire ne peut longtemps detacher les yeux. Et cependant, il dispose aujourd'hui de 1'edition beaucoup plus parfaite de I'ancienne biographie par M. KRUSCH. Malgre tout ce qu'il y faudrait changer et ajouter, 1'ceuvre du savant bollandiste donne encore 1'impression d'une recherche coiisciencieuse, etendue, remarquable, surtout pour 1'epoque ou elle a ete entreprise.
Un des defauts du P. HENSCHENIUS est de n'avoir pas evite la tentation de grandir son heros. L'exageration apparait surtout sensible sur le terrain que doit aborder ce chapitre, saint Amand et la vie monastique. II semble n'avoir pu supporter 1'idee qu'un monastere se soit etabli, au vn e siecle, dans les regions duNord, sans la collaboration plus ou moins directe du Saint.
Outre les abbayes d'Elnone, de Saint-Pierre-du-Mont- Blandin et de Saint-Bavon de Gand, de Marchienne, de Renaix, de Leuze, de Nivelles, de Barisis-au-Bois et de Nant, en voici done toute une serie d'autres, surlafondation desquelles HENSCHENIUS veut que saint Amand ait exerce une influence, au moins par ses conseils. Au Nord de la frontiere linguistique qui coupe la Belgique en deux parties de 1'Est a 1'Ouest, c'est Tronchiennes, Oudenbourg, Thourout, Courtrai, Forest, cet enigmatique Quercelledora, qu'on identifie souvent avec Deurne, pres d'Anvers, Meldert et Chaumont ; et, au Sud, en pays roman : Moustier-sur-Sambre, Soignies, Saint-Ghi slain, Sainte-Waudru, Hautmont, Maubeuge, Maroilles, Hasnon, Hamaye, Mareuil-lez- Arras. Comme si cette enumeration n'etait pas assez imposante, HENSCHENIUS nomme encore quatre abbayes, dont il avoue, cependant, que leurs litres a se reclamer de saint Amand sont bien minces. Pour elles, il ne paiie pas d'aide directe, ni de conseil, mais seulement d'exemple. Si non auxilio, ant consilio sancti Amandi, certe eius exemplo (i). C'est le cas pour Aulne, Lobbes, Wallers et Crespin.
Les historiens du xix e siecle ne s'arreterent pas en si
(i) AA. SS., Felruarii t. I, p. 822-824 et p. 817.
bonne voie. L'abbe DESTOMBES, ancien professeur d'histoire au seminaire de Cambrai, a public tine biographie de saint Amand, peu critique, il est vrai, mais attach.an.te et qui connut deux editions. II ajoute quelques noms nouveaux de monasteres, a savoir: au territoire d'Alost; a Morbecque, pres de Ninove ; a Conde ; a Andenne ; a Gertrudenberg ; a Blang3^-en-Ternois (i). Plus recemment, M. 1'abbe BENAC, dans son Etude sur les saints du calendrier dn diocese d 'Audi, rencherit encore. Lavaur, Vabres, Saint- Amand-du-Mont- Rond dans le Beriy, Saint-Claude dans le Jura, Cherisy, Meyria, Rebais, Rouen, Beauvais et Mortagne viennent allonger la liste (2). Et ces auteurs en passent, cependant, et meme une des plus celebres : car presque tous les historiens et les archeologues qui s'occupent de Moissac en rapportent l'origiiie a saint Amand d'Aquitaine (3).
N'y eut-il qu'a examiner critiquement ces attributions, il faudrait deja ecrire ici tin chapitre special sur Amand etla vie monastique. D'autres raisons encore nous en font un devoir. Le Saint s'est servi, surtout, si pas uniquement, de moines commecollaborateurs dans 1'oeuvre d'evangelisation. II parait avoir garde toujours un amour tres vif pour la vie religieuse : il 1'avait montre des sa jeunesse, chez les moines de Tile d'Yeu ; il le manifesta surtout les dernieres annees de sa vie, a Elnone. Itte, apres la mort de son mari, recut le conseil de fonder un monastere pour elle-meme et pour sa fille. Enfin Amand, ici encore, fut initiateur. Le premier, il travailla en grand a 1'evangelisation de la Belgique. Le premier, il y propagea largement la vie religieuse.
L'histoire monastique du Nord de la Gaule ne ressemble pas a celle du Centre ou du Midi. Des le iv e siecle et la premiere moitie du v e , Liguge et Marmoutier, fondes par saint Martin de Tours, Lerins, construit, vers 400, sur les cotes de la Provence par saint Honorat, les deux monas-
(1) Histoire de Saint Amand, t. II, p. 174-181.
(3) Cfr infra, S 7. p. 207.
ET LA VIE MONASTIQUE 2l3
teres etablis a Marseille par Cassien ("1" 435) attestent la volonte des Gaulois d'imiter les exemples monastiques de 1'Orient. Au vi e siecle, 1'elan est plus remarquable encore. Deux cents monasteres environ surgissent du sol franc. Saint Cesaire d'Arles compose ses deux regies. Une reine, Radegonde, se retire elle-meme dans 1'abbaye de Sainte- Croix qu'elle a fondee a Poitiers.
Or, au iv c , au v e et au vi e siecles, les regions du Nord restent totalement a 1'ecart de cette etonnante floraison. D'aucun des monasteres etablis en si grand nombre sur le sol beige et dans le Nord de la France, on ne peut dire qu'il fut fonde avant le vn e siecle.
Mais alors, et surtout apres 65o,le mouvement de creation d'abba} y es se revele magnifique, irresistible. En cette secondemoitie de siecle et dans les trente premieres annees du siecle suivant, partout, se batissent des monasteres, dont un bon nombre atteindront vite la celebrite, dont les noms sont encore populaires aujourd'hui.
Tous ne peuvent se rattacher directement a saint Amand. Cependant, ils surgissent avec le plus d'abondance dans les regions qu'il a evangelisees avec le plus de tenacite, dans la Belgique occidentale, et, plus particulierement encore, dans les contrees situees auSud delafrontiere linguistique, au milieu desquelles se dresse Elnone.
AuNordde cette ligne, on ne rencontre, comme abbayes marquantes, que Saint-Pierre-du-Mont-Blandin, Saint-Bavon et Sithiu ou Saint-Bertin. Au Sud, voici Elnone, Saint- Vaast, Crespin, Hasnon, Maroilles, Maubeuge, Mons- Sainte-Waudru, Marchienne, Hautmont, Soignies, Lobbes, Saint-Ghislain.
La meme constatation garde sa valeur pour la Belgique orientale. Au Nord delafrontiere des langues, la cartemonastique ne nous montre que Sarcliinium ou Saint-Trond, Munsterbilsen et peut-etre Aldeneyck ; au Sud, s'elevent Stavelot-Malmed}*, Andagina (plus tard Saint-Hubert), Andenne, Celles, Fosses, Malonne, Nivelles. II est absolument impossible d'etablirla date defondation exacte de la plupart
de ces abbayes. Mais on pent affirmer que, sauf peut-etre deux ou trois exceptions, aucune d'entre elles n'a vu le jour avant 65o. Que les principaux monasteres du pays soient nes ainsi apres son evangelisation par saint Amand, qu'ils se rencontrent de la maniere la plus dense dans les regions ou il travailla le plus, Hainaut, Artois, etc., que lui-meme ait certainement fonde plusieurs de ces abbaj^es : tout cela ne nous autorise-t-il pas a le coiisiderer comme le grand initiateur du mouvement monastique dans les regions du Nord ; d'autant plus qu'aucun autre ne peut lui etre compare, meme de loin, sous ce rapport ?
Recherchons done de plus pres quelle fut la part de saint Amand dans le developpement de la vie religieuse en Belgique, au vu e siecle. Suivons-le tout d'abord a Klnone, en son monastere prefere, lorsque renoncant aux Vascons et a leurs montagnes escarpees, il revient au pays des Saliens et aux plaines de 1'Escaut.