CHAPITRE IX Dernieres annees de saint Amand
SOMMAIRE
Thierry III et Childeric II. Age avance de saint Amand. Les personnages presents a Elnone, aux environs de Paques 674 ou 675. Mummolenus de Noyon-Tournai. Saint Bertin. Aldebertus et Jean. Beaudemond. Les miniatures de Valenciennes. Le testament. Son texte. Role de la Providence. Elnone. Testaments qui transmettent des biens. Soucis des testateurs pour leur corps. Le testament de sainte Radegonde. Le privilege de saint Omer pour Sithiu. Singularity du testament. Pourquoi nous admettons son authenticite. Mort de saint Amand, le 6 fevrier. Vision de sainte Aldegonde.
En 663, le jeune roi Childeric II et la regente Innechilde avaient remis a leur apostolique pere Amand, eveque, le domaine de Barisis. On se souvient que ce prince n'etait monte sur le trone d'Austrasie que par la faveur d'Ebro'in. Apres la mort du roi de Neustrie, Clotaire III (678), auquel succeda Thierry III, il s'allia aux Bourguignons revokes centre le tout-puissant maire de Neustrie. Defait, Ebroin fat enferme a Luxeuil, tandis que Thierry III luimeme se voyait interne a Saint-Denis. Mais Childeric II ne jouit guere de sa victoire. En 676, il etait assassine.
C'est pendant la periode troublee, comprise entre la mort de Clotaire III et celle de Childeric II, que fut redige 1'acte auquel on donne le nom de testament de saint Amand . II est date du monastere d' Elnone, la seconde annee du regne de notre seigneur Thierry, roi glorieux , c'est-a-dire, en 674 ou 676. L'on restait done fidele, dans 1'entourage d'Amand, au roi depossede. La faveur qu'avait accordee jadis au grand missionnairele roi Childeric II ne lui
paraissait pas une raison suffisante pour reconnaitre les coups de force de ce souverain (i).
Comme Amand nous le confie lui-meme, avec une insistance touchante dans sa simplicite, son corps etait alors use par de multiples travaux ; il avait atteint la vieillesse la plus avancee ; il pouvait se dire deja a moitie mort : lam corporefesso et multis laboribus fatigato, iam in summa senectnte pene corpore praemortuo . Aussi, demandait-il a Dieu avec beaucoup d'instance, sa sortie de ce monde .
Le quinze des Kalendes de mai, c'est-a-dire le 17 avril, de 1'annee 674, ou plutot 676, le Saint voulut done dieter solennellement ses dernieres volontes. On se trouvait alors tout pres de Paques, soit le mardi avaiit, soit le mardi apres (2). II avait invite dans son abbaye plusieurs eveques et abbes. Le plus haut dignitaire que nous y rencontrions est Reolus de Reims, metropolitan! de la seconde Belgique ; cet ancien comte de Champagne devait avoir un long episcopat et jouer meme un role politique important, aux cotes d'Ebroi'n, d'abord, quand celui-ci se fut echappe de sa prison, et puis aupres de Pepin de Herstal (3). II
(1) Voir Kuuscn, dans SRM, t. V. p. 3gg.
(2) Ibidem. L'annee seconde du roi Thierry III concorde avec 674, si Clotaire III est mort avant le 17 avril (673) ; avec 675, s'il est mort apres. M. KKUSCH admet plutot 6/5, parce que, cette dernicre annee, le jour de Paques, d'apres le comput de Victor cl'Aquitaine, suivi en Gaule, tombait soit le :5, soit le 22 avril. Ainsi s'explique, a 1'occasion de cette solennite, la presence a Elnone de tant de hauts personnages a la fois. BUZELIXUS. Annales Gallo-Flandriac, t. II, p. 74, suivi par le P. HENSCHiiXirs, AA. SS., Fcbriiai'it. I, p. 887, n. 106, nous dit bien que cette reunion eut lieu a 1'occasion de la dedicace de 1'eglise d'Elnone. Mais il faudrait, pour 1'admettre, pouvoir confronter ses assertions avec le Codex ms. Elnonensis, sur lequel il s'appuie. Nous avons prouve plus haut que deux eglises avaient ete edifiees a Elnone par saint Amand, celle de Saint-Pierre et celle de Saint-Andre. Pour aucune des deux, il n'est possible d'etablir la date de la dedicace ; mais, parmi les fetes speciales d'Elnone, aux siecles suivants, aucune ne se place au mois d'avril.
(3) Cfr LEVISON, dans SRM, t. V, p. 60, n. 3 ; DUCHESNE, Pastes episcopanx, t. Ill, p. 85. Reolus est mort, vers 690.
faut mentionner ensuite deux suffragants de Reolus, Mummolenus, 1'eveque de Noyon-Tournai, au diocese duquel appartenait Elnone, et Vindicianus, eveque de Cambrai. Celui-ci est peu connu (i). Le notn de Mummolenus s'est deja rencontre sous notre plume. II etait ne a Coutances, dans le departement actuel de la Manche. Avec deux compagnons, Bertin et Ebertramne, il quitta son pays et se presenta chez Omer, premier eveque de Therouane. Celuici confia aux trois amis la charge de fonder un monastere, Sithiu, appele plus tard Saint-Bertin. Mummolenus en devint le premier abbe, mais a la mort de saint Eloi, le 26 aout 660, il fut appele a lui succeder, a Noyon. II etait done eveque depuis une quinzaine d'annees, lorsque saint Amand regut sa visite a Elnone (2).
Bertin, lui aussi, assistait a la reunion du 17 avril. II etait en train de s'acquerir, a la tete de 1'abbaye de Sithiu, la reputation d'un grand administrateur et plus encore celle d'un grand saint. Aussi des personnages nobles ou des rois lui octroyaient-ils des proprietes ou des immunites. Et tandis qu'il gouvernait la multitude de ses moines, des hommes religieux venaient a lui, pousses par la grace divine, de beaucoup de regions diverses, desirant perseverer avec lui dans le service de Dieu, sous le joug de la sainte regie (3). C'est ainsi qu'arriverent de Bretagne Quadanoc, Ingenoc, Madoc et Winnoc, que Bertin, a son tour, chargea d'etablir un nouveau monastere a Wormhout.
On trouve encore, sous 1'acte testamentaire, la signature d'un abbe Aldebertus et d'un personnage qui ne decline
(i) SRM, t. V, p. 347, n. 2 ; DUCHESXE, op. et torn, cit., p. in ; VAX DER ESSEN, Etude critique, p. 276-277.
(2-) Cfr DUCHESXE, Pastes, t. Ill, p. 104 ; VAN DER ESSEN, op. cit., p. 375- 384 ; LEVISON, SRM, t. V, p. 729-735 et Vita Audomari, c. 9-12, ibidem, p. 759-762.
(3) Vita Winnoci, c. 22, SRM, t. V, p. 769-770. Sur saint Bertin, voir Vita, Bcrtini, SRM, t. V, p. 765-769, VAN DER ESSEN, op. cit., p. 401-402 ; SRM, t. V, p. 734-735.
pas son titre, s'il en avait un, Jean. On a fait d'eux, aux siecles suivants, des abbes de Gand, le premier de Saint- Bavon, le second du Mont-Blandin (i). Une notice du ix e siecle, intitulee : Noticia brevis de fundatione ccenobii Blandiniensis, rapporte qu'apres Florbert, Amand preposa a ce monastere un certain Jean, son grand ami (2) . Le chroniqueur Jean de Thilrode, de son cote, a la fin du xin e siecle, voit dans Aldebertus le successeur de Florbert a Saint-Baron (3).
Enfin, Baudemond, qui, d'apres la meme Notitia brevis (4), fut le successeur de Jean a Blandigny, est encore signale parmi les hotes de saint Amand a Elnone. L'evequemissionnaire lui demandera meme de tenir la plume et de souscrire cette lettre de sa deliberation . Cette intervention a fait croire, dans la suite, que Baudemond etait 1'auteur de la premiere biographic de saint Amand.
A cote du saint apotre de la Belgique, se groupaient done, en ce jour, quatre autres ecclesiastiques qui, comme lui, jouiront d'un culte dans 1'eglise : Reolus, Vindicianus, Mummolenus et Bertin. On regrette cependant de ne pas en trouver encore un autre, appele a une plus grande celebrite, et qui etait monte depuis quelques annees sur le siege episcopal de Maastricht, saint Lambert.
Un manuscrit du xn e siecle, provenant de 1'ancienne abbaj-e d'Elnone et appartenant aujourd'huia la bibliotheque publique de Valenciennes, cod. 460 (606), a conserve par la miniature le souvenir de cette grande journee du 17 avril. Quatre gravxires, en pleine page, remarquablement executees, et pour le dessin, et pour le colons, et pour la variete des attitudes et des costumes, representent, deux a
(1) SRM, t. V, p. 485, n. 4 ; WARICHEZ, Origincs de 1'eglise de Tournai, p. 184, n. i.
(2) AA. SS., Novemlris t. I, p. 358, n. 7. Cfr Liber iraditionum Sancti Petri Blandiniensis, ed. FAYEN, p. VII et VIII.
(3) Chronica lohannis de Thilrode, c. n. MGH, SS, t. XXV, p. 566.
(4) AA. SS.. Novemlris, t. I. p. 358.
deux, 1'abbe d'Elnone et ses notes. Tous portent 1'aureole de la saintete mais on a donne a Amand et a Jean un nimbe carre, qui, primitivement, indiquait les personnes encore en vie au moment ou elles etaient representees. A la premiere miniature, Amand, revetu d'une chasuble rouge, est assis sur un fauteuil dont chaque bras se termine par un dragon a deux tetes, allusion peut-etre au miracle de 1'ile d'Yeu. II tient, de la main gauche, sa crosse et, de la droite, une plume. Sa tete est coiffee d'une mitre basse d'or ou de couleur lilas. A cote de lui, assis sur un siege moins riche, et la tete nue, Baudemond ecrit sur une banderolle, ou se trouve deja, en lettres rouges, la souscription d' Amand, les mots suivants traces en noir : Moi, Baudemond, j'ai souscrit . Bertiii semble particulierement reussi, bien que son costume soit le plus simple. Sa tete est ornee d'un nimbe vert lisere de blanc ; comme Baudemond, il porte la tonsure monastique romaine, tandis que Mummolenus, et, Ton ne sait trop pourquoi, Aldebertus out la tonsure en demilune propre aux Irlandais. II ne faudrait pas naturellement insister sur le caractere historiqxie de ces miniatures, qui ne sont que des documents curieux de la peinture du xn e siecle (i).
Nous avons donne jusqu'ici et nous donnerons encore le n om de testament a la piece celebre, souscrite le 17 avril. Ce terme etait, en efiet, emplo}^, a 1'epoque merovingienne, dans un sens tres large (2). Cependant il ne se rencontre pas dans 1'acte qui nous a ete conserve. Et si. 1'on voulait etre fidele a 1'ancien titre de la piece et a son texte meme, on 1'appelerait une petition ou une conjuration (3).
(1) Ces gravures se trouvent reproduces en noir a la fin du t. V des SRM. Voir, a leiir sujet, MAXGEART, Catalogue descriptif'et raisonne des inanuscrils de~hi Bibliotheque de Valenciennes,- p. 460-461. Sur la ton-sure de Mummolenus, cfr supra, p. 248, n. 4.
(2) CH. GIRY, Manuel de diplomatique, t. I, p. TO. Paris. 1920 ; PONCELET, dans Analecta Bollandiana, 1906, t. XXV, p. 170 ; Du CANGE, aumot Testamentum ; PARDESSUS, Diplomata, t. I, p. 269 (Prolegomenes).
(3) Exemplar petitionis seu coniurationis sancti Amandi de corpore suo . Peto et coram Christo lesu, Filio Dei, coniurare praesximo .
Traduisons-la d'abord, aussi fidelement que possible (i).
Au nom de Notre Seigneur Jesus-Christ, moi, Amand, tres miserable et pecheur.
Nous croyons que, partout, la piete divine veut nous gouverner et, avec bonte, nous sauver car Dieu, avant tous les siecles, a la prescience de notre entree dans ce monde et de notre sortie de ce monde. Or done, personne n'ignore de quelle maniere nous avons couru en longueur et en largeur par toutes les provinces et par toutes les nations, par amour du Christ et pour annoncer la parole de Dieu et pour administrer le bapteme, et comment la piete de Dieu nous a arrache a beaucoup de dangers et a daigiie nous conduire jusqu'a ce temps. Mais maintenant, le corps deja use, fatigue par de multiples labeurs, dans la vieillesse la plus extreme, le corps a demi-morl, nous esperons obtenir prochainement notre sortie de ce monde. Et puisque Dieu a bien voulu nous conduire dans cet humble endroit qui s'appelle Elnone, ou Ton nous a vu batir un monastere sur un terrain recu de la largesse royale, je demande et, en presence de Jesus-Christ, fils de Dieu, j'ose conjurer que, si Dieu a decide que j 'emigre de mon corps ici, aucun des eveques, ni des abbes, ni des personnes seculieres, aucune puissance ne fasse opposition a ce que mon corps repose dans ce monastere, appele plus haut Elnone, au milieu de mes freres, auxquels j'ai deja recommande mon corps et mon ame. Et si la fin de notre vie doit arriver en voyage ou n'importe ou, que les freres et 1'abbe du susdit monastere d' Elnone aient pleine licence d'y faire rapporter notre depouille mortelle.
Mais si quelqu'un, dans la temerite de son esprit, veut contredire cet acte ou enlever mon corps par violence hors du monastere ou contrevenir "a ma volonte, que d'abord il
(i) Ce testament, conserve aux archives d'Elnone, vers 85o (VA 3 , VI, SRM, t. V, p. 472) a ete insere par Milon de Saint-Amand clans sa Suppletio (VA*. SRM. t. V, p. 483-484).
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encoure 1'ofTense de la Sainte-Trinite et qu'il apparaisse excommunie dans toutes les eglises catholiques, et qu'il devienne etranger a la societe des Saints et qu'il subisse la damnation qu'ont encourue Dathan et Abiron, que 1'enfer a engloutis vivants, et qu'il soit anatheme, Maranatha, c'est-a-dire la perdition au jour de 1'avenement de Notre Seigneur Jesus-Christ. Et que, meme ainsi, il ne puisse changer notre volonte, mais que notre resolution bien deliberee reste perpetuellement ferme et inviolable.
Et aim que vous soyez plus assures de notre volonte, j'ai souscrit cet acte de ma main propre et j'ai demande a tous les hommes craignant Dieu de le souscrire. Et nous avons demande a notre frere Baudemond de tenir la plume.
Cette lettre a ete donnee au monastere d'Elnone, 1'annee seconde du regne de Notre Seigneur, Thierry roi glorieux, le XV des Kalendes de mai.
Moi, Amand, pecheur, j'ai consent! a cette lettre faite par moi et je 1'ai souscrite .
Ce testament, on en conviendra, ressemble fort peu a nos testaments actuels. Saint Amand y apparait bien terrible dans ses anathemes ! Mais les temps merovingiens ne sont pas le xx e siecle.
Admirons plutot comme cette piece exprime fortement et avant tout, la foi inebranlable du grand apotre en la Providence. La Providence a voulu 1'envoi dans le monde de ce bon et rude serviteur. La Providence 1'a arrache a tant de perils rencontres dans ses courses apostoliques. La Providence 1'a conduit jusqu'a cet age avance. La Providence lui a menage, pour ses vieux jours, un repos dans la douce oasis d'Elnone. La Providence le rappellera bientot de cette terre d'exil. La Providence le fera emigrer de ce monde, soit a Elnone meme, soit ailleurs, en voyage, n'importe ou. Et avec combien d'eloquence se trouve exprime 1'amour du vieux moine pour son abbaye ! En mourant, il n'a qu'un desir : y reposer ; qu'un souci : etre prive de cette consolation. Dresser son testament, c'est, pour lui,
disposer de-son corps, son corpuscuhim , le leguer a sa chere Elnone. Dans cette courte page, nous retrouvons encore le meme Amand, plein d'ardeur, de zele, de fougue, tel qu'il s'est manifeste si souvent a nous. Les nuances semblent lui echapper. II a parcouru en longueur et en largeur toutes les provinces et toutes les nations ; il a demande a tous les homines craignant Dieu de signer la lettre de sa deliberation ; il se reserve 1'epithete de tres miserable ; il n'a pas assez de foudres, de menaces scripturaires, d'anathemes pour le malheureux qui osera empecher la realisation de sa volonte, retenir sa depouille mortelle loin d'Elnone ou la ravir a cette sainte solitude.
L'authenticite de cet acte etrange est reconnu par la plupart des historiens et par les plus severes (i).
Sans doute il serait difiicile de demontrer positivement que sa place n'est pas parmi les nombreux faux de Fepoque merovingienne. En effet, les actes prives, categorie a laquelle il se r attache, nous ont ete conserves en petit nombre pour cette periode ; et, par consequent, la comparaison entre eux ne peut se faire avec autant de garanties que pour les diplomes. Ajoutons que le testament de saint Amand est tres court et qu'il appartient a un genre dont, a notre connaissance, il n'existe guere d'autre representant.
Nous avons conserve des testaments authentiques, par lesquels leurs auteurs transmettent leurs biens a une eglise ou a un monastere ; ainsi, celui de saint Didier ("f" 655), eveque de Cahors (2) ; ceux de saint Bertram (t 6^3) et de saint Hadoind (t 652), eveques du Mans (3), qui leguent leurs proprietes a leur eglise ; et celui de saint Willibrord (t 73g), qui assigne a 1'abbaye d'Echternach un certain
(1) Par exemple, par le savant LECOIXTE (Annales ecclesiastici, t. Ill, p. 741-742. Paris. 1668) qui a attaque avec tant de force et de verve des actes merovingiens reconnus jusqu'alors pour authentiques ; et surtout par A. KRUSCH, SRM, t. V, p. 398-899.
(2) Voir SRM, t. IV, p. 5gi. Cfr p. 552.
(3) PARDESSUS, Diphmata, t. I, p. 197-210 et t. II, p. 69-71 ; Cfr J. HA- VET,' tttvres, t, I, p. 27. Paris, 1896.
nombre de posessions octroyees d'abord a ce Saint luimeme (i).
Ce n'est pas le cas de la petition d'Amand. II n'y est question d'aucun bien materiel, mais seulement de son corps. Lememe souci se retrouve, sans doute, dans d'autres actes de 1'epoque merovingienne ; nulle part, a notre connaissance, il n'est a ce point dominant et exclusif. Ainsi saint Bertram ne dit qu'occasionnellement qu'il desire, comme derniere demeure pour son corps corpusculum , la basilique des Saints Pierre et Paul du Mans ; saint Hadoind ne mentionne que dans une incidente son desir de reposer dans la basilique Saint-Victor (2). Deux actes toutefois se rapprochent davantage, a cet egard, de la petition de saint Amand. D'abord, le testament de sainte Radegonde (t 58y). Epouse forcee de Clotaire I, elle s'est echappee du palais et a fonde le monastere de Sainte-Croix de Poitiers. Son testament est aussi une coninratio , une priere, adressee principalement aux eveques et ayant pour but de sauvegarder 1'avenir de sa fondation. Mais voici ensuite la demande relative a son corps et les anathemes : Je vous en conjure aussi, vous, saints pontifes et tres nobles seigneurs rois et tout le peuple chretien, par la foi catholique dans laquelle vous avez ete baptises... que mon corps corpuscuhim meum soit enterre dans la basilique que j'ai commence a batir en 1'honneur de sainte Marie, la mere du Seigneur, ou beaucoup de nos soeurs sont deja ensevelies dans le repos... Et que si quelqu'un a la volonte ou tente de faire autre chose, par la croix du Christ et par la bienheureuse Marie, qu'il encoure la vengeance divine, et que, par votre intercession, je merite d'obtenir, dans cette basilique, avec la congregation des sceurs, un endroit de sepulture (3).
(1) Voir A. PONCELET, Le testament de saint WilHlrord , dans les Analecta Bollandiana, 1906, t. XXV, p. 163-176, et LEVISOX, dans SRM, t. VII, p. 91 et n. 9.
(2) PARDESSUS, Diflomata, t. I, p. 199, t. II, p. 70.
(3) GREGOIRE DE TOURS, Historia Francomm, IX, 42, SRM, t. I, p, 403-404.
Le second acte a signaler n'est pas precisement un testament, mais plutot une concession de privilege. II est octroye par saint Omer, premier eveque de Therouanne, au monastere de Sithiu et s'adresse a tout le clerge du diocese (663). Le viel eveque rappelle dans la souscription 1'infirmite dont il est frappe. Quoique pecheur, Omer de nom... j'ai fait cet acte, etant aveugle, et un autre, tenant ma main, 1'a ecrit et souscrit. Omer declare, entre autres choses, qu'il a bati a Sithiu, d'accord avec les moines, une basilique pour qu'y reposent leurs corps et le notre , afin que, dans la susdite basilique, selon la tres entiere charite des freres, mon corps corpusculum meum , soit depose, apres ma mort, et enseveli parmi les corps des moines, inter ipsa corpuscula monachorum . C'est pourquoi,... je supplie la. congregation que, quel que soit 1'endroit ou le Seigneur ordonnera que j 'emigre de ce monde, par une veritable charite,... je puisse avoir la permission de reposer la avec les etrangers, dans cette basilique que j'ai fait construire pour venir en aide a ces religieux... Et les freres devront ramener mon corps, de n'importe quel endroit, dans cette ile et 1'y enterrer (i) . On voit la ressemblance de ces documents, avec le testament du missionnaire aquitain.
S'il n'est pas possible, ainsi que nous 1'avons note plus haul, d'etablir positivement 1'authenticite de celui-ci, on n'y decouvre, d'autre part, aucune donnee historique inadmissible ni aucun anachronisme ; les temoins mentionnes et que nous connaissons par d'autres documents : Reolus, Mummolenus, Vindicianus, Bertin, sont bien en vie et dans les fonctions ou nous les indiquent ces documents, en 675 ; la langue, les formules sont celles de 1'epoque (2) ; Amand se donne le titre de miserrimus ac peccator ,
(r) PARDESSUS, Diflomata, t. II, p. i23-ia5. Cfr LEVISON, SRM, t. V, p. 733 ; KRUSCH, dans Neues Avcliiv, 1906, t. XXXI, p. 348, 36g ss.
(2) Par ex. les expressions in isto locello; visi smmis construxisse ; per foriia, etc. On retrouve plusieurs de ces expressions dans le formulaire de Marculf ou dans les deux volumes de PARDESSUS.
comme dans sa charte de 666 relative a Barisis (i) ; et quant aux imprecations et aux formules comminatoires, on sait qu'elles abondent dans les documents merovingiens. M. KRUSCH renvoie avec raison, a cet egard, a la charte de saint Eloi en faveur de Soligiiac, abbaye dont saint Remade fat le chef avant de fonder Stavelot-Malmedy. On y lit plusieurs lignes d'anathemes ou gronde aussi la colere de Dieu ; ou s'entrouvre le sejour des damnes, danslequel descendirent vivants, comme nous le raconte le Livre des Nombres (XVI, :3), Nathan et Abiron ; ou retentissent les maledictions des psaumes, le soixante-huitieme et le cent huitieme (2).
La seule singularite de la petition de saint Amand, la seule raison qu'on a fait valoir et qu'on fait valoir parfois encore centre son authenticite, c'est qu'il lance ces imprecations pour proteger sa depouille mortelle. Pour le Saint luimeme, ecrivait un auteur allemand, en 1846 (3), c'eut ete une pretention bien grande d'accorder a 1'avance une telle valeur a son cadavre . Et beaucoup plus recemment, un auteur, cite souvent avec eloge dans ces pages, Mgr LESNE, s'exprimait a son tour de la maniere suivante : Cette prohibition, etrange dans la bouche du Saint, eveille des soupcons. L'humilite d'Amand pouvait-elle soupconner qu'on se disputerait ses restes? Cette clause parait destinee... a sauvegarder les droits des moines de Saint- Amand a de precieuses reliques et repond a des preoccupations tres ordinaires au ix e siecle... La piece fut, cro3'ons-nous, fabriquee ou interpolee a cette epoque (4) .
II est, en effet, possible d'assigner cette origine au testament de saint Amand. Mais nous ne savons pas qu'on se soit dispute ses restes, au ix e siecle ; d'autre part, les raisons
(1) Cfr supra, p. 229. KRUSCH, SRM, t. V, p. 3gS.
(2) SRM, t. IV, p. 745. Sur les formules d'imprecation, cfr PARDESSUS, Diplomala, t. I, p. 241-243 (Prolegomenes).
(3) F. RETTBERG, Kircliengescliichie DeiitsMan&s, t. I, p. 556.
(4) fticfionnaire d'histoire et de geographic eccUsiasUques, fasc. IX, col. 94^4.
en faveur de 1'authenticite du testament nous paraissent si fortes, cet acte cadre si bien avec le caractere de saint Amand, que nous n'hesitons pas a nous en servir.
Combien de temps le vieillard vecut-il encore apres 1'imposante ceremonie ? Aucun document ne le dit. Mais sa mort arriva, le 6 fevrier (i). Nous dirons done qu'il est mort, au plus tot, le 6 fevrier 6y5 ou 676.
On ne possede non plus aucun detail sur ses derniers moments. Mourut-il a Elnone? Dut-on, au contraire, transporter sa depouille dans 1'abbaye qu'il avait tant aimee. Les dernieres lignes de sa Vita, au lieu de repondre a ces questions, se tiennent dans de telles banalites que nous renongons meme a les transcrire (2).
II y avait alors, a une trentaine de kilometres d'Elnone, a Maubeuge, dans un monastere qu'elle y avait fonde, une femme deja agee, reputee pour sa saintete. C'etait Aldegonde, sceur de Waudru. Sa biographie qui, dans sa forme actuelle, ne remonte qu'au milieu du ix e siecle, nous raconte ses visions, et, semble-t-il, d'apres une source fort ancienne (3). A en croire cette composition, Amand et Aldegonde se trouvaient unis par les liens d'une amide spirituelle. Or, une nuit, qu'elle s'etait livree au sommeil, la bienheureuse vierge Aldegonde vit Amand, que couronnait le Seigneur. Une grande multitude d'ames recevait avec lui la beatitude du Christ. Et les anges chantaient a haute voix : C'est la un don digne d'amour : ce qu'il a acquis en prechant, il le remet au Seigneur . Et Aldegonde, se reveillant alors, se mit a se rejouir dans son coeur du salut eternel de son ami (4).
Amand qui s'eleve au ciel avec 1'escorte d'un grand
(1) Preuves dans AA. SS., Felruariii. I, p. 840 et SRM, t. V, p. 099 ; voir infra, ch. X, i.
(2) VA 1 , c. 26, SRM, t. V, p. 449.
(3) VAN DER ESSEN, Elude critique, p. 219-231 ; LEVISON, SRM, t. VI, p. 79-85.
(4) Vita frima AUegundis, c. 14, AA. SS. Belgii, t. VI, p. 320,
nombre d'ames ! N'etait-ce pas 1'ascension qui convenait a 1'apotre des Slaves et des Vascons, a 1'evangelisateur du pays de Gand, au missionnaire par excellence de la Belgique ?
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