‹ Saint-Amant: La solitude: La contemplateur; La jouissance; Le palais de laChapitre 3 sur 46 · NOTICE XV · texte numérisé non relu

NOTICE XV

Reste le Moïse sa^vé. hoin de parfaire la réputation de Saint-Amant, ce poème la détruite. Il y avait là un petit problème, que M. Emile Fag-uet a élucidé assez bien. « Saint- Amant, dit-il, n'eut qu'un malheur, celui, après avoir réussi trop tôt par des ouvrais secondaires, de faire attendre trop longtemps et de donner trop tard sa grande œuvre. Le Moi'se parut en i653, et q'était un poème dans le goût de i63o; et Fécole de 1660 était déjà là toute prête à rejeter dans Tombre les productions de la génération précédente... » Quand Saint- Amant se rendit à Varsovie par les Flandres, il fut arrêté par un parti d'ennemis et enfermé à Saint-Omer, l\ emportait le manuscrit du Mojise,qui fut saisi et, sans le nom de la Reine de Pologne, que, dit-il, il invoqua, le Moï$e 9aavé devenait le Mof^se perdu. — Et du coup, Saint-Amant demeurait aussi célèbre, peut-être, que Mathurin Régnier, Les grandes œuvres sont le piège des poètes qui ne sont pas des génies de premier ordre : Ronsard y a échoué, comme Malherbe, comme La Fontaine. Il s'en est fallu de peu que la Franciade n'accablât

8AINT-ARÏANT

Ronsard; Saint-Amant, moins heureux, a fléchi sous le poids du Motse pourtant bien moins mauvais, et même rempli de beaux vers et de beaux couplets. Un verre ne doit pas contenir plus de vin que le buveur n'en peut boire d'une haleine; un poème ne doit pas être si long qu'on ne le puisse lire en une séance. Il en est ainsi du moins, à notre g'oût, depuis le xvie siècle, depuis la Jérusalem, et si Goethe a rompu la règ-le, cela ne fait rien. Victor Hugo, lui-même, n'a plus osé le grand poème et pourtant, s'il l'eût osé, il Peut accompli avec un bonheur homérique.

Il faut cependant reconnaître que, de tous les grands poèmes français modernes, le Moi'se sauvé est le seul qui ait gardé quelque fraîcheur, quelque apparence de vie. Il vit gauchement, mais il vit encore. Il n'y a plus dams la Semaine de DuBartas que des vers isolés, souvent d'une puissante beauté, que des détails curieux ; il y a dans le Motse des épisodes complets qui se lisent avec plaisir. Sainte-Beuve a dit :

« L'écueil du Moïse est d'être ennuyeux. y> C'est tout le contraire. Par une sorte de miracle, dont Saint-Amant, tout de même, doit

bénéficier, le Morse n'est pas ennuyeux, M. Faguet Ta reconnu sans honte ; je Tai éprouvé moi-même. Quand on a Thabitude des lectures littéraires, on peut lire le Moïse sauvé; s'il contient des passages un peu ardus, il en contient beaucoup d'autres ou gracieux, ou pittoresques, ou brillants, ou même tout à fait beaux. C'est, en somme, le plus grand effort poétique, de Ronsard à Victor Hugo, et qui n'a pas été tout à fait vain. Le Mot^e a surtout une valeur de poésie picturale : c'est une curieuse fresque 5 plusieurs parties en sont embues, sans doute, mais cela tient plutôt à Thumidité des murs qu'à l'inhabileté de l'artiste.

léC Moïse a-t-il été connu des premiers romantiques ? Théophile Gautier a l'air de l'insinuer. Nodier, Vigny, Musset n'auraient pas dédaigné d'y prendre quelques thèmes, mais ceci exigerait des enquêtes attentives. On peut du moins lire parallèlement le Bain de la princesse (i)et le Bain de Sazanne,deYignj, L'avantage reste au vieux poète pour l'imagination, la grâce du détail, la délicatesse et surtout la couleur. Est-ce que le romantisme ver-

(i) Voyez page ai4*

bal ne serait pas sorti de la Bibliothèque de l'Arsenal où Nodier, qui avait tout lu, bavardait sur toute chose ?

Très différent de Théophile, Saint-Amant est tout extérieur, artiste bien plus que poète sensible. Théophile annonce le lyrisme personnel des romantiques : Saint-Amant préfigure le lyrisme impersonnel des parnassiens : il y a en lui du Banville et du Leconte deLisle. Mais que n'a-t-il préfiguré, ce poète protée ?

Les Visions ne sont-elles pas du genre le plus funèbre et le plus fantastique? Et sa Rome ridicule^ hélas! ne sont-ce point déjà les spirituels blasphèmes A' Orphée aux Enfers ?

Quand on est entré dans la voie des comparaisons littéraires, on irait loin, si le bon sens ou le goût ne vous arrêtaient. Pourquoi n'avouerais-je pas, cependant, que la trente et unième strophe du Contemplateur me rend moins obscure la célèbre énigme de Stéphane Mallarmé : Tonnerre et rubis aux moyeux.

M. Faguet a commenté cette strophe dans un sens qui ne contredit pas mon sentiment (i).

(i) Voir à V Appendice, p. 378.

Saint-Amant ne peut donc plus, je pense, après ce que Ton vient de lire, nous apparaître comme « tout à fait caduc », selon l'expression malheureuse de Sainte-Beuve.

Il me semble, au contraire, singulièrement remuant et très propre encore à donner à ceux qui écrivent en vers des leçons de netteté, de pittoresque et de force. La force est ce qui domine en lui. Son vers est robuste. On ne trouvera de mièvrerie dans Saint-Amant qu'au poème de Ly(fian et Sylvie que nous avons inséré comme exemple d'une des phases de son talent. Partout ailleurs, il est l'homme qui affirme . Son poing, plus d'une fois, dut faire tressauter les bouteilles sur la table du Cormier, et il étonna bien ses compagnons un jour que, pour justifier je ne sais quel caprice, il s'écria : « Messieurs,j'ai cinquante ans de liberté sur la tète. » C'était un représentant de la race individualiste qui, en môme temps, nous donnait Corneille. Avec Saint-Amant, le seizième siècle achève de mourir et meurent avec lui, pour bien des années, les influences de Ronsard, de Rabelais, de Mathurin Régnier, de Du Bartas.

Le règne va commencer de ceux qui furent des

psychologues plus que des artistes et des .moralistes plus que des poètes. Ces nouveaux venus manquèrent singulièrement d'indulgence pour leurs prédécesseurs ; ils se crurent de force à rejeter dans l'ombre toute la littérature qui les précédait. Ils prétendirent reoouer directement avec l'antiquité et ce qu'il» reprochaient le plus à Saint- Amant et à tels de sas contemporains, c'était de lavoir méconnue. On peut voir, en efifet, en parcourant les curieuses préfaces que le poète rédigea pour ses oeuvre*, que l'antiquité était le moindre de ses soucis. Alors que Timitation des anciens allait devenir la grande règle littéraire, Saint-Amant avouait bonnement qu'il ne savait que peu de latin et moins epcore de grec : c'est ce que le pédantisme de Boileau peut-être lui pardonnera le moins. Les Lettres et Préfaces, que nous avons groupées dans cette édition, exposent très nettement les goûts littéraires de Saint- Amant. On le connaîtra mieux, je crois^ après les avoir lues. La Préface de Faret n'est pas négligeable non plus : elle nous donne le Saint- Amant tel qu'il apparaissait à ses admirateurs.

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