‹ Saint-Amant: La solitude: La contemplateur; La jouissance; Le palais de laChapitre 4 sur 46 · SUR LES · texte numérisé non relu

SUR LES

ŒUVRES DE MONSIEUR DE SAINT-AMANT Par son fidèle ami Faret .

Il y a des choses qui sont d'une condition si relevée et d'une essence si pure qu'elles ne peuvent rien souffrir de bas ni de commun; et celles particulièrement qui n'ont point d'autre objet que de plaire sont ordinairement d'une nature si noble que c'est les violer que ne leur donner pas toute la grâce dont elles sont capables. La médiocrité les détruit, et, lorsqu'elles ne sont pas excellentes, on peut dire qu'elles sont très imparfaites. Si la peinture ne trompe les yeux, elle les offense; si la musique ne

3AINT-AMANT

charma fes oreilles, elfe les bïesse ; 6t> si ta poésie ne nous ravit et n'élève Fâme au-dessus de sa matière, elle est d'autant plus ridicule qu'elle est digne d'admiration lorsqu'elle est montée à ce point qui la fait nommer le langage des dieux. Aussi n'a-t-elle rien que de sublime : ses ornements sont tous riches, et, bien que ses grâces soient dans la naïveté et que ses beautés soient toutes naturelles, si est-ce qu'elle veut toujours être accompagnée d'éclat et de pompe. Elle a je ne sais quels rayons de divinité qui doivent reluire partout, et, lorsque ce feu manque de l'animer, elle n'a plus de force qui la puisse rehausser au-dessus des choses les plus vulgaires. Cette chaleur, que les anciens oui appelée génie, œ se communique qu'à fort peud'espritis, et ne se fait principalement remarquer qu'aux descriptions, qui sont comagpte de: riches tabliBaitx où la nature est représentée : d'où vient que l'oa a nommé la poésie une peinture parlante. El de fait,, comme elle est le plus noble effort de l'imagination, on peut dire aussi que son pli^ noMe chef-d'œuvre est celui de bien décrirez. C'est cette partie qui ne se peut acquérir, non plus que ces grâces secrètes qui nQUS ra^iia^at

sans que nous sachions la cause de notre ravissement : et c'est par là que ces grands hommes qui ont mérité les titres de divins et de sacrés sont montés à cette g-loireimmorteBe qui refleurit en tous les siècles. Il ne faut voir que les vers de monsieur de Saint- Amant pour connaître qu'il a pris dans le ciel plus subtilement que Pi-ométhée ce feu divin qui brilïe dans ses ouvrages. Néanmoins, cette ardeur d'esprit et cette impétuosité de génie qui surprennent nos en^ndements et qui entraînent tout le monde après elles ne sont jamais si déréglées qu'il n'en soit toujours le maître. Son jugement et son imagination font un si juste tempérament, et sont d'une si parfaite intelligence, que Fun n'entreprend rien sans le secours de l'autre. Aussi sont-ce deux parties dont Funion est tellement nécessaire que, quand Fune des deux vieirt à manquer, ce n'est plus ou que stérilité ou que confusion.. En effet, l'on voit ordinairement que ces esprits violents, de qui les secondes pensées n'ont jamais corrigé les premières, ressemblent à ces torrents qui se précipitent pour ne faire que du mal ; mais ceux qui, pro«dmsatit beaucoup, font régner Fordre au milieu

des belles matières, sont comme ces grands fleuves qui portent la fertilité dans les campagnes et l'abondance dans les villes. Notre ami se peut vanter d'être de ceux-là et d'avoir toutes les grandes qualités requises à un vrai poète/Ses inventions sont hardies et agréables; ses pensées sont hautes et claires ; son élocution est nette et vigoureuse, et, jusques au son et à la cadence de ses vers, il se trouve une harmonie qui peut passer pour sœur légitime de celle de son luth. Lorsqu'il décrit, il imprime dans l'âme des images plus parfaites que ne font les objets mêmes. Il fait toujours remarquer quelque nouveauté dans les choses qu'on a vues mille fois, et ce qui est particulièrement à considérer en lui, c'est qu'il n'achève jamais ces beaux portraits sans y donner un trait de maître, et sans j laisser un aiguillon à la fin qui chatouille l'esprit longtemps après qu'il en a été piqué. Lorsqu'il veut être sérieux, il semble qu'il n'ait jamais hanté que des philosophes, et, quand il veut relâcher son style dans la liberté d'une honnête raillerie, il n'est point d'humeur si stupide qu'il ne réveille, ni si sévère dont il ne dissipe le chagrin

et à qui il n'inspire des subtils sentiments de joie. Son esprit paraît sous toutes les formes, et c'est une chose admirable, et qui ne s*est peut-être jamais vue, qu'une même personne ait pu en un éminent degré réussir également en deux façons d'écrire qui sont d'une nature si différente et qui semblent être opposées. Et certes, qui peut voir cette belle Solitude y à qui toute la France a donné sa voix, sans être tenté d'aller rêver dans les déserts? et si tous ceux qui l'ont admirée s'étaient laissé aller aux premiers mouvements qu'ils ont eus en la lisant, la Solitude même n'aurait-elle pas été détruite par sa propre louange, et ne seroit-elle pas aujourd'hui plus fréquentée que les villes ? Ce divin Contemplateur, qui ne peut être assez dignement loué que par celui même qu'il loue, je veux dire par ce grand et saint prélat à qui il est dédié, n'est-ce pas même une sublime leçon de la plus parfaite sagesse et de la plus haute philosophie chrétienne et morale? Quel courage assez hardi pourrait ouïr réciter ses Visions mélancoliques, dont le titre seul a je ne sais quoi d'effroyable, sans frémir d'horreur? Et quelle âme assez austère pourrait lire

8AINT-.VMANT

le Palais de la Volupté sans être touchée de quelque désir d'en g'oûtei- les délices ? L'A ndromède et rArion^ sont-ce pas d'assez hardis essais de ce fort génie pour faire espéror à xu>tre langue un poèmie héroïque ? Enfin, tant d'aulxes poèmes, ou pour l'amour ou pour la joie, et qui sont partout embeiUs des vrais ornements de l'art et des richesses de la nature, doivent-ils pas faire confesser à tout le monde que monsieur de Saint-Amant mérita autant qu'aucun autre qui ait jamais été le titre de vrai poète?

L'étroite amitié qui s'est invîolablement conservée entre nous depuis plusieurs années ne saurait, devant de bons juges, rendre ce discours suspect d'aucune flatterie. Je voudrais biûD. que ce fût ici un lieu k propos de parler aussi bien de la bonté de ses moeurs comme de la bonté de ses œuvres ; mon inclination s'étendrait bien volontiers sur ce sujet. Et combien qu'il m'ait fait passer pour vieux et grand buveur dans ses vers, avec la même injustice qu'on a écrit dans tous les cabarets de Chaudi^ra, qu'on dit qui ne but jamais que de l'eau, si est-ce que, pour me venger agréablement de

ces injures, je prendrais plaisir à publier qu'il a toutes les vertus qui accompagnent la générosité. Mais il m'arrache lui-même la plume de la main, et sa modestie me défend d'en dire davantage.

Hélas! quand je vous vois, mes vers, mes chers enfants.

Vous que l'on a trouvés si beaux, si triomphants.

Errer parmi le monde en plus triste équipage

Qu'un prince malaisé qui marcherait sans page,

Quand je vois vos pieds nus, vos membres mutilés,

Et vos attraits sans pair flétris et désolés

Par Tavare désir d*un infâme libraire,

Qui, sous Tespoir du gain, pour chanter me fait braire,

J'aTOue, en la douleur de ma tendre amitié.

Que j*ai de votre étal une extrême pitié,

Ou plutôt qu*en tel point j*ai peine à reconnaître.

Vous voyant si changés, que je tous ai fait naître.

SAiirr-ÂMAirr.

fe.

Page 1