‹ Saint-Amant: La solitude: La contemplateur; La jouissance; Le palais de laChapitre 35 sur 46 · LE CORTÈGE DE LA PRINCESSE · texte numérisé non relu

LE CORTÈGE DE LA PRINCESSE

Noble fille du ciel, chère et divine Muse, Qui, loin de ce Parnasse où le monde s'amuse. Du sacré mont dMioreb fréquentes les sommets,

moïse SAUV15

Et de ses antres saints le sentier me permets. Daigne me laisser boire en Fimmortelle source Qui de ses beaux rochers prend à regret sa course, Et fais qu'en cet endroit ce rafraîchissement Soit de ma vive ardeur le vif accroissement.

J'ai chanté de Termuth la demeure et la vie ; Faisons-la promener : le temps nous y convie. Moïse nous rappelle, et le flambeau du jour A déjà fait sur lui la plupart de son tour.

Sitôt que la princesse eut vu l'heure arrivée Que pour jouir des champs elle avait réservée. De son intention son monde elle avertit.

Et par un beau jardin de ce beau lieu sortit. Une démarche auguste, une pompe modeste, Ornait sa majesté d'un certain air céleste ; L'habit en était grave, et l'obscure couleur En disait clairement la secrète douleur.

Mais, malgré les efiPorts de la mélancolie Où son âme royale étsdt ensevelie.

Malgré ses tristes soins, elle ne laissait pas De ravir tous les cœurs avec ses doux appas.

Cent visages divins brillaient à l'entour d'elle. Cent vierges aux beaux yeux, qui, suivant ce modèle De sagesse, d'honneur, de grâce et de vertu , Se détournaient du vice à leurs pieds abattu. Maint eunuque ridé, sous mainte halebarde, Servait à cette troupe et de lustre et de garde. Et maint esclave noir, pourvu d'arc et de traits.

En rehaussait encor les pudiques attraits.

La nymphe étant montée en un grand char d*ivoire Qu'elle seule comblait de splendeur et de gloire. Trois licornes * de front, admirables à Toeil, Foulant à bonds légers, dans Taise et dans l'orgueil, Les riches ornements dont la superbe Flore Emaille et rajeunit Cybèle, qui l'adore, L'emportent vers le Nil, mâchant l'or de leur frein, Au digne et beau milieu du magnifique train.

Ces animaux captifs, mais joyeux de leurs chaînes. Avaient une amazone à gouverner leurs rênes ; Ils défiaient les airs, et, d'un œil enflammé. Semblaient pour le combat avoir le front armé : On aurait dit au moins qu'en leur noble insolence Ils voulaient rompre en lice avec leur fière lance, Et jamais, toutefois, leur courage bénin N'en montrait la vertu que contre le venin.

Un prince qui régnait en l'ardente contrée Que borne à l'Orient le grand golfe Erythrée, Où virent les Hébreux tant d'ennemis noyés.

Les avait pour tribut à l'Egypte envoyés. Ils passaient en blancheur le lustre de la neige ; Il n'est point de coursier plus adroit au manège Qu'ils Tétaient quand la vierge experte à les dompter Sous sa jambe et sa main les voulait agiter.

Le royal appareil qui le char acompagne ses façons mesure la campagne, caprioler * un barbe généreux

MOlSE SAUVÉ 2l3

Dont est, selon le bruit, un lutin amoureux, Qui d'un soin assidu toutes les nuits le panse. Qui lui tresse le crin, de riches nœuds l'agence, Et, fantasque et jaloux, ne voudrait pas souffrir Qu*à ce travail aimé nul homme vînt s'offrir ; L'autre charge le col d*un dromadaire énorme ; L'autre d'une girafe, en un * belle et difiPorme, Presse le dos de tigre, et l'autre, en s'échauJBPant, Irrite la lenteur d'un robuste éléphant.

Une branche du Nil, avec art ménagée Et d'arbres immortels en tout temps ombragée. Isole une prairie où les plus rares fleurs.

Faisant briller l'émail des plus vives couleurs. Présentent aux regards sur la beauté de Therbe Tout ce qu'ont nos jardins d'exquis et de superbe, Et semblent chaque soir se dérober aux yeux Afin d'aller reluire entre celles des cieux.

Ce prodige éclatant, venu d'obscure race.

Cet honneur des bouquets, qui seul change de face Parmi tous les trésors qu'on voit s'épanouir, Et dont le teint divers peut l'air même éblouir, La tulipe sans prix, bizarre et merveilleuse, Y faisait admirer sa richesse orgueilleuse .

La gentille anémone au lustre diapré, Où d'un sang pur et doux le lait est empourpré, Et l'œillet, et la rose, y montraient leur peinture Par la profusion de la seule nature ; Et de mille autres fleurs les charmes innocents

2l/| SAINT-AMANT

Y donnaient au soleil leur baume et leur encens.

Le long et droit canal que ce beau pré renferme S*ornait de deux beaux ponts qui de la terre ferme Aboutissaient à l'île, et l'art y faisait voir Des plus rares ouvriers* l'industrieux savoir. Là, les vieux rois d'Egypte et ses plus nobles mages Semblaient par le ciseau revivre en leurs images ; Chaque arche en portait une, et ces marbres levés Foulaient d'un pied vainqueur cent gestes achevés ; Là, pour le soin du corps, pour garantir ce fleuve Du reptile cruel qui dans ses eaux se treuve. Douze grilles de fer aux pointes de harpons Remparaient sûrement les arches des deux ponts ; Avec même industrie, et pour la même chose, D'un et d'autre côté cette onde était enclose ; Deux longs rangs de barreaux, faits du premier métal, Sur des murs de porphyre en gardaient le cristal ; Entre ces barreaux d'or cent piliers magnifiques, Sous des vases de jaspe ornés d'hîéroglyfiques. De distance en distance arrêtaient les regards Et d'un albâtre pur luisaient de toutes parts.

IXe ÉPISODE

Page 1