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CHAPITRE PREAIIER

SAINT AMBROISE CONSEILLER INTIME DE l'eMPEREUR GRATIEN

La décadence, suivie du démembrement et de la chute de l'Empire romain, a coïncidé avec la propagation du christianisme dans cette vaste partie du monde que le peuple-roi avait rangée pendant des siècles sous son obéissance. L'action que ces deux événements, dune grandeur très inégale, mais sans pareils chacun dans leur sphère, ont pu avoir l'un sur l'autre, a été l'objet de vives controverses entre les historiens. L'Empire pouvait-il se maintenir en devenant chrétien ? Le Christianisme pouvait-il sauver l'Empire en le régénérant? Toutes les supposi-? lions à cet égard sont permises. C'est le secret de Dieu qu'il n'a pas jugé à propos de nous révéler. Il n'en est que plus intéressant d'étudier la vie d'un

ij^raïul sailli à (]ui la perfection olirétienne n"a\ait rien enlevé des qualités natives d'un honiiiie d'Etat et qui, placé dans les premiers ranj^^s de cette société mourante, prenant part activement à toutes ses épreuves, a consacré tous ses efforts à la pénétrer de lesprit de la foi nouvelle. C'est ce qui donne aux actes principaux de la vie de saint Ambroise un caractèie digne d'une attention toute particulière.

Ambroise a vu le jour dans cette première moitié du iv*^ siècle 'où l'Eglise, récemment affranchie par les éditsde Constantin, jouissait encore, comme d'un bien longtemps inespéré, de la liberté et même de la faveur impériale, qu'on essayait déjà souvent il la vérité de lui faire payer trop cher. Il naquit il Trêves, où son père, dont il devait prendre le nom, iivait été placé par Constaïuiu pour gérer la préfecture des Gaules, la plus importante des quatre divisions de l'Empire, puisqu'elle comprenait, outre la Gaule proprement dite, qui s'étendait alors jusqu'au Rhin, l'Espagne et TAngleterre. C'était un magistrat d'une capacité renommée, appartenant à une ancienne et illustre race sénatoriale, qui s'était convertie au christianisme dans le temps même de la persécution, et qui comptait parmi ses titres d'honneur le martyre d'une vierge livrée aux bourreaux de Dioclétien. Toute la famille restait fidèle à ces Iraditions. La digne épouse du préfet des Gaules,

i. Quelques liistoriens placent la date de sa naissance eu fan )33 de notre ère, d'autres la retardent jusqu'en 34o.

CONSEILLER IXTLME DE GRATIEX. 3

dont je ne sais par quelle omission le nom ne nous a pas été conservé, lui avait donné trois enfants, deux fils et une fille, tous annonçant les plus heureuses dispositions. L'aînée, Marceline, animée dès son plus jeune àg-e d'une foi fervente, quitta de bonne heure ses parents pour aller faire, entre ks mains du pape Libère à Rome, vœu de virginité, et vivre ensuite loin des siens, dans une austère solitude. Les deux fils Satvre et Ambroise, restés seuls h la maison paternelle, étaient liés par une touchante et étroite amitié. C'était entre eux même caractère, mêmes goûts, presque même visage. Mais Ambroise, le plus jeune, se distinguait par une grâce enfantine, qui resta dans les souvenirs de ceux qu'elle avait séduits et qui fit renouveler pour lui la fable poétique des abeilles cueillant leur miel sur les lèvres de Platon au berceau.

Le bonheur le plus pur dure peu en ce monde. Le père de famille fut enlevé par une fin prématurée: la noble veuve, n'étant plus retenue h Trêves, dut se transporter elle-même à Rome pour achever, dans ce centre d'études renommé, l'éducation de ses deux fils.

La société où les jeunes gens se trouvèrent placés par les relations naturelles de leur parenté était loin de partager tout entière la foi que leur enfance avait appris à chérir. C'était en effet dans les vieilles familles du patriciat romain que le polvthéisme déchu conservait encore de nombreux, de fidèles, bien que tristes adhérents. Ces héritiers des grands noms

k SAINT AMBROISE,

éprouvaient devant lu transformation qui s'opérait sous leurs yeux un reg^ret naturel, tenant à un sentiment respectable. Tous les souvenirs de Tancienne Rome étaient tellement mêlés à ceux des jours glorieux où leur race s'était illustrée, qu'il leur semblait qu'en s'en écartant, ils manquaient à la piété filiale due à la patrie et aux ancêtres. Mais c'était surtout parmi ses compagnons d'étude et parmi ses maîtres qu'Ambroise dut rencontrer des partisans attardés du passé et s'accoutumer à vivre avec eux. Tout le fond de l'enseignementdonné dans les écoles reposait sur l'interprétation des grands modèles de l'élocjuenee et de la poésie grecques et romaines : tout y était donc imbu de polythéisme. Ceux qui restaient attachés ii l'ancien culte, mal à l'aise dans les autres fonctions de la vie sociale transformée, se sentaient là sur leur domaine. Il était surtout une science élevée et noble entre toutes, dont les admirateurs du vieux monde romain pouvaient lui faire honneur d'avoir posé les bases et développé les conséquences : c'était le droit. On ne pouvait être initié à ce magnifique ensemble de préceptes juridiques qui fait encore aujourd'hui le fond de nos législations civiles, et dont Bossuet a pu dire qu'on ne vit jamais une plus belle application de l'équité naturelle, sans avoir à rendre justice à la sagesse des préteurs républicains, et même des magistrats impériaux (jui ont élevé ce bel édifice sur le rude et solide fondement du vieux droit quiritaire. Ambroise, appelé à suivre comme son père, la carrière

(les hautes magistratures, écoles dont le barreau était l'apprentissage nécessaire, ne pouvait négliger aucune des connaissances qui devaient l'y préparer. Mais pour se les rendre familières, il lui fallut passer les années de l'adolescence dans ce milieu un peu mélangé dont l'atmosphère n'altéra pourtant ni la fermeté, ni la pureté de ses crovances chrétiennes. Ln juste instinct l'avertissait que ni la beauté des œuvres d'art, ni le ferme exercice de la raison n'étant incompatibles avec les préceptes de la foi, il n'avait rien h perdre dans le commerce des grands écrivains de l'antiquité : il y gagnait, au contraire, de mieux connaître l'état d'esprit des adversaires que le christianisme vainqueur pouvait encore rencontrer, d'apprendre à parler leur langue pour les suivre sur leur propre terrain, les battre avec leurs propres armes et donner ainsi à son éloquence une force et un genre d'originalité qui devaient en assurer le succès. Ce mélange, d'ailleurs, de croyances et d'inspirations diverses, il était destiné à le retrouver en sortant des bancs de l'école, dans Fadministration supérieure où il dut entrer: caries grandes dignités et les emplois principaux de l'Empire étaient encore, à Rome surtout, partagés entre païens et chrétiens qui formaient ainsi deux groupes restés distincts, mais rapprochés par leurs occupations journalières et se ménageant réciproquement. Deux personnages considérables les représentaient, le préfet de Rome, Svmmaque, et Probus qui. après avoir passé par une suite de fonctions importantes, était

chargée do la «grande division administrative d'Italie. Symmaque, malgré son attaciiement pour le culte en déclin, devait à rexcellence de sa i-estion adniinislrative une popularité très générale. Probus honorait le nom chrétien par ses mérites personnels, par l'éclat de sa descendance qu'on faisait remonter jusqu'à Alarc-Aurèle et le noble usage d'une fortune immense prodiguée en bienfaits de toute sorte. Satyre et Ambroise avaient leur entrée familière chez tous deux et étaient également bienvenus de l'un et de l'autre : Satyre pourtant passait pour être plus attaché à la personne de Symmaque, qui lui portait, disait plus tard son frère, une affection presque paternelle : Probus témoignait à Ambroise une prédilection particulière. Aussi tandis que Satyre suivait le fils de Symmaque (devenu plus tard lui-même un orateur célèbre), dans sa questure de Lycanie, Ambroise (ut d'abord attaché par Probus à la préfecture du prétoire; puis il fut désigné par lui h l'empereur Valentinien pour aller gouverner avec le litre de consulaire les provinces de Ligurie et d'Emilie comprenant toute l'Italie supérieure, et dont l'importante ville de Milan était le chef-lieu. Le jour où il dut partir pour aller prendre possession de sa charge, Probus, après lui avoir donné tous les conseils de son expérience, les résuma tous en un mol : « Allez, mon enfiuit, lui dit-il, et conduisez-vous non en juge, mais en évèque. » Il l'avertissait ainsi ([u'à la suite de bien des révolutions successives, le

commandemeiU dépourvu de prestige ne pouvait être accepté des populations troublées que s'il était relevé par cette autorité morale, que la vertu et le dévouement donnent, et h laquelle aucune force ne peut suppléer'.

L'avis fut compris et suivi : les provinces confiées aux soins d'Ambroise se sentirent bientôt régies avec une fermeté douce, dont le bienfait leur fut d'autant plus sensible, qu'autour de Milan, le régime était assez différent. L'empereur Valentinien était un honnête, mais rude soldat, ayant avant tout souci du bon ordre et de la discipline, et sévissant à la moindre résistance qu'il rencontrait, avec une rigueur impitovable et souvent précipitée. La sévérité, avait-il coutume de dire, est Tàme de la justice, et la justice est l'àme de la souveraineté. Ambroise se faisait une idée plus haute et plus complète de cette noble vertu de justice qu'il devait définir plus tard en disant que tout en assurant la sécurité et le repos de la patrie, elle devait prendre aussi en mains la défense des opprimés. Aussi sachant se rendre accessible à tous, écoutant toutes les plaintes, faisant droit h tous les griefs, et là même où il devait punir, tempérant le châtiment par la miséricorde, il réussit à se faire aimer en exécutant les ordres d'un souverain qui ne savait que se faire craindre. A l'affection se joignit aussi un respect profond,

I. XominatioQ d'Ambroise a la préfeclure de MiLiu, jja après J.-C.

inspiré par le spectacle de toutes les vertus de la vie privée dont il donnait Texemple, rirréprocliable pureté de ses mœurs et rcxercice eonslant d'une discrète et généreuse charité.

Il avait d'autant plus de mérite à acquérir ainsi l'estime de toutes les classes de la population que l'union était loin de régner dans la ville qu'il devait réi^nr. Outre le trouble que causait, là comme ailleurs, la substitution encore imparfaitement accomplie (i'iin culte à un autre, dans le sein de TEglise triomphante elle-même, on sait qu'une regrettable et profonde dissidence s'était déjà produite. L'hérésie d'Arius née en Orient, bien que frappée, dès son origine, par les anathèmes du concile de Nicée, s'était assez généralement propagée dans tout l'Empire. C'était une altération de la doctrine chrétienne dont la portée, bien que très grave (puisqu'elle touchaitaux vérités les plus essentielles à la foi\ échappait pourtant facilement à l'intelligence du vulgaire. L'erreur consistait, comme on sait, à contester la nature divine delà personne du Christ, et à le faire descendre ainsi au rang d'une simple créature. Mais comme cet abaissement, qui aurait paru sacrilège au commun des fidèles, était difficile à accorder avec les textes de l'Evangile et les paroles de Jésus luimême, on s'était efforcé d'en atténuer le caractère par des ménagements habiles. La discussion, qui se prolongeait déjà depuis plus de vingt années, avait fini par se réduire à ces termes: « Le fils est-il égal ou seulement senil)lal:)le au pèr(0 Participe-t-il

CONSEILLER LXTLME DE GRATIEX. 9

à sa substance infinie, ou n'est-il qu'une image de ce divin modèle? » Ceux qui contestaient 1 égalité accordaient la ressemblance et cette distinction subtile était exprimée par l'opposition de deux épithètes qui en grec ne diirëraient que d'une seule lettre (liomousios, bomoiousios). Même sous cette forme mitigée, l'erreur n'était pas moins profonde, ni ses conséquences moins fâcheuses. Car du moment oii le Christ n'était pas reconnu comme Dieu lui-même, l'adorer, c'était reconnaître en lui un être dune nature intermédiaire, une sorte de demidieu ou de bon génie. On avait, en réalité, deux dieux, un grand et un moindre, superposés l'un à l'autre. Dès lors qui empêchait de leur en adjoindre encore d'autres à titre é^al ou inférieur?

Ainsi par l'effet de cette atteinte portée, et pour ainsi dire de cette brèche faite à Tintéi^^ritéde l'unité divine, toutes les rêveries philosophiques et toutes les superstitions païennes pouvaient renaître. Avec larianisme triomphant, le christianisme n'eût plus été qu'un polythéisme momentanément épuré, et qui, vicié dans son principe, n'aurait pas tardé à reproduire toutes les liontes et toutes les bassesses de l'idolâtrie, dont l'Evangile venait à peine de pur ger l'atmosphère.

Mais la formule emplovée par le nouveau docteur était si habilement mélangée de vrai et de faux qu'une fâcheuse confusion s'était glissée dans beaucoup d'esprits. Bien que le mal fût plus grand dans la partie de l'Empire où il avait pris naissance, l'Oc-

citîent poiirUiiU était loin d'y avoir éclKi[)pé. La ville de Milan elle-même venait d'être, moins de vingt ans auparavant, le théâtre de luttes orageuses soutenues par les défenseurs de la foi de Nicée contre ceux qui, n'osant la braver ouvertement, la dénaturaient par de captieuses interprétations. Le débat avait lieu en présence de Tempereur Constant, le dernier survivant des héritiers de Constantin, à qui des évéques ambitieux, corrompus par Tatmosphère des cours, avaient persuadé que son autorité pouvait s'étendre jusqu'à trancher des questions religieuses. La décision de l'Empereur avait été favorable à l'erreur qu'il trouvait, comme c'est le fait assez général, plus complaisante pour la force et le pouvoir que la vérité.

L'évêque de Milan, Denys, pour avoir été de ceux qui résistaient à cette prétention arbitraire, s'était vu banni par décret impérial et dut aller finir ses jours en exil. Son successeur, Auxence, étranger au pavs dont il savait même assez mal la langue, et plutôt imposé ([ue choisi, était pris parmi ceux dont la foi avait défailli. Il jouissait de peu d'autorité. Mais sa présence et son action suffisaient pour entretenir entre les fidèles des dissentiments qui auraient certainement éclaté à plusieurs reprises, si l'empereur Valentinien, qui avait toutes les querelles en déplaisance, mais principalement les querelles théologiques (auxquelles bien que chrétien fidèle il tenait à rester étranger), n'eût imposé silence à toutes les controverses.

La mort crAiixence, survenue dans l'année qui suivit la prise de possession d Anibroise', amenait donc dans cette cité troublée une crise qui pouvait être à la fois religieuse et politique. Dans laquelle (les deux fractions de la population et de TEglise le successeur d'Auxence serait-il choisi? L'élection appartenait aux évéques de la province avec le concours du clergé de la ville. Mais deux forces importantes étaient éo^alement h ménager : Topinion des fidèles qui, cette fois, ne subiraient peut-être pas sans murmure un pasteur inconnu ou suspect, et la volonté de l'Empereur qui. méconnue ou bravée, pouvait (les souvenirs de Constance ne l'attestaient que trop) se traduire par des ordres menaçants. Aussi avaut de se prononcer, les évêques crurentils prudent d'envover une députation à ^ alentinien pour le consulter sur le choix qu'ils avaient à faire. .Mais Valentinien, intraitable contre toute atteinte portée à sa propre autorité, mettait une sorte de point d'honneur à n'en pas dépasser les limites en touchant à celle de rÉs^lise. 11 refusa absolument de donner un avis. « Ce choix, dit-il, est au-dessus de mes forces. C'est à vous de connaître celui qui est propre à la dignité épiscopale. Désignez-le et je m'inclinerai devant lui pour recevoir les avertissements utiles au salut de mon âme. »

Il fallut donc bien se décider à prendre un parti. Les évêques se réunirent et prirent séance dans la

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