I. Ambroise appelé à révéclié de Milan. 371 après J.-C
12 SAINT AMBROISK,
partie supérieure d'une des basiliques, tandis que la nef se remplissait d'une foule émue et impatiente. Ambroise fut averti que les esprits s'échaufTaient dans l'attente, que deux camps se formaient et échangeaient de bruyantes altercations dont la rumeur arrivait même jusqu'à ses oreilles. Il accourut (c'était son devoir) pour veiller au maintien de Tordre et il prit la parole pour engager (dans un langage plein de grâce et de fermeté) l'assistance à attendre en paix que la délibération épiscopale fut terminée. On se taisait pour l'écouter quand, au milieu d'un silence général, une petite voix enfantine se fit entendre : « Ambroise évèque, » répéta-t-elle à trois reprises. Ce fut comme une inspiration venue du ciel. C'était la vérité qui, suivant la parole du Sauveur, s'exprimait par la bouche d'un enfant. Le nom d' Ambroise et d' Ambroise évèque fut redit de toutes parts et fit retentir tous les échos. Un hommage imprévu était ainsi rendu à la gravité religieuse de son caractère et à l'impartialité qu'il avait su, à travers toutes les divisions, garder dans l'accomplissement de ses devoirs civiques.
Ambroise seul dans tout l'auditoire ne pouvait comprendre et se refusait à croire ce qu'il entendait. Il témoigna une surprise et même une impatience dont l'expression put se lire sur son visage. On lui imposait, avec un honneur inattendu, un devoir dont le poids lui semblait écrasant. Bien que fidèle, dans ses moindres actes, ii la loi de l'Eglise, il n'avait jamais résolu de se consacrer tout entier à
son service. « J'appartenais an siècle, disait-il pins tard, et on voulait m'arraclier à ses vanités ^ »
Pnis, snivant une fàcbense contnme encore assez générale même dans les familles chrétiennes, il attendait Theure de la mort pour recevoir le sacrement qui peut remettre les péchés de toute une existence. Il n'était donc ni baptisé, ni même encore catéchumène, et un règlement ecclésiastique défendait qu'un néophvte fut appelé h Tépiscopat. Une loi de Constantin interdisait également aux magistrats d'une ville de faire partie de son clergé, une double incompatibilité Téloignait donc du poste où on l'appelait malgré lui.
Il voulut s'y dérober à tout prix et pour arrêter l'élan des populations, le meilleur moven lui parut être de faire croire qu'il en était indigne. C'était l'heure accoutumée de ses audiences judiciaires. De l'église il se rendit au prétoire et avant h se prononcer sur une cause capitale, il traita Taccusé avec une dureté excessive et, contrairement à sa coutume, il ordonna qu'on le mît à la question. La foule qui l'avait suivi ne fut pas dupe de cette apparence. Faisant une application heureusement détournée de la clameur poussée par les Juifs devant le tribunal de Pilate : a Que votre péché, dit-elle, retombe sur nous )) \Peccatum tuiini super nos) ; quelques-uns ajoutaient en souriant : « Ambroise, vous serez bap-
I. Dedcram me saeculo liuic... abductiis sam a vanitatilDus liujus sœculi. De Pcenitentia, L II, c. viir.
tisé puisque vous ne l'avez pas encore élé : le bnplème remettra ce péché-là comme les autres. »
Le lendemain ce fut un nouvel artifice qui donna encore moins le change. Il fit entrer assez pubUquement dans sa maison des femmes d'une réputation suspecte, qui n'en avaient jamais passé le seuil. Peine perdue : qu'Ambroise irrité eut pu se montrer trop sévère, à la rigueur on pouvait le supposer, mais Ambroise libertin, personne ne vouhut y croire. Il chercha alors l\ séchapper ii ces instances obstinées par une voie tout opposée, mais moins invraisembhible et plus conforme à ses sentiments. Il y avait deux manières de se dévouer au service de l'Eglise, l'activité du sacerdoce et l'austérité de la vie religieuse. Ce fut ce dernier parti qu'un biographe contemporain appelle la profession de philosophie^ qu'il songea séiieusement à prcnthe. Il quitta Milan nuitamment pour aller chercher quelque solitude ignorée. Mais parti seul, à pied, sans guide, il sVgara dans les ténèbres et le matin, croyant avoir fait quelque chemin sur la route de Pavie, il se trouva qu'il était revenu aux portes de la ville; il y fut reconnu, puis ramené à sa demeure, où, cette fois, on le garda à vue.
L'entraînement était tel que les évèques ne pouvaient se refusera ratifier le choix populaire. Pour se servir des expressions d'Ambroise lui-même, la règle fut oubliée et l'émotion l'emporta'.
I. Non valiiit prœceptîo, prœvaluit impressio. Ep. lxiii, n°65.
L'élection faite, rapport en fut adressé à 1 Empereur qui n'hésita pas à l'approuver. Rien au fond ne pouvait mieux lui convenir que de voir l'autorité spirituelle mise aux mains d'un magistrat éprouvé qu'il avait choisi lui-même, et qui saurait mieux que personne en concilier l'exercice avec les vœux et les exigences de l'autorité politique. Pour lever tous les scrupules et mettre fin aux hésitations qu'Ambroise ne négligea pas de lui faire connaître, il lui écrivit de sa propre main en l'engageant à ne rien craindre, parce qu'il saurait s'v prendre, disait-il, de manière à lui garantir un épiscopat tranquille. Ordre fut en même temps envoyé au vicaire d'Italie de faire toute diligence pour que l'élection suivît son cours, quelque résistance qui V fût opposée de la part de l'élu ou de tout autre. Quand la lettre impériale arriva elle ne trouva pas Ambroise à Milan : il avait réussi, une fois encore, à échapper à la vigilance de ses gardiens, et était allé chercher un asile dans une maison de campagne appartenant à un de ses amis et où il espérait qu'on ne le découvrirait pas. Mais devant le commandement impérial, son hôte même se crut obligé de fairecounaître sa retraite. La volonté de Dieu s'exprimant aiusi par l'accord des ministres de l'Eglise avec le peuple et l'Empereur, il fallut se résigner et se laisser faire. Ambroise n'obtint même pas, qu'entre le baptême et l'ordination, l'intervalle régulier tut observé : et huit jours seulement s'écoulèrent pour lui entre l'eau du baptême et l'onction du sacerdoce.
Toute sa vie il eut regret et s'excusa de cette précipitation : « Voyez-le donc, disait-il en parlant de lui-même, cet homme que rE:>lise n'a pas nourri dans son sein, dont elle n'a pas instruit l'enfance, qu'on a enlevé au tribunal où il entendait retentir, au lieu des cantiques et des psaumes, les appels des officiers de justice. C'est lui qui est venu s'asseoir parmi les convives du banquet céleste. O Dieu! veillez sur le don que vous lui avez imposé malgré ses résistances ^ »
Il ne perdit pas un jour pour se montrer digne de la confiance qu'il n'avait pas recherchée. Dès le lendemain de son élévation, sa vie, de grave et irréprochable qu'elle n'avait jamais cessé d'être, ne fut plus qu'un régime continu d'austérité, de privation et de pénitence. Il distribua aux pauvres tout l'argent qui était entre ses mains et leur assura la propriété de ses biens-fonds dont il laissa la jouissance à sa sœur Marceline, bien sur de l'usage qu'elle en ferait. Elu par l'accord d'un troupeau divisé, il lui importait que cette unanimité ne fit illusion à personne sur la voie qu'il entendait suivre, et il envoya sur-le-champ une députation en Orient pour chercher et ramener avec honneur la dépouille mortelle
I. Ecce ille non in ecclesia nutritus, non edomitus a puero, sed in tribunalibus prœconis voce ad psalinitas assuelactus canticum, in sacerdotio manet in virLute sed gratia Christi et inter convivas mensœ cœlestis recumbil. Serva, Domine, custodi doniim quod cojisiituisti eliam refugienti. De Pœnitcntln. 1. II, c. vin.
de son prédécesseur, le confesseur Denys, mort en exil dans une cité obscure d'Arménie. Ce fut à l'illustre Basile de Césarée, la tête et la lumière de TEglise d'Orient, qu'il demanda de faire celte recherche, et Basile, en lui expédiant ce précieux dépôt, lui écrivit une épître éloquente pour lui donner une sorte d'investiture qui le plaçait dans le rang le plus élevé, mais aussi le plus périlleux des défenseurs de la foi :
a Rendons gloire à Dieu, disait l'illustre évèque, qui sait, dans chaque génération, appeler les hommes dignes de son choix. Autrefois c'est parmi les bergers qu'il a pris le prince de son peuple, et d'Amos, le chevrier, il a fait un prophète en l'animant du Saint-Esprit : aujourd'hui il vient chercher, dans une ville royale un homme préposé au gouvernement de tout un peuple, placé parmi les premiers par l'élévation de son esprit, par l'éclat de sa race, de sarichesse et de son éloquence. Ta donc, homme de Dieu, toi que le Seigneur a choisi du milieu des juges de la terre pour te faire asseoir dans la chaire des apôtres. Va combattre le bon combat, et guéris rinfirmité de ton peuple, s'il est atteint de la contagion de la folie arienne ^ »
Le moment ne devait pas tarder où Ambroise allait avoir à faire preuve contre des difficultés et même des dangers de nature diverse, de cette résolution à la fois pieuse et virile dont Basile lui don-