I. Ubi causa emersit officii mei. scripsi et logavi
Ep. LVII, 12.
Empereurs avant vous — » Rappelant alors les phases différentes qu'avait déjà traversées la question si inopinément renouvelée, il traite avec une sévérité dédaigneuse des artifices qui ne trompaient personne.
u Considérez, Empereur, lui dit-il, (pie Dieu voit le fond des cœurs et pénètre Tintérieur des consciences, il voit toutes choses avant qu'elles aient lieu, et tous les battements de votre cœur dans votre poitrine. Vous ne voulez sûrement pas ([u'on vous trompe. Crovez-vous donc pouvoir cacher ii Dieu quelque chose ? Peu nous importe que vous fassiez des largesses avec les revenus enlevés auv temples, nous n'envions pas vos libéralités. Mais personne ne regardera ce que vous avez fait; tout le monde verra que vous avez voulu faire ce que feront ceux à qui vous attribuez ces biens, c'est vous-même qui l'aurez fait. »
Laissant enfin éclater des sentiments qu'il avait eu tant de peine à contenir : u Je me suis lu longtemps, dit-il, j ai imposé silence à ma douleur, je n'en ai fait part à personne, mais il ne m'est plus permis de la cacher et je n'ai plus le droit de me taire'. »
L'émigration volontaire d'Ambroise donna lieu pour lui, partout où il passa, ii de véritables ovations. A Bologne, à Florence, dans toutes les grandes
1. Celle diii tacui, diu pressi rloloreiu. uiilli quidquain iatiniaudum putavi : dissimulare milii non licet, lacère IUjorum non fiiil, Ep. lvii, ii.
AMBRÛISE ET THEODOSE. 185
\illes d'Ilalie qu'il traversa il t-tait reçu avec les clfusions trun enthousiasme respectueux; partout, il était attendu ou appelé : c'était un sanctuaire à bénir, des vierges ou des prêtres à consacrer, des malades à soulager ou ii guérir; partout aussi il se faisait entendre avec une éloquence intarissable, une parole forte, ardente, animée, préparant les cœurs ;i un dernier effort pour le triomphe complet de la vraie foi. Et, à la même heure, le tvran Eugène (comme on aimait à lappeler;, entrait dans Milan au milieu d'un silence glacial, traversant des rues désertes, chacun s'éloignant sur son passage. Même à lEglise, on faisait le vide autour de lui et les prêtres refusaient ses présents. \ certains moments cette indifférence générale était rendue encore plus sensible par le contraste de maigres acclamations parties de petits groupes païens qui étaient conduits par le préfet du prétoire, Flavien. et qui semblaient moins saluer la venue d'un nouveau maître qu annoncer le retour des anciens dieux.
Quelque faible et timide encore que lût celle résurrection des espérances païennes, l'effet rapporté à Constantinople fut suffisant pour vaincre les dernières hésitations de Théodose. On s'était un peu étonné, en effet, jusque-là. de ne plus retrouver chez lui cette vigueur, cette promptitude, qui à chaque épreuve nouvelle avaient jusque-là grandi sa réputation et assuré son succès. On eût dit que, vieilli avant 1 âge, de sombres pressentiments le faisaient douter de la constance des faveurs de la
fortune. Puis \c résultat même qui suivrait une victoire nouvelle ne le laissait pas sans inquiétude. Une fois maître d'un second empire qu'il ne pourrait gouverner lui-même, sur (juelles épaules en laissernil-il le fardeau? Ses deux fils qu'il chérissait étaient bien jeunes pour qu'il leur imposât une tàclie dont le sort de Gratien et de Valentinien ne démontrait que trop le péril. S'il n'eût consulté que l'intérêt de sa gloire et de son repos, cette incertitude, d'autant plus remarquée (pi'elle était plus contraire à son tempérament, se fut peut-être encore prolongée. Mais du jour où on put lui dire que c'était le polythéisme qui reparaissait sous une forme ii peine déguisée et que la cause de l'unité divine à laquelle il avait voué sa vie était enjeu, son parti fut pris, et l'on peut croire que dans ses veillées encore troublées il dut entendre la voix d'Ambroise exilé qui l'appelait à son aide.
Aussi bien, dès que la guerre fut déclarée, il n'y eut plus moven de s'y méprendre : elle eut tout de suite, des deux parts, le caractère d'une lutte religieuse. Théodose s'y prépara, non seulement en invoquant la protection divine dans des prières solennelles, mais par toutes les pratiques qui pouvaient attester sa foi intime et sa piété personnelle. Il se disposa au combat, dit un historien contemporain, en cherchant le secours non pas tant des armes, que des jeûnes et des prières. Dans Tautre camp, Arbogast mettait ouvertement sa main dans celle d<> Flavien et forçait la résistance timide
crEugène qui aurait mieux aimé ne se brouiller avec personne. Aucun ménagement ne lut plus gaaxlé. On mettait des étendards païens à la tête des légions : une slatue d'Hercule était élevée an sommet des forts destinés à protéger l'entrée principale de Tltalie; on consultait les auspices, on scrutait les entrailles des victimes et Flavien. qui se crovait versé dans la science des augures, annonçait les présages les plus favorables, u Nous reviendrons vainqueurs, disait tout haut Arbogast, et nous ferons des écuries de leurs églises, et leurs clercs apprendront à porter les armes. »
Arbogast était un meilleur général que Maxime; il prit lui-même le commandement de ses troupes dont la disposition en avait été, à Torigine, combinée par Théodose et qu'il avait renforcées par des auxiliaires pris dans les tribus germaines dont il avait opéré la soumission. Il concentra liabilemenL toutes ses troupes devant la place forte d'Aquilée où il attendit l'attaque de pied ferme; aussi une première journée fut incertaine, et devant cette résistance inattendue quelque ébranlement se manifesta dans l'entourage de Théodose. Plusieurs parlaient déjà de se replier pour laisser à des renforts le temps d'arriver, mais Théodose, qui avait repris toute son énergie habituelle, sentit que dans l'état incertain des esprits tout était perdu s'il semblait douter un instant de la faveur du ciel. « La croix, dit-il, ne doit pas reculer, même un jour, devant l'image d'un faux Dieu. On verra demain ce que
188 SAINT AMliRUlSE.
fera leDieiicleTliéoclosc. » EirectivemeiU, lahuiaille, reprise avec ardeur le jour suivant, fut décidée par un incident inespéré. Ce fut une des cohortes barbares engagées par Arbogast qui lâcha pied et passa d'un camp à Tautre, laissant sans défense un des passages dont la garde lui était confiée. La chance tourna ainsi si subitement qu'Eugène, qui attendait sous sa tente l'issue du combat, quand on vint le chercher, croyait encore, que c'était pour lui amener Théodose captif. A peine remis de sa surprise, on le conduisit tout étourdi aux pieds du vainqueur. Au moment où il fléchissait le genou pour demander grâce, un soldat le frappa d'un coup de sabre à^a nuque et le décapita.
Du champ de bataille même et ii peine rentré sous sa tente, Théodose voulut donner avis à Ambroise de leur victoire commune, lui demander d'en remercier Dieu avec lui et prendre son conseil sur l'usage qu'il en devrait laire. Il ne savait trop où adresser sa lettre, le saint évéque n'avant fixé sa retraite nulle part, mais avant continué à travers la haute Italie sa tournée triomphale pour animer la résistance et échauffer les esprits. La missive le trouva pourtant de retour à Milan où il avait voulu rentrer avant même de connaître l'issue de la Iiitle, pour être prêt ii tout événement. La réponse d'Ambroise fut toute pleine de reff'usion d'une joie i\ hi fois chrétienne et patriotique. C'est Rome et l'Eglise tout ensemble qu'il voit délivrées du joug d'un païen appuvé sur des barbares. « Vous me croyiez
parti, dit-il, j'avais plus de confiance dans votre courage et dans votre g-énie. Je ne doutais pas que le secours céleste répondit à votre piété et vous aidât i\ délivrer l'Empire romain des mains d un brig^and barbare Vous voulez donc que je remercie Dieu de votre victoire; je le ferai de grand cœur. D'autres demanderaient des arcs de triomphe, vous voulez des sacrifices et des actions de grâces offertes
il Dieu par ses prêtres Voici donc ce que j'ai fait :
j'ai porté votre lettre à l'autel, je l'v ai déposée, afin que ce fût votre foi qui parlât par ma Jjouclie ; oui, en vérité. Dieu regarde 1 Empire de Rome d un œil favorable puisqu'il lui ;i fait don d'un tel j)iince. d'un tel père dont la vertu passe tous le*s Empereurs en grandeur et tous les prêtres en humilité! Qu'ai-je de plus à désirer? Quel vœu pourrais-je former? Tout se réunit en vous, je trouve en vous le plein accomplissement de tous mes souhaits. « Puis, ne pouvant contenir son impatience, il se rendit lui-même à Aquilée, pressé de serrer contre son cœur le héros qui lui semblait envoyé de Dieu pour réaliser ce noble idéal de l'Empire chrétien qui avait été le vœu de sa jeunesse et Tobjet de ses constantes prières.
Vanité des espérances humaines, même les meilleures et les plus saintes! Ambroise eut à peine quelques jours pour s'abandonner à cette généreuse illusion. Après cette touchante rencontre. Théodose se dirigea vers Milan, se faisant précéder par un de ses secrétaires, porteur d'un édit d'amnistie dont
19U SAINT AMBRUISK.
les dispositions avaient été rendues, d'après les conseils dWmbroise, aussi libérales et aussi larges que possibles Lecture en fut donnée dans la grande basilique oîi s'étaient réfugiés comme dans un lieu d'asile tous ceux qui, ayant pris part à la rébellion, j)0uvaient se croire menacés de quelque mesure de représailles, en particulier les faniilb^s de Flavieu et même d'Arbogast.
Ce fut alors une ivresse générale; mais on put remarquer dès l'arrivée de l'Empereur que lui-même était loin de partager sans réserve la joie commune. Ses nobles traits étaient empreints d'une expression de mélancolie. 11 lui semblait que la victoire eût encore coûté trop clier cl lodeur du sang, bien que cette fois justement versé, lui rappelait de trop douloureux souvenirs. Pendant plusieurs jours, par scrupule volontaire, il s'abstint de participer aux sacrements. Puis on ne tarda pas à apprendre qu'il souffrait d'un mal dont il était atteint depuis quelque temps, mais que les fatigues de l'expédition avaient dévelop})é au point qu'il ne lui lût plus possible de le taire : c'était une b\ dropisie de poitrine ([ui fit en peu de jours de rapides progrès et ne laissa bientôt plus aucun espoir de guérison. Envisageant dès lors la mort avec une fermeté clirétienne, il ne songea plus aux choses de la terre cjue pour régler par de sages dispositions le sort de l'Empire.
Il manda auprès de lui ses deux fds, Arcadius et Honorius, lun dt^jà élevé par lui au rang d'Auguste
AMBUUISK ET TIIÉODuSE. 191
le dernier sortant à peine de TeufaDce, et il fit entre eux lin partage qu'il tint à rendre définitif : Il attri- ]juu rOrient à Arcadius et TOccident à Honorius, mais au lieu que jusque-là la souveraineté était re^'^ardée toujours comme indivisible même quand plusieurs titulaires Texerçaient, cette lois chacun des deux nouveaux Empereurs dut régner seul h litre indépendant.
\oulant ensuite faire son devoir jusqu'au bout, il reçut plusieurs députations qui étaient venues lui apporter des félicitations devenues maintenant hor> de saison, entre autres celle du Sénat de Rome, conduite cette fois par des consuls chrétiens, mais à laquelle plusieurs sénateurs païens avaient tenu à se joindre. C'est à ceux-lii qu'il s'adressa directement, les engageant avec toute l'autorité d'un mourant à embrasser la foi qui seule peut sauver les Etats et délivrer 1 homme de ses péchés; puis s'aperce vaut (|ue ses exliorta lions avaient peu de succès, il les avertit assez sèchement qu'à l'avenir ils ne pourraient compter pour aucun de leurs temples et de leurs sanctuaires sur une subvention du trésor public, ce qui leur causa un désappointement qu'ils ne purent caclier. Ce fut son dernier acte politique. Il tint encore à assister, le lu janvier ^g5, à des solennités célébrées en son honneur, mais, saisi d'un étoufFement, il dut se retirer avant la fin de la fête et expira dans la nuit, moins de quatre mois après sa dernière victoire.
x\mbrolse venait de donner trop d'éclat h des
élans de joie et de confiance pour qu'une si prompte et si cruelle déception ne lui fut pas sensible; mais sa soumission îi la volonté divine qui fut rarement mise à plus forte épreuve ne se démentit pas un instant, et il ne songea plus qu'à ne pas laisser partager autour de lui les inquiétudes et le découragement dont il avait peine ii se défendre. Ce fut le but principal du discours qu'il prononça dans la cérémonie solennelle où la dépouille mortelle du grand empereur fut présentée à la basilique ! llonorius venait l'y prendre pour conduire le cortège funèbre jusqu'aux limites de son Empire et le remettre ;i son frère qui l'avait devancé à Constantinople. La présence du jeune Empereur sur qui tous les reijards étaient fixés donnait un sens et un [)rix tout particulier aux premières paroles de l'ornleur sacré. Le dessein est évidemment de fuire voir ([ue si Théodose n'est plus, il revit dans les héritiers de sa race qui doivent l'être aussi de sa foi, de ses vertus, de son génie et de sa fortune, et cette confiance dans l'avenir de cette succession royale, c'est presque par un acte de foi qu'Ambroise la demande à ceux qui l'écoutent :
« Il nous a donc quittés, ce grand Empereur, mais il n'est pas mort tout entier : il nous laisse des enfants en qui nous devons le reconnaître ; nous le voyons et nous le possédons encore. Ne soyez pas inquiets de leur jeunesse. C'est la loi de Théodose qui a fait notre victoire, c'est notre foi (pii fera le courage de ses fils. La loi peut suppléer l\
l'âge. Qu'est-ce que la foi en efiPet ? C'est, comme rÉcrilure nous l'enseigne, la substance des choses qu'on espère : combien plus ne doit-elle pas prêter de corps aux choses qu'on a sous les yeux ! C'est cette hérédité de h\ foi que nous ont laissée Abraham, Isaac et Jacob. C'est par la foi et non par les œuvres qu'Abraham a été justifié : c'est par la foi qu'Isaac a vu sans crainte se lever sur sa tète le orlaive de son père qui allait le frapper; c'est pour être resté attaché à la foi de ses pères que Jacob, dans le chemin qu'il devait parcourir, s'est vu entouré d'une léirion d'auijes^ »
a Comment douter du secours que Dieu accordera aux fils d'un tel père : Arcadius est avec l'aide de Dieu dans toute la force de la jeunesse, et Honorius aux portes de ladolescence : il est déjà plus âgé que n'était Joseph quand il fat enlevé à son père. »
Venant ensuite au tableau obligé des vertus de l'illustre défunt, celles qu'il célèbre sont moins celles qui brillent aux yeux des hommes que ceHos qui ont pu lui obtenir la miséricorde de Dieu : sa clémence, son humanité et surtout son humilité attestée par l'éclat de son repentir dans une circonstance encore présente îi tous les esprits.
I. Hœreditatem fidoi nobis reliqueruut Abraham, Isaac et Jacob — fidelis Abi'aham qui non ex operibus sed <vv lide justificatus est, fidelis Isaac qui per fidem non expavit gladium ferituri parcntis; Jacob qui pateriiae fidei vesligium intentus, dum iter agit, Aidet angeloruin exercituni De obitu Tlieodosii oratio, 9.
« J'ai aimé ccl liommc, dit-il (comme s il sentait (le quel prix était pour tout le monde chrétien, ce témoignage public de son estime). Je Tai aimé parce quil préférait être accusé à être flatté, parce que, dépouillant tout lappareil roval, il a pleuré son péché ii TEglise, et demandé grâce par des «T^émissements et des larmes. Je Tai aimé parce que, Empereur, il n'a pas rougi de cette pénitence publique qui lait rougir de simples hommes, et qu'il n"v a pas eu un jour depuis lors quil nail regretté son erreur. J ai aimé cet homme qui m'appehiii auprès de lui îi son dernier soupir et que j'ai vu plus occupé il cet instant suprême de l'élal de l'Église que de son propre péril. Je lai aimé, je l'avoue, et je le pleure du iond de mes entrailles, et jespère de la bonté du Seigueur quil écoulera la voix de la prière, par hHjuelle j'essaie d'accompagner au[)rès de hii, cette ànie j)ieuse. ->
Combien ce cri de douleur <''chappé de sa poitrine, condjien cet éloge qui n ôtait rien ;i la sévérité du jugement moral devait paraître au jeune fils de Théodose différent de ces panégyriques boursouflés qu'à la même heure des rhéteurs et des poètes païens prodiguaient déjii pour lui j)laire à la mémoire de son père î
Mais moins soucieux de lui être agréable (jue (h' l'instruire, c'est ii l'exhorter ;i se maintenir dai^s cette tradition héréditaire de la polititpie chrétienne, qu'Ambroise, revenant par un détour adroit à son but, consacre ses dernières paroles. KUes
ambroisp: p:t thi':oi»ose. 195
ont quelque chose d'étrange qui dût surprendre et qui avait besoin d'être expliqué.
Il se représente Théodose venant prendre place au séjour éternel à côté de Constantin. Pourquoi Constantin? pouvait-on dire, dont la renommée obscurcie par de lamentables erreurs et de sombres souvenirs, semblait peu digne d'un tel rapprochement. C'est que Constantin a inauguré TEmpire chrétien auquel Théodose vient de donner son couronnement. Cest que Constantin a appuvé le premier l'autorité impériale sur la base de la vérité chrétienne, la seule qui puisse solidement la soutenir, c'est la seule leçon qu'Ambroise veut liier de cet exemple, et qu'une métaphore hardie lui permet de développer. Il rappelle avec des détails qui peuvent nous paraître excessifs, mais qui étaient peutêtre nécessaires pour des auditeurs qui les ignoraient, que lorsque Hélène , la sainte mère de Constantin, eut l'insigne honneur de découvrir et de faire exhumer la croix qui avait porté le Christ, elle en détacha un des clous auquel le corps sacré avait dû être attaché et le fit enchâsser dans le diadème impérial.
(c O sage Hélène qui a placé la croix sur la tête des souverains pour que ce soit elle quon adore dans leur majesté ! O clou vénérable devenu véritablement le clou qui tient cet empire de Rome, auquel le monde obéit! digne ornement du front des princes, qui a fait des prédicateurs de la foi de ceux qui en étaient les persécuteurs, qu'ils gar-
no
lent donc, ces princes, cette libéralité du Christ, iir qu'on puisse dire de TEmpereur de Rome comme du Seigneur lui-même : Vous avez placé sur sa tète une couronne laite d'une pierre précieuse'. » Après avoir essavé de rendre par des expressions ([ui sont loin d'éj^aler la force et Téclat du texte, cette péroraison où respire toute l'ardeur d'une à me dévouée tout ensemble à la loi et ii la patrie, un historien de nos jours n'a pu se défendre de la iaiie suivre de cette remarque :
» Si Ambroise, à ce moment, promena ses refT^ards sur l'assistance, il put distinp^uer dans la foule qui l'entourait, un jeune Gotli qui avait pris part i« la victoire de Théodose et qui s'en retournait en Germanie avec son escouade de cavalerie. C'était celui ({ue ses compatriotes nommaient Alaric et surnommaient le 15al fie hardi) par excellence. Le destructeur futur de Rome était là peut-être inconnu et pensif, tandis que l'Empire ensevelissait son dernier héros, et qu'une voix toute romaine, essavait de faire sortir de cette tombe même le présap^e d un nouvel avenir. Moins de ving^t ans vont s'écouler, et ce jeune inconnu se promènera (Ml vainqueur sur le champ de Marsjouché de ruines,
I. Bonus iuique clavus romani imperii qui toluui régit orbom ac veslit ])rincipuni frontem. ut sint proedicatores qui pcrseeutores esse consueverunt Haheant iioc etiam principes Ciiristi liherabile concessura, ut ad iniitationeni Dounni dicatur de Imperatore Romano : Posuisti in capitc ejus coronam de lapide prelioso. De Oh, T/ieod,, 4i>.
AMBROISE f:T THKODOSE. 197
tandis que l'héritier des promesses dAniLioise ira cacher sa honte et son effroi dans les la^^unes de l'Adriatique'. »
Anibroise ne devait survivre que deux ans îi Théodose, mais ce court espace était suffisant pour lui laisser peu d'illusion sur le cours précipit»qu'allait reprendre la décadence de l'Empire, un instant suspendue par la viij;ilante fermeté de Thf'Odose et les honnêtes efforts du jeune Valentinieu. Lenfant auquel la souveraineté nominale de l'Occident était dévolue, entrait à peine dans sa douzième année : 1 autorité réelle résidait donc tout entière chms les mains du tuteur auquel son père l'avait confié. C'était un officier d'un rang distingué, qui avait inspiré à Théodose assez d'estime pour qu'il 1 eut fait entrer par alliance dans sa famille. Stilicon, en effet, a laissé dans l'histoire un nom assez honorable, dont, au point de vue de ses talents militaires surtout, il ne paraît pas avoir été tout ii fait indigne. Théodose ne l'aurait pas d'ailleurs appelé à de si hautes fonctions, s'il n'eût été sur qu'il professait hautement la fui chrétienne, et qu'il aurait pour Ambroise tous les égards que rendait d'ailleurs nécessaire la considération sans éi^ale dont jouissait le saint évèque.
Mais c'était un homme rude, trahissant, par des aspérités de caractère, lorigine barbare qu on lui
I. Histoire de V Eglise et de C Empire au iv* siècle^ t. VI, p. 42.
198 SAINT AMBKOISK.
prôuùl. De plus, riiistorien pnïeii Zosimo, qui est loin (le lui èlrc (lélavorable, eonvient que s'il sY'tail montré, dans les j)ostes militaires qu'il avait oceupés, cFune inté<>^rité irréprochable, l'exercice d'un pouvoir plus étendu le corrompit rapidement, et qu'il le fit servir sans scrupule à l'accroissement de sa fortune privée. Son exemple fut contagieux et promptement suivi, et du haut en bas de la hiérarchie administrative ou judiciaire, chacun ne pensa ([uii son profit particulier, la vénalité devint générale : de lii, pour les petits et les humbles laissés sans protecteurs , un accroissement des souffrances et de la misère qu'avaient déjà rendues très pénibles la succession de tant de secousses et de révolutions diverses. Ce fut un spectacle qui afflii^ea d'autant plus le creur d'Ambroise, qu'il le voyait de plus près, obligé (|u"il était ii des relations constantes avec ces tristes fonctionnaires. Rien ne lui était plus pénible, dit un biographe qui avait vécu près de lui, que d'aller leur recommander (juelque affaire, parce qu'il voyait que tout était mis à prix chez eux. C'est le sentiment qui est visible dans les écrits d'Ambroise qu'on rapporte à ses dernières années, et où le tableau de la corruption sociale, de l'égoïsme et de l'avidité des riches, de leur insensibilité pour les maux des pauvres, est tracé avec de sombres couleurs et l'accent du désespoir.
Cette impuissance ii faire le bien et même à arrêter le mal remplissait sa grande âme d'une
ambroisf: et THKODOSE. 199
tristesse croissante, et on Tentenda't souvent exprimer un désir qu'il avait toujours ressenti, mais jamais avec tant de vivacité et d'ardeur, le vœu d'être délivré au plus tôt des misères de cette vie. « A d'autres, disait-il volontiers, il peut être nécessaire de demeurer ici-bas pour le bien de leurs frères, mais moi je ne suis utde à personne et j'aurai la joie de ne plus pécher. » Un de ces travaux de la dernière heure est spécialement consacré à célébrer le bienfait de la mort [honitm mortis). Il sent, ou le voit, que Dieu l'appelle et que son activité n'a plus d'emploi sur la terre.
a O mon père, s"écria-t-il, ouvrez vos bras pour recevoir le pauvre serviteur qui vous prie : appelezmoi dans votre sein, mais élargissez-le pour quil ait place aussi pour tous ceux qui ont cru au Sei- L,nieur. Il y en a beaucoup, mais quoique la foi se soit répandue, l'iniquité abonde encore sur la terre et la charité se refroidit*. Nous irons rejoindre ceux qui ont été reposer dans le sein de Dieu, Abraham, Isaac et Jacob, et tous ceux qui, invités
au banquet nuptial, n'ont pas refusé de s'v rendre
Allons donc dans ce lieu où un larron a pu être admis au rovaume du ciel, où il n'v a ni nuage ni foudre, ni orages, ni ténèbres, ni jour, ni soir, ni changement de saison; où ce n'est ni le soleil, ni la lune qui éclaire, mais c'est le Seigneur lui-même
I. Quanivis lldt'S cieveiit. aboudat iiii(|uilas, refiigeral caritas. De Bono mot-tis, p. 53.
2U0 SAINT AMBHOISE.
qui est la lumière c[ui illumine tout homme venant en ce monde. O Seigneur divin! nous voulons vous rejoindre, attirez-nous! »
Ce sont presque les mêmes termes qu'on retrouve dans un commentaire du xliii*' psaume de David que le saint, se sentant atteint d'une faiblesse croissante, et trop fatigué pour écrire luimême, dicta à un jeune secrétaire, le même qui devait plus tard écrire sa vie. Arrivé à ce verset : " O Dieu, vous nous humiliez, vous nous placez dans un lieu d'affliction où nous sommes couverts de l'ombre de la mort! » : « Qu'il est dur, en effet, dit-il, d'attendre si longtemps le jour qui doit absorber la mort dans la vie! Qu'il est dur de traîner si longtemps ce corps déjà enveloppé de l'ombre de la mort. Levez-vous ! Seigneur. Pourquoi dormez-vous? Me repousserez-vous toujours? »
« A ce moment, dit le secrétaire ([ui tenait la plume, je vis un globe de flamme qui se jouait sur son front, puis s'arrêta sur ses lèvres, ensuite son visage devint blanc comme la neige'. Frappé
I. Ne cxcipieule et videiUc subito in modiira sciui brcvis igiiis caput qui cooperuit alquc ])uulatiui jier os ipsius laiiquaiu doniuni liabitator ingrcssus est : post quod facia est taries ejus sicut nix.... Quod cuni fieret stupore peiculsus obrigui. iiec poUii scril)ere quae »h eo dicebanlur. Nain scribcndi vel dictandi eo die lineni fecit, si (juideni ipsuni psalmuni explere nou potuit. f'i/a S. yimhrosi <i J'auli/io scripta, p. 429. Ce récit de la \'\c d'Ainl)roise a ét<'' fait ])ar son secrétaire Paulin à la demande de saint Aueusiin.
de stupeur, mes doigts se raidirent, je ne pus continuer d écrire ; et lui-même n'acheva pas rexamén du psaume. Depuis lors, il n"a plus rien dicté. Nous avons encore ce commentaire du xl!!!*" psaume, où manquent effectivement les derniers versets. ^'
Peu de jours après, il s'alitait et ne devait plus se relever. Dès que la gravité de son état Tut connue, ce lut une émotion générale. Chacun se sentait menacé par la perte dune vie si précieuse. Si ce grand homme meurt, disait Stilicon, c'est la ruine de l'Italie tout entière. Il réunit les personnes notables de la ville, celles en particulier à qui Ambroise avait témoigné le plus d affection, et les conjura de se rendre auprès du malade pour obtenir quil demandât h Dieu de prolonger sa vie. Le saint s'v refusa : « Je n ai pas vécu de telle sorte parmi vous, dit-il noblement, que j'eusse honte d'y rester plus longtemps, mais je ne crains pas de mourir, car nous avons un bon maître. » On était au Vendredi saint au matin. Il étendit ses bras en forme de croix, et resta cinq heures dans cette attitude qu'il ne quitta quun instant pour recevoir la communion. Il rendit le dernier soupir dans la soirée, et son corps, transporté dans la Basilique, y demeura toute la nuit qui précède la fête de Pâques .
A cet instant suprême, l'attente des joies célestes fut-elle mêlée pour lui du regret de laisser exposée à tant de périls cette patrie llomaine, objet de sa constante affection et de ses ferventes
202 SAINT AMBROTSE.
prières, ai dont il avait espéré de perpétuer l'empire en le consacrant par la loi? Eut-il quelque pressentiment du grand rôle que l'épiscopat chrétien allait remplir dans le monde bouleversé et renouvelé, et que sans la j^révoir, il avait contribué à préparer? Nul ne le sait. Dieu qui ne fait pas à ses serviteurs confidence de ses desseins, leur accorde souvent d'autres grâces que celles qu'ils implorent, et couronne leurs efforts j^ar d'autres récom penses que celles qu'ils auraient préférées.
Fl.>