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Saint Anselme

Ou peut prendre hardiment saint Anselme comme un des meilleurs représentants de l'esprit du clergé à une de ses meilleures époques... Il personnifie complètement l'Eglise du moyen-âge , et il est digne de rehausser ce qu'il représente. Ch. de Rêhusit.

Messieurs ,

L'année dernière, à pareil jour, vous m'avez permis d'esquisser devant vous l'histoire d'un personnage fameux du XP. siècle, qui, né en Italie, vint illustrer par son enseignement notre contrée qu'il ne quitta que pour monter sur le trône archiépiscopal de Cantorbéry. Permettez-moi, cette année, de vous raconter la vie d'un personnage non moins célèbre, italien, comme Lanfranc, par sa naissance, comme lui et après lui professeur à l'abbaye du Bec et primat d'Angleterre. Ce rapprochement de deux destinées si étroitement liées l'une à l'autre ne sera pas peut-être sans intérêt pour vous; c'est surtout lorsque de fortes individualités se produisent dans un même milieu, se meuvent sur un même théâtre, que nous distinguons clairement, à côté de l'action providentielle qui emporte le monde et des lois sociales qui le gouvernent, l'œuvre propre de l'homme et la puissance de la liberté !

Anselme naquit, en 1033 (2), d'une riche et noble Camille lombarde, dans la ville d'Aoste qui appartenait alors ù la Bourgo^Mic. Son père Gondulj)Iic vivait livré aux joies du siècle; ce ne fut qu'a un âf,'e avancé qu'il revint de ses erreurs et les expia, autant qu'il était en lui, en se condamnant à la solitude et aux austérités du cloître. Krmcmbcrge, sa mère, était un modèle accompli de toutes les vertus, et sa douce piété exerçait sur tout ce qui rapprochait un irrésistible empire.

Placé entre ces deux influences contraires, Anselme obéit d'abord à celle ù laquelle appartient notre enfance et le plus souvent, par cela même, notre existence entière. De bonne heure, les vérités chrétiennes que lui enseignait sa mère et que sa jeune imagination traduisait en tableaux vivants (3), pénétrèrent dans son esprit et y jetèrent de profondes racines. Cependant son éducation littéraire n'était pas négligée; sous ce rapport aussi , l'enfant , heureusement doué , donnait à ses parents les plus belles espérances. Ses études toutefois n'étaient pour lui qu'une aimable distraction ; seule la pensée de Dieu, à laquelle il nes'arrachaitqu'avec peine et revenait avec bonheur, remplissait toute son âme. Ce penchant vers les choses de la religion était devenu tel , qu'à peine entré dans sa quinzième année il essayait, k l'insu de son père et de sa mère elle-même, avec une persévérance sans exemple peut-être à cet âge, de se faire ouvrir les portes d'un monastère dont sa famille connaissait l'abbé. Mais ses instances ayant échoué devant l'inflexible fermeté du sage prélat, il lui fallut renoncer à une résolution prématurée ; Dieu se le réservait pour un autre temps (^i) !

Anselme était une de ces natures mobiles à la fois et impétueuses, (pii passent brusquement d'un extrême à l'autre, et pour lesquelles entre la discipline la plus sévère et le relâchement le plus déplorable il n'y a pas de degrés. L'Église refuse ce cœur qui lui est offert; il se livrera au monde qui l'appelle. Avec cette même ardeur qui le poussait au pied des autels, il se jette dans les bras du plaisir. Un voile s'est abaissé sur les saintes vérités dont la lumière éclairait son enHiuce ; ses livres autrefois si chers ont perdu pour lui tous leurs charmes. Un lien, un seul le retient encore; que deviendra, s'il s'écarte du droit chemin , sa malheureuse mère? Celte dernière chaîne est rompue : Ermemberge vient de rendre au ciel une âme qui n'avait plus rien à gagner sur la terre. Anselme ne con-

NOTICE BIOGRAPHIQUE, LITTERAIRE ET PHILOSOPHIQUE. ô

naît plus de frein. Alors, dit l'un de ses plus anciens biographes, « levaisseau de son cœur, comme s'il eût perdu sou ancre, fut emporté par les flots du siècle ('5). » Ce n'était pas l'exemple de son père qui le pouvait ramener dans le port!

Gondulphe, quoiqu'en partie coupable des excès auxquels son fils s'abandonnait, en conçut un violent chagrin. Il reprenait avec amertume et colère, mais sans autorité, une conduite que la sienne propre ne justifiait que trop. Irrité de voir sa parole impuissante et s' exaspérant de plus en plus , il en serait venu sans doute à des extrémités que le jeune homme crut prudent de ne pas attendre (6). Renonçant donc à tous les avantages qu'il pouvait se promettre de sa naissance et de sa condition, il quitte sa patrie, âgé d'environ vingt et un ans , avec lyj serviteur dévoué, sans savoir ni de quelles ressources il allait vivre , ni môme de quel côté il tournerait ses pas !

A tout hasard, il gagne le mont Cenis (7) , qu'il traverse à grand' peine, et où plus d'une fois, perdu dans les neiges dont la roule est obstruée , il est exposé à périr de froid , de fatigue et de faim. Échappé comme par miracle aux dangers sous lesquels il devait succomber, il parcourt, pendant trois ans , la Bourgogne et la France , donnant , selon toute vraisemblance , pour subvenir à ses besoins , quelques leçons de littérature , en même temps qu'il en prenait lui-même , pour compléter ses études , des maîtres les plus renommés (8). Ce qui est certain, c'est que, la quatrième année après son départ d'Italie, nous le trouvons en Normandie, dans cette même ville d'Avranches qu'un peu auparavant Lanfranc avait traversée, et où peut-être il enseigne à son tour (9). Là, il entend vanter le professeur habile que la ville regrette; et, pour le connaître, il se rend au Bec où son compatriote attirait l'Europe entière à ses leçons (10).

A peine inscrit au nombre des jeunes gens qui suivaient régulièrement les cours, il appelle sur lui, par ses éminenles facultés, l'attention générale. Sa patrie d'ailleurs, son exil volontaire, ses écarts même, tout le recommandait aux sympathies du maître, qui retrouvait en quelque sorte, par une singulière communauté d'événements et de faiblesses, sa propre jeunesse dans celle de son disciple. Dès-lors s'établit entr'eux une douce familiarité, qui ne tarda pas à devenir une intimité véritable. Au soulUe bienfaisant d'une telle amitié, Anselme sentait se raviver dans son cœur

a SAINT ANSELME,

les vertus que sa mère y avait autrefois alhiuK^'CS et que le vent de la débauche n'était point parvenu à éteindre. 11 retournait par la pensée aux jours de son enfance, et il en regrettait les croyances naïves et rineffable pureté. Lui était-il donc interdit de renouer à cette heureuse période de sa vie, en supprimant les dix années qu'il avait couvertes des plus honteuses souillures, ràf;e dans lequel il entrait? Alors il se ressouvint, comme d'un rêve ù demi-elVacé , de ce projet de cloilre et de renoncement au monde qu'autrefois, et lorsqu'il ne lui était pas encore permis de disposer de lui-même, il avait conçu et tenté, mais en vain, de réaliser. Pourquoi, maintenant qu'il s'appartient, ne reprendrait-il pas cette bonne pensée? D'autres obstacles l'arrêtent. Son père vient de mourir, et il lui laisse une grande fortune. Sacrifiera-t-il à sou pieux dessein les avantages de tout genre que lui promet ce riche héritage? Puis, lorsqu'après de longs et rudes combats, il se résigne, lui qui depuis dix ans ne convoitait que les privilèges de l'opulence, à une pauvreté qu'il redoutait à l'égal de la mort, des scrupules malheureusement trop fondés l'inquiètent. Il s'est aperçu, en sondant ses sentiments secrets, que sa résolution est loin d'être chrétienne. Ce n'est pas la religion qui, dans son cœur, a triomphé du siècle ; c'est une passion qui en a vaincu une autre. S'il renonce à l'opulence, c'est qu'il lui préfère la gloire! Il veut être moine, sans doute, mais , comme Lanfranc, avec une vaste renommée, avec un enseignement qui lui vaudra les applaudissements de la catholicité tout entière , et déjà il cherche dans sa pensée quelqu'abbaye qui puisse, sous sa direction, se porter la rivale et l'égale du Bec. D'autres fois, alliant, par un impur mélange j à son amour des saintes pratiques l'orgueilleux désir de s'élever au-dessus de ses frères, il repousse, comme indigne de lui et comme trop au-dessous delà haute vertu que dèjfiil s'attribue, l'ascélisme vulgaire du couvent, et il aspire à ce qu'il y a de plus dur, de plus rigoureux , de plus âpre dans la vie du désert !

En proie à ces incertitudes dont il désespère de se tirer lui-même, il ouvre enfin son cœur au maître qu'il vénère, et, d'après son avis, au digne archevêque de Rouen. Maurile, distinguant d'un regard assuré, dansée contlit de vœux et de résolutions contraires, ce (ju'il en faut garder, ce qu'il en faut détruire, engage Anselme à prendre Thabit , et à ne pas chercher d'autre monastère que celui où son orgueil sera condamné à

s'humilier sans cesse devant une supériorité incontestée. Anselme se soumet à ce salutaire conseil, et il s'enrôle, en 1060 (ii), dans la sainte milice du Bec, le vénérable Herluin dirigeant encore, avec le concours de Lanfranc , l'abbaye qu'il avait fondée. 11 avait alors 27 ans.

Trois années s'écoulent pendant lesquelles le novice travaille avec ardeur, sous l'œil du directeur qu'il aime, à son perfectionnement intellectuel et moral. Ses jours se partagent entre la méditation , le repentir et l'étude, et souvent ses nuits que les mêmes soins absorbent, se passent sans sommeil 1

Les trois années qui suivirent furent moins tourmentées sans doute. Associé, si nos conjectures ne nous trompent pas, à un enseignement auquel le maître ne pouvait suffire , il dut, au milieu des dislraciions incessantes que ramenaient périodiquement d'impérieux devoirs, retrouver un peu de ce calme qu'il avait perdu.

En 1066, Lanfranc, au grand regret du monastère qui lui devait tant , qui lui devait tout, quitte le Bec et vient, sur l'ordre de Guillaume, gouverner, à Caen , l'abbaye de St. -Etienne que le Bâtard y fondait alors (12). Anselme le remplace, auprès du vénérable abbé et de ses frères , comme prieur à la fois et comme professeur.

Faut-il vous dire avec quelle sollicitude^ avec quel talent il s'acquitte de cette double tâche? Jamais soins plus éclairés et plus empressés n'avaient été apportés à la direction spirituelle du monastère; jamais paroles plus graves et plus éloquentes n'étaient descendues de cette chaire, où son prédécesseur avait tant fait admirer sa science et son noble langage; Lanfranc avait trouvé, sous quelque rapport qu'on les comparât l'un à l'autre, un digne successeur! Aussi l'abbaye prospérait-elle de plus en plus, croissant de jour en jour, au dedans en savoir et en vertu, au dehors en honneur et en richesses. Seul, le prieur, accablé de soucis et de travaux , pleurait ces jours d'un heureux loisir où il était tout entier à lui-même, et plus d'une fois il supplia Maurile de le soulager, dans l'intérêt de son âme, d'un si pesant faideau. L'archevêque, loin d'y consentir, lui laissait entrevoir pour d'autres temps des charges bien plus lourdes encore, qu'à l'avance il lui ordonnait de subir (13). La voix du prélat était pour Anselme la voix de Dieu lui-même, et le prieur fortifié par l'esprit qui descendait d'en haut sur sa pensée, se consolait du présent et se résignait à l'avenir!

6 SAINT ANSELMH,

Une de ces épreuves que la parole prophélhiue de rarclievèciue de Rouen lui avait annoncée , ne tarda pas a s'ollVir. Ilerluin était mort , plein de jours, et avec la consolation de voir, en la quittant, dans l'état le plus prospère, l'abbaye qu'il avait fondée (U). Le monastèrene pouvait hésiter sur le choix de celui qui devait occuper sa place. Les cent trentesix moines dont alors le couvent se composait, le proclament tout d'une voix leur supérieur et leur père (15). En vain Anselme se jette à leurs genoux et les supplie de prendre en pitié son indignité et sa faiblesse. Ceux-ci se prosternent devant lui à leur tour (IG) et le conjurent, avec des larmes et des sanglots, de ne pas trahir, en l'abandonnant, les intérêts de la maison qui ne peut rien que par lui. Anselme ne résiste pas à d'aussi touchantes prières; il se rappelle Maurile et se dévoue.

Abbé du Bec , de nouvelles obligations s'ajoutent à celles qui pesaient déjà sur le prieur. Ce ne sera plus seulement les intérêts spirituels de la communauté qu'il lui faudra servir; il aura encore, lui, un homme de méditation et de pensée, à s'occuper de ses intérêts matériels.

Les propriétés de l'abbaye, à l'accroissement desquelles Anselme avait tant contribué , étaient considérables (17). Ses vastes domaines ne s'étendaient pas seulement en Normandie ; elle possédait encore de riches terres de l'autre côté du détroit. Un des premiers devoirs de l'abbé était d'y faire de fréquentes visites et de veiller à leur bonne et utile administration.

Ce devoir qui obligeait Anselme à passer de temps en temps la mer , ne pouvait, sous ce rapport du moins, que lui être agréable. Il aurait donc de loin eu loin le bonheur de revoir le maître pour lequel il avait conservé, avec une vive reconnaissance, les sentiments les plus alTcctueux. Aussi, à peine a-t-il pris en main la crosse abbatiale, qu'il s'emj)resse de franchir le détroit et de visiter l'Angleterre (18). Là, on nous le montre vivant dans le commerce le plus intime avec le puissant archevêque qui l'aime conmie un frère et le révère en quelque sorte comme un saint (19). Et, ce n'était pas seulement le ministre de Guillaume qui lui faisait cet honorable accueil ; Guillaume lui-même dépouillait avec lui sa rudesse. Au grand étonnement de la Cour et du peuple accoutumés à ses hauteurs, le superbe monarque était, à la vue seule d'Anselme, saisi d'un saint respect qu'il ne songeait pas à cacher. On conçoit quelle

impression la vertu du pieux abbé, après de pareils triomphes, devait produire et laisser en Angleterre dans l'esprit des populations (20).

Cependant le temps marchait. De grands événements venaient de s'accomplir. A Guillaume-le-Conquérant, descendu dans la tombe, avait succédé Guillaume-le-Roux. Jaloux de continuer son père , il voulait, lui aussi, maintenir dans toute son intégrité la dignité royale; mais son esprit étroit ne comprenait pas la cause qu'il était appelé à servir; et les excès auxquels il se porta contre l'Église sans respect pour les avis de Lanfranc à qui il devait son trône, en déshonorant, dans l'un de ses plus notables représentants, la puissance temporelle, achevaient de la rendre, aux yeux des peuples, incapable du sceptre qu'une tenue digne, qu'une administration intelligente pouvaient seules lui conserver. Il avait mis le comble à ses témérités et à ses folies , lorsqu'après la mort de son protecteur , il avait laissé vide , pendant près de cinq ans , le siège de Cantorbéry (21) , et abandonné ainsi à elle-même, brisant maladroitement la direction puissante qui en avait assuré l'union , l'Angleterre religieuse. L'imprudent monarque ne prévoyait point les tristes conséquences que devaient inévitablement amener, un jour ou un autre, ces scandaleux abus.

Tel était l'état des choses, lorsque l'abbé du Bec repassa le détroit, en 1092. 11 était cette fois appelé outre mer , non pas seulement par les intérêts de son abbaye, mais encore par les prières de quelques princes qui l'avaient connu à son premier voyage, et qui, sans se l'avouer peutêtre, voyaient probablement en lui, dans les malheureuses circonstances oii se trouvait le royaume , leur unique planche de salut (22).

Quoi qu'il en soit, Anselme se présente à la Cour, où il reçoit d'abord l'accueil le plus Qaltcur; le roi, en l'apercevant, était descendu de sou trône, et l'avait serré dans ses bras. Aurait-il pu user de cette bienveillance qui lui était montrée, et de cet ascendant qu'il avait eu sur le père et qu'il paraissait avoir conservé sur le fils, pour ramener le prince à ses devoirs? Je n'ose l'assurer. Mais Anselme n'était pas de ces hommes qui savent , par des ménagements habilement calculés, rappeler au bien , ou du moins contenir, en attendant de meilleurs jours, le pouvoir qui s'égare. Dès la première entrevue, son zèle laisse éclater la sainte colère que depuis long-temps les fautes de Guillaume ont soulevée dans sou âme,

et il ne craint pas de lui reprocher, avec une vivacité à laquelle les puissances de la terre ne se font point, ses torts envers l'Église. Ce n'était pas ainsi que Lanfranc, vous vous en souvenez, Messieurs, avait abordé le Bâtard. Aussi Lanfranc était devenu le ministre et le confident de son roi ; Anselme ne sera pour le sien qu'un imj)orlun censeur qu'on s'ellorcera d'écarter, et dont, autant qu'on le pourra, on alfaiblira riniluence (23).

Mais les événements sont plus forts que les hommes; et souvent tout ce qu'on fait pour les détourner les amène. Les Grands comprirent mieux que jamais, en voyant les défiances et l'aversion que l'abbé du Bec avait excitées contre lui dans l'esprit du monarque, que là était leur force et l'espoir de l'avenir. Aussi, dans le cours d'une maladie qui mit le prince à deux doigts de sa tombe , usèrent-ils de tous leurs moyens d'action pour le déterminer, d'abord, à donner un primat à son royaume qui en était depuis si long-temps privé, et, ensuite (carj'incline à croire que ce fut de son entourage et non de lui-même que lui vint cette inspiration), à placer sur le siège primatial le prélat qu'il regardait comme le plus dangereux de ses adversaires, le redoutable abbé du Bec (2/i).

Anselme, désigné par le monarque, acclamé par les barons et par le peuple qui ne tiennent aucun compte de ses réclamations, de ses prières, de ses résistances, entraîné plutôt que conduit à l'autel comme la victime au sacrifice, est déclaré et quelque temps après sacré , à l'âge de soixante ans, archevêque de Cantorbéry (25). Comme Lanfranc, il s'était reconnu l'homme du roi, et avait été, à ce titre, envoyé en possession de toutes les terres qui relevaient de son archevêché (2G).

Pendant trois ou quatre mois, l'archevêque et le monarque parurent s'entendre et marcher de concert. Mais la paix entr'eux ne pouvait être durable parce qu'elle n'était que contrainte et mensonge; leur état naturel et vrai c'était la guerre; un incident survint bientôt qui la fit éclater.

Robert Courle-IIcuse, avec quelques qualités remarquables auxquelles les historiens n'ont pas assez rendu justice, était le plus déplorable souverain que pussent avoir des populations laborieuses et fières. Son insouciance qui allait jusqu'à une honteuse incurie, ses débauches dont il ne savait même plus rougir, avaient indisposé contre lui la Normandie tout entière (27). Abaissée et malheureuse, la province, qui n'oubliait pas sa prospérité passée et son ancienne grandeur, appelait de tous ses vœux un

gouvernement qu'il lui fût permis d'avouer. Des ouvertures furent même faites au prince auquel revenait de droit un trône qui en réalité était vide. Guillaume, on le suppose bien, saisit avidement l'occasion qui s'offrait à lui de reconstituer sur ses larges bases le domaine paternel, et bientôt, en 109ii (28), nous le voyons armer contre son frère. Pour subvenir aux dépenses de l'expédition projetée, un appel est fait , selon l'usage, aux grands vassaux de la couronne. On demande à Anselme, pour son contingent, une somme de mille livres; l'archevêque, qui ne pouvait se la procurer sans ruiner son église (29) , en avait proposé la moitié au monarque. Guillaume furieux ne voulut voir dans ce procédé qu'un manque de déférence et une misérable parcimonie. Anselme fut une seconde fois obligé de quitter la cour.

Ce n'était encore pourtant qu'un refroidissement marqué, ce n'était pas une rupture. Lorsqu'en effet, quelque temps après, le prince se dispose à quitter l'Angleterre, au nombre des prélats réunis à Hastings pour bénir son voyage, on remarque l'archevêque qui ne se rapproche un moment de son roi qwe pour lui rappeler les droits méconnus du corps sacerdotal et le sommer en quelque sorte, avec cette autorité que lui donnent sou caractère et son âge, à rendre à l'Église ce qui appartient à l'Église. Quoique blessé de ce langage auquel, en ce moment du moins, il ne s'attendait pas, Guillaume se contint et faisant sans doute un grand effort sur luimême, il se contenta de répondre avec quelque dignité : « Ce n'était a pas ainsi, Anselme, et tu l'oublies trop souvent, que ton prédécesseur, « Lanfranc, parlait au Conquérant, mon père (30). »

L'expédition qui avait conduit Guillaume en Normandie n'avait pas eu le succès qu'il devait s'en promettre. A bout de ressources, il était, en novembre 1094 (31) , rentré en Angleterre où le rappelait une campagne tout autrement sérieuse. Il s'agissait pour l'autorité royale d'abattre une puissance qu'elle avait elle-même aidée à s'établir. Il fallait à tout prix reconquérir l'archevêché de Cantorbéry dont on s'était imprudemment dessaisi et renverser le rival qu'on avait assis sur ce trône.

Le prince avait, pour commencer les hostilités, un prétexte plus que suffisant. Deux papes, Urbain 11 et Guibert qui prenait le nom de Clément 111, se disputaient la tiare. Anselme, avec tout ce qu'il y avait de respectable et d'imposant dans la chrélienlé, s'était soumis, n'étant encore

qu'abbé du Bec, à Urbain 11 à qui il doniourail fidèle; Guillaume au contraire , avec quelques prélats anglais dont les volontés se réglaient toujours sur la sienne, tenait pour son compétiteur. Anselme fut donc accusé de reconnaître une autorité que repoussait son maître et de manquer ainsi à l'obéissance que les vassaux devaient à leur suzerain. C'était d'ailleurs, personne ne l'ignorait en Angleterre, une des j)rélentions les mieux établies du Conquérant de ne point souflrir qu'on reconnût un pape dans son royaume avant d'en avoir reçu de lui l'autorisation et l'exemple (32). Le droit que s'était arrogé le père et qui ne lui avait pas été contesté, pouvait-il être, sans combat, abandonné par le fils? De son côté, l'arcbevêque qui ne voyait là qu'une mallieureuse usurpation, qu'un empiétement funeste pour tous du pouvoir temporel sur le pouvoir spirituel, n'était nullement disposé à sacrifier aux intérêts de la royauté les privilèges de l'Église. Le roi , dont la modération en cette circonstance mérite d'être remarquée, voulant bien ne pas trancher la question par lui-même comme l'aurait fait le Bâtard, consent à porter l'affaire devant les évoques et les Grands du royaume qu'à cet elTet il réunit au château de Rockingham. Là, le clergé en masse , se prononce, après délibération, contre l'opinion de son chef (33). Anselme est condamné. On le menace môme, s'il n'abjure son erreur, de le déposer comme coupable du crime dé lèse-majesté et de l'expulser du royaume; et sans doute l'action eût suivi de près la menace, si les barons, par un sentiment de pudeur à la fois et de justice, n'eussent élevé la voix pour défendre l'homme de cœur que les siens trahissaient (3/i).

Anselme avait depuis long-temps compris qu'il ne pouvait pas vivre eu paix, ni servir utilement l'Église dans l'île que Guillaume habitait et goiivernait. Une raison qu'alors il n'osait plus faire valoir, le déterminait encore en secret à quitter l'Angleterre. Le pallium , qui était une sorte d'investiture donné^c par le pape aux évî'qucs et qui souvent , à celte époque, se recevait, à Rome même, des mains du Souverain Pontife, ne lui avait pas été remis. Il irait, profitant du loisir forcé que l'exil allait lui faire, prendre en Italie cet insigne du pouvoir qui lui avait été conlT'ré.

11 demande donc un sauf-conduit au i)rince pour passer le détroit. Ce sauf-conduit lui est refusé. Retenu à Cantorbéry sous prétexte d'un prochain accommodement, il y est abreuvé de dégoûts. Au nombre de ses

familiers les plus chers était un moine du Bec , Baudoin , à qui il s'en remettait de toutes ses alTaires temporelles ; on lui enlève cet ami dévoué à qui il est enjoint de sortir du royaume. Ses hommes sont indignement dépouillés, ses terres impitoyablement ravagées. Il voit de ses yeux toutes ces vexations et n'y peut rien opposer que ses consolations apostoliques et ses prières. Sa pauvre église eu était réduite à regretter le temps où elle n'avait pas de pasteur (35).

Cependant Guillaume avait secrètement envoyé à Borne deux de ses évêques pour voir les choses de près et prendre en conséquence, à l'égard d'Urbain II , le parti qui leur paraîtrait le plus sûr. Urbain II avait été reconnu par eux au nom du prince, et, trompé probablement par des relations mensongères, il leur avait laissé espérer qu'il soutiendrait contre l'archevêque rebelle les légitimes réclamations du roi. Un légat toutefois , à qui avait été confié le pallium archiépiscopal que Guillaume pourrait donner, après avoir obtenu la déposition d'Anselme, à l'homme de son choix, devait à son tour sans doute agir avec prudence, et ne rien décider sans avoir préalablement recueilli sur les lieux mêmes les plus amples informations. Cette enquête mystérieuse fut toute à l'avantage d'Anselme, dont le légat confirma hautement le litre. Condamné à subir l'archevêque que ses vertus et sa popularité soutenaient contre toutes les attaques , le roi voulait du moins que le prélat s'inclinât devant lui , et lui rendît hommage en recevant de ses mains les insignes de sa dignité. Anselme maintint jusqu'au bout, avec une inflexible fermeté, les prérogatives, c'est-à-dire ici l'indépendance de l'Église, et il fallut bien que Guillaume se résignât à déposer le pallium sur l'autel où le primai , ne relevant ainsi que de Dieu, vint le prendre lui-même (36).

A partir de ce jour, la royauté est vaincue en Angleterre; il ne lui restera plus qu'à faire en temps et lieu à la papauté triomphante son humble soumission. Anselme peut même s'épargner désormais d'inutiles combats; et c'est bien maintenant qu'est venu pour lui le moment de quitter le champ de bataille.

Qu'il comprît ou non l'opportunité de sa démarche , il insiste de nouveau auprès du monarque, qui lui demandait sans cesse d'impossibles sacrifices (37) , pour obtenir de lui la permission de se rendre à Borne : « Si on me la refuse, disait-il en la sollicitant, je n'oublierai

12 SAIM ANSELME,

pas qu'il esl écrit : Tu obéiras à Dieu plutôt qu'aujr linmmcs (3S), r L'aiilorisalion qu'il dt'sirail depuis si long-temps lui est enfin accordée. Il va partir; mais il uc veut pas quitter l'Angleterre sans y remplir envers le prince auquel il a tout pardonné, un suprême devoir : < Permettezvous, lui dit-il, à votre père spirituel de vous donner, quand peut-être il ne doit plus vous revoir en ce monde, la bénédirlion de Dieu et la sienne? » Et le prince inclina devant rarchevèque son front humilié. Il y a du I.ouis XI, et beaucoup plus qu'on ne serait tenté de le croire au premier abord, dans tous ces rois du moyen-âge î

Quelques jours après, on insultait grossièrement Anselme au nom du monarque qu'il venait de bénir; on ouvrait ses malles sur le rivage pour s'assurer s'il n'emportait pas en Italie l'argent de l'Angleterre; on allait même jusqu'à le dépouiller, si on en croit un chroniqueur du temps, au grand scandale de la foule indignée (39).

Le voilà enfin (c'était en octobre 1097) qui s'éloigne, le cœur tout rempli des émotions les plus diverses, de la terre inhospitalière. Son long voyage à travers la l'"rance n'est qu'une constante ovation. Partout un nombreux clergé lui forme un imposant cortège; partout les populations se portent et se pressent sur son passage. Il s'était arrêté quelques jours à Lyon, chez l'archevêque Hugues, dont il devint l'ami le plus vénéré et le plus cher, pour y attendre la réponse du pape à une lettre (ju'il lui avait adressée. Invité à se rendre sans délai à la cour pontificale, il se met on route, tout malade qu'il est. Arrivé à P»ome, il est accueilli en frère par Urbain II, qui le salue comme c patriarche et pape d'un autre monde (/lO) " ,

De Rome , où sa santé altérée ne se remettait point, il se rend à l'abbaye de Télèse, que gouvernait un de ses frères du Bec. Là. il reprend un moment avec bonheur ses habitudes monastiques et ses études trop souvent, hélas! interrompues. Mais le repos du cloître n'était plus possible pour lui. Le duc Roger, (jui assiégeait alors Capoue, le sachant dans son voisinage, l'appelle dans son camp pour attirer sur ses armes la protection du ciel. Le souverain pontife, qui vient bientôt l'y reprendre, le produit d'abord, en octobre 109(S, au concile de Bari, où il soutient avec éloquence, sur la procession du Sair.t-Esprit , la cause de l'orthodoxie latine contre l'hérésie grecque, et plus tard, en juillet 1099, au concile de

Rome, où se résoud définitivement, à l'avantage de l'Église, la question des investitures (Zil).

Au milieu de ces grands événements qui intéressaient le monde chrétien tout entier, la querelle du roi anglais et.de son prélat, sur laquelle ce dernier avait eu plus d'une fois à s'expliquer môme en public (42) , n'était pas oubliée. Le pape avait, pour rétablir la concorde entre les deux antagonistes, usé de toute son influence. Mais la paix ne se faisant point, Anselme quiite l'Italie qu'il avait édifiée par sa science non moins que par ses vertus et revient à Lyon où le retient quelque temps l'archevêque avec lequel il entretenait les plus douces relations. C'était en l'an iiOO.

Vers cette époque, Guillaume-le-Roux meurt dans une partie de chasse, frappé au cœur d'une flèche qui cherchait peut-être un autre but (43). Henri P'., prince instruit pour le temps et qu'on avait de là surnommé le Beau-Clerc, monte après lui sur le trône qui échappe encore une fois à Robert. Anselme pouvait espérer beaucoup d'un prince que son amour pour les lettres avait dû rendre plus accessible que ne l'était son frère, aux suggestions de la raison et de l'humanité. 11 accourut donc en toute hâte en Angleterre où d'ailleurs le rappelaient son église et le roi lui-même.

Nous croyons qu'alors encore, après l'accueil affectueux que lui fit le monarque, Auselme en aurait pu obtenir, avec une vertu plus conciliante, de désirables concessions. La paix eût été ainsi maintenue, et le bien, qui d'ailleurs , quoi qu'on puisse faire par imprudence ou par haine pour gêner sa venue, n'en arrive pas moins à son heure, n'eût pas été acheté au prix de collisions toujours tristes, de débats toujours fâcheux. Anselme rendra bien vite toute transaction impossible. Sans doute, il ne lui était pas permis d'abandonner la cause qu'il avait si courageusement servie, et qui était devenue plus que jamais, depuis la décision du concile de Rome, celle de l'Église elle-même; il devait refuser à Henri ce qu'il avait refusé à Guillaume-le-Roux, c'est-à-dire ce genre d'hommage qui aurait reconnu au monarque le droit d'investiture par la crosse et l'anneau; mais ce refus pouvait être présenté avec quelque ménagement, et il n'était pas nécessaire de faire sonner si haut à l'oreille du monarque les droits de la papauté sur ce point et l'obéissance absolue que lui

ill SAINT ANSELME,

devaient en pareille matière les puissances du siècle (/i/i). Ce qui est certain, c'est qu'après avoir échangé quelques paroles, le roi et l'archevèqne se séparèrent, bien convaincus l'un et l'autre qu'ils ne s'entendraient jamais.

On n'en vint point toutefois aux éclats. Henri ne se sentait pas assez solidement assis sur un trône que son frère, qui revenait alors de la Terre- Sainte, pouvait encore lui disputer, et il savait tout ce qu'en cette occasion il pouvait espérer ou craindre du crédit d'Anselme, selon qu'il l'aurait pour ou contre lui. Il contint donc pour le moment au fond de son cœur le dépit qu'y avait excité la fermeté du prélat et il se contenla d'en appeler au pape. Le primat put même, en allendant la réponse du souverain pontife, tenir en 1102, à Westminster, avec l'agrément du prince, un concile où furent déposés plusieurs abbés convaincus de fautes graves, celle entr'autres d'avoir reçu l'investiture laïque; où la règle du célibat et de la chasteté des prêtres fut encore une fois rappelée et remise en vigueur f/i5) ; où il fut défendu aux moines de fréquenter les tavernes; où la longue chevelure, (ju'on regardait a tort ou à raison comme le signe adiché d'un honteux libertinage (40), fut sévèrement proscrite; où enfin (on ne peut trop le dire et le redire a l'honneur de l'Église) on condamna sous les peines les plus graves l'abominable usage qui s'était maintenu jusque-là de vendre les hommes comme des bêtes de somme. 11 est vrai que l'archevêque avait bien mérité du monarque, d'une part en levant les obstacles qui s'opposaient à son mariage avec une princesse saxonne, la lille de Malcolm III, roi d'Ecosse, Édithe, qui, s'il était vrai, comme on le prétendait, (lu'elle eût porté le voile, ne pouvait être en ce monde que l'épouse du Seigneur {[il) ; et d'une autre part, en se prononçant hautement et même en agissant avec une grande énergie contre le duc Robert, à la défaite duquel il avait puissamment contribué.

Rome cependant ne décidait rien ; du moins, les envoyés du roi, selon qu'ils inclinaient pour le maintien des droits féodaux ou les prétentions de l'Eglise, en rapportaient les propositions les plus contradictoires. Henri, qui ne cherchait qu'à gagner du temps, prie Anselme, après deux longues années de pourparlers, d'explications, de discussions qui n'avaient amené aucun résultat, de se rendre lui-même en Italie; et il

ne craint pas, tout en Ini donnant pour l'accompagner des hommes sur lesquels il comptait, de remettre la cause royale entre ses mains : Qu'il obtienne du souverain pontife ce que nul n'en avait encore obtenu , et qu'il lui épargne la honte de voir enlevés à sa conronne des privilèges dont avaient joui sans conteste tous ses prédécesseurs. J/archevêque ne pouvait résistera une prière qui n'était au fond qu'un ordre sous une forme polie, et, quoi qu'il lui en coûtât d'affronter, à 69 ans, les fatigues d'un aussi long voyage, il partit en li03, au mois d'avril, après avoir bien déclaré qu'on ne devait rien attendre de lui, pas plus à Home qu'ailleurs, qui fût contraire à ses principes et aux libertés de l'Église.

Pascal II le reçut comme l'avait reçu Urbain 11; et après l'avoir comblé d'honneurs, il le congédia, en le recommandant, par dos lettres expresses, au respect de son roi, comme le plus éclairé et le plus pieux des évoques de France et d'Angleterre (û8). Malheureusement dans ces mêmes lettres, le souverain pontife repoussait formellement (on devait bien s'y attendre), les réclamations du prince : « Nous ne pouvons , lui dit-il , consentir ou souffrir que Ton Excellence fasse les investitures, sans nous exposer, sans t'exposer toi-même aux plus graves périls.... Ton prétendu droit n'appartient en réalité ni aux rois, ni aux empereurs; il n'appartient qu'à Dieu; il n'appartient qu'à celui qui a dit : Je suis la porte; Ego sum ostium ; €t en l'ouvrant les yeux sur ce point, mon cher fils, nous ne voulons qu'écarter de ta tête la colère divine, et attirer sur ton royaume les bénédictions du ciel (/i9). »

Cette décision connue, Henri lève le masque; il défend à Anselme qui du reste avait dû le prévoir (50) et qui s'était arrêté, ne jugeant pas à propos d'affronter inutilement l'orage , chez l'archevêque de Lyon, de remettre le pied sur le sol de l'Angleterre; il séquestre ses biens et renouvelle sur son église les vexations dont Guillaume-le-Roux l'avait autrefois accablée. La reine, qui avait conservé pour Anselme une reconnaissance et un dévouement sans bornes, redemandait en vain son directeur spirituel (51) ; quelle concession pouvait faire le prince, quand on ne lui en faisait aucune? Était-ce pour le monarque le moment de lléchir, quand son sujet allait répétant sans cesse à tout ce qui relevait de lui : r Sache/ que ma volonté bien arrêtée est, Dieu aidant, de ne me reconnaître jamais l'homme d'aucun mortel... De votre côté , ne vous laissez ar-

radier ni par les menaces, ni par les caresses, aucun serment, aucun hommage qui vous enchaînerait et dont vous auriez ensuite à vous repentir : à ceux qui vous demanderaient une soumission que vous interdit l'Kglise, répondez simplement : Je suis clirclicn , je suis moine, je suis érèf/ue; je veux yarilcr ma foi à tous selon ce que j'en dois à chacun (5'2). »

Kn 1105, Pascal, perdant patience, lance contre le roi d" Angleterre une bulle d'excommunication. Anselme se disposait à la lulminer luimême, lorsque, grâce à rinlervenlion de la comtesse Adèle, sœur de Henri, qu'il était allé voir à son château de Blois , un rendez- vous est donné au prélat par le monarque d'abord à ].aigle et ensuite a l'abbaye du Bec, où, renonçant aux prétendus droits dont il avait usé et abusé jusque là , le roi s'engage à ne plus prélever de tribut sur les églises qui seraient sans pasteurs, et à restituer à l'archevêque toutes les sommes qu'en son absence il avait tirées de son église. Ces généreux procédés ne tardèrent pas à recevoir leur récompense. Henri put enfin, soutenu de l'immense crédit dont jouissait l'ancicu abbé du Bec auprès des populations normandes, accomplir l'ambitieuse pensée qu'il avait toujours nourrie, de réunir à son royaume d'Angleterre le duché de Normandie, que lui livra, en 1106, la bataille de Tinchebray.

Heureux de cette victoire que la voix publique attribuait à sa réconciliation avec le primat (53) , Henri qui avait tant à se féliciter de ses bons rapports avec le clergé , va se l'attacher pour jamais par un acte qui réparera, autant qu'il est en lui, les torts qu'il avait eus envers les fidèles et leur digne chef. Un concile est tenu à Londres, le 1". août 1107, où le roi d'Angleterre, duc de Normandie, déclare, devant tout le peuple assemblé, qu'à l'avenir nul clerc ne recevra d'un laïc, quoiqu'il soit, l'investiture religieuse. Anselme ne voulut pas rester en reste avec le monarque , et luttant avec lui de générosité, il consent à ordonner les prélats (fui ont juré foi et hommage à la puissance séculière. Partout, en Normandie ainsi qu'en Angleterre, les églises sont pourvues des pasteurs qui leur avaient si long-ler.ii)s manqué, et rarchevécjue de Cantorbéry sacre jusqu'à cinq évêqucs en un jour. On veille avec plus de soin que jamais sur la moralité des prêtres. La subordination se rétablit à tous les degrés de la hiérarchie; la métropole d'York, après

un suprême effort pour maintenir son indépendance, se courbe enfin sous le sceptre priniatial. Anselme dirige, en maître absolu, les affaires spirituelles du royaume (54).

On conçoit l'influence que, par cela même, il dut prendre sur les affaires temporelles. Henri ne traite pas une question de quelque gravité, ne prend pas une mesure de quelque importance, qu'il n'appelle l'archevêque à son conseil et ne s'éclaire de ses lumières. Si quelque raison d'État oblige le prince à quitter l'Angleterre, c'est à Anselme, comme autrefois à Lanfranc, que l'autorité royale est remise. Le primat n'a plus au-dessus de lui, dans l'administration civile et religieuse, que le pape et le roi.

La mission qu'Anselme avait à remplir en ce monde était accomplie ; l'heure du repos est arrivée pour lui. Depuis quelques années ses méditations, ses études, ses fatigues de tout genre, ses austérités qui allaient au-delà de ce que la nature humaine peut porter (55) , avaient ruiné sa constitution et tout annonçait sa fin prochaine. 11 se trouva si mal au printemps de l'année 1109, qu'au commencement de la Semaine-Sainte ses amis prévirent bien et ne craignirent pas de lui laisser entendre qu'il allait « quitter le siècle et se rendre à la cour paschale de son Seigneur (56). » « Je suis tout prêt, répondit Anselme, si telle est sa volonté; cependant, ajouta-t-il, j'oserais lui demander , si son arrêt n'est pas irrévocable, quelques semaines encore pour terminer un livre, que peut-être après ma mort personne n'achèvera (57). Bientôt après , se sentant à l'extrémité, il adressa, d'une voix mourante, à ceux qui l'entouraient, ses exhortations suprêmes, et leur donna, ainsi qu'à la famille royale et à tout le peuple qui lui était soumis, son absolution et sa bénédiction. Puis, l'agonie se déclarant, ses moines l'enveloppèrent du cilice et le posèrent sur un lit de cendres, oii il rendit le dernier souflUe et s'endormit en paix. Il avait 76 ans.

Ses restes furent ensevelis , et il était difficile de leur assigner une place plus convenable, dans l'église de Cantorbéry, auprès du corps de Lanfranc qu'il avait suivi partout pendant sa vie et qu'il ne devait pas quitter même après sa mort.

Une tentative fut faite, en 1163, au concile de Tours, auprès du pape Alexandre 111, pour obtenir les honneurs de la canonisation ofli-

1 8 SAINT ANSELMF ,

ciellc au digne prélat dont le peuple avait, de son vivant même , (ail un saint et dont, après sa mort, il cél61)rait la fête (58). Mais les démarches de Thomas Becket à ce sujet restèrent sans résultat, et ce ne fut que trois siècles plus tard , qu'à la prière de Henri Vil , Anselme fut inscrit sur la liste sacrée par Alexandre Borgia , ou , ce que nous aimons mieu\ croire, par son successeur (59) !

Nous ne connaissons pas de portrait de Saint-Anselme dont peut-être l'art n'a jamais reproduit la figure ; nous savons toutefois, par un vers de l'une des trois épitai)hes composées en son honneur quelque temps après sa mort, qu'il imissait la dignité du maintieu à la beauté du visage (60).

Sa physionomie morale nous est, au contraire, parfaitement connue; elle ressort, vivante en quelque sorte, de l'histoire que nous venons de raconter.

Le trait principal, essentiel , véritablement caractérique de celte grande individualité, c'est la foi la plus sincère et en même temps la plus réfléchie; de là l'homme tout entier.

Attaché de tête et de cœur, par le sentiment et par la pensée, à la religion dont il est un des plus illustres ministres; plaçant, en conséquence , son salut et celui de ses Irères au-dessus des intérêts terrestres, des considérations mondaines, il se fait en toute rencontre l'interprète des vérités hors desquelles il n'y a rien pour lui; sa parole, quelque forme qu'elle affecte, à qui que ce soit qu'elle s'adresse, est toujours une prédication (61). Tout lui est et partout une occasion, un texte. Un oiseau qu'un enfant relenaitenchaîné brise sa corde et s'échappe : « Ainsi, s'écrie Anselme, ainsi le mauvais génie nous tient enlacés dans ses filets; méritons, mes amis, que la grâce brise les chaînes dont il nous accable. » Un lièvre poursuivi par des chiens se vient réfugier entre les jambes de son cheval : « Voilà bien, mes frères , l'image de l'àmc que les démons persécutent ; heureux relies qui trouvent, comme ce pauvre animal, un bon ange pour les sauver (6*2) ! » Comment vout-on qu'en s'approcliaul d'un prince qu'il croit voir marcher à grands pas vers l'abîme , il songe à autre chose (|ua l'avertir du danger auquel il s'expose, qu'à lui montrer l'enfer qui déjà s'ouvre pour l'engloutir (03)? A sa douceur qui natureilemcMil dégénérait en

faiblesse, se substitue dans sa vie publique une énergie qui va parfois jusqu'à l'âpreté; son humilité plus que chrétienne fait place à une assurance qu'on prendrait pour delà hauteur (64) î C'est que l'apôtre s'est mis au service d'une loi qui ne Qéchit point; c'est qu'il parle au nom des sublimes vérités devant lesquelles tout n'est que poussière et néant; c'est que le dernier des vicaires du Christ est encore bien au-dessus du premier des princes de la terre! Il n'est pas de couronne qui ne s'abaisse devant la main qui bénit!

Dirons-nous un mot, en terminant, des miracles qu'on attribue au pieux archevêque? Comme tous les graves personnages que leur sainteté recommande aux respects de la foule, il a , par l'effet seul de ses prières, éteint des incendies, fait jaillir d'un sol desséché des fontaines d'eau vive, rendu la vue aux aveugles et la raison aux insensés ! Seulement il ne se prête qu'avec une répugnance extrême à ce rôle qui lui semble trop beau pour lui; il craint d'en concevoir de l'orgueil. Il ne sera un saint, comme il a été un abbé , comme il a été un archevêque , qu'à son corps défendant (65) !

Mais c'en est assez sur la vie active d'Anselme; suivons-le maintenant dans sa vie spéculative; nous le connaissons comme un des chefs les plus intrépides de l'Église militante au XI% siècle; voyons si le plus grand prélat de ce temps n'en fut pas encore le maître le plus habile , l'orateur le plus éloquent , l'écrivain le plus distingué , le plus profond philosophe !

l\IOTES

(1) Consulter, pour la vie et les doctrines de saint Anselme, les auteurs auxquels j'ai déjà renvoyé pour la vie et les doctrines de Lanfranc dans la notice consacrée à ce dernier, notes 1 de la 1". et de la 2". parties. Y ajouter— d'abord tous les historiens de la philosophie (auxquels pourtant il ne faut pas demander trop de détails) , et en particulier ceux qui traitent de la Scolastique, comme J. Thomasius, De docioribus Scolasticis, In-W., Leipsick, 1676; Xavier Ilousselot, Éitides sur la pluloso})hie dans le moyen-âge, 2 vol. in-8°. Paris, 18^0-1842, 1". partie, ch. 7; B. Huméau , De la philosopliie Scolastique t 2 vol. in-S". Paris, 1850, l. I,p. 171- 209 ; — ensuite, comme ouvrages spéciaux, Jean de Salisbury, De vita Anselmi , dans >Vharton, Anglia sacra, part. II, p. 1^9 et seqq. ; De antiquiiaie Brkanniœ ecclcsùc et nominatim de privilegiis ecclesiee cantuariensis atque de archiepiscopis ejusdein LXX hisioria, édit. de Hanau, 1605, in-fol., p. 115-123; Joseph Sacnz de Aguirre , Sancti Anselmi tlieologia , 3 vol. in-fol., Salamanque 1679-1685, et Rome 1688-1690; Vita sancti Anselmi cantuariensis archiepiscopi ex tns. bibl. Victorincc, en tête des OEuvres de salut Anselme, édit. Gerberou, Paris, 1675; Andréa Kaineri, Istorin panegirica di s. Ansclmo , U vol. in-Zi". Modène, 1693-1706; Histoire littéraire de la France , l. IX, p. 398- 465; Emile Saisset, De t-arjo s. Anselmi fortuna, in-8». Paris, 1840 ; Bouchitté,Le rationalisme chrétien, m %°. Paris, 1862, et dans \c Dictionnaire des sciences philosophiques , 6 vol. in-8''. Paris, 184/4-1852, t. I , \°. Anselme; C F. Franck. Anselm' s Darstellung ,'lu\ni]gcn,\ 842 ; F. R. liasse, Anselmi cantuariensis de imagine divina doctrina, in-8°. Leipsick, 1843; un article anonyme du British Critik, in-8". London, n"'. 64 et 67, intitulé : Ansclm von Cantcrbury; i\c Moolalembcrl , Saint Anselme . fragment de {'Introduction à l'histoire de saint Bernard, dans Le Correspondant , Paris, 1844, t. VII, p. 145-186 et 289-315; Denain , Méditations de saint Anselme, 2 vol, in-12. Paris, 1848; et Ch. de Rémusat, Saint Anselme de Coniorln ry , tableau de la rie monastique et de la lutte du pouvoir spirituel avec le pouvoir temporel au .Y/', sicclc , in- 8°. Paris, 1853.

(2) M. de Rémusat, p. 22, fait naître Anselme en 1033 ou 1034; mais, comme il le remarque fort bien , on s'accorde à le faire entrer au couvent en 1060 . fi IMge de

27 ans; ce qui nous paraît suffire pour trancher la question. — M. Th. Wrigth ( Biographia brilannica Ixterai'ia , X. I, p. i9 ) s'exprime sur ce point avec la même réserve que M. de Ilémusat : « about the year 1033 » et V Histoire littéraire de la France (t. IX , p. 398) se prononce, mais sans plus d'assurance, pour l'année 1036.— Anselme avait une sœur aînée, Riceza ou Richera , à laquelle sont adressées deux de ses Méditations, celles qui, dans l'édition de Gerberon, portent les n". 15 et 16; et quatre de ses lettres, les hy., 63*., 66*., 67'., du livre III. On y trouvera quelques détails sur cette Richera, sur sou mari. Le Bourguignon (Burgundius)^ sur leur fils dont Anselme fit un moine, etc. , etc. Pour d'autres renseignements relatifs à sa famille, voyez la 18*. lettre du livre I, adressée h ses oncles Lambert et Folcerade.

(3) « Anselmus .... quum puer parvulus esset, raaternis, proutaetas sua patiebatur, colloquiis libenter animum intendebaL Et audito unum Deum sursura in cœlo esse, omnia regentem , omnia continentem, suspicatus est, ut pote puer inter montes nutritus, cœlura montibus incumbere, in quo et aulam Dei esse, eamque per montes adiri posse. Quumque hoc saepius animo volveret , contigit ut quadam nocte per visuni videret se debere montis cacumen ascendere et ad aulam raagni régis Dei

properare Monte transcenso, regiam aulam subiL Dominum cum solo suo dapi-

fero invenlL Nam familiam suam , ut sibi videbatur , quoniam autumnus erat, ad colligendas messes miserai. Ingrediens ilaque puera Domino vocatur. Accedit, atque ad pades ejus sedet. Interrogatur jucunda affabilitate quis sit, vel unde, quidve velit.... Tune ad iraperium Domini panis ei nitidissimus per dapiferum aflfertur, eoque coram ipso reficitur. Mane igitur quum quid viderit ante oculos mentis reduceret , sicut puer simplex etinnocens, se veraciter in cœlo et ex pane Domini refectum fuisse credebat, hocque coram aliis i ta esse publiée asserebat. » Eadmer, De vica sancti Anselmi cantuariensis archiepiscopi, \ih. I , édit. Gerberon, ad calcem Opcrum s. Anselmi, p. 2, col. 1, R. *

{U) « Caeterum Deus quem fulura non fallunt servum suum ipsius loci conversatione noluit implicari , propterea quod alios quosdam in sinu misericordiae suae reconditos habebat, quos, ut postmodum claruit magis, perillum ad suam voluntatem in posterura disponebat informari. » Eadmer, loco supra laudato, col. 2, B.

(5) « Defuncta vero illa (matre), illico navis cordis ejus, quasi anchora perdila, in fluctus seculi pêne tota dilapsa est. » Eadmer, 1. s. 1., C.

(6) a Ne deterius quid inde contingeret, timens... » Eadmer, \. s. 1., D. — « Ne domestica siraultas in violationem natura; transiret... » Guillaume de Malmesbury , De gestis pontificum anglorum , lib. I, dans le /{crwm anglicarum scriptores, édit. Savile, p. 216.

(7) Eadmer, 1. 1., D., écrit « Mons Senisius. » C'est sans doute le « Cenisius Mons, qui aliter Mons Cinereus quibusdam, le Mont-Cenis Gallis, il Mo7ite Cenisio Ilalis » <le Baudrand (t. I , p. 254) et de tous les géographes.

(8) C'est une hypothèse que je hasarde. Th. Wright ( Biographia britannica lue-

raria, 1. I, p. 50) est plus réservé : ^ Of llie iiext Ihiee years of Aûselni's llfe, wc ouly know Ihat lliey were speol , perhaps fruillessly, partly io Burguudy and parlly iii France. » Toutes les biographies se taisent là dessus, ou elles s'en tiennent .l transcrire cette ligue d'iîadmer (p. 3, col. 1 , A) : o Exactis deliinc partiui in Burgundia, partini in Francla ferme tribus annis, Normanniam vadil. »

(9) Pour celte nouvelle hypothèse, je suis encore à peu près réduit a mes propres conjectures. Eadraer (1. I.) ne constate que le séjour d'Anselme à Avranches : « Abrincam... petit, ubi aliquandiu demoralur. » Toutefois nous savons qu'à Avranches même on ne doute pas de ce fait (quoique les savants archéologues du pays ne connaisseiu aucun texte qui vienne à l'appui de la tradition), et nous ne nous étonnons point de lire dans l'abbé Desroches {Histoire du Mont-Saitii- Michel , i. I. p. 170) : « Chose remarquable! Les deux plus grands hommes de ce siècle, Lanfranc et Anselme, ont enseigné à Avranches. » L'Histoire littéraire de la France avait d'ailleurs, un siècle auparavant, écrit sans hésiter (t. IX, p. 55) : « à Avranches, où Lanfranc et Anselme avaient enseigné l'un après l'autre. »

(10) Eadmer ne dit pas l'Europe , mais le monde : « Excellens siquidem fama illius circumquaque percrebuerat et nobilissimos quosque clericorum ad eum de cunctis mundi partibus agebat ». De vita sancti AnseLmi, p. 3, col. 1, A. Cf. Lanfranc, notice biographique, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie , t. XVII, p. /i59.

(11) L'Histoire littéraire de la France (1. 1., p. 399) porte cette même date; elle donne aussi à cette époque 27 ans à Anselme; mais alors il n'eût pas fallu le faire

naître en 1036.

(12) J'ai adopté, peut-être à toit, avec Ih. Vf n^lh( Biographia Uteraria britannica, p. 6 et 51) la version d'Orderic Vital (c'est aussi celle de Guillaume de Jumièges, Historia Normanîiorum, \\h. VI, c%p. 9, Irad. Guizol, p. 153) qui rapporte f//ùforia ccclesiastica, lib. IHjU". 12, édit. A. Le Prévost, t. II, p. 126 et p. 213, note l)à l'année 1066 la promotion de Lanfranc à la charge d abbé de Saint-Étienne de Caen, et par suite celle d'Anselme aux fonctions de prieur du Bec ; il me semblait et 11 me semble encore tout naturel que Guillaume , qui avait surveillé lui-môme la construction de l' Abbayc-aux-Dames , n'ait abandonné à un autre le soin de surveiller la construction de l'Abbaye-aux Hommes, que quand il quitta Caen pour passer en Angleterre. Convenons cependant que de nombreuses et puissantes autorités plaident pour l'opinion commune qui place cette double promotion en 1063. Cette dernière date a pour elle non seulement la plupart des biographes récents tels que .M. de Montalembert { Voyez Le Correspondant , t. VIII, p. \Uù, note 3) ; mais encore V Histoire littirairc de la France, t. IX, p. 399; le Neustriapia, p. û^O ; Jean Picard, Annotationes in sancti Ansclmi epistolas dans les Œuvres de saint Anselme, édit. Gerberon , p. 551, col. 2, A; le Chronicon Bcccense , àsn^s les Œuvres de Lanfranc, édit. d'Achery , appendice, p. 5; Guillaume de Malmcbbury, De gcstis poniificum onglorum , dans le

Rerum anglicartim scripiores , édit. Savile, p. 216; et, ce qui vaut mieux que tous ces écrivains réunis, saint Anselme lui-même: on lit en effet dans une de ses lettres (p. 366, col. 1, A) : « Sic vixi jam per triginta très annos in habitu monachico, tribus scilicet sine praelatione, quindecim inprioratu, totidem in abhatia annis.... » (ce que d'ailleurs Orderic Vital répète mot pour mot au livre V de son histoire, t. Il, p. 306). Or, si saint Anselme a été prieur pendant 15 ans, il faut nécessairement, puisqu'il a cessé de l'être à la mort d'Herluin, c'est-à-dire en 1078, qu'il ait commencé à l'être en 1063. Selon nous, saint Anselme aurait été simple moine pendant 6 ans, et il déclare n'avoir été que 3 ans sine prctlatione : comment admettre deux erreurs d'une telle gravité dans un souvenir qui paraît si net et si précis? Qu'on nous permette cependant de rapporter encore ici deux opinions que nous reproduisons purement et simplement, telles que leurs auteurs nous les présentent, et sans nous y associer en aucune façon : « Guillaume II du nom, surnommé le Bâtard, duc de Normandie, ayant dessein de rendre illustre l'abbaye qu"il bastissoit h Caen y appella Lanfranc qui éloit prieur du Bec pour luy en donner l'administration en qualité d'abbé vers l'an 106^. » Hermant, Histoire du diocèse de Bayeux, seconde partie, p. /iO, ms. conservé à la bibl. publique de Caen. « .... La cronique de St.-Evroult dit que saint Lanfranc ne fut abbé de Caen qu'en 1068 et ce qui me fait penser qu'il faut la suivre, c'est que l'abbaye de St^-Trinité fut dédiée le 18 juin 1066 par Maurile, archevêque de Rouen, assisté des prélats et abbés de la province. Saint Lanfranc n'est pas cité parmi eux.... r. L'abbé De La Rue, notesmanuscritesdanssonexemplaire des Origines de la ville de Caen par Huet, conservé à la bibliothèque de Caen, p. 175. — Je supposais un peu plus haut que Lanfranc avait associé le jeune Anselme à son enseignement ; j'aurais pu l'affirmer en me rappelant ce passage de Guillaume de Malmesbury (1. 1. , p. 216) : « Quum crgo Beccum venisset, non aspernanter a Lanfranco susceptus, magnum ei levamentura ad scholas regendas fuit ».

(13) 0 Quapropier... per sanctam obedientiam praecipio quatenus praelationem quam nunc habes retineas ,.... et si quando fuerisad majorem vocalus , eamsuscipere nullatenus abnuas. Scio enim quod in hac quam tenes non diu manebis, verum ad altioris praelationis gradum non post multum proveheris ». Quibus auditis : « Vae, inciuit, misero mihi ! In eo quod porto deficio; et si gravius imponitur onus, rejlcere non audeo ». Repetit praesul edictura et,] ut primo, jubet ne transgrediatur ». Eadmer, L 1., p. 5 , col. 2, A.

(14) Le nécrologe du Bec mentionne la mort d'Herluin en ces termes : : VII calend. septemb. obiit venerabilis memoriae dominus abbas Herluinus , primus pastor et fundator hujus cœnobii ». Le Chronicon Beccense (Voyez Lanfranci opéra, édit. d'Achery , appendice, p. û) et \e Vita sancti et gloriosissimi patris Herluini, auctore Gilborto Crispino (Ibid., p. 40) donnent la même date et dans les mêmes termes; M. Ch. de Rémusat fait donc avec raison , ce me semble (p. 80 ) , mourir cet abbé le 25 août 1078. M. A. Le Prévost {Notes pour servir à la topographie et à l'histoire

•j/l SAINT ANSELME,

des communes du dcpariement de L'Eure au moyen-âge, in. -8°. Kvreux, 18^9, p. 102 , col. 2) place celte niorl, avec le martyrologe bénédictin, au 26 du môme mois; Doni Bourget {Histoire de l'abbaye royale du Bec , traduite de l'anglais par M. V.-K. IMllel et publiée dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normanilie, t. XII, p. 308 ), au 22; l'Histoire littéraire de la France, 1. I. , p. 600 , au 20; mais ces trois dernières dates ne s'appuient d'aucun document. — Anselme avait alors 65 ans.

(15) Le nombre des moines s'était élevé , au Bec , sous l'administration d'Ileriuin a près de 100 ( Dom Bourget, 1. 1., p. 271) ou 136 (De Montalembert, dans Le Correspondant , p. 166; De Rémusat, p. 107); sous celle d'Anselme il monta à 150 ( Id. , Ibid. ), ou môme à 200 (A. (îuilmelb , Chroniques de Hlure , in-8°. Paris , 183/j, 3'. livraison, p. 37 ).

(16) Ces démonstrations extérieures sont fréquentes au njoyen-âge : en voici un exemple que ce passage me rappelle; je l'emprunte à Villoliardouin, De la conqueste de Constantinoblc , édit. Paulin Paris, in.-8". Paris, 1838, p. 8 et suiv. I.orsqu'en 1198 les messagers des princes français qui avaient pris la croix demandent en leur nom aux Vénitiens de leur équiper des navires pour cette sainte entreprise, ils « s'agenouillèrent » aux pieds du duc « Henri Dendole • , (I moult plorant , et li dus et tuit li autre commencèrent à plorer de la pitié qu'il en orent.... » Quand les conventions furent faites entre les messagers et les Vénitiens pour le nombre des navires et le prix du transport, en remettant les chartes scellées aux Français , le duc o s'agenoilla tout plorant et leur jura seur sains que il ^ bonne foi tenroit les convenances qui estoient es cliaitres. .. Sachiez que M ot mainte larme plourée de pitié b. Uu peu plus bas (p. 16) les seigneurs prient le marquis de Montferrat de se mettre iv leur tête ; ils tombent à ses genoux et le marquis tombe aux leurs: « Dont li chalrent ans pies tout en plorant; et li marchis refist tout aulretel......

(17) « De quelque part que le vent vente. L'abbaye du Bec a rente. »

Voyez, sur ce point et pour tout ce qui concerne la célèbre maison, l'ouvrage de M. Le Prévost cité ci-dessus (note 16) , p. 99 et suiv. . et VHistoire de l'abbaye royale du Bec mentionnée dans la même note. — On eût pu dire au reste et on a «lit probablen)cnt d'une foule d'établissements du même ordre ce que je consigne ici, d'après i>]. Le Prevost,conin)es'étant dit et se disant encore aujourd'hui de celui du Bec. Voyez , par exemple , pour l'abbaye de Lonlay, le savant Rapport à M. le Préfet de l'Orne par Î^L Léon de La Sicotière , dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie , t. XII , p. 266 et suiv.

(18) « Ipso iiaque suae ordinationis anno. Ansclmus in Angliam profectus est. » Ladmer. 1. I., p. 10, col. 1 , C. Or, Anselme, élu en 1078, ne reçut la bénédiction abbatiale que l'année suivante; ce fut donc en 1079 qu'il passa le détroit pour la pr»'-

niière fois; telle est aussi la date que Th. Wrigtli (1. 1. , p. 52) assigne à ce premier voyage.

49) Cf. Lanfranc , notice biographique , dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XVII, p. ^78, note 31. Anselme se plaint, dans une de ses lettres (lib. I, epist. U% , p. 329, col. 1 , C) , de ce que Lanfranc lui donne, en lui écrivant, les litres de dominus etpater. Pendant son séjour en Angleterre, l'archevêque le consulte sur les questions religieuses les plus graves et se rend avec respecta son avis : approbo et vcneror (Eadmer , 1. 1., p. 10 , col. 2 et p. 11 , col. 1 ).

(20) a Rex ipse Willelmus, qui armis Angliam ceperat et ea terapestale regnabat, quamvis ob magnitudinem sui cunctis fere videretur rigidus ac formidabilis, Anselmo tamen ita erai inciinus et aCûibilis, ut ipso praesenje omnino quam esse solebat stupentibus aliis fieret alius. Pro sua igilur excellenti fama Anselinus totis Angliaa partibus notus ac pro reverenda sanctitatecharus cunctis effectus, etc., etc. (Eadmer, 1. 1., p. 11, col. 2). y

(21) Pendant ces cinq années, le domaine de l'Église était mis à l'enchère et livré au plus offrant. Il faut voir dans Eadmer {Historia novorum, lib. I, p. 34, col. 1 ) le tableau des vexations dont pendant cet intervalle les pauvres moines furent accablés. Il ajoute : « Nec ista quae diciraus in sola ecclesia cantuariensi fac(.a sunt Desaeviit immanitas ista etiam in cunctis per Angliam constitutis filiabus ejus , quae , vir's suis, episcopis scilicet seu abbatibus, decedentibus, in viduitatem ea tempestate cadebant. » — Rien de plus difficile et de plus fastidieux, dans les travaux du genre de celui auquel le nôtre appartient, que d'accorder entr'eux, pour arriver à un chiffre plausible, les supputations si diverses des différents chroniqueurs. Ainsi pour cette vacance du siège de Cantorbéry depuis la mort de Lanfranc jusqu'à l'avènement d'Anselme, nous avons presque autant d'opinions que de textes : selon Eadmer [Hist nov., p. 3/4, col. 1 , C) que nous avons cru devoir suivre , le mal dura près âe cinq An^ (fere per (juinquc anii os ); selon Etienne Bircliinglon {Vitœ archiepiscoporitm cantuariensium , dans le Anglia sacra, part. I, p. 6) et Henricus de Estria {Catalogus archiepiscoporum cantuariensium , Ibid. , p. Sh) , cinq ans entiers : a Vacavit ecclesia quinquennio »; selon Radulphus de Diceto {Historia de archiepiscopis cantuariensibus , Ibid., part. II, p. 685), quatre ans. Le Chanoine de Lichtfield (Canonicus lichfeldensis, De successione archiepiscoporum cantuariensium, Ibid,, p. 108) connaît ces deux versions et les concilie : « Post Lanfranci obitum vacavit scdes annos quatuor, seu, juxta alios, quinque; quod facile conciliari potest si hic cavos, illic plenos annos intelligimus, seu unum ab electione, alium a consecratione Anselmi computum duci supponamus. » Il ajoute (p. 109) : « Postquam vacasset sedes annos quatuor (rcctius très), mcnses novem, dies novem , inquit Chronologia saxo.ica, Lanfranco successor designatus est a regc anno 1093, pridie nonas marlii prima dominica quadragesimœ, aulhore iMalnisburiensi et Radulfo de Diceto. » Orderic Vital (lib. VIII, ad ann. 10S9 , é.lit. Le Prévost, t. III, p. 309 ) ne

26 SAIKT ANSELME,

compte que trois années de vacance : « Cuillelmus Rufus... mctropolitanam Cantuaria} sedeni sine pontifice tribus annis esse fecit r>.. et son savant éditeur, après avoir d'abord (t. III, p. 13, note 1) étendu cet intervalle du 28 mai 1089 au 6 mars 1093, le resserre ensuite (Ibid. , p. 39/!i , note 1) entre le lli mai 1089 et le ^j décembre 1092. —Toutes ces variantes s'expliquent non seulement par la considération des années creuses et dos années pleines que présente le Chanoine de Liclitfield , mais aussi par la divoryciice des opinions sur la véritable date de la mort de Lanùanc : voyez à ce sujet une note Irès-érudite de Jean Picard dans les Œuvres de saint Anselme, édit. (îerberon, p. 561.

(22) lùitre ce voyage et le premier treize années s'étaient écoulées. On était donc en 1092. V Histoire liitcraire de la France []. 1., p. Zi02) paraît croire que ce voyage de 1092 fut le second que l'abbé du Bec fit en Angleterre. Mais il est peu probable qu'il soit resté si long-temps sans visiter les propriétés du monastère, et Eadraer (1. 1. , p. 11, col. 2) semble assez clairement dire le contraire : « Familiaris ergo ei debinc Anglia facta est , et prout diversilas causarum ferebat, ab eo frequentata :. Guillaume de Malmesbury (1. 1., p. 217) insinue même qu'il avait fait ce voyage cinq ans auparavant, c'est-à-dire en 1087. Le bruitqui couraitqu'Anselme serait archevêque, s'il se montrait en Angleterre, le retint, dit-il , en Normandie, toiis quinque annis.

(23) «... Rex applaudebat sibi, sperans illum (Anselmum ).... infaraem remanere in regno suo. Et ista quidem volebal propterea quod omnem auctoritatem exercendas christianitatis illi adimere cupiebat ». Eadmer, p. kl, col. 1, A.

(26) Le fait est que depuis long-temps les. amis d'Anselme l'avaient signalé au peuple comme le successeur nécessaire de Lanfranc; et ce n'était pas à lui seulement que son disciple Osberne disait et répétait : « Recuperemus in te quod in mortuo sanctissimo pâtre Lanfranco nos cum toto mundo perdidimus; quem mortuum semper dolebiraus quoad usque illum in le viderimus ». Voyez Sancli Anselmi Opéra, édiL Gerberon, p- 365, col. 1 , G. Osberne, dans cette même lettre, nous apprend que, depuis treize ans, il n'a cesse de le vanter en toute occasion comme le plus sage et le plus saint des hommes : « Hiccine est ille quem Osbernus hos tredecim annos ad populum tantoperc laudavit, quem in omni sermone magistrum et sanctisslmum et sapieutissimum praîdicavit? » « Spargebatur in vulgus rumor (dit Guillaume de Malmesbury, De gestis pontificion anglorum, édit. Savile , p. 217).... Anselmum fore archiepiscopum n. Anselme savait si bien lui-même quels étaient sous ce rapport les vœux et les espérances de ses nombreux admirateurs, que lorsqu'on 1092 le comte de Chester le supplie de passer le détroit pour l'assister dans uiio grave maladie, il hésite, craignant que la malignité ne prête à son voyage un tout autre motif : « Si Angliam ivero , vereor ne cui per hoc prava suspicio surrcpat et me causa consequendi archiepiscopatus illuc ire existimct. » Eadmer, lUsi. nov., lib. I, p. Z'x , col. 2 , A. On l'accusait en effet de convoiter cette haute prélature. Un courtisan faisant un jour au roi Guillaume l'éloge dos rares vertus et du parfait désinlé-

NOTICE BIOGRAPHIQUE, LITïÉRAlilE ET PUILOSOPOIQUE. 27

ressèment d'Auselme ; « II n'aime rien, disail-il, excepté Dieu; il ne désire rien de ce qui passe.— Pas même, reprit le roi avec un sourire moqueur, l'archevêché de Cantorbéry! « Eadmer, 1. 1., p. 35, col. 1, A. —Mais, ajoulait-il, « per sanctum vultiim de Luca (sic enim jurare consueveral), nec ipse hoc tempore , nec alius quis archiepiscopus erit, me excepte. » Eadmer, Hisi. nov. , lib. I, p. 35, col. 1. — Wace, dans Le Roman de Rou (édit. Pluquet, Rouen, 1827, t. II, vers U926-29) constate aussi cette habitude du roi :

Li vo de Luche en a juré Cesl sereraent aveit en us,

Ke mult sera chier corapéré ; Ne faiseit nul serement plus.

Guillaume de Malmesbury [De gestis poutificum anglorum, dans le Rer. anal, script., p. 217) et beaucoup d'autres lui mettent le même juron à la bouche. M. Achille Jubinal, dans ses Jongleurs et Trouvères, iu-8". Paris, 1835, p. 168, donne du Santo Volto , Saint Voult , cette explication : « C'est un crucifix dont la face fut, dit-on, miraculeusement achevée par un ange sur le portrait que Nicodème disciple de notre Seigneur, avait fait pendant qu'il méditait de quelle manière il représenterait le visage, votto, du Sauveur. Le Saint Vou était dans l'église de St. -Michel à Lucques. — Guillaume-le-Conquérant jurait « par la splendeur de Dieu> per splendorem Dei; » voyez Orderic Vital, Hisî. écoles. y édit. Le Prévost, t. II, p. 264, lib. IV, ad ann. 107/i; — Mathilde, sa femme, « par la vertu du Très-Haut, per virtutem Aitissimi (Id. , Ibid. , p. 382, ad ann. 1077-1078) ; Robert Courle-Heuse , « par les merveilles de Dieu , per mirabilia Dei (Anonyme du Bec, dans l'Histoire liuéraire de la France, t. XII, p, 3/;3) »; Henri I". a par l'âme de sa mère , per animavi matris meœ » ( Id. , lib. VIII ad ann. 1 090 , t. III , p. 355 ) ; le successeur de Henri I". , Etienne , o par les yeux de Dieu, by the eyes ofGod » ( Jocelin de Brakelonde, Chroniques, dans le Monastic and social life in the tivelfth century de T. E. Tomlins, in-8". Londres l'^Uh , p. 7, col. 2). L'Histoire littéraire de la France, t. XII, p. 3/i3, se trompe en faisant jurer Guillaume-le-Roux« par saint Luc ». (25) « Suadelur ei (c'est-à dire à Guillaume-le-Roux que le biographe de saint Anselme n'appelle jamais que Wilhehmts) inter alla a principibus ut de matre totius regni,ecclesia videlicet cantuariensi, cogitet, et eam apristina viduilate et calamitate per inslilutionem ponlKicis relevet. Acquiescit ille consiUo, et Anselmum in hoc opusfore dignissimura pronunliat. Acclamr.tur ab universis, et dictum régis laudal clerus et populus omnis, nec resonat ibi ulla contradictio cujuslibcl horainis. Audit ha-c ille, etfere usque ad exanimationem sui contradicil, reluctatur et obsislit. PraBvalet tamen ecclesiai Dei convenlus. Rapilur çrgo et violenter in vicinam ecclesiamcum hymnis et laudibus portatur raagis quam ducitur. Acta sunt ha;c anno dominicœ incaruaiionis mxciij, prid. non. mariii,l. dominica quadrag. » Eadmer, 1. 1., p. 13, col. 1. « Ceci se passa le premier dimanche de carême, sixième jour de mars, 1093. » Hist. linér. de la France, t. IX, p. ZiOii. — La lutte que

28 SAliS'T ANSELME,

soulicnl Anselme coutre les ôvèqucs qui le veulent absolument avoir pour primat ,

présente, dans les historiens du temps, certains détails qui aujourd'hui manqueraient

singulièrement de noblesse : en voici quelques-uns que nous a conservés Eadmer

{Hisi. nov. , 1. J,édit. Gerberon, p. 36 , col. 1 ) ; je les transcris d'après la traduction

qu'en a donnée M. de Montalembcrt dans son Introduction à ta vie de saint Bernard:

« Les évêques, voyant que tout était inutile, se reprochèrent leur propre mollesse;

ils s'écrièrent : Une crosse, une crosse , et lui saisissant le bras droit, ils l'approchèrent

du lit, d'où le roi voulut lui mettre en main la crosse; mais, comme il tenait ses

doigts serrés de toute sa force, les évoques s'efforcèrent de les lui ouvrir avec tant

de violence qu'ils le firent crier de douleur; et enfin ils lui tinrent la crosse contre la

luain fermée pendant que loQt le monde criait : Vive l'cvccfuc ! et que le Te Deum

fut entonné. On le porte ensuite dans une église voisine pour y faire les cérémonies

accoutumées. Il protestait toujours que tout ce qu'ils faisaient était nul. Sa douleur

le rendait comme insensé. Ses pleurs, ses cris, ses hurlements môme finirent par

inquiéter les assistants; pour le calmer, ils lui jetèrent de l'eau bénite et lui en firent

même boire. » Voyez Le Correspondant, t. VII, p. 161. — Dans une lettre qui lui

est adressée par un de ses frères du Bec (Sancli Anselmi Opéra, édit. Gerberon , p.

363, col. 1, E et 2, A) , les mêmes circonstances sont rappelées en termes h peu

près identiques : « Quid aut effectum dulcius, aut ad innocenliam praestantius quam

te ante lectum œgrotantis [régis] violenter pertractum ; dextram aliorumdextris impu-

denter de sinu extraclam; sinistram, ne sororem juvaret , fortiter relentam; virgam,

caeteris digitulis pertinaciter occlusis, pollici atque indici crudeliter irapactara ; post

haîc loto corpore e terra te elovaium, episcopalibusbracliiis ad ecclesiam deporlalum,

ibique, adlmc te réclamante et importunis minis obsistentc. Te Dcum laudamus esse

cantatum. » —Malgré tout cela, Anselme eut à se défendre d'avoir affecté pour

l'archiépiscopat une répugnance qu'au fond il était loin d'éprouver, et d'avoir, en

d'autres termes, joué jusqu'aux pieds des autels une honteuse comédie. Une longue

lettre (la septième du livre III, p. 365, col. 2) qu'il prie ses frères du Bec auxquels

elle est adressée de répandre autant qu'ils le pourront, repousse avec le plus grand

soin cette accusation ; nous y avons surtout remarqué le passage suivant : t Quibus

(c'est-à-dire : A ceux qui m'osent prêter une pareille hypocrisie) nescio quo modo

possim persuadere quœ sitin hac re conscientia raea,si illis non satisfacit vila et con-

versatio mca. Sic enim vixi jam por triginla très annos in habilu monacliico.... ut

omnes boni me diligerent qui me noverunt.... nec aliquis in me viJerel aliquod opus

unde me prœlatione deleclari cognosceret. » — David Hume [History of Eugland,

édit. de Londres, 8 vol. in-8»., 1822 , t. I , p. 302) s'obstine cependant à ne voir

dans le sentiment qui anime et soutient Anselme dans cette lutte qu'une fastueuse

liumilité (osientalious humility). — On serait sans doute plus près de la vérité

en admettant qu'Anselme, lorsqu'il résiste ainsi, se conforme, à sa manière, aux

liabiludes de niodcslie et d'humilité du clergé do son époque : ce que signifie peut-

être cette phrase ambiguë d'Orderic Vital (t. III, p. 3U) : « Multumque renitentem secundura morem ecclesiaslicum prœposuerunt Cantuariorum raetropoli. » Ou trouverait mille exemples au moyen-âge de ces résistances, qui toutefois, il faut le dire, ne présentent jamais le caractère d'exagération dont ici la conduite d'Anselme est entachée.

(26) ï Ille igitur [Auselmus] more et exemplo praedecessoris sui inductus , pro usu terrœ , homo régis factus est , et sicut Lanfrancus suo tempore fuerat , de toto archiepiscopatu saisiri jussus est ». Eadmer, p. 37, col. 2 , B.

(27) « Robert remest (resta) en Normandie... peti fu rault , maiz fu gros;

Janibes out cortes , gros les os;

Li reis (Guillaume 1". ) por ço le sornomout

E Corte-hose l'apelout;

De cortes hoses ert hosez

E Corte-Hose ert apelez.

Robert Wace, Le Roman de Rou , édit. Fr. Pluquet, t. II , v. Iâ466.

Robert Courte-Heuse (Vulgo Gambaron [gambes rondes?] cognorainatus ^iBrevis- Ocrea; Orderic Vital, édit. Le Prévost, t. II, p. 295; Courte-Botte, comme l'appellent une fois Dumoulin, Histoire générale de Normandie, liv. IX, in-fol. Rouen 1631, p. 294 , et presque toujours M. Guizot , dans sa traduction d'Orderic Vital ) , était fort peu estimé de son père : voici ce qu'en disait le Conquérant sur son lit de mort (Orderic Vital, édit. Le Prévost, t. III , p. 2h2) : « Ducatum Normanniaî... Rodberto filio meo concessi , quia primogenitus est. Hominium pêne omnium hujus patriae (de ce pays) baronum jam recepit. Concessus honor nequit abstrahi. Sed indubitanter scio quod vere misera erit regio quae subjecta fuerit ejus dominio. Superbus enim est et insipiens nebulo, truciqu^diu plectendus infortunio ». Et ce jugement n'était que trop fondé. Robert avait poussé l'insolence jusqu'à répondre un jour h son père qui lui donnait les plus sages conseils : « Hue, domine mi rex , non accessi pro sermonibus audiendis, quorum copia fréquenter usque ad nauseam imbutus sumagrammaticis. Verum de debito, quera prœstolor, honore (il demandait en toute propriété le duché de Normandie) mihi satis responde, ut sciam quid mihi conveniat facere (Orderic Vital, édit. Le Prévost, t. II, p. 379) ». Quant fi sa vie privée , elle était des plus scandaleuses : « Quae ab amicis liberalibus ad subsidium sui accipiebat, histrionibus et parasitis ac meretricibus insipienter distribuebat; quibus improvide distractis, egestate gravi compressus mendicabat, et œs alienum ab externis fœneratoribus exul egenus quacritabat (Id. , Ibid. , p. 382) ». « Pane ( ajoute le même historien, au livre X , ad ann. 1101 , édit. Duchesne, p. 786) multoties eguit et pro penuria vestitus usque ad sextam de lecto non surrexit , nec ad ecclesiam quia nudus erat divinum audilurus ollicium pcrrcxit. IMerctrices et uebulones... braccas ejus et caligas et rcliqua ornamenta crebro impune furati sunt. »

Son insouciance est presque proverbiale parmi les historiens, et Dcpping entr'autres [Histoire de la Normandie depuis \Q^(S jusqu'en \1Q h. 2 vol. iii-ft"., Rouen, 1835, t. I, p. 180, 20.'i, 221, 226, 227, 257, etc., etc.) ne le nomme guères que • l'indolent Robert ». « Il laissait tout faire: ce n'est pas de lui que les bourgeois avaient à espérer le moindre adoucissement à leurs maux.... Il laissa incendier et piller la belle Normandie. (M., Ibid. , p. 227 et 302 ). » Et ensuite il passait sans pudeur de honteux traités avec les scij^neurs qui avaient ravagé ses donjaines (Id. , Ibid.). Guillaume de Malmesbury, qui en fait d'ailleurs un grand éloge ( Rer. anglic. script. , p. 153 ) , lui reproche d'avoir souillé sa noblesse d'une tache indélébile en refusant le trône de Jérusalem, ". non reverentiœ , ut ferlur, contuitu, scd laborum incxiricabilium nictu ». — Cependant c'est de lui aussi que (iuilleluius Neubrigensis, De rébus anglicis sui temporis, édit. .1. Picard, Paris 1610, in-8°., p. 8, a écrit : « Armis lantus fuit ut in illa magna et famosa expcditione jerosolymitana mter fortissimos tolius orbis proceres clarissimaî militia? titulis fulserit. • Ayant , dans une rencontre, blessé au bras et renversé de son cheval un cavalier couvert de son armure, dès qu'il reconnaît en lui son père, îl met pied à terre, l'aide à se relever et le laisse librement repartir (Augustin Thierry, Histoire de la conquête d'Angleterre, liv. VI, à l'année 1079). Lorsque, de concert avec Guillaume-le- Roux, Il tient assiégé son frère Henri dans sa forteresse du Moot-St.-Michel, apprenant que la garnison meurt de soif, il laisse entrer de l'eau et môme du vin dans la place (Voyez Guillaume de iMalmesbury, De gestis regwnanglorum, liv. IV, dans le Rerum angUcarum scriptorcSy édit. Savile, p. 68, et Robert Wace, Le Roman de Rou, édit. Pluquet, t. II, v. 16700 et suiv. ). L'amour que lui portait sa mère semble aussi parler bien haut en sa faveur : t Ne mireris, domine mi (dit-elle îl son mari), obsecro, si primogenitam prolem meam lenere dillgo. Per virtulem Altissimi , si Rodbcrtus meus mo|^uus essot et in imo terra- septem pcdibus ab oculis vivcntium absconditus esset meoque sanguine vivilicari posset, cruorcm meum pro illo cCfunderem (Orderic Vital, liv. V, édit. Le Prévost, t. II , p. 382). » Mais Eadmer (p. 71 , col. 1, A) lui fait évidemment la part un peu trop belle, quand il rejette sur sa piété seule le mépris dans lequel il était tombé : « Pium et onim cor et lerrenarum rerum mininia cupido quaj in eo jux(a vigebant , hoc oi pcpcrerant. »

(28) La plupart des historiens (Thierry, Histoire delà conquête de l' Angleterre , Goube, Histoire du duché de iSormandie ^ etc., etc.) gardent sur cette expédition de Guillaume un silence absolu. Depping [Histoire de la .\oniiandie , t. I, p. 250) est mieux informé. Il fait venir le roi d'Angleterre en Normandie au printemps de l'an 1096. Eadmer [Hist. 7iov. , lib. I, p. 38, col. 1, B) ne laisse aucun doute à cet égard : « Ea tcmpestate, rex Normanniam fratri sue Roberto toto conamine auferre laborans, multam et immensam undecumque collectara pecuniam in hoc expcndebat... »

(29) Eadmer, De vita sancti Ansclmi, lib. II. p. 13. col. 2,0, cl Hist. nov., I,

NOTICE BIOGRAPHIQUE, LITTi^RAIRE ET PHILOSOPHIQUE. 31

p. 38, col. 1, B, et p. UO, col. 1, A. a Hommes mei, est-il dit dans ce dernier passage, ... depraedati sunt et spoliati... et ego quum hucusque nihil eis unde revestiri possint contulerim, jam eos nudos spoliarem, imo spoliatos excoriarem. Absit. » Dans une de ses lettres (la kh\ du livre Ilf, p. ZIU, col. 2, C), Anselme rapporte le fait comme nous l'avons rapporté nous-même et comme le raconte Eadmer : « Paulo post rex noster iturus in Normanniam multa pecunia indiguit. Antequam a me quicquam peteret, consilio amicorum promis i illi pecuniam non parvam.,.. » Th. Wright (Biogr. lit. brù. , p. 53) explique la chose différemment : selon lui, le roi demande à Anselme « the heriot, which in England ithad been the practise to demand on the death of the holder and induction of his successor , even in ecclesiastical estâtes. » Ce que répète M. de Rémusat (p. 158) : « L'usage était que les évêques, comme tout feudataire après son investiture, fissent au prince un présent. On conseillait à Anselme de s'y conformer... » Il ajoute, parce qu'il a bien étudié ses sources : « Il paraît même que le roi avait fait entendre qu'il comptait sur mille livres d'argent. Le prélat en avait à grand'peine réuni cinq cents, pe voulant pas rançonner ses vassaux. D'ailleurs il répugnait à suivre un usage qui sentait un peu la simonie. Cependant voyant le roi prêt à partir pour une expédition en Normandie... il se décida et lui fit offrir ses 500 livres. » Anselme du reste fait le plus noble usage de cette somme que le roi refuse ; il la donne aux pauvres du Christ pour le salut de l'âme royale : « Pro redemptione animœ suae pauperibus Christi dabo. » Eadmer, Hùt. nov,^ p. 38, col. 2 , A.

(30) a Pro certo, inquit, noveris mihi valde contraria esse quae dicis. Nec enira antecessor tuus auderet ullatenus patri meo talia dicere. » Eadmer ,1. 1. , p. 39 , col. 2 , G.

(31) a Ipse in Normanniam transiit, expensaque immensa pecunia eam sibi nuUatenus subigere potuit. Infecto itaque negotio in Angliam reversus est. » Eadmer^, 1. L, p. 60, coL 1, C.

(32) 0 Requisitus [Anselmus] a rege a quo papa usum pallii petere voluisset, respondit ; ab Urbano. Quo rex audito, dixit illum pro apostolico se nondum accepisse, nec suae vel paternœ consuetudinis eatenus exstilisse, ut prœter suam licentiam aut electionem aliquis in regno Angliae papam nominaret, et quicumque sibi hujus dignitatis potestatem vellet praeripere, unum foret ac si coronam suam sibi conaretur auferre. » Eadmer, 1. 1., p. hO, col. 1, E. —N'avait-il pas dit, dans une autre circonstance (voyez Spelman, Codex veterum leguni et statutorum regni AngLiœ t t. II, v°. Willelmus Rufls) , à propos des épreuves par le feu? « A l'avenir, ce ne sera plus Dieu qui jugera ces sortes d'affaires, ce sera moi. »

(33) « Episcopi itaque omnes qui affuerant, roffensi solo excepto, aut uno aut alio modo debitam illi subjeciiouera et obedientiam abnegant. » Eadmer, De vita sancti Anselmi, p. 17, col. 1 , C. — Sur ce digne évèquc de Rochcster, qui sauve seul ici l'honneur du clergé anglais, voyez Lan franc, notice biographique ^ dans les Mémoires

â^ SAINT ANSELME ,

de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XVII, p. U16, noie 16, et, outre IfS textes auxquels celle noie reuvoic, le De antiquitaie britannica; ecdesiœ et nominaiim de privilegiis ccdcsicr cantuarictisis atque de arcliiepiscopis ejusdeni LXX historia , édition d'Ilanaii, in fol., 1605, p. 123 et suiv. — M. de Kéniusat (p. 198) associe î\ révoque de Rocheslcr, dans cet acte de courage, l'évoque de Chichesler ; il ne nous apprend pas à quelle source il puise ce détail; mais plus bas (p. 206) , il écrit : « On dit que Gondulfe, l'évêque de lloclicster, fut le seul qui ne renia point Anselme. » (3^) « Nemo palam pro eo loqui audebat ob raetum tyranni. Verumtaraen miles (un chevalier et non un soldat , comme a traduit M. de Rémusat, p. 203) unus de mullitudino prodiens viro astilit flexis coram eo gcnibus dicens : Domine pater, rogant te per vie supplices filii tui ne turbelur cor tuum ex iis quœ audisli ; sed memor esta beati Job vinccniis diabolum in sterquilinio et vindicantis Adam quem ipse viccrat in paradiso. Quœ verba dum pater comi vullu accepisset, intellexit auimum populi in sua secuni senlentia esse. » Eadmer, Ilist. nov., lib. I, p. ^2, col. 1 , E. Voyez encore ce qui suit p. 43, col. 1 , B.

(35) a Passa est ea tempcstale ecclesia canluaricnsis in omnibus hominibus suis tam sœvam tempeslatem, ut fere universi conclamarent nielius sibi absque pastore jam olim fuisse quam nunc sub bujusniodi pastore esse. » Eadraer, Ibid. , p. 43, col. 2 , D.

(36) « Nous sera-t-il permis ici (dit à ce propos M. de Rémusat, p. 219) de rappeler que Napoléon prit ainsi la couronne impériale sur l'aulel de Notre-Dame , ne voulant pas la recevoir d'une mortelle main ? » Ce rapprochement se fait tout naturellement dans une intelligence française, au XLV. siècle; il ne faut pas oublier toutefois qu'Anselme en ceci maintenait une Iradilion, un usage (Lanfranc, cl Rome même, et en présence du pape, prend le pallium sur l'autel : voyez notre Notice dans les Mémoires de la Socicié des Antiquaires de Normandie, l. WII, p. /i6.'i,et p. 479, note33), taudis queNapoléon se créait un droit et donnait un |)ren)ier exemple.

(37) Il exigeait de l'archevêque qu'il se soumit à toutes les coutumes du royaume, sans condition, sans restriction; Anselme ne voulait se sounicltre qu'à celles qui n'étaient pas en contradiction directe avec ses devoirs de chrétien : n Absit ab omni chrisliano, absit loges vel consueludlnes tenero aut tueri qua? Deo et rectitudini contraria esse noscunlur. » Eadmer, Hist. nov., p. 4S,col. 1 , D. — Entre ces coutumes que le primat jugeait contraires à Dieu et à la règle, il faut placer surtout celle qui donnait au prince le droit d'investiture par la crosse et l'anneau. Le roi Edgar, en laissant aux moines du couvent de Glaslon la faculté d'élire leur abbé, s'était réservé .1 lui et à ses héritiers le pouvoir d'accorder au frère élu le bâton pastoral : « Sibi suisque heredibus trihuiMuli fratri clecio pastoralejn baculura potcstatem retiuniL » Guillaume de Malmesbury, De gesiis rcgwn anglorutn, lib. II, cap. 8, dans le Rcmm angl. script., p. 57. Depuis Edgar , la prérogative royale s'était maintenue sans réclamation aucune, et on sait combien

le Conquérant y attachait de prix. Voyez ce que nous en avons écrit ailleurs {Lanfranc , notice biographique y dans les Mémoires de la Sociéié des Antiquaires de Normandie, t. XVII, p. Z»79, note 35). Voyez encore sur cette quesliou une trèssavante noie de Selden, dans les Œuvres de saint Anselme, appendice, p. lOii.

(38) « Si niihi bouo anirao licentiam dederil eundi, gratiosus accipiain. Si non, ego utique quod Deus prœcipit postponere non debeo, quia scriptum est : Obedire magisDeo oportet quam hominibus. » Eadmer, De vita sancti Anselmi, p. 18, col. 1, A.

(39) .... «Quum nosnautae urgerent navespetere...,ecce videres rem miserandam! Palrem patriae, priiualein tolius Brilannias Wilhelmus [clericus quidam a rege ad Anselmum directus] quasi fugitivum et alicujus criminis reum in littore detinet, ac ne mare transeat ex parte doraini sui jubet, donec omnia quae secum ferebat singulatim sibi revelet. Allatae igitur ante illum bulgiae, et nianticœ reseratae sunt ; totâ supellex illius spe pecuulae rcperiendae subversa atque exquisila est, ingenti plebis multitudine circumslante, ac nefarium opus pro sui (sic) novitate admirando spectanle et spectando exécrante. Rébus ergo eversis, sed nihil (sic) horum quorum causa eversae sunt in eis reperto, delusa sollicitudo perscrulantis est, et Anselmus cura suis abire permissus. » Eadmer, De vita sancti Anselmi, p. 19, col. 1, B. — Malgré la différence des temps, des questions et des personnages, on ne peut s'empêcher de rapprocher de cette scandaleuse scène celle dont Voltaire eut à se plaindre, lorsqu'en 1752, brouillé avec Frédéric, il en obtint enfin , après beaucoup de peine , la permission de quitter la Prusse et de rentrer en France. Il y a là aussi un Guillaume, c'est le conseiller Schraith; des effets dont on s'empare; une cassette que l'on fouille, etc., etc. Voyez dans les OEuvres de Voltaire, à la suite de sa Vie et parmi les pièces justificatives , les Détails sur l'affaire de Francfort , extraits des Mémoires de M. Colini, secrétaire de M. de Voltaire.— « Spoliatum rébus fere omnibus tanquam regno conlrarium ab Anglia expulit. » Cuillelmus N'eubrigensis, De rébus anglicis sui temporis, p. 10. «... donec magna plebis astante corona, supellectile (sic) sua tola perscrutata, bonis omnibus exutus, superato mari, alieno litori nudus expositus est. » Vita sancti Anselmi ex ms. bibl. Victor., dans Gerberon , en tête du volume, p. 2 de cet opuscule, col. 1. François Gothvin { De prœsulibus Anglicc commentarius , p. 91) ne s'exprime pas autrement:

' Sunt qui asserunt , omnibus rébus direptis, ejectum nudum. «

(^0) Nous le tenons, dit Urbain, « pro magistro et quasi coraparem vel ni allcrius orbis aposlolicum et palriarcham. » Eadmer, De vita sancti Anselmi, p. 20, col. 1 , E. u Quasi alterius orbis papam , » dit aussi Guillaume de Malmesbury, De gestis pontificum unglorum , lib. I, dans le Rerum anglicortim scriptores , p. 223. i Bien que, par l'an été de Grégoire VII, il soit défendu de donner le nom de pape à d'autres qu'à l'évoque de Rome, cet arrêté ne fut pourtant pas ensuite universellement suivi. De vrai, ne vojons-nous pas qu'Urbain II, qui est venu depuis Grégoire VII, donnant le pallium à Anselme, archevêque de Cantorbéry, l'appela

papam alicrius orbis , nouobslant le décret de son prédécesseur? » Colomesiana dans les OEuvres mesLèes ou Mélange curieux des meilleures pièces attribuées à M. de Saint-Kvrcniond, Londres 1711, t. VI, p. 2/4I. —Guillaume Caiiulein f /îmtantiiasive florenlissimorum rcgnoriim Angli(C,Scolict, Hibernictel iiisularuin adjaceulium ex intima aniiquiiate chorographica descripiio, in-fol., Londini 1608, p. 239) applique bien [\ tort ce mot d'Drbain II à tous les primats d'Angleterre : « Vduti alicrius, ut dixil Urbanus II , orbis palriarchœ erant ».

(ûl) Le concile de liari et non de Paris (comme on l'a imprimé par raégardedans Le Correspondant, p. 182) a-l-il eu réellement lieu en 1098, ainsi que nous l'avançons avec l'Histoire littéraire de la France, {. XII, p. 609; M. de Monlalcmbert, dans Le Correspondant, p. 182; M. de Ilomusat, p. 256-256, etc., etc.: ou bien en 1097, dale (jui me parait s'accorder moins bien avec les événements et les textes des contemporains, mais que donnent Cliancerel et Labbe dans leurs collections? Les savants éditeurs dont nous nous séparons ici reconnaissent d'ailleurs qu'on y débattit la question de la procession du Saint-Esprit et ils s'appuient sur Eadmer (que par erreur ils appcllentEdiner) , De vita sancti Anselmi , p. 21 , col. 1, B et Ilisi. nov., p. 53, et sur Guillaume de Malmesbury, De gestis poniificum anglorutn, iib. I, dans le Jiennn anglicarum scriptorcs , p. 223. — Q)uant au concile de Uome, nous croyons bien qu'il eut lieu en 1099 : que deux affaires y furent traitées : 1°. la question de savoir si on lancerait une bulle d'excommunication contre Guillaume-le- Roux qu'Anselme défendit et préserva du coup que le pape voulait lui porter; 2°. la question des investitures : « Excoramuoicationis sententiara tara in lalcos qui investituras ccclesiarumdant, quam in eos qui de manibus eorum illas suscipiunt cuni loto concilio papa inlorsit. Eadem senlentia quoque damnavit et eos qui in oflicium sic adepti honoris aliquem sacrant. » Eadraer, De vita sancti Anselmi , p. 21, col. 2,E. Cf., pour plus de détails , Eadmer, Hist. nov., p. 55, et, à son défaut, Roger de Hovcden , Annalium , part. I, dans le Rerum anglicarum scriptorcs, p. 667. Le pape ne veut pas que les mains « quœ Deum cuncia creantcm suc ministerio créant... ancillaî fiant earuni raanuum quaî die ac nocte obscœnis contagiis inquinanlur, sivc rapinis ac injuslaî sanguinis cffusioni addicla; maculanlur (ce qui déjà avait été arrêté , dans des termes analogues , en 1096 , aux conciles de Nîmes et de Rouen, et à ceux de Plaisance et de Clerniont, en 1095, etc.). » Mais voili encore qu'ici, contre le témoignage des écrivains qui, comme Eadmer , assistaient à ces assemblées, Cliancerel et Labbe admctlcnl deux conciles au lieu d'un, le premier en 1098, le deuxième en 1099, tous les deux \ Rome, partageant entre les deux les affaires que nos chroniqueurs rapportent à un seul !

(62) Au concile de Bari ontr'autres et à celui de Rome. Voyez la note précédente.

(63) Voici eu quelques lignes toutes les versions et toutes les conjectures auxquelles donna lieu ce mystérieux et sinistre événement. — Guillaume mourut frappé d'une flèche, 5a</i«a percussus (Orderic Vital, Iib. I, cap. 26, l. I. p. 187). —La flèche

le toucha au cœur, soit qu'elle eût été lancée au moment où il en fut atteint, soit qu'il l'eût, sans la voir, heurtée du pied et se fût blessé lui-même en tombant sur sa pointe : ce que nous ne voulons pas disculer, ajoute Eadmer [ Hist. 7iov., p. 56, col. 1, B), u quum scire sufîiciat eura justojudicio Dei proslratum atque necalum. » ~ Si la flèche, ce qui est évidemment plus probable, partait de la main d'un des courtisans qui chassaient avec le roi, quel était ce courtisan? C'est un français, Gauthier Tyrel , répondent sans hésiter Henricus Huntindoniensis ( Historiarum lib. VII, dans le Rer. anglic. scriptores, édil. Savile, p. 378); Roger de Hoveden {Annalivm part. I, dans le Rer. anglic. script., p. ^67); Guillaume de Malmesbury (lib. IV, cap. l,lbid., p. 126); Orderic Vital (lib. X,édit. Duchesne, p. 782) et plusieurs autres encore. Ces écrivains assurent pour la plupart que Gauthier était seul avec le roi quand ce dernier fut frappé mortellement, et qu'aussitôt qu'il le vit « sans haleine, il remonta à cheval, galopa vers la côte, passa en Normandie et de là sur les terres de France (Augustin Thierry, Histoire de la conquête d'Angleterre, liv. VII, à l'année 1100). •» Cependant l'abbé Suger qui connut beaucoup Tyrel nie le fait : « Imponebalur a quibusdam cuidam nobilissirao viro Galterio Tyrello quod eum sagitta perfoderat. Quem, quum nec tiraeret, nec speraret, jurejurando sœpius audivimus et quasi sacrosanctum asserere, quod ea die nec in eara partem silvse in qua rex venabalur venerit, nec eum in silva omnino viderit [Devita Ludovici Grossi, dans le Rerum gallicarum et francicarum scriptores, édit. dom Bouquet, t. XII, p. 12, E). — Ceux qui croient que ce fut bien Gauthier Tyrel qui lança la flèche, s'accordent assez à n'y voir qu'une imprudence : « Percussit inscius (Henricus Huntindoniensis, I. s. 1.); » « Sagitla incaute directa (Roger de Hoveden, 1. s. 1.); » « Inscius et impotens (Guillaume de Malmesbury, 1. s. 1."); » « Fortuilo ictu sagiltœ in cervum emissae (François Godwin , De prccsulibus Angliœ commentarius , p. 92) ; » l Gualterius sagittam emisit, quaî super dorsum ferae setam rndens rapide volavit alque regem e regione stantem lelhaliter vulneravit (Orderic Vital, lib. X, édit. Duchesne, 1. s. 1. ). — Nos historiens modernes sont en général de celte opinion, qui paraît la mieux fondée. M. Depping cependant [Histoire de la Normandie depuis 1066 jusquen 1206, t. I, p. 276) croit l'action de Tyrel préméditée; selon lui , « on raconta dans la suite, que la veille [de sa mort] , le roi confiant ses projets au courtisan lui avait dit qu'à Noël prochain il espérait tenir sa cour à Poitiers et qu'il voulait même soumettre aux Anglais la Bourgogne et la France. Dès-lors le gentilhomme picard médita le projet d'empêcher le roi de mettre sa patrie sous le joug anglais. » •— Le successeur de Guillaume-Le-Roux, Henri le Beau-Clerc, surnom qu'on lui donnait à cause de son instruction , n'aurait pas, malgré ce titre honorable, su plus écrire, d'après Depping {Histoire de La Normandie , ^. 3U) , que ses prédécesseurs; il ne signe enelTet. qu'en y traçant une croix, la charte par laquelle il confirme à l'abbaye de St.-Évroull les donations qui lui avaient été faites (Orderic Vital, lib. XI, édit. Duchesne ,

p. 860, B. ). I Seulement, ajoute l'historion, il fut, à ce que l'on croit, le premier duc de Normandie qui pût lire. » Mais Guillaume de Malmesbury ne permet guère d'accepter cette induction : o Infans (dit-il, De gcstis rcgiim aiigtorum, dans le Rerum anglicannn scripiores, p. 155) ... educatus ogrcgie... tirociiiiurii rudiinentorum in scholis egit liberalibus et literarum mclla adeo avidis medullis indidlt ul nilill (/. nulli) postcahellorum luniullus, nullicurarum nioluseas excutereillustrianimo possenl. Quamvis ipsc nec niiiltuin palam Icgeret, nec nisi sun)n)isse cantitaret, fuerunt tamen (ut vere conlirmo) lilera;, quamvis turaultuarie libata;, magna supellex ad rcgnandi sciniiliain jtixla illam Platonis sontentiam qua diclt beatam esse rempublicam si vel pliilosoplii roguarent vel regcs pliilosopharenlur. Pliilosopliia ergo non adco exiliter informalus sonsim disccbat ut successu temporis provinciales milius contincrct, milites nonnisi diligentissime explorata necessitate committere siueret. »

(Ziâ) « Posiulatus est [Anselmus] pro consuetudine antccessorum suorum régi hominium facerc et archiepiscopatum de manu ejus recipere. Quibus quum ille nequaquam se aut vctle aut posse assensuin pra}l)erc respoiideret , interrogantibus quare , statiui quid super liis et quibusdam aliis in romano concilio acceperit .

manifesia relatione innoluit; ilaque subinferens ait : Nec cnim ea de causa

Angliam redii, ul , si ipse [rex] romano pontifici obedire nolit, in ca residcam

His rex auditis graviter coijlurbatus est. « Eadmer, Hisi. nov., p. 57, D. Dans une autre circonstance, il n'avait pas craint de parler à Guillaume-le-Ruux d'exaction violente; t Tu obtiendras tout de moi, ajoutait-il, et de mon amitié en me laissant libre; mais si tu me traites en esclave, iiec me nec mca habebis. » Id., Ibid.^ p. 38, col. 1 , D. C'est bien là , si l'on veut, le langage d'un noble clievalier; ce n'est pas celui d'un prélat cbrétien.

(45) a Ut nullus archidiaconus, presbyter, diaconus, canonicus uxorcm ducat, vel ductam relineat. Subdiaconus vero quilibct, qui canonicus non est, si posi professionem castilatis uxorem duxerit, eadem régula conslringatur. —Ut presbyter, quamdiu illicilam convcrsationcm mulieris liabuerit, non sit legalis, nec missam celebret, nec, si cclebraverit, ejus missa audiatur. —Ut fdii prcsbyterorum non sint haeredes ecclesiarum palrum suorum. » Eadmer, 1. 1., p. 63, col. 2, U. — Déjà des articles analogues avaient été arrêtés, en Normandie, d'abord, en 1055, au concile de Lisieux dont il ne nous est rien resté (voyez Orderic Vital, t. II, p. 260-261), et ensuite, en 1072, au concile de Rouen où ils suscitèreni contre l'arcbevéque de Rouen, Jean d'Vvranclies, une émeute daas laquelle il faillit périr (Id., Ibid., p. 170-171). La Normandie avait donné en cela l'exemple à l'Anglelerre et même à la France et à lltalie qui le suivirent, la première, en 1095, au concile de Clermont, la seconde en 1078, au concile de Rome. Mais le concile de Nicée avait dés long- temps (ann. 325. Voyez Labbe, t. II. col. 29, D. can. III) lixé sur cette question la règle adoptée par l'Église. — Le livre De ann-

quxtate britanniccB ecclesiœ (p. 122) blâme en termes plus que sévères la fermeté avec laquelle saint Anselme fit observer les articles que nous avons cités plus haut : « In haec sacerdotum conjugia, dit-il^ vehementius et superslitiosius quam homini docto et cliristiano par fuit, incaluit... In dissolvendis sacerdotum lege divina permissis nuptiis.... saevus et supra omnem raodura atrox esse potuit. » Il ne faut pas oublier que cet ouvrage, rédigé, pour la première partie qui traite des antiquités de l'Église britannique, parle docteur Arkwortli, pour la seconde qui contient la biograpliie des archevêques, par Jean Jousselin , secrétaire de Mathieu Parker, archevêque prolestant de Cantorbéry, a été publié par les soins de Thomas Parker, également archevêque de la même communion au même siège (voyez 'RdiVbxQV , Diciionnaire des ouvrages anomjmes , 2^ édit. , t. III, p. klQ, col. 2, art. 19697). L'éditeur et les rédacteurs de l'ouvrage, sans mériter peut-être tous les reproches qu'un anonyme leur adressait, en 1652, dans quelques lignes écrites à la main sur les premières pages de l'exemplaire qui appartenait alors à la bibliothèque de St.-Germain-des-Prés, et que possède aujourd'hui celle de Caen (A principio ad finem mendaciis et conviais in Deum, Sanctos et Ecclesiam referium. — Hœresi infectus auctor harum antiquitatum ) , ne pouvaient être évidemment juges impartiaux dans une cause où ils étaient parties aussi intéressées. Notons pourtant qu'Orderic Vital qui n'est point dans le même cas accuse aussi Jean d'Avranches (t. II, p. 170), avec plus de raison peut-être, d'avoir à ce propos déployé , contre le mal qu'il avait à .cœur d'extirper, une trop grande rigueur : « Nimio zelo in vitia ut Phinees saeviebat. » Mais quand Jean Jousselin ajoute : o Hic primus {se. Anselmus) nuptias sacerdotibus omnino interdixit » , il fait preuve d'une grossière ignorance : Lanfranc avait, avant lui, tenté la même réforme (voyez notre Notice biographique , dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XIX., p. 481, note 39), et cela après beaucoup d'autres, comme on peut en juger par ce que nous venons d'en dire; et le vénérable Bède {Historia ecclesiastica , lib. IV, cap. 17, dans ses Œuvres complètes, t. II, p. 99) n'assure-t-il pas que, dès 680, le concile de Hatfîeld avait reproduit tous les canons du concile de Nicée et par conséquent celui qui a trait à cette question? Cependant « le célibat ecclésiastique n'était encore qu'une pratique générale, introduite et révérée dans presque toutes les églises, mais presque partout modifiée par des exceptions ou des transgressions. Hildebert ( depuis Grégoire VII) résolut d'en faire une loi rigoureuse. A son instigation, Etienne, en 1058, déclara le mariage incompatible avec le sacerdoce .... Le clergé fit quelque résistance; les prêtres milanais surtout alléguaient la permission que leur avait donnée saint Ambroise de se marier en premières noces seulement et pourvu que ce fût avec une vierge. Hildebrand , pour couper court à ces réclamations , mit au nombre des hérétiques les réclamants obstines, j. Essai historique sur (a puissance temporelle des papes (ouvrage anonyme, que son auteur, Daunou, publia comme une traduction d'un livre espagnol), p. 102. —Le concile que j'ai appelé de

38 SAIXT ANSELME,

^Vestnîinslcr , parce qu'il se liiil, comino l'a bien vu iM. de Rémusal (p. 316), dans la chapelle de ce nom , csl universcllemenl et avec raison appelé le concile de Londres, dénomiiniion que je ne son{,Mî pas à lui enlever.

(û6) « Ul presbyteri non eanl ad potaiiones nec ad pinnas bibant. » Eadmer, p. 63, col. 2, E (Ducange au lieu de pinnas qu'il ne connaît pas, propose de lire pilas : le mol pila s'cn:ployail fréqucninuînl au moyen-Age dans le sens de taverne). Anselme, dans une de ses lettres, la 7'". du liv. II (p. ZU'ô, col. 1 , C), avait déjà, étant encore abbé , presque formulé cet article du concile de Londres à propos d'un de ses moines anglais: « De domno Henrico, dit-il, qui camerarius fuit (pour cette fonction de camérier, voyez ma Notice sur Lanfranc, dans les Mimoires de la Société des Antiquaires de Normandie, l. XVII, p. U95 et 517 , note U2) , audio quia in multis inordinate se agit et maxime in bibcndo, ita ut in glldis (gilda, fraiernitas , sodalititim , contubervium , cnria , coUeginm , Ducange : ici coufrairie d e buveurs et d'ivrognes) cum ebriosis bibat et cum eis inebrietur.... Proliibeo ne... amplius in gildas aut in conventu corum qui ad inebriandum solum conveniunt biberc audeat ». Le P. Louis Tliomassin {Ancienne et nonvclle discipline de l'Eglise , 3 vol. in-fol., Paris, 1725, t. III, col. 13G1) constate cette « défense faite aux clercs d'entrer dans les tavernes et les cabarets hors la nécessité des voyages. Cette défense, ajoute-t-il, est formelle dans les Décrétales où elle est citée comme étant du concile IV de Latran,sous Innocent III ».— « L't vestes clericorum sint unius coloris et calccamenta ordinata ». Eadmer, p. 6û , col 1 , A. Il faut lire dans Orderic Vital (t. III, p. 323) la description des chaussures ridicules, dites plus tard souliers à lapoulaine, que les jeunes gens à la mode portaient alors, et les détails relatifs à leur invention. — « Ut criniti sic tondcantur, ul pars aurium appareat et oculi non teganlur ». Eadmer, p. 64, col. 1 , li. Le point de départ, on le sait, de celte disposition contre les longues chevelures, c'est le passage de lai", épître aux Corinthiens (ch. XI, vers. 16 et 15) où saint Paul veut que, pour prier, la femme ait la tète voilée (elle doit dans ce but laisser croître ses cheveux); que l'homme au contraire ait la tête nue et libre (il aura donc soin pour cela de couper les siens). Déjfi au concile de Rouen, en 1096, un canon, le sixième, défendait tt aux séculiers même les cheveux trop longs sous peine d'être privés de l'entrée de l'église et de la sépulture ecclésiastique ». Tliomassin, 1. 1., t. I, col. 755. Anselme refusait de donner les cendres et l'absolution à ceux qu'il ne pouvait arracher .'i cette habitude honteuse, « quos ab bac iguominia revocaro n(>quivii ■». Eadmer, p. 39, col. 1, D. Orderic Vital (t. IIÏ,p. 32(i et 325) associe les longs cheveux aux plus infâmes débauches [sodomilirisspnrcitiis] que ceux qui les pnitaieut avouaient ainsi hautement: « Manifestantes specimiue tali quod sordibus libidinis gaudent, ut fœtenles hirci ».

{Ul) Édilhe ou Mahaut avait en effet porté le voile , mais seulement , assurait-elle , pour se faire respecter des seigneurs normands, Eadmer qui s'étend longuement sur

ce fait et qui n'y voit rien que de très-régulier et de très-iionorable pour Anselme (p. 58 et 59), nous apprend cependant que la conduite de l'archevêque en cette circonstance n'avait pas été universellement approuvée. « ... Anselmum in hoc rectitudine déviasse nonnuUa pars horainum, ut ipsi audivimus , blasphemavit ». Une des voix qui , à ce propos , s'élèvent contre Anselme est celle de Thomas Rudbone; le chroniqueur condamne sans réserve cette complaisance qui permit h Henri d'enlever au Christ son épouse {Historia major xvintoniensis , dans le Anglia sacra, part. I, p. 273). Ce qui semble prouver que le jugement de Rudborne était encore celui de beaucoup d'autres, c'est que Jean de Salisbury qui écrivait la vie d'Anselme pour obtenir du pape sa canonisation, qui par conséquent avait intérêt à ne présenter l'archevêque dont il s'agissait de faire un saint que sous un aspect favorable, supprime absolument ce détail f voyez Anglia sacra, part. II, p. 170.

(48) C'est ainsi que j'ai cru devoir traduire l'expression « sapientissimus ac religiosissimus gallicanorum episcoporum » dont se sert le pape (voyez Eadmer, p. 67, col. 2, B). M. de Rémusat (p. 332) a gardé dans sa traduction le moi gallicans , mais en le soulignant.

(49) Eadmer, p. 67, col. 2, A. Dans une lettre écrite au roi Henri quelque temps auparavant, Pascal II s'était déjà servi du même passage de la Bible : « Ait enim Dominus : Ego sum ostium;-per me si guis introivit , salvabitiir. Quum autem ecclesiae ostium reges esse arrogant, fit profecto ut qui per eos ecclesiam ingrediuntur, non pastores, sed fures et latrones habeantur, eodem Domino dicenle : Qui non intrat per ostium in ovile ovium, sed ascendit aliunde , fur est et latro ». Id., p. 59, col. 2, E.

(50) Anselme avait même été prévenu à demi-mot par un des prélats anglais qui avait fait avec lui le voyage de Rome et qui l'avait quitté à Lyon , qu'il ne serait pas sûr pour lui, les choses ayant tourné autrement qu'Henri ne le désirait, de rentrer en Angleterre. Voyez Eadmer, p. 67, col. 2, D.

(51) « ... Ita paterna viscera super nos aperire dignemini, ut de reditu charissirai patris nostri Anselmi archiepiscopi gaudeamus... » Lettre de la reine au pape Pascal II, dans Gerberon , p. 403 , col. 2, E. — Une autre lettre de Mathilde adressée à Anselme laisse éclater avec une grande effusion la tendre et respectueuse affection qu'elle lui porte : « Chartulam a vobis missam loco patris amplector, sinu foveo, cordi quoad possum propius admoveo; verba de dulci bonitatis vestraî fonte manantia ore relego , mente rétracte , corde recogito , recogitata in ipso cordis arcano repono. » Ibid. , p. 402 , coL 1, C. Elle va même ailleurs (p. 401 , col. 1. ) jusqu'à mettre de côté ce reste de respect qui la gène : « Veni , domine, luicrie-telle; gemitus meos leni, lacrymas absterge, impie desiderium meum, visita ancillam tuam totis ad te visceribus anhclantem... Anima sicut terra sine aqua tibi.... Si autem nec te fletus mei nec publica vola sollicitant, posiposita rcgia dignitate, relictis insignibus, deponam fasces, diadcma contcmnam, purpuram byssumque

llO SAINT A^SELME,

calcal)o,ct vatlarn ad le niœrore confecta. Amplcclar vostigia lua, pedes exosculaboi- ». Quand Anselme lui esl enfin rendu, quelle explosion de joie! « De ipsa regina Iioc brevitcr dixerim, quod nec lerrena negolia , nec pompa saecularis gloriae ulla polcrant eani detinere ((uin virum Inca diversa adeunleni praîcedeiet, et monacliis seu canonicis ei pro more obviain proccdenlibus ipsa proccderel , liospiliaque ejus sua providenlia dignis apparalibus adornarel ». Eadmer , p. 76, col. 1, A.

(52) « Hoc tantum ad pia^sens dico : nullap mina-, nulla promissio , nulla aslucia a religione veslra exLorqueat aut liomagium , aut jusjurandum, aut fidei alligationem. Si quid horum aliquis excgcrit , liaec sit veslra responsio : Christianus sum , Mo/iaclws snm , Episcopus sum; et ideo omnibus volo [idem serrare sccundum quod unicuique debco. » Episl. lib. III , p. 600, col. 2, E. —Celle dernière ligne qui présente quelqu'obscurilé a élé traduite un peu différemment par M. de Montalembert, (tans Le Correspondant , p. 303 (Je ne veux garder ma foi que selon mon devoir) et par M. Rémusat, p. 336 ( Je veux garder à tous ma foi dans la mesure où je la dois à chacun).

(53) Eadmer, p. 25 , col. 2, A, et 76, col. 1 , E.

(54) C'est ce qui ressort bien clairement d'une lettre d'Anselme au pape Pascal, conservée par Eadmer (p. 78, col. 1, A.) : « Rex qui domiuatur Anglis et Normannis obedienler suscipiens vestram jussionem, inveslilurara ecclesiarum, resisteotibus multis, omnino deseruil.... In personis eligendis nullalenus propria utilur voluntate, sed religiosorum ( c'est-à-dire Anselmi) se penitus commiltil consilio. » — Une autre lettre adressée à l'archevêque d'York (voy. Eadmer, p. 82, col. 1. ) et qui commence par ces mots: « Tibi, Tlioma, in conspectu omnipotenlis Dei, ego Auselmus archiepiscopus canluariensis et totius Brilannia; primas loquor.. « prouve combien il avait conscience de sa toute puissance et avec quelle fermeté il en usait — Quant à son influence sur la marche de l'administration politique , voyez Eadmer, p. 78, col. 1 , D. « RexHcnricus.... pcr consilium Anselmi et proccrum rcgni oporam dare instituit.... etc. »

(55) La reine Mathilde, dans une lettre pleine de tendresse (p. 387 , col. 2), lui reproche celle rigueur exagérée qu'il exerce contre lui-même : Sa frugalité poussée si loin fait plutôt violence à la nature qu'elle n'accomplit la loi : elle craint que ce courageux alhlèle de Dieu, ce vainqueur de la nature humaine ( lam forti Dei atlileict et liumanct naiurœ victori ) ne soit par là privé d'une partie dos forces qu'il doit h son saint ministère : « Nolile lam inlempestive corporis viribus inedia dcstitui , ne oralor esse desislatis; quia, ul'iullius ail in libro quera de senectute conscripsit : Oratoris munus non ingniii est soluvi , sed laterum etuim et virium.... Comedendum igitur est vobis et bibendum. »

(56) <i Dixit ilaque ei (Anselmo) unus nostrum : Domine patcr, ut nobis inicUigi datur,ad pasclialem Domini tui curiam, rclicio snculo, vadis. «Eadmer, p. 25, col. 2, D. 11 ne faudrait pas croire d'ailleurs que l'ingénieuse nulaphore employée ici pour

rendre l'idée de la mort supposât, chez les moines qui en usent, une grande force d'imagination; c'était, à celle époque, une expression en quelque sorte consacrée. Orderic Vital nous peint, dans des termes analogues, le départ de l'abbé de Troarn, Dmauà, pour la cour de son seigneur (lib, VIII, ad ann. 1088, t. III, p. 304) : « Bene, ut prudens et fidelis servus, ire ad curiam dorainisui paratus,.. de saeculo migravit ». En Angleterre, l'homme du peuple le moins lettré vous dira , en parlant d'un malheureux qui vient de subir le dernier supplice : « Il a été lancé dans l'éternité » ; la phrase est toute faite , et il n'y aurait d'originalité qu'à ne pas s'en servir.

(57) « Verum si mallet [Deus] me adhuc inler vos saltem tam diu manere, donec quaestionem quam de animae origine revolvo, absolvere possem, gratiosus acciperem, eo quod nescio ulrum aliquis eam me defuncto sit absolulurus ». Eadmer, p. 25, col. 2 , D. Je n'ose pas trop scruter le sentiment que couvrent ces dernières paroles; mais il ciait difficile que l'admiration ouverte dont Anselme était partout l'objet (voyez entr'autres témoignages celte lettre de la reine Malhilde que nous avons citée plus haut, note 55 : Considerate midiitudinem taieniorum quœ vobis

dives Domùnis vester dédit ) ne lui inspirât point une confiance en lui-même

que peut-être sa haute raison et ses éminentes vertus ne parvinrent pas toujours à maîtriser. Le problème d'ailleurs qu'il s'agissait de résoudre n'est pas de ceux dont nous puissions nous flatter de trouver aussi aisément le mot ; et nos lecteurs partageront probablement sur ce point l'opinion de Thomas Barlholin : « Valde dubito, dit-il à ce propos {De legendis Libris disscrtatio VI, édit. Meuschen , in-12, Lahaye 1711, p. 129), si vel lotidem annos quoi vixerat illi addidisset Deus vitse arbiter, an ad finem quœsliouis dubioe unquam poluerit pervenire. »

(58) « Non facile a quoquam Romae simpliciter homo vel archiepiscopus, sed quasi proprio nomine sanctus homo vocabatur p. Eadmer, p. 21, col. 2, E. « Anselraus Cœlestibus associandus » dit la première des trois épitaphes qui ont été versifiées en son honneur (voyez Gerberon, en tête des OEuvres de saint Anselme). Après la mort de l'archevêque, un moine de Cantorbéry, étant venu prier sur sa tombe, ne savait s'il devait prier Anselme, ou pour Anselme : un livre s'ouvre devant lui dans lequel il lit clairement écrits ces mots : Saint Anselme; « Intellexit ergo vir dévolus nomen Anselmi scriplum in libro vilae, et praecedentis vita; merilo dignum esse ipsum rogari ut sanctum ». Johannes Sarisburiensis, De viia Anselmi, dans le Anglia sacra, part. II, p. 175.

(59) L'opuscule de Jean de Salisbury, que nous citons dans la note précédente , avait été composé sur l'invilation de Thomas Becket , et remis au pape Alexandre III à l'appui de sa requête. Une bulle du souverain pontife (on peut la lire dans le Anglia sacra, part. II, p. 177) autorisa l'archevêque à s'entendre avec le clergé d'Angleterre pour toul ce qui devait préparer et légitimer la canonisation d'Anselme. Cette année-là même (voyez Roger de Hoveden, Annal, pars posierior, dans le lier, angl. script., p. 492) commençait la triste querelle qui eut pour Thomas Becket

une fin si tragique, et dans ces grands débals dont s'émut le inonde chrétien tout entier, la cause d'Anselme devait Cire oubliée. Elle fut reprise plus tard par Henri Vil qui avait aussi, mais en vain, demandé que le roi Henri VI {De antiquiiatc britannica- ccclesict , p. 299) fût élevé au rang des saints. Nous trouvons dans le recueil des Conciles de la Grande-Bretagne et de l'Irlande (t. III, p. Gùl) et dans Labbe (t. XIII, col. 1676) la bulle d'Alexandre VI qui, en U9/i, charge l'archevêque de Cantorbéry , Jean Morlon, de réunir tous les documents utiles à la solution de la question. Elle fut résolue comme elle devait l'être; mais nous avons eu vain cherché les pièces qui en font foi. Nous voyons seulement dans le De amiquitate brii. ceci. (p. 300) que ce fut en l/i97 que la canonisation fut décrétée: u Quo anno Anselmum cantuaricnsem quondam archiepiscopum, Johaune Morton magnis id sumplibus procurante, canone suo inler sanctos [summus pontifex] retulit ». Or, Alexandre VI occupa jusqu'en 1503 le trône pontifical, — Il faut donc supprimer dans notre texte les mots : « ou ce que nous aimons mieux croire, par sou successeur. »

(60) Relligio , niorum probitas, et splcndor avorum ,

Littera , deliciae , formaque cum facie Vivere si facerent , non sic mea membra jacerent Bac conctricta domo.

L'idée que ces vers expriment, se reproduit assez fréquemment dans les poèmes du même ordre à la même époque. L'épitaphe de la comtesse Sibylle (voyez Orderic Vital, lib. XI, édit. Duchesne, p. 810, A) commençait ainsi : Nobilitas, species, laus, gloria, magna potestas Vivere pcrpetuo non faciunt hominem.

Et dans celle de Roger Le Bigot (Id., Ibid., p. 833, D), on lit ce distique :

Divitiae, sanguis, facundia, gralia rcgum Intereunt ; mortem fallere nemo polest.

(61) Un jour qu'il justifiait devant Henri I". et quelques-uns de ses courtisans avec son éloquence habituelle la conduite qu'il croyait devoir tenir : « O o (s'écrièrent à la fois le roi et le comte de Meulan), praedicatio est quod dicit, praedicatio est : C'est un sermon qu'il nous débite là (Eadmer, p. 68, col. 2, B) ! »

(62) Eadmer, p. 17, col. 2. — Est-il nécessaire de prier nos ieclcurs de lire dans la dernière phrase du passage auquel répond cette note, heureuse et non heureux qui s'y est substitué?

(63) Anselme, en apprenant la mort de Guillaume-le-Roux , avait répandu des larmes amères : «... in accrbissinium flotum concussus. Ouod vidcnles admirati admodum suraus. At ille, singullu verba ojus interrumpenle . asscruit quod si hoc efficcre posset, multo magis cligeret se ipsum corpore quam illum, sicut orat, mortuum esse (Eadmer, p. 23, col. 2, B). »

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(6/i) « Bonilas ejus divulgabatur per circuitum. » Eadmer, p. 12, col. 1, B. « Auselmus diligebalur ab omnibus, sicut homo niaosuetiis et mitis ». Id., p. 21 col. 1, D. Mais s'il était d'une douceur excessive avec les uns, mansuetis mitis ut agnits (Épitaphe I) , il était sévère avec les autres, injustis rigidus (Ibid. ) ; non pas toutefois quand il s'agissait d'injures faites à sa personne; dans ce cas, « cum hisqui oderunt pacem erat pacificus, verba mansuetudinis et pacis semper reddens impugnatoribus suis (Eadmer, p. 16, col. 1 , E) »; mais quand il s'agissait des intérêts de son église (Id., Ibid.) : « ea quae poterant damno esse nequaquam aequo animo tolerare aut sub negligentiam cadere patiebalur x>. Il était alors, comme dit le même écrivain (p. 17, col. 1, D), a in suo proposito constans > ; et peut-être, comme ses adversaires le pensent : a in proposito suo rigidus ac pervicax (François Godwin, De prœsulibus Angiia; commentarius , Londres 1716, p. 95) », o in sua sentenlia perlinax [De aniiquitate britannicœ ecclesiœ, p. 122) ». L'auteur de ce dernier ouvrage va même jusqu'à le trouver dans certains cascruel et atroce (voyez snpi-a, p. 37). — Son humilité était, en général, exemplaire:» In Anselmo mira et quae cunclos demulcebatpura ciUh siraplicitate humilitas.... Omnibus simplici hurailitate submissus ». Eadmer, p. 21, col. 1 , D, et col. 2, C. Mais, toutes les fois qu'il se regardait comme le représentant et le champion de l'Église attaquée, insultée, son attitude noble et digne pouvait, auprès de ceux qui n'en saisissaient pas le véritable caractère, passer pour de l'orgueil. « Fuit in principes regnique proceres adversus , peneque imperiosus » dit le De antiqidtate britannicœ ecciesiœ , p. 122; et par là, ajoute-t-11, « animavit successores suos regibus adversos esse ». Il lui reproche d'avoir résisté un jour , avec une hauteur barbare (eiatus nimium et inhumanus), aux prières de la foule qui le conjurait de revenir sur une détermination qu'il avait prise : Quod dixi, dixi. Une autre fois, selon le même livre, le roi Henri lui demandant : « ut Thomae eboracensi archiepiscopo sacrando deliberandi inducias daret de professione subjectionis , proterve et iracunde respondit : Satins esse sibi vivo in frusia discerpi quam uniiis horœ moram ad cam deliberationem qucù convellat prccdecessorum suorum instituta capiendam indulgcre ». — Je ne parle pas de quelques autres griefs élevés sans raison contre sa mémoire. Les Centuriateurs de Magdebourg (Cent. XI, cap. X, col. 615) le blâment d'avoir vu dans les moines l'idéal de l'homme (iSimium monachos multis in locrs extollit ; eorum opéra Deo gratiora quam liominis cujusqjiarn secularis esse asserens); mais, en supposant qu'Anselme se soit trompé en cela, on ne peut voir dans son erreur qu'une de ces illusions inhérentes en quelque sorte à la nature humaine, et dont à sa place probablement ceux qui la lui reprochent n'auraient pas été exempts. Quant à son intervention auprès du Saint-Père en faveur de quelques prélats simoniaques qui avaient sans doute racheté leur faute par un repentir que le prélat dut croire sincère, loin de la condamner avec Mathieu Paris ( Historia major, édit. Wats, p. UQ , col. 2, E) et le Z)e aniiquitate brit. eccL ( p. 123), nous n'y verrions qu'une preuve de plus de sa bonté et de son indulgence.

hk SAIM ANSELME,

(65) Voyez, pour les miracles opérés par Anselino pendant sa vie et après sa mort, Jean de Salisbury, De viia Ansclmi , dans le Angtia sacra, part. II, piissim. Au chap. VII, p. 103, l'auteur rappelle uu iucendie que l'artlievéque éteint d'un geste : ses amis le prient « sallem ut videret incendium et saiuliferaî cruris signum opponeret. Mira resl lUe manum exttudit, et ignis quani invaserat domuni semiustam reliquit, ac si Ansclmo proliibenli {sic) progredi non audcrel ». Au chap. XVIII, p. 176, son souvenir seul, invoqué par un de ses moines, |)roduit le même effet. Au chap. XI, p. 168, il impose les mains sur une femme qui avait perdu le sens, m mnenliam vcrsnrn,.. cl integcrrùtuù sanitali donata est. Au chap. XVIII, p. 176, a Ejphegus quidam, quod publiée uoluni est, a nativitate cœcus, surdus, inulus erat et claudus » ; amené au tombeau d'Anselme « plenam in bis omnibus recepit sanilatem h. Voyez encore, pour ces miracles et d'autres, Eadmer, passiîn. Nous y lisons, à la p. 20, col. 2,E, que la prière d'Anselme ( suppliei precc prœmissa) fil jaillir d'un rocher une fontaine d'eau vive : o Et ecce foos vivus, e duritia rupis erumpens, ingenii cunclos stupore percussit ». De là, ajoute-t-il, a puteus ille puteus canluariensis archiepiscopi usque hodie ab incolis ipsius terrae (Télèse, en Italie) vocatur ». — On sait combien sont fréquents, au moyen-ûge, les faits du genre de ceux que je viens de citer, cl avec quelle pieuse avidité les historiens les recueillent : qu'on se reporte seulement au « Prologues des miracles saint Loys », dans V Histoire de ce roi, par Jehan, sire de Joinville, Paris, imprimerie royale, 1761, in-fol., p. 391 et suivantes, où sont racontées les soixante-cinq cures merveilleuses obtenues sur son tombeau. J. Beringlon est donc bien sévère et, j'ose le dire, bien inintelligent, lorsque dans son Histoire littéraire des XI", et X H", siècles de l'ère chrétienne {tr^à. Boulard , in-8°. Paris 1818, p. 67), il n'éprouve que du dégoût pour Eadmer et les écrivains qui, comme lui, acceptent tout ce qu'on leur rapporte avec une puérile crédulité. Sans doute, un peu plus de discernement eût été à désirer chez ces a chroniqueurs qui, depuis le bon Grégoire de Tours et après, ont rempli les pages de leurs histoires avec de semblables miracles » , s'abandonnant avec trop de naïveté à « cette dispositionoriginelle du peuple et des gens simples à s'émerveiller de tout et à prendre pour miraculeux les faits les plus naturels, dès là qu'ils paraissent extraordinaires (M. l'abbé Lecanu, Dictionnaire des prophéties et des miracles, Paris 1852, t. I, introduction , p. 46) » ; mais outre qu'on apprend, par ces faiblesses de l'esprit humain , à mieux connaître l'homme dans les diverses phases de son existence individuelle et sociale, on peut encore puiser dans ces légendes, ainsi que Th. Wright l'a bien montré (voyez, dans le Transactions of'tho briiish archaeologxcaL Association at its third annual congress held at Gloucester , August 1866, p. 59, son article On monkish miracles as illustrative of histortj) , de curieux documents qu'on chercherait vainement ailleurs. — On comprend assez du reste qu'un homme , qui a toujours, quelque grand qu'il soit, la conscience de sa petitesse , ue se prèle qu'en

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résistant à un rôle qui l'élève à un tel degré au-dessus de ses semblables. Quand

on vient prier Anselme d'user ainsi de celle puissance surnaturelle dont on le croit

revêtu , il répond d'abord qu'il ne faut pas ainsi tenter Dieu (Dewn tcntandum non

esse respondù), et il passe. « Vitabat enim quidquara facere, quod miraculo posset

adscribi; non enira suam, sed Dei gloriam appetebat, quaerens in omnibus non

quae sua sunt, sed quae Jesu Christi (Jean de Salisbury, 1. 1., p. 168) ». Avait-il

représenté de toutes les manières à ceux qui lui adressaient de pareilles demandes,

que ce qu'ils demandaient n'était pas raisonnable (nequaquam esse sapieiiticB )? Il

cédait, ne pouvant pas mieux faire : « Tune vir aliter se non posse evadere sentiens,

hoc solo eis morem gessit, videlicet quod nuUi negare solebat; signo eam [sororem

sacerdotis cujusdam amentem effectam] sanctae crucis levata dexlra signavit (Eadmer,

p. 22, col. 2, D). » On peut rapprocher de cette disposition toute chrétienne d'Anselme

la disposition toute politique de Vespasien dans une circonstance analogue. Le peuple

(c'était en Egypte, à Alexandrie) voulait de lui un miracle; on le suppliait, au

nom du dieu Sérapis, de rendre la vue à un aveugle et le mouvement à un

paralytique, en humectant les yeux du premier avec un peu de salive et en

touchant du pied le second : »< Vespasianus primo inridere , aspernari , alque illis

instanlibus modo famam vanilalis metuere, modo obsecratione ipsorum et vocibus

adulantium in spem induci... Igitur, cuncta fortune suae patere ratus, lasto ipse vultu,

erecta quae astabat muUitudine, jussa exsequitur. Statim conversa ad usum manus,

ac caeco reluxit dies. Utrumque, ajoute l'historien (Tacite, /fwf or., lib. IV, cap.

81), qui interfuere nuncquoque memorant, postquam nullum mendacio pretium. »

— Quand enfin le miracle était accompli, Anselme priait avec instance ceux qui

en avaient été les témoins, de lui garder au moins le secret : « Clam itaque virum

[c'était un malade qu'il avait subitement rendu à la santé] qui venerat, a se Ansel-

mus emisit, denuntians ei in nomine Domini ne unquam hoc factum sibi ascriberet,

sed sola divina miseratione perfectum esse cerlissima sciret, et hoc ita esse taciia

funditus mentione suae personae sciscitantibus responderet (Eadmer, p. 12, col. 1, B,).»

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