SECONDE PARTIE
fuf à la ùcana orbtnn'irf îif In Socitté \t 8 aur'tl 1853.
■ »tgiri-»
Meote , manu, lingua , sumiDa peteod* docens. Épitaphi m.
Messieurs,
En terminant ma première lecture sur le grand et saint personnage dont je viens encore aujourd'hui vous entretenir, je vous le donnais comme un maître habile, comme un orateur éloquent, comme un écrivain distingué, comme un profond philosophe. Ce que j'avançais alors, je vais maintenant l'établir.
I. Anselme était, à coup sûr, un des hommes les plus instruits de son temps, et nous ne nous étonnons point des éloges que, sous ce rapport, ses admirateurs lui prodiguent (1).
Il possédait bien la Bible, quoique de tous les docteurs du moycn-àgc ce soit peut-être celui qui la cite le moins (2). Bien d'ailleurs ne nous autorise à croire qu'il ait jamais songé ù lire Moïse et Uvs jirophètcs dans la langue où ils ont écrit; il ne savait pas Ihébreu.
Le grec ne lui était pas absolument étranger; les titres que portent quelques-uns de ses ouvrages ('.l/ono%/V);i, Proslogion) en font foi (3). 11 est fort probable cependant que ce qu'il savait de la philosophie péripatéticienne, il l'avait appris, non dans les originaux, mais dans les traductions, qui alors avaient cours, de quelques-uns des livres d'Aristote [h).
La physique, la logique, la morale (5), les arts libéraux (6) lui sont familiers comme à tous les esprits cultivés de son siècle. Il connaît et ne peut pas ne pas connaître les lettres latines; mais il me paraît les avoir, en avançant dans sa carrière, singulièrement négligées; il citerait plus souvent, il citerait quelquefois, s'il les eût pratiqués comme on les pratiquait à son époque, les grands écrivains dont les noms étaient alors dans toutes les bouches et sous toutes les plumes: Gicéron , Virgile, Horace et Senèque (7).
Je n'oserais affirmer qu'il se soit livré , sous Lanfranc , à l'étude du droit (8) , quoique l'administration des maisons religieuses rendît cette étude à peu près indispensable ; ce qui prouverait môme son ignorance , ou du moins sou insuffisance sous ce rapport, c'est que nous le voyons, dans le cours de sa vie, renvoyer à ses amis, à Baudouin entr'autres, les questions qui supposent ce genre de connaissances (9). En revanche, il semble avoir eu quelques notions médicales , si pourtant c'est bien pour son propre usage , ce que nous sommes assez disposé à croire , qu'il fait copier en Angleterre les Aphorismes avec les gloses et le Traité du pouls (10).
De ce savoir, quel qu'il fût, une partie seulement passera dans ses leçons. Il professera de préférence, et avec une prédilection marquée, la science par excellence, la théologie (11) ; c'était là son véritable terrain. Les lettres ne durent lui inspirer aucune répugnance, surtout quand il les enseignait à des reines (12) ; mais au nombre des exercices scolaires, il en était un auquel il n'avait jamais pu s'accoutumer : « Tu sais, écrit-il à un de ses moines, combien il m'a toujours été fastidieux d'apprendre aux élèves à décliner (13) » : c'est-à-dire , comme on peut s'en convaincre par quelques passages décisifs d'Eude Rigault (l/i) , à donner les différents cas des noms et les temps principaux des verbes. Cet exercice cependant lui paraissait d'une telle utilité, qu'il conseille à l'un de ses chers fils, dont le maître passait pour être d'une grande force sur ce point, de reprendre en son particulier les livres qu'il lit en commun avec ses condisciples, et d'en décliner soigneusement tous les mots depuis le premier jusqu'au dernier (15).
On conçoit qu'avec ce dégoût pour l'analyse grammaticale Anselme ait conçu une sorte d'cloignemcnt, peu raisonnable à notre avis, pour les
classes qui s'en occupaient prcsqu'exclusivcment, et (ju'il ait, aussitôt qu'il le put, bien dînèrent en cela des Bossuet, des Gerson, rejeté loin de lui et laissé à d'autres la direction de l'enfance, magisterium puerorum (10). Mais, hùlons-nous de le dire, la réflexion (à moins que ce ne fût là un adroit sophisme dont sa répugnance toute sensible chorcliail à se couvrir) était venue légitimer à ses yeux l'antipatliie que lui inspirait renseignement primaire. 11 s'était persuadé que la maturité, comme une cire trop dure, échappait à toute impression; que l'enfance, comme une cire trop molle, n'en pouvait garder aucune; que seule, placée entre ces deux extrêmes, la jeunesse était encore assez tendre pour admettre une empreinte profonde, et assez ferme déjà pour la conserver; c'était donc à elle surtout que l'instituteur devait, puisque c'était surtout à elle qu'ils profitaient, les bienfaits de l'éducation (17).
En général, il traitait ses élèves avec une grande douceur. 11 condamnait sévèrement les rigueurs excessives dont on usait sans discernement dans les écoles et qui ne faisaient qu'abrutir au lieu de corriger (18). 11 savait toutefois, dans l'occasion, allier à sa bonté naturelle une fermeté calculée et il ne reculait point devant l'emploi des moyens de correction les plus énergiques, quand il s'en était démontré à l'avance Timpèrieuse nécessité (19).
Qu'il eût à éclairer l'intelligence de ses disciples ou à redresser leur volonté, ses habiles méthodes manquaient rarement leur but. On cite des novices , Osberne entr'autres (20) , qui , entrés au couvent avec les penchants les plus pervers, étaient devenus, grâce à son heureuse direction, des modèles de la vie monastique. Et d'un autre côté, (jue de prélats éminents, que d'écrivains célèbres s'honoraient de l'avoir eu pour maître! Tels étaient, pour ne citer que les plus reniarquablcs, Guillaume I"., son successeur au Bec et qui avait hérité de toute sa science (21); Gilbert Crispin, abbé de Westminster, qui nous a laissé une Discussion sur la foi ckrcUcnne entre un chrétien et un juif {l"!) ; — Milon Crispin, le biographe de Lanfranc (23); — Guibert, abbé de Nogent , un des critiques les plus judicieux et, qu'on me passe l'expression, les plus modernes du moyen-àge (2/i);— Boger. de Caen , rautrur, selon toute apparence, d'un poème excellent Sur le mépris du monde (25) ; — Boson, qui, malgré son énergique résistance, fut poité par ses frères, après
NOTICE BIOGRAPHIQUE, LITTÉRAIRE ET PHILOSOPHIQUE. ZjQ
Guillaume, à la tête de l'abbaye (26) ; — et le saxon Eadmer dans lequel Anselme trouva un ami, un compagnon, un directeur pendant sa vie, et un historien après sa mort (27) !
II. Anselme avait certainement reçu de la nature une remarquable aptitude à retenir et à combiner les signes conventionnels de nos idées; il possédait à un haut degré, comme diraient les phrénologues, la facultL> du langage. Cette faculté, que les habitudes de renseignement développèrent encore, était parvenue chez lui à des proportions telles qu'il en était peut-être dominé. Partout on le voit saisir avec empressement , avec bonheur, l'occasion de prendre la parole; sa vie est un long discours. Un écrivain qui le connut, le comparante l'un de ses plus chers amis, à Gondulphe, évêque deRochester, lesopposait ainsi l'un à l'autre : « C'était un même cœur et une même âme; mais dans les pieux eflforts qu'ils faisaient en commun pour s'élever à Dieu, chacun avait son rôle : Gondulfe pleurait ; Anselme parlait (28). » Pendant ses repas , il tirait, soit du passage qu'on lisait devant lui, soit de son propre fonds, un texte sur lequel il aimait à s'étendre; nous profitions, ajoute Eadmer, de ces distractions pour ajouter au peu de nourriture dont autrement il se serait contenté, un supplément que, tout en dissertant, il prenait sans s'en apercevoir (29). Du matin au soir son palais épiscopal était rempli de gens, moines, clercs, laïques, qui venaient lui demander des conseils, et qu'il renvoyait toujours satisfaits de ses bienveillantes et savantes réponses (oO).
Que voulait, où tendait cette profusion de paroles dont ne pouvaient se rassasier ceux qui étaient admis à en jouir (31) ? Le caractère d'Anselme le laisse assez présumer. Il reprend, il continue en particulier, en public, ses leçons de métaphysique religieuse et de morale évangélique; tantôt, et le plus souvent, il exalte les vertus et la discipline du cloître; tantôt, quoiqu'il s'en préoccupe beaucoup moins, il explique les devoirs du siècle; ses conversations étaient comme les feuillets détachés d'un traité théorique et pratique de la vie chrétienne (32).
Quant au ton qu'aflectaient ces improvisations, il dépendait de l'auditoire auquel elles étaient adressées; Anselme parlait à chacun la langue que chacun devait le mieux comprendre (33). On y trouve pourtant
presque constamment reproduilos certaines formes qu'il aiïectionne, la comparaison, par exemple, la parabole; ce moyen de conviction se représentait si souvent dans ses entreliens, que son biographe a pu réunir sous le titre de Similitudes (De simililndinibus) les précieux fragments qu'il nous en a conservés. Pour donner une idée de ces Mémorables que nous devons au Xénoplion de saint Anselme, j'en extrais, en le traduisant avec quelque liberté , le chapitre qui suit :
« L'homme qui se fait moine me paraît ressembler beaucoup au malade qui prend une potion énergique. Voulanl se délivrer des douleurs qu'il endure, le malade achète au poids de l'or, s'il le faut, le breuvage qu'on lui signale comme propre .'i le guérir. Mais quand , après l'avoir pris, il le sent courir dans tous ses membres et y déterminer, en luttant contre le mal, un redoublement de souffrances, quand une chaleur brûlante le dévore et qu'il demande en vain au médecin qui le soigne un peu d'air pour se rafraîchir, un peu d'eau pour éteindre sa soif: Malheur à moi, s'écriet-il , malheur à moi qui me suis rendu à des conseils perfides ! Ah ! si j'avais pu prévoir ce qui m' arrive , jamais , non jamais je n'aurais pris celte fatale potion. Cependant le remède poursuit son action salutaire; le mal qui lui résistait d'abord est vaincu; un bien-être indicible succède peu à peu aux doukurs qui en étaient la condition et le prélude. Combien alors le patient se félicite d'avoir usé du bienheureux breuvage ! combien il bénit ceux qui l'ont engagé à le prendre ! —Tel est le malheureux que ses passions tourmentent et qui cherche dans le cloître, où l'appelle une voix amie, le calme que le monde ne lui donne point. La règle à laquelle il s'est soumis lui parait d'abord insupportable. Quoi! il lui faudra veiller, quand il voudrait dormir; se taire, quand il voudrait parler; se tenir debout ou marcher, quand il voudrait s'asseoir! Il lui faudra souffrir la faim et la soif, se résigner aux injures, étouffer eu soi toute volonté personnelle! Malheur à moi, malheur à moi, s'écrie-t-il . qui ai revêtu cet habit! Maudits soient ceux qui m'ont engagea le prendre ! Cependant la discipline agit sur celte âme inquiète : le novice ne tarde pas à comprendre que les rigueurs dont il se plaint peuvent seules abolir ses fautes passées et lui rendre la paix de l'âme qu'il avait perdue : insensiblement ce qui lui paraissait lourd lui devient léger; une sainte joie le pénètre; il rend grâce à Dieu de l'avoir fait digne de la profession qu'il a embrassée, et il n'a pas assez de bénédictions pour ceux qui l'y ont conduit (34). .
En général, la parole d'Anselme coule abondante et facile; elle jettera donc habituellement une douce lumière; mais elle n'aura pas d'éclairs. Parfois cependant elle moule jusqu'au pathétique. Ses adieux aux moines de Cantorbéry, lorsqu'en 1097 il prend sur l'autel, avant de quitter
l'Angleterre, la besace et le bâton de pèlerin, ont quelque chose de touchant, quoique là encore au-dessous de l'homme on sente le prédicateur, je dirais presque le professeur de morale (35). Nulle part il n'est plus véritablement orateur que lorsqu'il plaide et gagne, au tribunal de Lanfranc, la cause d'un saint d'origine saxonne dont l'archevêque normand contestait les titres et qu'il voulait effacer de la liste des martyrs sur laquelle il le trouvait inscrit : « Elphège n'est pas mort pour le Christ, dites-vous; il n'est mort que pour sauver son église du pillage et de la ruine. Mais quoi ! ne conviendrez-vous pas que le digne évêque a donné sa vie pour la justice? Et mourir pour la justice , n'est-ce pas mourir pour le Christ (36) ? » On peut donc reconnaître par moments dans saint Anselme, qui n'est le plus ordinairement qu'un parleur habile et disert, les qualités qui font le véritable orateur; et nous comprenons que le pape Urbain II qui voulait, au concile de Bari, remporter sur l'Église grecque, à propos de la procession du Saint- Esprit, une grande victoire, après avoir usé de ses ressources propres, s'écrie tout-à-coup : « Anselme, maître Anselme, archevêque des Anglais, où es-tu? C'est maintenant que nous avons besoin de toute ton éloquence (37) ! »
III. Le travail des mains était, pour les bénédictins en général et par conséquent pour ceux du Bec comme pour les autres, d'après la règle donnée par le fondateur à son ordre , de stricte obligation. Le premier abbé du monastère, Herluin, s'était soumis à cette prescription et on l'avait vu souvent armé de la truelle ou de la pioche (38). Anselme ne paraît pas, comme Lanfranc du reste, avoir pris cet article à la lettre. Il pensait sans doute avoir sufTisamment répondu aux vœux de saint Benoît en transcrivant, à l'exemple de son maître, les textes sacrés ou profanes dans des volumes dont il enrichissait à son tour la bibliothèque du couvent (39).
Rien ne nous est probablement resté de ces copies qui nous seraient aujourd'hui si précieuses; nous savons seulement qu'elles étaient, et on devait s'y attendre, pures de ces fautes grossières dont jusque-là, quoique quelques savants docteurs, tels qu'Alcuin, aient pu faire, tous les livres avaient été entachés (40).
52 SAIM- ANSELME,
A ce travail presque exclusivement manuel se substituèrent ou s'ajoutèrent de bonne iieure d'autres travaux, ceux de la composition, qu'il devait inipcrtur])ablcmcnt poursuivre au milieu des distractions si souvent pénibles dont sa vie fut tourmentée. Au Bec, a Cantorbéry, à Lyon, à Rome, jusque dans les camps, il médite et il écrit.
Les ouvrages qu'il nous a laissés, sans être aussi volumineux que ceux de la i)lupart des docteurs scholastiques , sont encore considérables. Nous en allons donner une liste aussi exacte, aussi complète qu'il nous a été possible de la faire.
Saint Anselme ouvrit probablement sa carrière d'écrivain par trois dialogues, le premier sur la vérité, De veritate ; le second sur le libre arbitre, De libertale arbitrii; et le troisième sur la chute du mauvais ange. De casu diaboli; nous tenons de lui-même et les titres de ces ouvrages, et l'ordre dans lequel il veut (ju'on les dispose et qu'on les lise (/il) ; cet ordre est celui dans lequel nous les avons placés. Vient ensuite, d'après Eadmer (42) et le manuscrit de la bibliothèque victorine (43), un dialogue sur le Grammairien, Dialogus de Gratnmatico. Les personnages qui figurent dans ces quatre traités sont invariablement le maitre et le disciple; on voit que ce sont là des souvenirs de l'école; le fond en est certainement emprunté aux leçons dans lesquelles le professeur avait traité ces questions devant sou auditoire. Nos autorités mentionnent, sous le n^ 5, un des livres qui ont eu, pendant tout le moyen-âge et même depuis, le plus de célébrité, le De divinitatis esseiitia monologium; saint Anselme l'avait rédigé à la prière de (juchiues-uns de ses frères du Bec, auxquels il avait dc^à communiqué de vive voix ses doctrines et qui tenaient à s'en pénétrer. Nous ne pouvons séparer du Monologiuvi, où l'auteur raisonne seul sur l'essence de Dieu, le Proslogium seu alloquium de Dei existentia, où s'adressant soit à Dieu luimême , soit à l'homme, il ramène sa démonstration de lexistence d'un premier être à un argument unique, aussi facile à comprendre qu'a retenir [hh). Ce dernier ouvrage ayant été attaqué par un moine de Marmoutiers, Gaunilon, saint Anselme le défendit dans un écrit de quelques pages, qu'il intitula : Liber apologcticus contra Gaunilonem (45).
C'est au prieur et à l'abbé que nous devons très-probablement les divers ouvrages dont nous avons ci-dessus donné les titres : il en est un qui ,
commencé au Bec (/i6) , ne fut terminé qu'à Cantorbéry, le livre sur la croyance à la Trinité et sur l'incarnation du Verbe, De fide Trinitatis et de incarnatione Verbi. Les écrits précédents, le Monologium entr'autres, avaient été soumis par leur auteur à l'approbation préalable de son maître et supérieur ecclésiastique, le vénéré Lanfranc [hl) \ quand \q De fuie Trinitatis ïni achevé, Lanfranc était, depuis plus de cinq ans, entré, comme on disait alors , dans la voie que toute chair doit tenir (48) ; et le primat d'Angleterre n'avait au-dessus de lui dans le monde chrétien que le souverain pontife ; Urbain II fut prié par le modeste archevêque d'examiner son livre et de signaler aux fidèles ce qu'il en fallait ou prendre ou rejeter (49).
Nous avons vu Anselme figurer, en 1098, au concile de Bari, oii il soutint contre l'hérésie grecque la doctrine catholique sur la procession du Saint-Esprit; plus tard, cédant à des sollicitations auxquelles il ne lui était pas permis de résister, il reprit en sous-œuvre le discours qu'il avait prononcé devant l'imposante assemblée et en fit son opuscule De processione Spiritus Sancti contra Grœcos (50) ; on peut présumer qu'il le rédigea pendant son séjour en Italie, dans sa retraite de Télèse (51). Ce fut là encore qu'il avait un peu auparavant achevé (car il en avait écrit déjà une bonne partie en Angleterre) le traité oii il résout la question de savoir pourquoi Dieu s'est fait homme, Cur Deiis homo ? Ce traité ayant été composé sur les instances réitérées de Boson, Anselme lui donna la forme d'un dialogue dans lequel Boson figure comme son interlocuteur (52).
On sait positivement que, pendant son séjour à Lyon en 1099 et 1100, au retour de son premier voyage à Rome, il écrivit, sous les yeux de son ami, Hugues l'archevêque, son livre sur la conception de la Sainte Vierge et le péché originel. De conceptu Virginaii et originalipeccato (53).
Entre ses dernières productions il faut placer deux livres auxquels il travaillait encore en 1109, c'est-à-dire l'année même de sa mort; l'un, sur la volonté de Dieu, De voluntate Dei; l'autre, sur l'accord de la prescience, de la prédestination et de la grâce avec le libre arbitre, De concordia prœscientiœ et prœdestinationis necnon gratiœ Dei cmn libero arbitrio (54).
Nous avons enfin de lui un traité en quelques pages sur la paix et la concorde , Tractatus de pace et concordia; un traité ascétique , Tractatus
>a SAINT ANSELME ,
ascelicus; une courte exiiorlation adressée à un mourant, Admonitio morienti; seize homélies, Uomiliœ; vingt et une médilalions, Meditaliones; soixante-quatorze prières ou oraisons, Oraliones; quelques pièces de vers, et une multitude de lettres (on 'en a recueilli plus de quatre cents) dont plusieurs sont adressées aux persoimages les plus émiuents de l'Église et de l'ordre civil (55).
Les écrits que nous venons de mentionner sont universellement reconnus comme appartenant à saint Anselme ; il en est d'autres que souvent on lui rapporte, mais qu'une critique discrète ne peut guères lui laisser: les principaux sont : un dialogue de la bienheureuse Marie et d'Anselme sur la passion du Seigneur, Dialogiis bealœ Mariœ et Anselmi de passionc Domini (56) ; un traité de la conception de la bienheureuse Vierge Marie , Traclatns de conceptione beatœ Mariœ Firginis (57) ; un dialogue entre un chrétien et un juif sur les sacrements, Ânnulus scu dialoijus cliristiani et judœi de fidei sacramentis (58)); des commentaires sur le Cantique des cantiques, sur saint Matthieu, sur saint Paul, sur l'Apocalypse, Enarrationes in Cantica canticorum, Enarrationcs in cvangclium Matthei, Commentât' ia in epistolas Pauli omncs , Enari'alioncs in Âpocahjpsim sancLi Joliannis apostoli (59); et enfin une image du monde, Imago mundi (60). — Nous serions plus disposé à lui conserver, avec les auteurs de YJIistoirc iittéraire de la France , quoique nous y voyions de graves dilficultés, une somme de théologie, Elucidarium sivc dialogus snnunavi iotiiis cliristianœ theologiœ complectens , où on a cru le reconnaître (61); et nous admettrions volontiers que ce sont bien quelquesunes de ses conversations qui ont fourni la matière du recueil intitulé : Quœdam dicta utilia collecta ex dictis sancti Anselmi , paroles utiles recueillies de la bouche de saint Anselme (62).
Quoi qu'il en soit, ces diirérents ouvrages, ceux qui sont bien de lui comme ceux qu'on lui attribue sans raison sullisante ou même contre toute raison, ont été plus d'une fois livrés à l'impression (<)3). Les bibliographes eu comptentquinze éditions ou réimpressions générales, depuis celles de Nuremberg en l/i91 et l/i9A, jusqu'à celle de Venise en 17/|.'|. Les neuf premières sont à peu près représentées et en quelque sorte résumées par la dixième, qui parut chez Materne Ciiolin, à Cologne, en 1573: elle se compose de trois tomes in-folio réunis eu un volume ; les deux premiers
contiennent ces verbeux commentaires sur saint Matthieu , sur quelques évangiles, sur le Cantique des cantiques, sur saint Paul et sur l'Apocalypse, que l'on s'accorde à rejeter comme étrangers à saint Anselme ; on trouve dans le troisième les traités qui lui appartiennent bien véritablement, à l'exception de celui du Grammairien qui reste encore inédit; sa vaste correspondance s'y réduit à treize lettres, dont une du pape Pascal II ; maison y rencontre des ouvrages justement suspects, tels que le Miroir du langage évangélique ou l'aiguillon de l'amour (Spéculum evangetici sennonis sive stimulus amoris ) ; l'Image du monde (Deùiiagine mundi, libri duo), ouvrage qui nous est donné cependant comme pouvant bien être aussid'Honoré d'Auturi ; un fragment d'une centaine de vers du Poëme divin sur le mépris du monde (Carmen divinum de mundi contemptu, vita monacfiorum adeoque ckristianorum omnium) et l'Élucidaire ( Elucidarium sive dialogus summam totius christianœ religionis complectens ). La onzième édition, publiée à Cologne en 1612, est due à Jean Picard, chanoine réguli(>r de Saint-Victor, qui l'enrichit d'annotations savantes; le poëme sur le mépris du monde y figure tout entier; l'Élucidaire s'y retrouve; il était déjà, comme nous l'avons dit, dans une édition que les auteurs de l'Histoire littéraire et après eux Dom Rémy Ceillier ne connaissaient sans doute que par oui-dire, celle de 157â (6/t) ; aux treize lettres que contenaient les publications antérieures, celle-ci (ce qui la rendait d'un prix inestimable) en ajoutait près de deux cents. En 1630, une douzième édition, celle du jésuite Théophile Raynaud, éclipsa toutes celles qui l'avaient précédée; le judicieux critique y supprimait, avec beaucoup de raison, les divers ouvrages qui remplissaient les deux premiers tomes de l'édition de 1573. Mais c'est au bénédictin Dora Gabriel Gerberon qu'était réservé le privilège de donner à Paris, en 1675, l'édition suprême que les éditeurs futurs, s'il s'en trouve, n'auront guères (comme on le fit à Paris eu 1721 et à Venise en ilhh) qu'à réimprimer (65). C'est cette édition que dans notre travail nous avons suivie et suivrons presqu'exclusivement.
Quelques-uns des écrits de saint Anselme ont été , quoique bien rarement, imprimés à part; il en est un pourtant qui a été fréquemuient détaché de la collection de ses Œuvres et publié séparément : ce sont ses Méditations qu'on trouve presque toujours , en tout ou eu partie ,
réunies à celles qu'on attribue à saint Augustin et a saint Bernard; on en compterait facilement plus de trente éditions (GO) ; nous n'en mentionnerons qu'une, celle qui partit à Houen , chez Nicolas I.e Prou, en 1616 (67).
Quoique les publications que nous avons si^Mialées soient considérables, le monograplie consciencieux ne pourra ni ne devra s'en contenter; nos grandes bibliothèques renferment une foule de manuscrits dans lesquels, si on est ù portée d'y fouiller, on puisera des documents utiles. JN'est-ce pas déjà jeter quelque lumière sur l'importance attachée dans le moycn-agc aux livres d'Anselme que d'en compter les innombrables copies (68)? Est-il indillérent, pour segarantir à soi-même et garantir aux autres l'authenticité de tel ou tel ouvrage, de lire le nom de son auteur présumé sur tel ou tel exemplaire , écrit à telle ou telle époque, dans telle ou telle localité (69)? i.e nombre plus ou moins considérable de copies, portant le même nom , n'est-il pas encore un argument plus ou moins puissant pour résoudre des questions de cette nature? Pour moi, j'avoue qu'en voyant l'Élucidaire rapporté à saint Anselme par une foule d'exemplaires conservés dans les dépôts publics de France et d'Angleterre, je serais fort tenté, si rien du reste ne s'y oppose formellement, d'attribuer au primat ce dialogue que certains critiques veulent absolument lui ùter (70).
Le moyen-àge était l'âge d'or des commentaires; il est peu de livres ayant eu quelque célébrité qui n'ait servi de texte à des gloses sans fin ; on sait, par exemple, que le fameux Traité des sentences de Pierre le Lombard a fait éclore à lui seul près de cinq cents ouvrages de ce genre (71). Un savant prélat du XVII". siècle, le cardinal d'Aguirre, indigné qu'on n'eût rien fait encore pour expliquer et interpréter le Moiwlo(jiiun et le Proslogium , prit sur lui de réparer cet injuste oubli, et publia en trois volumes in-folio d'abord à Salamanque et ensuite à Rome sa Théologie de saint Anselme (72). Un peu plus tard, Gerberon donnait, sans se nommer, un corps de doctrine tiré dv;S livres de l'archevêque et qu'il intitulait : Saint Anselme enseignant par lui-même, Sanclus Anselmus per se doc en s (73).
Terminons ces détails bibliographiques par un mot sur Us traductions qu'on a données de quelques-uns de ces écrits. Possevin nous assure que la bibliothèque du Vatican possédait de son temps une version grecque
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du livre intitulé : • Pourquoi Dieu s'est fait homme » (7/!i). Démétrius Cydoois avait mis également en grec les trois traités De la vérité y Du libre arbitre , De la chute du diable; et ces traductions se conservent probablement encore au Vatican et à Naples (75). On se serait plutôt attendu, sans doute, à trouver traduit dans cette langue le discours prononcé par l'archevêque au concile de Bari devant les représentants de l'Église grecque sur la Procession du Saint-Esprit (76). Les Méditations ont été aussi plus d'une fois transportées du latin dans d'autres idiomes, en anglais par exemple, en allemand et en français. Les versions françaises les plus estimées sont— celle de Jean Gui tôt , de Nevers, qui a eu plusieurs éditions, la première à Paris , en 1571 ; la quatrième, et dernière peutêtre, à Rouen chez Thomas Doré, en 1602; — celle de Desceriziers, en 1650 , — et celle de M. H. Denain , ancien bibliothécaire de l'Arsenal, en 18i!i8 (77). Enfin, M. Bouchitté a donné, dans son Rationalisme chrétien y une élégante traduction du iVo/io/o^mw et du Pro5/o/7i'wm (78).
Ce sont ces différents ouvrages, traduits ou non, que nous allons maintenant passer en revue. Pour les étudier avec ordre, nous pouvons les distribuer en trois sections, comprenant — la première, la poésie, les homélies, les oraisons, les méditations et les traités plus particulièrement théologiques; nous y chercherons surtout l'écrivain; — la seconde, les traités plus spécialement psychologiques et métaphysiques ; nous y considérerons surtout le philosophe; — la troisième et dernière, les lettres; nous y retrouverons le philosophe, l'écrivain, l'orateur, le professeur, l'archevêque, le moine, l'homme tout entier; cette sorte d'appendice résumera et complétera notre travail.
A. — Nous ne parlons ici des Poésies d'Anselme que pour ne rien omettre. On ne peut plus aujourd'hui lui attribuer le poème Sur le mépris du monde qu'il faut restituer à Roger, de Caen, à moins qu'il ne soit, comme quelques-uns le veulent, l'œuvre d'Alexandre Nequam (79). On n'est guères plus fondé à lui laisser les trois ou quatre hymnes et le psautier, imprimés sous son nom, mais que ne lui donne aucun manuscrit connu (80). Restent donc comme à peu près authentiques deux rhythmes que Gerberon range parmi les oraisons, et un poème de peu d'étendue Sur la înort de Lan franc. Les deux premières pièces sont en effet des prières adressées à Dieu, à la sainte Vierge et à tous les saints; elles se
composent, l'une, de ciuquaute-huit, l'autre, de quarante-quatre stances ou quatrains, dont les vers de huit syllabes riment deux à deii\ ou quatre à quatre (81). Dans la première, où perce une certaine facilité et dont la facture a été soignée, le prolomarlyr Etienne occupe, relativement au\ autres saints qui y sont invoqués avec lui , une place considérable ; cette circonstance me porterait à en chercher l'auteur plutôt à l'Abbayeaux-Hommes de Caen qu'au monastère du Bec (82). J.a seconde, que je ne crois pas de la même main, tant j'y trouve de négligence dans la rime et d'embarras dans l'expression, me parait bien peu digne de noire archevêque (83). J'aurais moins de répugnance à lui conserver les cinquante hexamètres qu'on lui attribue sur la mort de son maître, cl qui n'ont rien de remarquable ni en bien, ni en mal; il me semble toutefois qu'Anselme, s'il les eût véritablement écrits, y aurait mis plus d'énjolion et de larmes; ajoutons à cela que (lerberon qui devait les connaître, puisque d'Achery les avait déjà publiés, n'en fait pas même mention (8/i).
B.— Anselme n'est pas un poète, quoiqu'il ait pu , comme l'énelon (85), tourner, dans un moment d'oubli, quelques vers médiocres; ce n'est pas non plus un prédicateur, quoiqu'il ait écrit et improvisé un grand nombre de sermons. Les seize Homélies qui nous restent de lui sont plutôt de froids et savants commentaires au point de vue liturgique , exégétique, étymologique môme, de tel ou tel passage soit de l'Ancien, soit du Nouveau Testament, que d'onctueuses et ferventes exhortations : il y a là des enseignements pour l'esprit, il n'y a pas d'eniraînements pour le cœur!
Était-ce dans une chaire chrétienne, par exemple, qu'il fallait, avec une érudition de grammairien, s'attacher à établir que le signe diffère du prodige , en ce que . le signe exprime une chose actuelle et présente , taiulis que le prodige {prodigium pour porrodicium , quodporio dicit) annonce un événement qui aura lieu dans un avenir plus ou moins éloigné (86)? » — Quel fruit le pauvre pcu|)le pouvait-il retirer de cette explication toute philologlciue de la généalogie du Christ, savante échelle dont les soixante-dix personnages qui y figurent expriment par leurs noms allégoriques les soixante-dix degrés que monte successivement le juste pour s'élever à Dieu : Joseph, \q progrès; Ilélie, le mouveiuenl
ascendant; Matthathias, le don ou la grâce; Her, le vigilant; Euam, Vœil ; Abraham , le père du peuple; et ainsi des autres jusqu'à Adam , Adam, c'està-dire V homme , l'homme parfait qui n'a plus au-dessus de lui que le créateur (87)? — Mais tel était l'esprit du temps, et Anselme, quelle que fut d'ailleurs sa supériorité sur ses contemporains, ne pouvait pas ne pas s'y soumettre. C'est encore aux dispositions générales de son époque et même aux tendances constantes du christianisme, qu'il faut rapporter une habitude dont ou aurait tort de lui faire un mérite personnel, celle de chercher, dans les textes qu'il commente, au-dessous de la lettre les différentes significations qu'elle couvre (88). Ce qui lui appartient en propre ici , ce sont tout au plus quelques-unes des analogies plus ou moins ingénieuses qu'il saisit et fait ressortir entre un événement particulier raconté par la Bible et une généralité quelconque que l'écrivain sacré lui paraît avoir eu en vue (89). Ainsi, lorsque l'évangéliste mentionne ce « petit roi dont le fils était malade à Capharnaum » , Anselme reconnaîtra dans le petit roi, l'homme déchu; dans le fils malade , l'àme pécheresse ( cette âme que d'ailleurs nous devons aimer comme un père aime son fils) ; dans Capharnaum, ce champ d'une grande beauté , le monde que décorent avec tant d'art et de richesse tous les ornements de la création! Le Sauveur demande-t-il à un pharisien si, même le jour du sabbat, il ne retirerait pas du puits son bœuf ou son âne qui y seraient tombés? Le bœuf, c'est le peuple Juif, dit notre docteur; l'âne, ce sont les Gentils; le Christ, sans perdre un instant, sans choisir son heure, tirera de l'abîme, en lavant leurs fautes dans les eaux du baptême, et le bœuf et l'âne, et les Gentils et les Juifs (90) !
Ce n'est pas seulement dans les livres saints qu'Anselme trouvera , outre le sens direct que l'expression présente naturellement, une pensée secrète que, selon lui, cette expression laisse voir en la cachant; tout dans le monde est pour lui une figure, un symbole. « Le cierge que le fidèle offre allumé à l'église le jour de la Purification, représente le Christ sous son image la plus vraie; la cire qu'une abeille-vierge a formée, c'est son corps; la mèche, son âme; la flamme , sa divinité (91). »
Nous recommandons la seconde homélie à ceux qu'intéresse la question des sept esprits de Dieu et de l'ordre dans lequel les docteurs chrétiens les doivent disposer. Saint Anselme, qui les retrouve dans les
sept formules du beau sermon de la monlagiic , affcclanl une disposilloo hiérarchique tout contraire à celle que leur assigne Isaïe , explique ce renversement par la diversité du but que se proposent le prophète et le Sauveur. Isaïe nous montre le (ils de Dieu unissant de plus en plus à sa nature divine les caractères de notre humanité; il part de l'esprit le |)lus élevé, de l'esprit de sagesse, pour tomber, de chute en chute, à l'esjjrit le plus humble, à l'esprit de crainte; le Christ, au contraire, prend l'homme sur la terre pour le porter au ciel : il part de l'esprit le plus humble, de l'esprit de crainte, pour tendre, de progrès en i)rogies, à l'esprit le plus élevé, à l'esprit de sagesse; c'est le même chemin quils parcourent l'un et l'autre; mais l'un monte et l'autre descend (92).
Notons en passant, dans la dixième homélie, une de ces maximes qui, pour être au fond d'une incontestable vérité, n'en présentent pas moins, dans leur application, de tels dangers qu'il n'en faudrait user qu'avec la plus grande réserve : « Si vous brûlez, dit saint Anselme, du feu de la charité, une règle vous suflit : faites ce que vous voudrez! Çuisguis charitate flagrat , non necesse est ei prœcipiatur nisi ut facial quidquid voluerit. » Zenon aussi permettait tout au sage; mais il ajoutait bien vile que le sage n'existait pas (93).— La même observation s'adresse à une autre pensée qui ne nous étonne point dans ce moine que le iiovi seul de la propriété faisait frémir d'horreur : « Ou peut, d'après lui, appeler indifféremment richesses d'iniquité toutes les richesses du siècle; celles-là même qui ont été acquises par uu travail légitime, supposent toujours chez celui qui les possède une injuste cupidité; en accaparant et en se reservant les biens que Dieu a créés pour l'usage de tous, le mauvais riche les vole en quelque sorte ( quodammodo toi lit ) aux indigents qu'il empêche d'en jouir; il n'est pas juste que l'un mancjue du nécessaire, quand l'autre nage dans le superflu. » Ces doctrines, (jui ont aujourd'hui pour nous le tort de rappeler des opinions que naguère le sens moral de l'I^irope a si énergiquement repoussées, demanderaient, pour devenir inolVensives, si jamais elles peuvent l'être en-dehors du cloître, un ordre de choses que de long-temps nous ne pouvons espérer; jusque-là, vérités admirables pour des anges, elles ne sont et ne peuvent être pour des hommes que de déplorables erreurs (9/i) 1
C. — A ces homélies qui ne sont que des exhortations a bien vivre
NOTICE BlOGRArniQUE, LITTÉRAIRE ET PHILOSOPHIQUE. 61
se rattache tout uaturellement une courte exhortation à bien mourir. V avertissement à un mourant contient quelques lignes que je ne crains pas d'appeler sublimes. Après avoir fait déclarer au moribond qu'il se repent sincèrement de ses fautes, et qu'il croit que Jésus-Christ est mort pour le sauver : « Eh bien! ajoutera le prêtre qui l'assiste, tu peux maintenant paraître avec confiance devant Dieu, te plaçant sous la protection de cette mort, t'en couvrant, t'en enveloppant tout entier. Si le Très-Haut te cite à son tribunal , lève-toi et dis-lui : Entre moi et votre justice, ô mon Dieu, je mets la mort du Christ; s'il te rappelle les fautes qui l'ont irrité contre toi : Entre mes souillures et votre colère, 6 mon Dieu, je mets la mort du Christ; s'il te menace de la damnation éternelle : Entre cette terrible punition et mes crimes qui ne l'ont que trop méritée, ô mon Dieu, je mets la mort du Christ (95) ! »
D. — hesOraisons avaient été rédigées par Anselme pour répondre au désir et aux instances de ses amis (96). Elles sont adressées, en grande partie, au Christ et à la bienheureuse vierge Marie, pour laquelle l'archevêque professait une dévotion spéciale, ensuite à la sainte Trinité, à Dieu le Père, au Saint-Esprit, à la sainte Croix, à tous les saints en général et en particulier à saint Jean-Baptiste, à saint Pierre, à saint Paul, à saint André, à saint Etienne, à sainte Marie-Magdeleine , à saint Laurent, à saint Martin, à saint Benoît et à saint Dunstan. Je m'étonnais de ne pas voir saint Nicolas sur cette liste, une des lettres d'Anselme mentionnant la prière qu'il avait composée en son honneur (97); et, comme Dom Ceillier , comme les auteurs de La France littéraire (98) , j'en déplorais la perte, ou du moins j'en regrettais l'absence, lorsqu'en fouillant un des manuscrits de la bibliothèque de Rouen, je tombai sur cette rubrique : Oratio ad beatum Nicliolaum. Heureux de cette découverte, je me mettais en devoir d'en faire part au public; mais hélas! je reconnus bientôt que je n'avais découvert qu'un titre : l'oraison à saint Nicolas avait été déjà imprimée et même traduite, sous un vocable qu'un intérêt de paroisse aura probablement substitué à celui qu'y avait attaché l'auteur, sous le vocable de saint Martin; mes guides, habituellement si clairvoyants et si sûrs , ne s'en étaient pas aperçus (99).
Dans ces oraisons comme dans toutes celles qui ont été rédigées à son usage, le chrétien prie pour les pauvres pécheurs, quels qu'ils soient :
02 SAIM' ANSELME,
pour ceux qui connaissent la véritable religion comme pour ceux qui l'ignorent; pour les hérétiques comme pour les orthodoxes; pour ses ennemis comme pour ses amis; pour les étrangers comme pour les membres de sa famille. 11 prie toute lois, et cela par un senliment profond (riiumililé, avec plus de confiance pour lui-même que pour ses frères; il se trouve bien hardi d'intercéder |)our d'autres, quand il a tant besoin que d'autres intercèdent pour lui (100)!
Le fond et la substance de ces i)rières ne présentera pas, on le conçoit assez, une grande variété : la cloche qui tinte n'a qu'un son; le fidèle qui prie n'a qu'une pensée : c'est partout le coupable qui tremble au souvenir de ses fautes dont il sent l'énormité, mais qui se rassure eu songeant aux inépuisables trésors de la miséricorde divine :
Votre crirac est horrible, exécrable, odieux;
Mais il n'est pas plus grand que la bonté des dieux (tOl)!
ou, pour parler comme Anselme lui-même : « J'ai péché plus obstinément que Sodome, plus honteusement que Gomorrhe; mais ta compassion, Seigneur, n'a pas de bornes; tu as pardonné à Niuive; lu me pardonneras (102)! »
Tel est le thème que chacune des soixante-quatorze ou soixantequinze oraisons, à nous connues, développe avec une profusion d'images, de métaphores qui, lors même que notre goût épuré ne les approuve pas absolument, ne nous en émeuvent pas moins par le caractère de piété profonde dont toujours elles sont marquées. On sent i)artout sous ce langage qui n'a pourtant pas, il s'en faut , la souplesse d'un idiome vivant, qui, au contraire, a déjà une certaine rigidité cadavérique, frémir une àme que se partagent l'amour, la crainte, le repentir , la foi, l'espérance! Les anciens disaient : Si Jupiter a jamais recours à la dialectique, c'est celle de Chrysij)pc qu'il empruntera; on aurait pu dire au moyen âge : Si le chrétien cherche une riche et ardente expression i)our son enthousiasme religieux, pour sa j)ieuse ferveur, qu'il ouvre les oraisons d'Anselme (lOo)! N'est-ce pas d'ailleurs le jugement qu'en oui porté , par le fait même, et ce Thomas Becket (jui ne mancpiait pas d'en lire au moins une avant de monter à l'autel, et l'Église tout entière qui en a fait passer plusieurs dans la formule d'après laquelle l'oOiciaut se prépare à la célébration des saints mystères (10/i)?
NOTICE BIOGRAPBIQDE , LITTÉRAIRE ET rniLOSOPHIQUE. G3
E. — Les prières sont , à mon avis , ce qu'Anselme nous a laissé de plus éloquent , de plus véritablement inspiré. Les Méditations dans lesquelles l'écrivain se propose , comme dans les oraisons , d'exciter chez ses lecteurs l'amour ou la crainte de Dieu, me semblent beaucoup moins chaleureuses, beaucoup moins émouvantes. Ce n'est pas qu'on n'y rencontre çà et là de saisissantes peintures : j'en citerai une qui ne le cède en rien à ce que, sous ce rapport, les oraisons contiennent de plus beau : c'est le cri de désespoir que pousse, en se représentant les supplices qui l'attendent aux enfers, le pécheur dont l'âme s'est livrée aux voluptés des sens : « Que vois-je , ô mon Dieu , que vois-je dans cette région de misère et de ténèbres! Horreur, horreur, éternelle horreur! Quel désordre! Quelle confusion! Quel affreux pêle-mêle de hurlements, de malédictions, de grincements de dents! Que me veulent ces flots de noire fumée, ce feu de soufre, ces vers rongeurs que la flamme aiguillonne, ces démons furieux, acharnés à leur proie? Effroyables tourments! Douleurs sans mesure, sans remède, sans fin! Voilà donc ce que tu réserves, ô mon Dieu, à ceux qui, au mépris de tes saints commandements, ont perdu honteusement l'innocence! Et je suis un de ceux-là! Oui, oui, je suis un de ceux-là (105)! « — Mais, précisément parce que dans les Méditations la pensée ne s'élève que rarement à cette hauteur, fe mauvais goût que l'énergie du sentiment ne contrebalance plus, s'y donne pleine carrière et les concettique Lanfranc avait apportés d'Italie y surabondent : « O mon âme, misérablement étonnante, étonnamment misérable!.... Songe aux peines de l'autre vie, à cette horreur terrible, à cette horrible terreur!.... Pense à tes fautes pour en gémir; gémis-en pour y renoncer; renonces-y pour les condamner; condamne-les pour amender ta vie... » « Fais, ô mon Dieu, que je m'attache à toi inséparablement, que je t'adore infatigablement, que je te serve persévéramment. que je te cherche fidèlement, que je te trouve heureusement, que je te possède éternellement (106)! » Cependant ces formes prétentieuses sont tellement naturelles à saint Anselme qu'elles nous frai)pcnt de temps à autre chez lui par un caractère de véritable grandeur: « Que de fois, s'écrie-t-il quelque part (107) , j'ai fait de ma langue un arc de mensonge d'où j'ai décoché sur mes frères les flèches de la calomnie ou de l'adulation! »
64 SAINT ANSELAlIi ,
Nous ne forons que mentionner ici, et seulement pour les rattacher aux œuvres exhortatoires, parénctiqucs, comme on les a|)i)i'lle iiabiluellement, de saint Anselme, le Traité de la paiœ el de la concorde , sermon en trois points où il est démontré « Combien il importe aux moines de vivre en paix, d'obéir au prélat et de conserver toujours en vue de Dieu la pureté du cœur » ; — les Quelques paroles utiles recueillies de sa bouche, en Italie peut-être, par un de ses auditeurs, fragment d'une homélie sur la vanité des plaisirs que donnent la chair et le monde; — et enfin, s'il est bien de lui , le Traité ascétique où l'écrivain marque le but que se doit proposer la vie du cloître, et indique les moyens qui peuvent y conduire (108).
F. — La théologie el la philosophie, pour saint Anselme, se tiennent de si près, s'unissent si étroitement qu'il est assez difficile de ne pas les retrouver à la fois l'une et l'autre dans ceux de ses ouvrages où l'une des deux apparaît. Cependant quatre de ses livres, par la nature même des questions qu'ils traitent, nous ont paru appartenir plus spécialement, quoique l'esprit philosophique s'y montre toujours, à la théologie positive : ce sont ceux qui portent pour titres, le premier. De la foi a la Trinité et de incarnation du Verbe; le second. Pourquoi Dieu s'est fait homme; le troisième, Sur la conception de la Fierge et le péché originel; le quatrième, De la procession du Saint-Esprit.
i\ Le traité De la foi à la Trinité et de l' incarnation du J'erbe appelle d'abord notre attention. J'y trouve, et c'est pour celte raison que je le place en lêle de la série dans laquelle il se range , un exposé remarquable des motifs qui déterminèrent l'auteur à écrire sur les saints mystères, de l'esprit qui l'anime dans ses pieuses compositions el de la méthode qu'il croit devoir y suivre. S'il se permet de toucher a des questions que les Pères ont déjà si fréquemment el si habilement éclaircics, c'est que ces beaux génies, tout vastes qu'ils étaient, n'ont pu cependant épuiser des matières aussi étendues; ils n'ont pu d'ailleurs prévoir, ni par conséquent réfuter à l'avance, certaines erreurs que l'hérésie enfante de siècle en siècle et que l'Kglise, à laquelle Tespril de Dieu ne saurait jamais manquer, se charge de détruire aussitôt qu'elles apparaissent. Anselme sait que les adversaires auxquels il s'attaque usent, pour embarrasser les faibles, d'arguments empruntés, uon à la Bible, mais à la
dialectique; il tournera contre eux leurs propres armes; ce sera par le raisonnement qu'il renversera leurs sophismes. S'il essaie de démontrer logiquement les vérités que l'Église enseigne dogmatiquement , il n'en faut pas conclure qu'il ait besoin de comprendre pour croire. Ce n'est pas sur la raison que la foi du chrétien s'appuie ; c'est sur la foi, au contraire , que s'appuie sa raison. Que peut l'intelligence , si elle n'a pas l'expérience pour base, et d'où viendrait l'expérience en pareille matière, si ce n'est de la foi (109)?
Après ce préambule, Anselme entre en matière; il s'agit pour lui de défendre contre une doctrine impie qui cherchait à les ébranler, les saints mystères de la Trinité et de l'Incarnation du Verbe; il va rendre visible la vérité cachée sous ce double symbole , le tout par des moyens exclusivement rationnels.
L'hérésie qu'il avait à combattre était celle d'un ardent théologien qu'il ne nomme pas, mais que nous pouvons nommer pour lui, du célèbre chanoine de Compiègne , Jean Rosceliu. On connaît la querelle que suscita au moyen-âge et qu'avait déjà suscitée en Grèce la question de savoir ce que représentent véritablement les idées générales , celles par exemple de l'humanité, de l'animalité. Fallait-il voir dans les espèces, dans les genres, des êtres réels, les plus réels des êtres, comme Platon l'avait pensé ; ou simplement des conceptions de l'esprit , fixées par des mots, comme l'avait soutenu Aristote? Les uns opinaient pour Platon , on les appelait réalistes ; les autres pour Aristote, on les appelait nominaux. Roscelin s'était, un des premiers ou même le premier parmi les scholastiques, hardiment prononcé en faveur de l'opinion péripatéticienne; il prétendait que les genres et les espèces étaient des créations de l'esprit, des êtres de raison ; que les individus seuls existaient, en dehors de la pensée qui se les figure, d'une existence véritable; qu'enfin les idées générales (et sur ce point, il allait, dans ses expressions du moins, beaucoup plus loin que ses maîtres) ne pouvaient être considérées que comme de vains mots, Jlatus vocis. Jusque-là sa théorie, renouvelée des Grecs d'Athènes et d'Alexandrie, n'intéressait que les amis de la science, et si elle se fût renfermée dans ces limites , les écoles, tout en commentant un opuscule de Porphyre, V Introduction aux catégories , oîi le problême était posé, l'auraient discutée sans bruit et en auraient dégagé, avec le temps,
66 SAINÏ ANSELME,
la part de vérité qu'elle contenait. Mais Roscelin ne s'en tint pas au côté logique et inollonsif de sa doctrine; il eut l'audace de raj)pliquer à l'un des dogmes les plus vénérés de la religion ; il ne craignit pas de se demander si l'idée que nous avons de la Trinité n'était pas une conception analogue à celles d'espèce et de genre ; et se persuadant qu'en ctrel c'était en prenant ce que présentaient de commun les trois personnes divines qu'on arrivait à en former par la pensée l'unité abstraite appelée Trinité , il en conclut que la Trinité n'avait qu'une existence nominale; qu'au fond il liiilait voir dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit trois individualités distinctes, c'està-dire trois dieux. Il ajoutait que son opinion seule exi)liquait une vérité inexplicable avec la croyance commune , l'incarnation du Christ. « On conçoit , disait-il , que l'une des trois personnes divines quitte le ciel et prenne un corps pour se montrer sur la terre, si ces trois personnes sont réellement trois êtres, comme seraient trois hommes ou trois anges; mais si elles sont tellement unies qu'elles ne forment qu'un seul et même Dieu, il n'est pas possible que l'une des trois se sépare jamais des deux autres, et on sera forcé de reconnaître que si le Fils s'est incarné , le Père et le Saint-Esprit se sont Incarnés avec lui (110). »
A cette thèse que le chanoine soutenait avec une téméraire assurance, et qu'il n'abandonna, au concile de Soissons, que parce qu'il craignait d'être lapidé par le peuple (111) , Anselme oppose une foule d'arguments qui eu combattent et les principes et les conséquences. Il s'emporte contre ces dialecticiens qui ne comprennent pas comment plusieurs individus humains ne sont , en tant qu'espèce , qu'un seul homme , et comment , par la même raison, les trois personnes divines, qui se distinguent en tant que relations et dont à ce titre chacune est une divinité parfaite, ne forment, au point de vue de l'essence et de la substance, qu'un seul et même Dieu. C'est surtout par une comparaison que, selon son habitude, il établira ce qu'il avance : « Supposons , dit-il , une fontaine d'où sort un ruisseau qui finit par former un lac; appelons Nil (iS'ilus) et la fontaine et le ruisseau et le lac. Nous distinguons parfaitement les uns des autres le lac, le ruisseau, la fontaine, quoique nous reconnaissions aussi que tout cela c'est le Nil; le Nil est un et triple; triple en tant qu'il est une fontaine , un ruisseau, un lac; un, en tant qu'il est un seul et même lleuve, une seule et même eau. De plus, la source ne procède ni du ruisseau, ni du lac; le ruisseau
ne procède pas du lac , mais il procède de la source ; le lac procède à la fois et de la fontaine et du ruisseau. Enfin le ruisseau , placé entre la fontaine et le lac, n'a-t-il pas son caractère propre? Seul, il s'enferme entre deux rives entre lesquelles il coule ; seul , il s' incanalise , comme le Fils seul s'incarne; Ut solus riviis infistulatus esl, sic soins Filins est incarnatus (112). »
2". Dans celte similitude que je viens de citer se trouve déjà un des éclaircissements principaux que donnera le traité De processione Sancti SpirituSj, pour établir, contre les Grecs, que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils. Saint Anselme reprend dans ce livre et y développe sou allégorie du lac qui sort de la fontaine et du ruisseau. Comme , en cette occasion , ses adversaires ne sont plus de simples dialecticiens, ni surtout des dialecticiens hérétiques , mais des chrétiens qui admettent avec lui l'autorité de la Bible , l'argumentation usera ici de cette ressource, et ce sera tantôt par de purs raisonnements, tantôt par des passages extraits de l'Évangile que se fera la démonstration (113).
Dans un des vingt-neuf chapitres que comprend le traité , dans le vingt-deuxième, je trouve un détail qui n'est pas sans intérêt pour l'histoire du catholicisme : « On reproche aux Latins , dit Anselme , d'avoir , en reconnaissant que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, ajouté cet article de foi au symbole de Nicée , sans avoir consulté les Grecs qui devaient être préalablement entendus dans une circonstance aussi grave. Mais, d'abord, qu'on remarque bien que ce n'était point là une question à débattre, et que l'Église latine n'a fait que formuler, afin de la rétablir dans le symbole où elle avait été omise, une vérité sur laquelle aucun doute ne s'élevait pour elle; qu'ensuite il eût été très-difTicile , à l'époque où cette formule fut promulguée, de réunir, pour prendre leur avis sur un point qui d'ailleurs paraissait incontestable, les évoques appartenant à la Grèce (U/i), »
3°. Le problême principal que discute le livre Sur la conception de ta sainte Vierge et le péclié originel , est un de ceux dont la solution chrétienne ciïarouche le plus la raison abandonnée à elle-même ; c'est donc un de ceux sur lesquels la théologie ferait sagement peut-être de s'en tenir à exposer simplement la croyance de l'Église, sans en tenter une explication qui cloche toujours par quelque côté. Jusqu'ici du moins les démon-
slrations qu'on en a essayées n'ont pas été heureuses : après et avant tant d'aulres, le génie d'Anselme y devait échouer.
Le péché, selon notre écrivain , ne se rencontre que dans une volonté raisonnable; seule, la volonté douée de raison est responsable de ses (létcrminalions et des actes qui en résultent; seule aussi, elle en est punie : c'est elle qui soulFre des souffrances que nous rapportons au corps. Le péché, d'une autre part, ne pèse que sur celui qui le commet; reniant ne porte pas les fautes de son père, il n'est chargé que des siennes. Comment donc , ces principes admis, saint Anselme reconnaîtra-t-il que la corruption de la nature humaine dans le premier homme, corruption méritée par sa désobéissance, entraîne justement la même dégradation dans chacun de ses descendants, avant qu'aucun d'eux ail rien lait encore pour s'attirer une pareille disgrâce? « Quoi, s'écrie-t-il , si un homme, élevé par une insigne faveur à une haute dignité à laquelle il n'aurait eu aucun droit, s'en rendait indigne par une conduite infâme et en était honteusement dépouillé pour être réduit à la condition d'esclave, plaindrait-on les enfants, nés de lui après sa chute, de partager sa misère et s'aviserait-on de réclamer pour eux les avantages dont, avant leur naissance , leur père jouissait gratuitement ? » Et pourquoi cette réclamation ne s'élèverait-elle pas dans une âme généreuse? Pourquoi du moins, si l'on peut admettre que la bonté de Dieu ne se doive pas également à tous parce qu'elle ne se doit à aucun , ne souhaiterait-on pas que sa justice, avant de frapper, distinguât l'innocent du coupable? Que je ne sois pas payé avant d'avoir gagné mon salaire, je le conçois! mais en vertu de quelle loi, reconnue par la raison, serais-je puni avant d'avoir mérité ma peine? N'est-ce pas ici ou jamais, que le chrétien, pour me servir des termes de saint Anselme lui-même, au lieu de frapper inutilement les airs de sa corne impuissante, inclinera, dans un saint respect, pour adorer ce qu'il ne lui est pas donné de comprendre, sa tête humiliée? Non immillat coniua ad ventilaudum , sed submilUU captif ad vcncrandum (115) !
[i°. Pourquoi Dieu s'est-il fait homme? C'est une question dont souvent les amis d'Anselme l'avaient prié de leur donner la solution écrite, non pas tant pour se convaincre |)lus |)rofondémcnt d'une vérité à laquelle ils adhéraient sans réserve que pour s'approprier par la pensée ce que déjà ils
possédaient par la foi , et en ontre pour se mettre en mesure de répondre eux-mêmes à ceux qui pourraient leur demander sur ce point quelque explication. Anselme sent tout ce qui lui manque pour traiter dignement un sujet aussi ardu; il craint que son opuscule ne nuise, par sa médiocrité, à la cause qu'il se propose d'y soutenir ; mais enfin il cède aux instances qui lui sont faites et il compte sur le Père des lumières pour l'éclairer au milieu des ténèbres dans lesquelles il va s'engager (116).
Les infidèles (c'est-à-dire ici probablement les partisans de Mahomet) attaquaient par des arguments spécieux et qui pouvaient inquiéter les faibles, le dogme de l'incarnation. C'était, selon eux, rabaisser Dieu, le dégrader, l'annihiler que de le réduire aux proportions de l'humanité , en le faisant, comme elle, naître, vivre et mourir. Anselme répond qu'il y a en Jésus-Christ deux natures, l'une humaine, l'autre divine; que ce n'est qu'à titre d'homme qu'il est né dans une étable , qu'il a été mis en croix , qu'il est descendu au tombeau ; sa divinité est demeurée étrangère et supérieure à tous ces accidents de sa vie mortelle. Mais pourquoi cette existence terrestre et son affreux dénouement? L'humanité était tombée et s'était perdue par le péché d'Adam; Dieu, dans sa miséricorde infinie, a voulu qu'elle se relevât et reconquît le ciel ; elle ne pouvait se racheter elle-même. Comment eût-elle donné à son Dieu offensé la satisfaction qu'elle lui devait? Elle lui appartenait tout entière avant sa faute; en se livrant tout entière à lui, quand elle était pure encore, elle n'aurait donc fait que payer sa dette; maintenant elle a déplus sa faute à réparer! Et cette faute est énorme, immense! Elle est telle qu'aucune créature , le plus parfait des anges lui-même , n'a en soi ce qu'en exige la réparation. De là , pour que le plan arrêté par la Providence se réalise , pour que les places réservées à l'humanité dans les légions angéliques laissées à dessein incomplètes soient enfin remplies , de là, dis-je, la nécessité d'un sacrifice surhumain , d'un sacrifice dont un Dieu seul était capable. D'une autre part , s'il ne fallait rien moins qu'un Dieu pour racheter l'espèce humaine , il fallait aussi que ce Dieu ne souffrît pas en son nom propre, mais au nom de l'humanité , le supplice auquel le condamnerait sa propre justice. Le Rédempteur devait donc être à la fois et un Dieu pour satisfaire la justice divine, et un homme pour représenter l'humanité coupable , sans toutefois en avoir partagé les égarements.
Restait à unir, dans un harmonieux cnseniiile, la nature divine et la nature humaine , comme avaient été unis dans l'homme la matière et l'esprit , le corps et l'âme (117).
Tels sont en substance les arp;umcnts par lesquels l'arclievrque de Canlorbéry résout rationnellement le problême posé en tète de son livre. On y remarquera, quoiqu'on réduisant cette thèse à sa plus simple expression nous l'ayons singulièrement allaiblie et décolorée, l'esprit de suite et d'enchaînement qui en assemble et en lie , avec une rare puissance, toutes les déductions, llicn de plus vrai, pour ce qui le concerne, que ce mot de saint Bonavcnture : « Richard (de Saint- Victor ) excelle dans la contemplation , Bernard dans la prédication , Anselme dans l'argumentation (118). »
C'est bien là en etTet le caractère le plus marqué , le plus personnel , si je puis parler ainsi, de ses ouvrages théologiques. Depuis saint Augustin, les écrivains orthodoxes se contentaient de citer ; Anselme raisonne.
Il se plaît tant à user du raisonnement , que parfois il en abuse ; nous l'avons vu appliquer ses procédés démonstratifs à des matières qui ne les comportent point, qui, au contraire, les repoussent. Qu'on n'aille pas en conclure qu'il fait , comme l'ont prétendu quelques critiques qui évidemment ne le connaissaient point, céder rautorité des Pères de l'Eglise à celle des anciens pldlosoplies (119); Anselme soumet partout la science humaine à la révélation ; chez lui , autant que chez quelque docteur que ce soit du moyen-âge, la philosophie est et demeure toujours la trèshumble servante de la théologie (120). Seulement, pour lui , et nous ne saurions trop l'en féliciter, subordonner Tune des deux a Tautre, ce n'est pas, comme pour la plupart de ceux qui appartiennent à la même école, étoulTer l'une au profit de l'autre ; à ses yeux, celui-là est coupable d'une honteuse négligence, qui ne cherche pas à saisir par la réilcxion les vérités que par la foi il tient déjà embrassées : a Ce que je connais en le croyant, dit-il et redit-il sans cesse, puissé-je encore le connaître en le voyant (121) ! »
Son génie était, comme l'est nécessairement le véritable génie, novateur et progressif; aussi même en théologie, dans la sj)herc stérile de la démonstration et du commentaire, il inventera et découvrira. Kadnier le glorifie de ce qu'il a le premier résolu les questions les plus obscures de
la foi catholique, etGuibert deNogent s'applaudissait, si je ne me trompe, d'avoir appris de lui les quatre méthodes qu'il appliquait à l'interprétation des saintes Écritures , à savoir : la méthode historique , la méthode allégorique, la méthode tropologique ou morale, et la méthode anagogique (122). Nous n'avons fait qu'effleurer, pour en donner une idée , les doctrines théologiques d'Anselme, sur lesquelles nous eussions aimé à nous étendre. Mais le peu que nous en avons dit suCTira pour expliquer l'autorité qu'elles avaient acquise au moyen-âge où les maîtres les plus célèbres y puisent perpétuellement, et l'honneur qu'a fait à leur auteur le pape Clément XI en le rangeant parmi les docteurs de l'Église (123).
IV. De même qu'il y a de la philosophie dans les œuvres d'Anselme que nous avons considérées comme plus spécialement théologiques , de même il y a de la théologie dans celles que nous considérons comme plus spécialement philosophiques; mais comme nous avons dû, dans les traités que nous venons de passer en revue , négliger l'élément philosophique qui s'y rencontre, ainsi nous devrons négliger l'élément théologique dans ceux que nous nous proposons d'étudier.
Les opuscules dont il s'agit ici sont, dans l'ordre où nous en présenterons l'analyse, 1°. le Dialogue sur la vérité j, qui se place tout naturellement à leur tête ; 2°. le Dialogue sur le grammairien , où il est question de la substance en général et que , pour cette raison , nous analyserons avant ceux qui traitent de telle ou telle substance particulière ; 3°. le Proslogion ou Allocution sur l'existence de Dieu , avec les objections de Gaunilon et la réponse qu'elles ont provoquée ; lx°. le Monologion ou Monologue sur l'essence de la Divinité ; 5°. le Livre sur la volonté de Dieu; 6°. un Dialogue sur le libre arbitre ; 1\ un autre ouvrage que saint Anselme prie ses lecteurs et ses éditeurs de ne pas séparer du précédent parce qu'en effet la question de la liberté s'y trouve encore débattue , le Dialogue sur la chute du mauvais ange (124) ; 8°. enfin le Traite sur l'accord de la prescience , de la prédestination et de la grâce avec le libre arbitre.
A. —Le Dialogue sur la vérité semblerait, d'après saint Anselme, avoir été composé, comme ceux qui traitent Du libre arbitre et De la chute du mauvais ange, dans un intérêt exclusivement Ihéologique ; il l'aurait écrit.
ainsi que les deux autres, pour faciliter rétudc dos livres saints (125). Le fait est que de tous les ouvrages de notre auteur il n'en est aucun qui porte plus neltenient rempreintc de l'esprit scientifique; le problème qui en est l'objet s'y pose et s'y discute dans les termes où, jusqu'à ce qu'elle l'ail complètement résolu , la pbilosopliic désintéressée le posera et le discutera.
Anselme, ne se souvenant pas d'avoir encore rencontré dans ses lectures la définition de la vérité, essaiera de la découvrir : pour y arriver, il prendra successivement les différentes classes de faits dans lesquels nous disons qu'il y a du vrai, et il constatera ce que, sous ce rapport, ces faits divers présentent de commun. Le voilà donc qui recberche successivement en quoi consiste la vérité dans l'énoncé de la pensée , dans la pensée elle-même, dans la volonté, dans l'action, dans le témoignage des sens, dans l'essence des êtres, dans l'existence suprême; il reconnaît que la vérité, dans toutes ces circonstances, n'est rien autre chose que la rectitude, la droiture. L'expression de la pensée est vraie quand elle est droite, recta, c'est-à-dire quand elle exprime ce qu'il convient qu'elle exprime: la pensée est vraie à son tour, lorsqu'elle est droite aussi, lorsqu'on d'autres termes nous pensons d'une chose quelconque ce que nous en devons penser; il y a de la vérité dans nos déterminations volontaires, il y en a dans nos actions, si nous voulons, si nous agissons conformément à la règle qui nous est prescrite; le témoignage des sens , auquel nous attribuons bien à tort les erreurs qu'a son propos nous commettons , ne s'écarte jamais du vrai, parce qu'il est toujours ce qu'il doit être dans les conditions où la perception sensible est placée; comment les essences ne seraient-elles pas droites, ne seraient-elles pas vraies, elles qui sont nécessairement ce que les fait le créateur, c'est-à-dire la vérité elle-même? L'Etre suprême enfin n'est-il pas la vérité absolue , comme il est la rectitude parfaite? l>a vérité est donc la rectitude. Qu'on se garde bien de confondre la rectitude telle quelle que les sens sont admis à percevoir, avec celle que l'esprit constate; à celte dernière seule appartient la qualification de vraie; pour que, dans le monde même des corps, la rectitude, comme il arrive fréquemment, s'élève jusqu'à la vérité, il faut qu'un raisonnement quel onque nous démontre ce que d'abord notre œil ou notre main nous auront révélé; il faut, par exemple, que la rectitude de ce
bâlon qui m'est donnée, indépendamment de toute opération intellectuelle, par ma main et mon œil, pour devenir une vérité, s'établisse dans ma pensée en vertu d'un raisonnement quelconque; de telle sorte qu'en fin de compte nous aurons la formule suivante : La vérité est la rectitude que perçoit la raison. Cette déûnition que propose le personnage principal du dialogue, c'est-à-dire le maître, est approuvée sans réserve par le disciple, son interlocuteur; il trouve que rien ne lui manque, « puisque, d'un côté, par l'idée de rectitude, elle distingue la vérité de tout ce qui n'est pas droit, tandis que, d'un autre côté, en ajoutant qu'il n'est ici question que de la rectitude perceptible à l'intelligence, elle élimine celle que perçoivent les sens (l'iô) ».
Nous ne songeons pas à combattre ni à rectifier la théorie que nous venons d'exposer; cette théorie, disons-le sans détour, ne soutient pas l'examen. D'une part , saint Anselme confond la vérité avec son objet , c'est-à-dire le jugement que nous portons de telle ou telle réalité avec la réalité elle-même (127) ; il est par-là conduit à trouver le vrai, en-dehors de l'intelligence , dans un monde auquel ce genre de phénomènes est complètement étranger. D'une autre part, sa définition ne définit pas; en quoi consiste pour la pensée celte rectitude qui en fait la vérité? il aurait fallu s'en enquérir et nous l'apprendre (128). Est-ce bien parce qu'une proposition sera pour nous ce qu'elle doit être que nous la jugerons vraie? n'est-ce pas plutôt parce que nous la jugerons vraie qu'elle sera pour nous ce qu'elle doit être? La solution qui nous est proposée n'a donc en soi aucune valeur scientifique. Mais si nous ne pouvons admirer ici le savant qui découvre , nous n'en devons pas moins apprécier le philosophe qui cherche. C'est bien ainsi qu'il fallait procéder pour dégager des phénomènes particuliers dont il s'agissait de déterminer l'essence , leur caractère général ; ne sommes-nous pas d'ailleurs à une époque où c'était déjà beaucoup que de chercher?
B. — Le problême débattu dans le Dialogue sur la vérité était de ceux qu'un esprit supérieur pouvait seul se poser au W\ siècle, et saint Anselme , en le discutant , s'éloignait singulièrement des habitudes de l'École; il y va revenir par celui sur lequel il s'exerce comme en se jouant dans le Dialogue sur le grammairien (129).
Aristote avait défini la substance au premier chef, la véritable substance
selon lui, ce qui a pour caractère propre de ne se dire d'aucun sujet, de ne résider dans aucun sujet, comme cet homme (Socrate) , ce cheval (Bucéphale) ; il aj)j)clait encore substance, mais substance au second chef, le genre et respccc, Thomme, le cheval, lesquels peuvent se dire des substances premières , individuelles ( Socrate est un homme ; Bucéphale est un cheval), mais ne résident pas en elles comme des choses qui s'en distingueraient et en pourraient èlre séparées (on ne peut concevoir Socrate sans les caractères qui font l'homme, ni Bucéphale sans les caractères qui font le cheval, tandis qu'on peut concevoir, par exemple, la cire sans la rondeur qui en fera une boule). La substance première ou seconde se reconnait encore à ce double signe : 1". elle admet tour a tour les deux contraires ; le même homme est alternativement juste ou injuste, immobile ou en mouvement; 2'. elle n'est susceptible ni d'augmentation , ni de diminution ; on n'est pas plus ou moins Socrate ou Bucéphale, plus ou moins homme ou cheval. — La qualité, par opposition à la substance, n'est point en elle-même; elle réside nécessairement dans un sujet quelconque (la couleur n'existe point séparée du corps, de ce corps); on peut attribuer telle qualité à tel corps (ce corps est chaud) ; mais cette qualité (la chaleur) ne se dira pas du corps, de ce corps, au même titre que l'homme se dira de Socrate, qu'une substance seconde se dira d'une substance première ; Socrate est un homme , ce corps n'est pas une chaleur. La qualité est susceptible de plus ou de moins : on est plus ou moins blanc , plus ou moins sage. La qualité n'admet en aucun cas les deux contraires : le blanc ne peut jamais être noir, ni le juste injuste, ni le savant ignorant (130).
Ces principes admis et admis comme incontestables, les docteurs se demandaient à laquelle de ces deux catégories se rapportaient certains phénomènes ambigus et qui semblaient convenir à la fois et à l'une et à l'autre; le grammairien , par c\em]^\e ( grammaiiciis ) , était-il une qualité? était-il une substance? Les deux opinions se soutenaient. Cest une substance, disaient les uns; car tout grammairien est homme, et tout homme est substance. C'est une qualité, disaient les autres; les j)liilosophes qui ont traité la question , Aristote à leur tète , le déclarent formellement, et il y aurait de l'impudence à ne pas reconnaître leur autorité en pareille matière (131). Saint Anselme condamne les deux doctrines en
tant qu'elles s'excluent ; selon lui , les arguments à l'aide desquels on essaie d'établir l'une au détriment de l'autre, ne sont que des sopliismcs, et il relève avec beaucoup de sagacité les vices de forme dont ces prétendus syllogismes sont enlachés. Elles enferment l'une et l'autre une part de vérité qu'il y faut reconnaître; l'idée que nous attachons au moi gi-ammairien est une idée complexe, dans laquelle entrent à la fois deux idées, celle de substance et celle de qualité, celle d'un homme et d'une certaine science que cet homme possède; on peut à la rigueur, en prononçant le mot grammairien, penser surtout à l'homme qui sait la grammaire, en ce qu'il est homme plutôt que grammairien; le grammairien est alors une substance; comme aussi on peut, en prononçant le même nom , penser de préférence et presqu'exclusivement à la science que cet homme possède, et alors le grammairien est une qualité (132).
La solution éclectique de saint Anselme, comme on l'appellerait aujourd'hui, nous paraît d'une exactitude parfaite , et quoiqu'il ne la donne qu'avec une extrême réserve, nous ne voyons pas ce qu'on aurait à lui objecter. Mais ce qui nous frappe ici , c'est bien moins la vérité assez frivole en soi qui nous est démontrée, que le génie compréhensif qu'elle suppose dans son inventeur; sous ce rapport, saint Anselme n'est pas de son temps; il appartient en quelque sorte au nôtre; il est au moins de plusieurs siècles en avant de ses contemporains (133).
Sous un autre point de vue, le Dialogue sur la vérité est une œuvre à part dans les traités de l'archevêque ; c'est le seul où il fasse preuve d'une connaissance sérieuse de la logique d'Aristote et des procédés syllogistiques. Cet élément môme occupe dans l'ensemble du livre une place si considérable, que son auteur le regardait bien moins comme un ouvrage spécial où la question de la substance était débattue que comme une suite d'exercices dialectiques qui pouvaient préparer et former l'esprit à la discussion et à l'argumentation (lo/i).
C. — Le Proslogium ou Allocution sur l'existence de Dieu portait d'abord un titre qui n'en déterminait pas nettement le but spécial , mais qui rendait bien la pensée générale de saint Anselme : La foi qui cherche à se comprendre , « Fides quœrcns intcllectuni )• (135).
L'auteur se propose, comme il nous l'apprend dans une courte préface, d'y établir par un argument unique tout ce que nous croyons de
76 SAIM ANSELME ,
Dieu, et en parliciilicr qu'il existe réellement, ([u'il est par lui-même ce qu'il est, taudis que les autres existences lui doivent d'être et d'être ce qu'elles sont (13G).
Cet argument, qui est tout le livre, le voici réduit à ses termes les plus simples : — Nous concevons un être au-dessus duquel nous ne concevons rien. Cet cire n'existe pas seulement comme idée dans l'intelligence qui le conçoit; il existe encore, en-dehors de rinlclligence, comme réalité. Supposons eu effet qu'il n'existât qu'à l'état d'idée ; il ne serait pas l'être au-dessus duquel nous ne pouvons rien concevoir , i)uisquc nous concevrions au-dessus de lui le même être existant encore à l'état de réalité. 11 existe donc certainement un être au-dessus duquel nous n'en pouvons concevoir aucun autre ; cet être , c'est toi , ê mon Dieu ! Aucun être ne pouvant se concevoir au-dessus de toi , tu es l'être par excellence; tu es la bonté suprême; lu es juste; tu es heureux; tu es, en un mot, tout ce qu'il vaut mieux être que ne pas être. Comment donc rinsensé, si ce n'est précisément parce qu'il est insensé, a-t-il dit dans sou cœur, // n'y a pas de Dieu? Il a bien pu le dire, il n'a pu le penser (137).
Voilà certes une grave conception, et qu'on s'étonne de voir, au XI'. siècle, naître dans l'esprit d'un moine! Peut-être s'étonnera-t-on plus encore en voyant, à la même époque , un autre moine la comprendre et la discuter ! Gaunilon ou Guanilon, du couvent de iMarmoutieis (138), tout en admirant l'œuvre d'Anselme (139), en attaque vigoureusement, au nom de l'Insensé, les bases et les conclusions. Il n'est pas vrai, d'abord, que l'idée de l'être suprême s'établisse clairement dans nos intelligences; d'où nous viendrait-elle? Nous ne percevons pas directement Dieu lui-même; et nous ne saurions nous élever à lui par rinduclion en partant de quelque existence analogue , puisqu'il ne peut être rapporté à aucune espèce, à aucun genre, et que rien dans le monde ne peut lui être comparé. Nous n'avons donc pas l'idée de Dieu; quand nous l'aurions , serions-nous fondés à conclure de cette pure idée de Dieu à son existence positive? Parce que je i)uis concevoir une île qui l'emporterait sur toutes les autres en lecondité, en beauté, en nierveilles de tout genre, serais-je en droit d'allii-mcr qu'elle existe! Si de cette allirmation tout intellectuelle, Dieu est, vous inférez, parce (jne vous la pensez.
l'existence de Dieu, ne devrez-vous pas, de la négation opposée, qui s'établit au même titre dans votre intelligence , que vous pensez également, en inférer la non-existence (140) ?
A quoi saint Anselme répond (et pour le coup l'Insensé gardera le silence) : — Vous confondez les choses les plus distinctes. Ce que j'ai dit de l'être suprême , je ne le dis que de l'être suprême ; vous me le faites dire d'une foule d'êtres auxquels mon raisonnement ne s'applique point. L'existence d'une île plus belle que les autres ne m'est nullement démontrée par l'idée que mon imagination s'en forme , j'en conviens avec vous ; mais de ce que je conçois un être au-dessus duquel je n'en puis concevoir aucun autre, ce qui n'a lieu qu'à la condition que j'y attache l'existence réelle, j'en conclus légitimement qu'il existe. Quant à cette conception elle-même, comment l'Insensé niera-t-il qu'il ne l'ait dans l'esprit et qu'il ne la comprenne, puisqu'il la combat (l/il)?
Telle est l'histoire contemporaine du célèbre argument que nous venons d'exposer; nous n'en rechercherons pas ici (ce serait donner, dans cette notice, à un détail dont d'ailleurs nous reconnaissons toute l'importance , plus de place qu'il ne convient ) les origines présumées ; nous n'en suivrons pas non plus, par la même raison, les fortunes diverses ; qu'il nous suffise de renvoyer à saint Augustin où on en trouvera le germe (ce qui, selon nous, n'empêche pas saint Anselme de l'avoir bien réellement inventé) ; à saint Thomas, à Duns Scot, à Ockam, à Gerson qui le repoussent ; à saint Bonaventure , à Henri de Gand , à Albert-le-Grand qui l'approuvent; à Descartes qui se l'approprie, à Leibnitz qui le complète, à Hegel qui le dénature (142).
Le Proslogium est avant tout et par le fond un livre de haute métaphysique; c'est encore, par la forme, un curieux monument de l'enthousiasme religieux. La logique y est éloquente, et pour nous servir d'un tour que notre écrivain ne désavouerait pas, le philosophe y prie en argumentant, y argumente en priant (143). Aussi ne sommes-nous pas surpris d'en trouver, dans les manuscrits et même dans les imprimés, des fragments plus ou moins considérables, faisant corps avec les Méditations [ihh).
D. — Du Proslogium où Anselme traite plus spécialement de Texisteuce de Dieu, passons au Monologium où il s'occupe plus particulière-
78 SAIiNT A.NSELiMli,
inenl de son essence. Nous disposons ces Anux Irailés , ne tenant aucun compte de leur date , dans un ordre inverse à celui oii les éditeurs nous les donnent; Tordre logique des qucslions qui y sont résolues nous imposait cette transposition.
Comme le Proslo(jiuin , le Mouologiuin est une sorte de midilation sur les problèmes les plus élevés que l'esprit religieux se pose : son titre priim\.\[ (Excmplum mcdilandi de ralionc jidei) le disait nettement (1/|5); mais ici la lornie n'a rien de lyrique; elle reste constamment grave; ce n'est plus le langage du sentiment et de la poésie, c'est celui de la science et de la raison.
Après un court prologue où l'auteur nousaj)i)rendcon)mentila été amené par les instances de ses IVères du Bec à mettre par écrit les pensées (ju'il leur avait souvent exposées de vive voix sur l'essence de Dieu et quelques autres questions qui s'y rattachent , il aborde immédiatement son sujet.
En considérant ce qu'il y a dans le monde de bon , de grand, d'existant à des degrés divers, la pensée s'élève à quelque chose qui est le bien, la grandeur, l'existence à son plus haut degré, c'est-à-dire à Dieu. Cette naturesuprème ne peut rien tenirdes uaturesqui lui sont inférieures (1Ù6); elle est donc, avec tout ce qui est en elle, par elle-même et d'elle-même, per se ipsam et ex se ipsa. Les autres êtres qui ne sont point par eux-mêmes et d'eux-mêmes, ne pouvant être par le fait du néant ( pe?- nikil et ex nihi/o) , sont nécessairement par le fait de Tèlre qui est par lui-même et de lui-même.
Mais la création n'est pas une émanation. Si la matière. dont 1 univers a été formé s'était détachée de l'essence divine, cette essence en serait amoindrie, altérée; ce qui est impossible: tout ce qui nait naît donc de rien : « Tanlam rerum molem, tam numerosam multitndinem, tam formose formatam, tam ordinate variatam, tam con\enienter diversam, sola per se ipsam [summa esscntia] produxit ex nihilo (i/i7). »
Seulement avant de se réaliser matériellement dans l'espace , la création s'était réalisée sous une forme intelligible dans la raison divine (in ratione snvwiœ iiaturœ); Dieu pensait les êtres futurs, les parlait intérieurement avant de les produire. Ce verbe, c'est la force créatrice ellemême; c'est Dieu considéré comme concevant, engendiant el conservant tout ce qui est.
NOTICE BIOGRAPHIQUE, LITTÉRAIRE ET PHILOSOrHIQUE. 79
Partout présente, la suprême essence soutient et dépasse, enveloppe et pénètre tout ce qui se distingue d'elle : cuncta alia portât et superat^ claudit et pénétrât. Quelqu'impuissantes que soient nos langues à exprimer ses attributs inexprimables, on peut dire d'elle cependant qu'elle est quelque chose qui vaut mieux que ce qu'elle n'est pas ; ainsi elle est spirituelle et non corporelle, l'esprit valant mieux que le corps; elle est juste, la justice élevant l'être qui la possède au-dessus de celui qui en est dépourvu; et ainsi du reste.
Mais quand on dit que Dieu est juste, on ne veut pas dire qu'il participe d'une justice qui lui serait extérieure et supérieure; il est juste, parce qu'il est la justice, la justice absolue; il est, de la même manière et au même degré , la vie, la raison, le salut, la sagesse, la bonté, la grandeur, la beauté, l'immortalité, l'incorruptibilité, l'immutabilité, la félicité, l'éternité, la puissance et l'unité.
Ces attributs énumérés, Anselme les reprend pour la plupart en sousœuvre, et il entre, à propos de chacun d'eux, dans les développements les plus circonstanciés. Nous tirons de cette savante exposition qui ne nous apprendrait rien aujourd'hui et dont le fond se retrouve dans tous les cours de théologie, quelques détails qui en donneront une idée. — Ainsi, selon Anselme, l'unité en Dieu n'est pas ce qu'elle est dans l'homme, l'assemblage d'éléments qui se distinguent véritablement les uns des autres , comme l'élément corporel et l'élément rationnel ; elle est telle que toutes les qualités que nous y reconnaissons et que nous représentons si imparfaitement par des noms particuliers, ne sont qu'une seule et môme qualité; qui en dit une les dit toutes. — La théorie catholique à la fois et platonicienne du verbe laisse bien voir le réalisme de notre philosophe; les êtres divers, d'après lui, existent, dans leurs types intelligibles qui ne sont autre chose que la vérité elle-même, d'une existence bien plus vraie, que dans la réalité extérieure qui n'en est qu'une infidèle image. — Son explication psychologique de la Sainte Trinité était depuis long-temps célèbre dans l'Ecole; avec les principaux docteurs de l'Église, il compte dans l'âme humaine trois facultés, la mémoire, l'intelligence et l'amour; ces trois attributs transportés dans l'essence divine y constituent les trois personnes ou substances que le catholicisme y reconnaît : Dieu ( la souveraine sagesse) se souvient de soi, se sait et s'aime; il se souvient
80 SAINÏ ANSELME,
de soi en tant que Perc, se sait en lanl que Tils, s'aime en tant que Saiut- Esprit. D'où Anselme prend occasion d'inviter i'Iiomme à faire de ses facultés le plus noble et le plus sûr usage, en se rappelant sans cesse, en aspirant à comprendre de plus en plus, eu aimant de toutes ses forces le bien suprême, son principe et sa fin (U|8).
Le Monolo(jium (on peut en juger par celte rapide analyse j n'a pas l'originalité ùii Proslo(jiiim ; nous n'y remarquons rien que son auteur ait dû péniblement chercher, laborieusement découvrir. Les Pères de l'Église, saint Augustin surtout après Platon, lui ont fourni la meilleure partie des matériaux qu'il n'a eu qu'à mettre en œuvre (lûO). Mais ce qui lui ai)parlienl bien en propre, c'est l'incomparable richesse de détails dont chaque pensée générale est ornée; c'est l'ordre non moins remarquable dans leciuel ces détails se disposent; on ne trouverait pas aisément dans la littérature du moyen-âge un livre aussi plein d'idées, aussi habilement conduit (150).
Le Monologiurn et le Proslogiuni sont, à coup sûr, les ouvrages les plus importants que nous ait laiss«'*s saint Anselme. Ce sont eux certainement qui l'ont fait estimer a le meilleur métaphysicien qui ait paru sur la terre depuis l'évêquc d'IIipponc >• ; c'est à eux qu'il doit surtout d'avoir été surnommé parles historiens de la philosophie un second Augustin (151).
E. — Nous n'avons que quelques mots à dire des cinq petits chapitres dont se compose le livre Sur la volonté de Dieu. La volonté de Dieu, cest tout ce qui se fait comme on trouve quil se fait dans les créatures : Foluntas Dci estquidquid fit ut ficri invenitur in creaturis. On y dislingue quatre modes : ou bien elle fait elle-même ce qui se fait (cfpciens); ou elle l'approuve (opprobans) ; ou elle l'accorde, ne le désapprouvant ^as (conccdens), comme, par exemple, dans le cas où riiomme prend une femme, incapable qu'il est de vues plus élevées; ou elle le permet (permitlcns), quoiqu'en le désapprouvant, ce qui a lieu pour le crime qui s'accomplit.
Les Saintes Écritures donnent encore à ces mots, volonté rfirm^, quatre significations dilîércnlcs : c'est — tantôt la prévision avec laquelle Dieu a tout ordonné à l'avance, comme dans ce passage : Omnia quœcumqne voluit Doniinus fecit : « Le Stigneurafait tout ce qu'il a voulu »• ; — tantôt, le désir des saints : Fuit Deus omnes salvos ficri; « Dieu veut le salut de tous >; c'est-à-dire les saints prient même pour les méchants, même pour
les hérétiques, et demaudent pour eux à Dieu de les conduire à la vie éternelle; — quelquefois, la raison humaine, c'est-à-dire la loi naturelle qu'elle reconnaît et qui la guide : Quod tibi fieri noiueris , alteri ne feceris: <i Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse ^ ; — ou enfin, les commandements que Dieu nous a donnés soit par lui-même, soit par son Église. A l'aide de ces distinctions qu'Anselme emprunte aux Docteurs, il lève quelques difficultés qui autrement embarrasseraient les fidèles. Si vous lisez quelque part : Dieu veut cet adultère; entendez par là : « Dieu prévoit cet adultère » , et ne vous étonnez pas de trouver ailleurs : Dieu ne veut pas l'adultère; c'est en effet un crime que ses conmiandements formels proscrivent, et qu'en aucun cas la loi naturelle qui nous défend d'offenser notre prochain, ne saurait justifier (152).
Ce modeste opuscule est bien loin, on le voit, de répondre à son titre; ce n'est, à vrai dire, au lieu d'un traité approfondi sur la matière, qu'une de ces vives improvisations, telles qu'on en pouvait recueillir tous les jours de la bouche d'Anselme, sur tel ou tel texte que l'occasion lui présentait.
F. — De la volonté de Dieu que notre écrivain a légèrement touchée dans les deux pages que nous venons d'analyser, descendons avec lui à la volonté de l'homme. Avant d'ouvrir le Dialogue du libre arbitre qui surtout nous renseignera sur ce point, donnons un coup-d'œilà une page Sur la volonté dont les éditeurs font un livre : De voluntate liber (153).
1°. Dans cette note qu'on ne peut guère considérer que comme le résumé d'une leçon que le professeur du Bec aurait faite sur la question qui en est l'objet, Anselme distingue, non toutefois avec toute la netteté désirable, la volonté ou la faculté de vouloir, instrument de l'âme, comme il l'appelle, de l'usage déterminé que l'ame fait de cet instrument, c'est-à-dire de la volitiou, comme nous nous exprimerions aujourd'hui. 11 soumet la volonté à deux affections, à deux mobiles, pour parler la langue actuelle de la science, la justice et l'intérêt; tout ce que nous voulons, nous le voulons pour un de ces deux motifs; le premier, le devoir, est de beaucoup supérieur au second, notre bien sensible. En agissant en vue de la justice sans nous préoccuper des avantages qui en résulteront pour nous, rien n'empêche que nous ne soyons heureux; nous ne sentons point l'absence de ces avantages que nous ne convoitons pas
82 SAIM ANSELME ,
et par conséquent noiis n'en saurions souffrir; si nous n'agissons' au contraire ([n'en vue de notre inlérêl, nos actes no nous j)euvent donner le bonheur auquel nous aspirons, le mérite que la justice seule engendre étant pour nous une condition sans laquelle ce bonheur ne saurait Être(i5/i).
Suit un paragraphe sur le pouvoir ou l'aptitude à faire qui ne se rattache ici par aucun lien avec ce (pii précède, et dont on aurait pu sans inconvénient faire un livre à part : De polcslalc liber.
2". Le Dialoejuc sur le libre arbitre s'ouvre par cette redoutable question que pose le disciple : « Puisque la liberté de l'homme semble ôtre en contradiction avec la grâce, la prédestination et la prescience de Dieu, veuillez me dire en quoi consiste cette liberté et si l'homme en jouit toujours. Si, comme quelques-uns le prétendent, la liberté n'est (jue le pouvoir de pécher ou de ne pas pécher et si nous en sommes toujours pourvus, comment se fait-il que parfois nous ayons besoin de la grâce? Si, au contraire, cette faculté nous manque par intervalles, pourquoi nous imputerait-on à péché des actes commis dans ces intervalles, quand il ne nous était pas possible d'agir autrement que nous n'avons agi? >
Le libre arbitre, répond le maître, n'est pas le pouvoir de pécher ou de ne pas pécher; s'il était ce pouvoir, Dieu et les anges qui ne peuvent pécher ne seraient donc pas libres. Le pouvoir de pécher n'est ni le libre arbitre, ni même un de ses éléments : .Yrr libertas nec pars libertalis est potestas peccandi, La liberté, c'est le pouvoir de bien faire, c'est-à-dire de conserver la rectitude de la volonté pour cette rectitude elle-même; et nous ne serons pleinement libres que lorsqu'il nous sera donné, comme à Dieu et aux anges, de ne plus faillir. Le personnage secondaire qui, selon la règle invariablement suivie dans les ouvrages de ce genre , accepte assez facilement tout ce que lui propose le principal interlocuteur, trouve cette définition parfaite; il ne s'aperçoit pas que le maître confond la liberté, instrument de lame et , comme telle, susceptible de bien et de mal, avec l'usage légitime que nous en devons faire, que nous en faisons queKpiefois, (|ue nous pourrions en faire toujours ou n'en faire jamais. \e laissera la liberté que la faculté du bien, lui refuser la faculté du mal, c'est supposer qu'une arme tranchante ne produira son elfet que dans la main d'un honnête homme, et qu'elle relu-
sera tout service aux intentions perverses. Non : je ne saurais distinguer en moi le pouvoir que je me reconnais de rendre liommage à la vérité, du pouvoir que je me reconnais de mentir; à la liberté appartiennent également les bonnes et les mauvaises déterminations qu'elle peut prendre ou ne pas prendre , et c'est précisément parce que je suis capable de vice que je suis capable de vertu.
A cette distinction inintelligible succède une observation aussi claire que vraie. On objecte que la liberté est faible ; que si elle triomphe de certaines tentations, il en est d'autres qu'elle combattrait en vain. C'est une erreur. Aucune force extérieure, quelle qu'elle soit,nepe5it rien sur mon libre arbitre. Je puis être enchaîné, torturé, assassiné sans l'avoir voulu, contre ma volonté formelle ; je ne puis perdre ma liberté qu'autant que je la livre moi-même, qu'autant que je m'en dépouille de mes propres mains. Ne dites pas que dans un grand péril , s'il me faut mentir pour échapper à la mort, je mentirai, quoi que j'en aie, nécessairement, irrésistiblement! Je ne suis jamais contraint de vouloir la vie plutôt que la vérité ; et c'est de mon plein gré que je préfère l'une à l'autre. Comment pourrais-je vouloir malgré moi ce que je veux? Tout homme qui veut ne veut-il pas son vouloir? Omnis volens ipsum suum velle viilt !l!iolre liberté est tellement inviolable que Dieu lui-même ne peut nous l'enlever; il ne le peut, parce qu'il l'a indissolublement attachée à l'âme humaine, et qu'il ne saurait vouloir le contraire de ce qu'il a une fois voulu.
A la liberté seule se doit imputer la perte du trésor sur lequel elle était chargée de veiller. Pour lui rendre ce qu'elle a ainsi perdu, il ne faut rien moins qu'un miracle. Il en coûte même plus à Dieu de donner une seconde lois à une âme souillée la rectitude d'intention qu'elle a volontairement rejetée , que de faire revivre un corps qui a pu prématurément périr; car le corps, en se dissolvant , ne démérite point, et rien ne s'oppose à ce que la toute-puissance divine le ressuscite ; la liberté, au contraire, qui rejette volontairement la rectitude d'intention qu'elle devait éternellement conserver, mérite par cela même d'en être éternellement privée, et lu justice divine, si la peine est remise, n'aura pas eu son cours.
Toute définition, d'après la méthode platonicienne que les scholasliques suivent constamment sans savoir j)robablement d'où et de qui elle leur
esl venue, se complèle par in)c division. Anselme distinguera donc, en terminant, la lii)erlé incrcée de la liberté créée. La liberté incréée n'est susceptible d'aucune modification; ce qu'elle est, elle l'a été et le sera. 11 en est tout autrement de la liberté créée; elle peut, jusqu'à un moment donné, ou conserver ou perdre la rectitude de la volonté dont la garde lui a été confiée; ainsi en était-il chez les anges avant la chute de quelques-uns d'entr'eux ; ainsi en est-il chez tous les hommes avant la mort. Mais lorsque les bons anges, après le péché commis par leurs frères, se sont alfermis dans le bien , lorsque les justes , à la sortie de ce monde, sont entrés au s(\jonr de l'éternité bienheureuse, ils ne |)euvent plus faillir ni les uns ni les autres; par la même raison, les mauvais anges après leur faute, les damnés après l'épreuve décisive de la vie terrestre, ne peuvent plus se relever!
G. — Ces dernières lignes du Traité su?- le libre arbitre nous conduisent tout naturellement au Dialogue sur la chute du mauvais ange. Résumons-le rapidement.
L'homme, l'ange, toute créature en général n'a que ce qu'elle a reçu : Quid liabes , dit l'apôtre, quod non accepisli? Le bon ange a donc reçu la persévérance dans le bien, puisqu'il persévère; le mauvais ange, au contraire, ne l'a pas reçue , puisqu'il n'a point persévéré. Mais s'il en esl ainsi, où donc est la faute chez le malheureux qui tombe ? Telle est la question qu'au début du livre le disciple pose au maître. Le maître répond : Le mauvais ange n'a pas reçu la persévérance parce qu'il n'a pas voulu la recevoir, parce qu'il n'a pas continué à vouloir la rectitude de volonté qui lui avait d'abord été départie: il est donc véritablement coupable pour n'avoir pas reçu cette persévérance dont il n'a |)as voulu. Le disci])le se contente de cette réponse ; mais s'il eût été un peu plus exigeant que son rôle ne le comporte, il aurait demandé ;iu maître comment il comprenait qu'une volonté droite constamment donnée par Dieu et par cela même maintenue par sa toute-j)uissance , ail pu un moment être rejetée; il faudrait donc supposer (|ue. dans ce fatal moment, l'ange chez lequel Dieu avait mis et maintenait une volonté droite, a cessé tout à coup de vouloir ce que pourtant il voulait; comuïe s'il se pouvait, ainsi que le maître l'a fort bien établi ailleurs, ((u'on ne voulût pas son propre vouloir (155) !
Une autre question se présente qui depuis long-temps se débattait dans l'École et qui se rapproche beaucoup de celle que discute le traité De grammatico : Le mal (qui n'est ici que l'injusîicej , est-ce quelque chose, n'est-ce rien? Anselme entasse ici raisonnements sur raisonnements pour établir que le mal n'est que la privation du bien , l'absence de quelque chose qui est le bien, une pure négation, en un mot, qui ne saurait avoir d'essence , qui par conséquent n'est pas. Nous regrettons de voir notre philosophe s'épuiser, après tant d'autres, dans d'aussi stériles débats. Que gagnerons-nous à savoir ce que sont logiquement, grammaticalement, le vice et la vertu, le mérite et le démérite? En serons-nous moins punis, plus récompensés parce qu'il nous aura été démontré que nos actes, que nos déterminations volontaires, en tant que moralement bonnes, existent d'une existence positive; en tant que moralement mauvaises , n'existent que d'une existence négative ? Nous avons bien affaire vraiment d'Aristote et de ses catégories , quand il s'agit de notre dignité morale et de nos destinées éternelles !
Chemin faisant, une difficulté arrête le maître et le disciple. Nous avons reçu de Dieu la faculté de vouloir. Mais cette faculté sommeille à l'état de puissance; qui lui donnera l'éveil? comment passera-t-elle à l'acte? Anselme ne croit point que ce passage puisse avoir lieu sans que l'action divine intervienne. La volonté qui ne veut point encore ne voudra jamais d'elle-même ; il est impossible qu'elle se meuve , par sa seule énergie, du non- vouloir au vouloir, de iion-velle ad velle. Pourquoi en effet s'ébranlerait-elle ? pour chercher tel ou tel bien, fuir tel ou tel mal? Mais il faut que préalablement l'âme veuille déjà le bien , ne veuille pas le mal. C'est cette volition primitive qui la porte vers le bien, la détourne du mal, voluntas boni, noluntas malt, comme dira plus tard saint Thomas (156), que Dieu inspire à la volonté et qui la rend capable de vouloir ensuite par elle-même. Explication ingénieuse , mais qui a le tort, selon nous, d'expliquer un état fictif, imaginaire ! Le fait est beaucoup plus simple en réalité. Nous sommes doués d'un certain nombre de facultés qui agissent et réagissent les unes sur les autres : en vertu de la loi que l'être qui les a réunies impose à leurs développements respectifs, la sensibilité qui jouit ou souffre , ébranle la volonté qui prend parti pour le plaisir et contre la douleur; il suffit; une action particulière de
<S(j SAINT ANSELME,
la divinité n'est milleineiil nécessaire. Quant .'i la première émotion sensible d'où sortira la première voiition , ne nait-elie pas inévitablement des rapports que l'organisation matérielle soutient, dès notre entrée dans la vie , avec le milieu dans le(jucl nous sommes placés ?
Nous ne saurions non plus approuver cette doctrine, soutenue dans le même écrit par saint Anselme , d'après laquelle riiomme se sutïirail pour tomber , mais ne se relèverait qu'avec le secours et l'appui de Dieu. Nous voudrions, sans présumer plus qu'il ne convient de la faiblesse bumaine, que dans les deux cas la part fût égale ; si le vice est tout nôtre , pourquoi la vertu ne nous appartiendrait-elle qu'à demi ?
Nous laissons de côté, comme trop peu philosopbique , la longue discussion qui a pour but d'établir que les bons et les mauvais anges n'ont pas prévu, ceux-ci leur cbùte, ceux-là leur persévérance constante dans la bonne voie ; nous extrairons seulement des pages qu'elle remplit , quelques lignes remarquables en ce qu'elles nous révèlent dans saint Anselme un sens moral d'une grande élévation et d'une rare pureté. Il ne fallait pas , dit-il , que le mauvais ange prévît sa faute et les peines qui en devaient résulter pour lui; car s'il eût failli malgré cette prévision , il n'en aurait été que plus coupable ; et si une considération de cette nature l'eût retenu , quel gré Dieu lui en aurail-il pu savoir? 11 ne fallait pas non plus que le bon ange prévît sa persévérance et les biens (jui en seraient la récompense méritée ; cette prévision aurait pu avoir quelqu'iniluence sur sa détermination et Dieu voulait que la justice fût aimée pour elle-même (157) !
II. — Le dernier des ouvrages de saint Anselme dont nous ayons à extraire la substance philosophique, traite la fameuse , \ii très- fameuse queslion, i)our parler comme notre écrivain (15S), de l'aeecrd de la prescience , de la prédestination et de la grâce de Dieu avec le libre arbitre.
Son sujet se divise natuiellement, «l'après son titre, en trois sections, dans lesquelles il accordera successivement la liberté humaine — d'abord avec la prescience de Dieu, — ensuite avec la prédestination, — enfin avec la grâce.
i". — Dieu ne peut prévoir que ce qui doit nécessairement arriver; or, les déterminations du libre arbitre n'ayant rien de nécessaire, doivent échapper à sa j)rescience. Kt cependant Dieu les prévoit rt ne peut pas ne pas les
NOTICE BIOGRArniQUE , LITTÉRAIRE ET PHILOSOPHIQUE. 87
prévoir! Serait-ce donc que ces déterminatloDS ne sont pas libres? —Nos déterminations sont libres, répond saint Anselme: et Dieu les prévoit, comme il prévoit tout ce qui doit élre. Dieu prévoit les choses futures, et il les prévoit telles qu'elles seront; ce qui arrivera nécessairement, il le prévoit comme devant nécessairement arriver; ce qui se fera librement, il le prévoit comme devant librement se faire. — D'ailleurs les faits les plus libres emportent avec eux une sorte de nécessité par laquelle Dieu les peut saisir; lorsqu'ils sont une fois accomplis, ils le sont nécesi^.iirement; ils ne peuvent pas ne pas l'être; ce n'est pas là, il est vrai, une nécessité qui précède l'accomplissement du fait et le détermine irrésistiblement; c'est une nécessité, au contraire, qui suit l'événement et s'y attache comme l'ombre au corps ; mais pour être postérieure au fait au lieu de lui être antérieure , cette nécessité n'en est pas moins une nécessité. — Sous un autre point de vue, n'est-il pas vrai qu'il y a un lien nécessaire entre la volition et l'acte déterminé qui la suit et en résulte; ce que je veux librement s'accomplit nécessairement. — La nécessité et la liberté pourraient encore, quand même elles seraient deux états réellement opposés et contradictoires, se réunir et se concilier dans un même fait. Qu'y a-t-il de plus opposé, de plus contradictoire pour un corps que de s'éloigner et de s'approcher? Et pourtant n'est-ce pas ce qui arrive journellement à tout corps qui ne s'éloigne d'un lieu qu'en se rapprochant d'un autre?— A ces raisonnements, dont nous n'avons pas besoin de faire sentir le vide, nous préférons de beaucoup celte simple réllexion (^ue nous trouvons dans un autre ouvrage de notre philosophe (159) et qui se retrouve partout : « Xos langues n'ont pas de terme plus impropre que celui de prescience divine; qui dit prescience dit avenir, et pour Dieu tout est et toujours présent; il ne prévoit pas ce qui sera, il voit ce qui est; or, il n'y a pas contradiction à ce que l'homme agisse librement , et à ce que Dieu le voie librement agir (160). »
2°. — Prédestiner, c'est arrêter et ordonner à l'avance ce qui doit être, ce qui sera; mais si Dieu arrête et ordonne cà l'avance tout ce qui doit être, tout ce qui sera, que reste-t-il au libre arbitre? — La prédestination s'explique comme la prescience. 11 ne faut pas croire que tel acte qui doit être juste soit arrêté à l'avance de telle sorte que l'agent ne puisse pas ne pas le produire; s'il en était ainsi, il n'y aurait plus de
liberté, ni par conséquenl de justice. Cet acte est arrêté à l'avance, il est vrai, mais comme devant être librement accomj)li ; il n'est nécessaire que de cette nécessité qui suit le fait et s'y attache, non de celle qui le précède et le détermine. La prédestination n'enchaîne donc en rien le libre arbitre. Que l'homme (jui cède à ses mauvaises pensées ne cherche point là une justification à des fautes qu'il a librement commises et dont il ne peut en aucune manière décliner la responsabilité!
3°. — Certains passages de l'Écriture, contradictoires en apparence, sembleraient donner à entendre, les uns que nous ne devons notre salut qu'à la grâce, les autres qu'il ne nous faut rien attendre que du bon usage de notre liberté. Delà quelques esprits superbes (ICI), raj)portant à l'homme tout ce qu'il y a de moralement bon dans ses actes, sacrifiaient la grâce au libre arbitre, tandis que d'autres, et ils n'étaient j)as rares au temps d'Anselme (162) , ne voulant voir en tout et partout que l'action divine, sacrifiaient le libre arbitre à la grâce. La vérité est que sur ce point la liberté ne peut rien sans la grâce, ni la grâce sans la liberté (IG3). Anselme fera la part de l'une et de l'autre et montrera comment elles se supposent , loin de s'exclure.
Les livres saints promettent la vie éternelle au juste. La justice, c'est la rectitude de la volonté conservée pour elle-même. Or, cette rectitude l'homme ne peut se la donner. Il ne se la donnerait en effet qu'en le voulant ou en ne le voulant pas : se la donuera-t-il — en le voulant? mais on ne peut vouloir la grâce qu'autant qu'on eu est déjà pourvu! — en ne le voulant pas? c'est ce que personne ne saurait admettre. L'homme n^ peut donc être juste, ni par conséquent être sauvé sans la grâce, d'une part. D'une autre part, il ne suflit pas, pour être sauvé, de recevoir nue volonté droite ; il faut encore conserver celte reclitude et la conserver pour elle-même. Or, c'est précisément pour celle fin que le libre arbitre nous a été donné : ce qu'il fait, avec le concours de la grâce, il est vrai, mais de la grâce qui le suppose et se borne à le seconder.
Anselme explique ensuite les textes sacrés qui semblent trop accorder soit à la grâce, soit au libre arbitre. H prouve (pie ceux de ces textes qui font à la grâce la plus large part, laissent cej)cndant à la liberté sa place et son action. La grâce ne rend point à l'homme tombé tout ce qu'il a perdu ; les eaux du baptême ne lavent point toutes nos souillures ; c'est
à nous à acliever en nous l'œuvre divine ; voilà pourquoi la vie est une épreuve et un combat !
A la fin du livre, l'auteur reprend la question, déjà traitée ailleurs (IG/i), de la volonté et de ses mobiles. 11 établit de nouveau les véritables rapports de la sensibilité qui aspire au bonheur et de la raison qui tend à la justice; il attribue le commandement à celle-ci, à ccUc-là l'obéissance; le bonheur est notre satisfaction , mais la justice est notre gloire.
f( Je puis , dit-il en terminant , clore ici ce traité où , grâce à la bonté divine qui m'est venue en aide , trois obscures questions ont été éclaircies. Si je parle ainsi de mon propre ouvrage , c'est qu'eu me supposant à la place d'un homme que ces questions difficiles auraient embarrassé, je me serais trouvé heureux de recevoir d'un ami les lumières que j'ai essayé d'y répandre. Pourquoi ce qui m'aurait satisfait, venant d'un autre, n'en satisferait-il pas d'autres, venant de moi (165)? »
Nous déclarons naïvement que nous ne sommes pas de ceux-là. De tous ces efforts que fait saint Anselme pour démontrer ce qui ne se démontre pas, il résulte très-clairement que la raison descend ici dans une lice où elle n'aura qu'à constater son impuissance. Le catholicisme qui a posé le problême, lui a donné la seule solution qu'il comporte: « Tes décrets, ô mon Dieu sont impénétrables; tes voies ne sont pas de celles qu'un regard humain soit habile à sonder! Incomprehensibilia sunt judicia Domini ei inscrutabiles viœ ejus! »
On peut maintenant, nous le croyons du moins, se faire une idée pré- ' cise de la philosophie d'Anselme.
Celte philosophie j c'est une théologie. Anselme touche bien en passant, approfondit même quelquefois certaines questions de psychologie, de morale et qui plus est de logique ; en général , c'est de la divinité et des rapports que nous soutenons avec elle qu'il est préoccupé.
Sa théologie est bien une théologie philosophique , aussi philosophique du moins qu'alors elle pouvait l'être. Anselme se démontre par des procédés purement rationnels et l'existence de Dieu et la plupart de ses attributs métaphysiques et moraux. Par là il se sépare nettement des théologiens positifs de son siècle, d'Anselme de Laon, par exemple (1G6).
Celte liberté toutefois qu'il prend hardiment, d'établir, sans le secours
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des livres saints, les vérités fondamentales sur lesquelles toute religion s'appuie, n'est pas une indépendance absolue; quoiqu'il marche librement dans sa voie, il n'en a pas moins l'œil constamment fixé sur le terme que son orthodoxie lui assigne: il ne veut apnîs tout et ne prétend qu'une chose, arriver par rintelligence au point où sa foi l'attend. De ce côté, il brise avec les penseurs que l'hérésie mémo ne retient point; ce n'est ni un Scot Erigène, ni un Abélard (1G7).
La vérité catholique, telle que les textes sacrés la lui donnent, voilà sa loi et sa foi; sa raison personnelle, pour se démontrer la solidité de ses croyances, voilà sa méthode. En-dehors des livres saints qui lui fournissent ses principes et ses conclusions, il ne consulte guères, pour tendre des uns aux autres, que cette lumière qu'il trouve en lui et qui illumine tout homme venant en ce monde (168). 11 connaît sans doute les Pères et en particulier saint Augustin; mais il aime mieux les compléter que les redire. Il se sait né pour trouver et il cherche. On sent , à chaque ligue, en l'étudiant, le travail de l'enfantement, et il se plait lui-même, dans la préface d'un des livres qui lui a le plus coûté, à en décrire les douleurs (169) !
KOTES
(1) Les contemporains d'Anselme voyaient en lui un homme d'un grand savoir , « hominera, ut putas, multœ leclionis » Sancti Anselmi Opéra, édit. Gerberon , p. Mil, col. 1, B. — a Anselmus abbas, vita et scientia mirabilis » ; Ptolomœus lucensis, dans Joseph Saenz de Aguirre, Sancti Anselmi theologia, édit. de Rome, t. I, p. 28. — « Anselmus quem pro sua sauctitate spectabili et doctrina mirabili... » ; le moine de Rochester, Vita Gondulfi, episcopi roffensis , dans Anglia sacra, édit. H. Wharton, part. II, p. 275.— o Religionis ac scientiae tuae praerogativam scientes » ; lettre du pape Urbain II, dans Sancti Anselmi Opéra , p. 353, col. 2, A. — « Que vont devenir , si tu ne prends pas plus de soin de ta santé , lui écrit la femme de Henri I"., la reine Malhilde {Ibid., p. 387, col. 2, G) tes vastes connaissances, tôt scientia;, tanta rerum humanarnm notitia divinilatisquc cum simplicitate (sic) prudentia? » — « Venerabilis Anselmus multiplici litterarum scientia pleniter imbutus; » Orderic Vilal, liv. IV, ch. 10, édit. A. Le Prévost, t. II, p. 2/i5. — « Vir in divinis scripturis erudltissimus et saeculariuum litterarum peritia nuUi suo tempore seciuidus; » Trithème, De scriptoribus ecclesiasticis , v" Anselmus. » Terminons cette note , qui n'en finirait pas si nous voulions citer ici tous les témoignages ^ue nous avons pu recueillir sur ce point , par le distique suivant qui se lit dans un Epicedion in obitum sancti Anselmi archiepiscopi cantuariensis , publié par Etienne BaluzQ t Miscellanea , in-12, t. IV, p. 557:
Denique si rcferam quanto splendore sophiaî Ille niteret homo, quis mihi credet homo?
(2) L'Histoire littéraire de la France avait déjà remarqué (t. IX, p. /i57) combien Anselme est sobre de citations , et elle attribuait cette sobriété à « son éloignement de toute ostentation ». Cela lient bien aussi à l'importance que la raison, en l'absence même de toute autorité, avait prise et conserva toujours à ses yeux. Ajoutons que le temps souvent lui manquait pour recueillir les textes sur lesquels il aurait pu s'appuyer. Ainsi dans une réponse à une question qui lui est adressée par un abbé sur un cas de conscience (voyez Epistol.,\'\h. II , epist. 38) il écrit : « Vellem exempta et aucloritatcs proponerc: scd ejus [du messager qui se doit charger de sa réponse] festinationc , et mca occupatione, sicut ipse testis est, impediente , vix mihi licet rei
ipsius veritatera simpliciler cxpoDerc ». Ailleurs ( lib. I, episl. 56), après avoir elle quelques passages empruntés aux Pores, il ajoute : « Poiui plura descriplisPatrurahis intexcre; sed quia epistolaris brcvilasnon cousonlil, siinplicitcr, quid de iuterrogatis seiUireni, Patcrnitati vestrœ jussns cxposui. » Il rt'|)ète la inC'mc observation ^i peu près dans les mêmes termes au livre IV, lett. 105 : t Flaîc quœ dico quam pluribus sanclorura Patrum dictis devotissinie fulcirem, ni,fatoor, liujus epistola? prolixitalem fonuidarem r ; ce qui ne l'empôcbe pas de rappeler en cet endroit sept ou huit textes de différents écrivains sacrés.— Ceux des Pères qu'il cite dans les lettres ci-dessus indiquées sont : Saint Calixte, Epistola directa unirersis episcopis pcr GaUiam constiiutis ; saint Cyprien, In coopère ubi de hoc sapido gaudio [c'csi-à-dirc du bonheur de communier] lo- (juitur ; saint Ililaire , In octavo libro de Triniiatc ; saint Ambroise, In eo libro quem de sacramenlis edidit; saint Jérôme, In expositione Exodi; saint Augustin , In scrmonibus ad ncophiios , In libro de verbis Domini , In expositione Johannis Evangelisia sernione XXVI, In natali Innocentium , In epistola ad Bomfacium episcopum , In libro quinto de doctrina christiana , In trigesimi tertii Psaimi tituio ; saint Cyrille, Quœ cl. Patribus (]ui in Epheso snnt congrcgaii prccdicat ; sii'mi Léon, magnus Léo papa, In sermone septimi mcnsis ; saint Grégoire pape , la bouche d'or, os aureuni , /// dialogorwn libro quarto , In epistola ad Secundinum inclusum et in aliis suis quibusdam epistolis ; le vénérable Bède, In sermone suo (ailleurs , liv. I, lett. 3^, il nomme son traité De temporibus); et Paschase, vir catholicus, In libro de eodem (se. altaris) sacramento.
(3) C'est bien sous cette forme toute grecque qu'Anselme arrête les titres définitifs de ces deux ouvrages; il les avait d'abord intitulés Monoloquium et Alloquium. Peut-être (car il ne nous dit pas la raison de ce changement) fut-il choqué de ce qu'il y avait de barbare dans la composition moitié grecque , moitié latine du premier de ces deux mots. Voyez la lettre 17 du livre II, où sont consignés ces détails.
[h) « Lanfranc et Anselme, dit Oeeren {Geschichte des studiums der classisckcn Litteratur , t. I , p. 183), lisaient indubitablement Aristote ; mais ils ne comprenaient pas plus l'arabe que le grec; ils ont dû par conséquent posséder des versions latines de ses œuvres. » Cf. Jourdain , Rechci-ches critiques sur l'âge et l'origine des traductions latines d' Aristote , p. 2/j5. Aristote n'était certainement pas aussi familier que le suppose Heeren , aux deux professeurs du Bec ; Lanfranc ne le nomme qu'une fois, encore est-ce par la bouche de Cicéron dont il cite une phrase ( voyez ma Biographie de Lanfranc , dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XVII, p. 52S , note 68); et les quatre passages (p. 9i, col. 2 , A; p. l/i5, col. 2, E; p. 166 , col. 1 , 11; p. 168 , col. 1 et 2) où saint Anselme le mentionne ne supposent pas qu'il eu connût autre chose que le traité des catégories qui est désigné par son nom dans l'un d'entr'eux (p. 168 , col. 1 , E). — M. l'abbé Baret a, comme Heeren el plus encore qu'Heeren, exagéré les connaissances de saint Anselme sur ce point, lorsqu'il a dit, dans ses Études philosophiques sur Dtcti
et ta création d'après la Somme de saint Tliomas-d' Aquin , in- 8°. Paris, 18^6 , p. i : « Saint Anselme fut le Jean Damascène de l'Occident ; ce fut lui qui résuma en forme de code ( ! ! ) les études si ardemment suivies depuis un siècle sur la philosophie d'Aristote et en particulier sur sa logique. » — Il semble d'ailleurs bien démontré aujourd'hui ( voyez Ernest Renan , Averroès et l'Averroïsme , in -8°. Paris 1852, p. 158 etsuivanles, ou, à son défaut, l'article que nous avons consacré à cet excellent livre dans ïAihenœum français, deuxième année, 15 janvier 1853, p. 66 , col. 2 ), que jusqu'en 1130 , c'est-à-dire plus de 20 ans après la mort d'Anselme, l'enseignement philosophique en était réduit chez les Latins aux maigres compilations de Marcieu Capella , de Bède , d'Isidore , et que c'est à dater de cette époque seulement que le péripatétisme tout entier, grâce aux traductions latines des traductions arabes d'Aristote , entre dans hj torrent de la circulation.
(5) Physicus , et logicus , moralibus et bene doctus.
Epitapliia sancti Anselmi, I , dans Gerberon, au commencement du volume.
(6) t Tôt artes » dit encore la reine Mathilde en parlant des connaissances qu'elle admire en lui; voyez la lettre citée ci-dessus, note 1. Le pipe Urbain II le tient pour un homme « cunctis liberalium artium disciplinis innutritum ». Eadmer, De vita Sancti Anselmi , à la suite des Œuvres de saint Anselme, édit. Gerberon, p. 20 , col. 1 , E. Les témoignages toutefois sont beaucoup moins explicites et affirmatifs sur ce point pour saint Anselme que pour Lanfranc {Mémoires de la Soc. des Antiq. de Norm.,t. XVII, p. 527, note 63).
(7) Je trouve mentionnés dans les divers écrits d'Anselme et dans ses lettres 1°. les philosophes en général {CurDeus homo , lib. II, cap. 11 el Dialogtis de grammatico y cap. 1) ; 2". les Aristotéliciens et les Crisippéens [Epistol. , lib. IV, epist. 105); 3°. Aristote ( voyez sw/jra , note h)\ 5°. Cicéron , Tullianœ eloquentiœ flumen ( Epistol. s lit). IV, epist. 105); Virgile { Epistol., Vih. I, epist. 55) ; 6°. Perse (Ibid., epist. 16; un de ses correspondants lui citant ce vers : Scire tuum nihil est , nisi te scire hoc sciât alter , il le refait ainsi dans sa réponse : Scire meum nihil est si quale sit hoc sciât alter ). — Dans une autre lettre (lib. I , epist 2) il parodie, en les unissant, deux demi- vers, l'un d'Horace : Fenum habet in cornu {Satyr. , lib. I, sat. IV, V. 3i) , l'autre de Virgile {Eglog., IX, v. 25) , cornu ferit ille , caieto: a Non habet fœnum in cornu (dit-il, en parlant du monde et de ses joies perfides) ; aurum habet iu cornu; sed posteriora videte; fœnum habet in cauda; cauda ferit ille, caveto. »— Enfin il cite sans en nommer l'auteur (lequel est Lucain , Pharsale , liv. I, v^ 283) cette maxime si souvent répétée: Semper nocuit differre paratis [Epistol., lib. II, epist. 25).
(8) Dans ma Biographie de Lanfranc (voyez les Mémoires de la Soc. des Antiq. de Norm., t. XVII, p. 471), j'avais relevé, avec réserve toutefois, l'assertion erronée, selon moi , de Robert du Mont qui donne à Lanfranc pour collègue dans l'enseignement des lois de Justinien qu'on aurait retrouvées à cette époque, le célèbre Irnerius. Un de
nos savants les plus distingués, l'un de ceux qui connaissent le mieux sous tous les rapports la Normandie ancienne et moderne, M. A. Le Prévost, m'écrivait ù ce sujet, le 16 novembre 1850 : « J'aurais déjà une observation de quelque gravité à vous adresser. Vous repoussez l'assertion de Hobert du Mont relative à un personnage nommé Garnerius et avec lequel Laniranc aurait professe sur les Institutes de Justinien. Votre raison est que plus tard il y aura eu confusion entre ce Garnerius et Irnerio, jurisconsulte du XIII". siècle. Je vous abandonne ce dernier; mais Uobert du Mont qui est mort au XIF. siècle n'a pu être complice de cette méprise. C'est d'ailleurs un auteur grave qui avait été long-temps prieur claustral du Bec et qui devait y avoir puisé sur Lanfranc les renseignements les plus surs comme les plus aullienliques. Je vous demande donc la permission de ne pas rejeter ce passage et de le regarder au contraire comme fournissant un renseignement des plus curieux sur les premières études de l'illustre docteur. » Je ferai d'abord remarquer à mon très-honoré et non moins aimé confrère qu'avec la plupart des historiens je place la mort d'Irnerius au XIP. siècle, et que par suite je pouvais rapporter à Robert du Mont l'origine de la méprise que je signale à son propos. — Quant à mes doutes sur ses rapports avec Lanfranc, je puis les soutenir aujourd'hui de quelques lignes que je ne connaissais pas au moment où j'écrivais et qui me paraissent d'un grand poids dans la balance; les voici : « Les écrivains modernes ont ajouté à l'histoire d'Irnerius plusieurs faits controuvés dont je vais dire quelques mots. D'après le témoignage d'un ancien auteur, Robcrtus de Monte, on a dit qu'Irnerius avait été collègue de saint Lanfranc. Comme Lanfranc mourut en 1089 et n'enseigna le droit que pendant sa jeunesse, Irnerius aurait vécu cinquante ans plutôt qu'on ne le croit communément. Mais les dates de tous les documents, le témoignage de l'abbé d'Ursperg, le temps où vécut Pépo, prédécesseur immédiat d'Irnerius , réfutent l'assertion de Robcrtus et doivent la faire rejeter. » F. C. de Savigny, Histoire du Droit ronuxin au moyen-âge , traduct. Charles Guenoux, Paris, 1839, t. IV, p. 12, chap. xx\i et xxvii. M. de Rémusat, qui ne connaissait pas non plus le passage que je viens de citer, pense à peu près de même; voyez son Saint Anselme^ p. 98, note 1. — Lanfranc cnscigna-t-il le droit à l'École du Bec? Les textes se taisent sur ce point; M. de Savigny [Ibid., t. I, p. 298) qui remarque au nombre des élèves de Lanfranc un jurisconsulte distingué , Yves de Chartres (voyez notre Biographie de Lanfranc , dans les Mémoires de la Soc. des Aniiq. de isorm., t. XVII, p. Zi75 , note l'j) , trouve le fait assez vraisemblable. C'est aussi l'opinion que soutient M. Laferrière dans un mémoire sur l'Histoire du Droit romain, dont le Recueil de l'Acodcmiedc làjislation de Toulouse (t. I, p. 66 et suiv.) donne l'analyse. — De tout cela je ne conclurais pas que saint Anselme eût appris tout ce qui s'enseignait au Bec , ni môme tout ce que Lanfranc enseignait, et je continuerais à le laisser plus ou moins étranger à la science du droit.
(9) « Dck'gatis monasterii causis curœ ac solliciludini fratrum de quorum viia et sireuuitale certus erat, ipse Dei conlemplalioni, monachorum cruditioni, admoni-
Uoni, correctioni jugiter insistebat. » Eadraer, De vita A7iselmi,\y. 9, col. 2,C. Ces délégués étaient à peu près pour lui ce qu'étaient les ofliciaux (institution qu'on fait remonter à cette époque ) pour les Evêques qui leur confiaient en partie l'administration de la justice dans leurs diocèses. Si par hasard Anselme était obligé de prendre part à une aCfaire litigieuse, au lieu de suivre attentivement les débals, il cherchait autour de lui quelqu'un avec qui il pût disserter sur telle ou telle question de théologie ou de morale ; lorsqu'il ne trouvait personne ^^i qui parler {quum hujuscemodi auditores deerant) , il s'endormait d'un doux sommeil [suaviter in sut cordis puritate quiescens, corpore dormiebat) ; il n'en savait pas moins , ajoute Eadraer (I. 1.), son tour venant de répondre à ce qu'avait avancé la partie adverse pendant qu'il sommeillait, découvrir et confondre la fraude. Son dégoût pour les affaires de ce genre était tel qu'il en souffrait parfois jusqu'à s'en trouver mal; ses amis alors, pour le remettre, lui proposaient un texte sacré à éclaircir. «... Tœdio affectus statim animo deficiebat et insuper gravem corporis aegritudinem incurrebat. Quam consuetudinem ejus edocti saepe illum reipsa cogente de medio mulliludinis eduximus, proponentesque ei aliquam ex divina pagina quaestionem illico corpus et animum ejus, quasi salubri antidolo medicatum , in consuelum statum reduximus (Id. , Ibid., p. 16, col. 1, B). — Baudouin, que nous avons déjà mentionné (voyez sîipra^ p. 11) , était un moine du Bec qu'Anselme avait fixé auprès de lui à Cantorbéry, quand il en devint archevêque, à cause de son dévouement sans bornes et de son aptitude aux affaires séculières. C'était un homme ferme, vir strenuus (Eadmer, p. 13, col. 2 , A ) ; Anselme lui avait confié toute l'administration de sa maison , totam domus suce curam et dùpositionem (Id., p. 16, col. 1, C). On le trouve partout, en Angleterre , en France, à Rome, combattant, comme un fidèle soldat, à côté de son chef, et c'est encore lui, qui, après sa mort, préside aux derniers soins qu'on devait prendre de sa dépouille mortelle (Id., p. 2U , col. 1, B etpassim).
(10) « Quod scriptum erit de Aphorismo tecum affer. Intérim tamen, quantum sine tuo incommode potes, de textu priraum efDce; deinde, si tibi licuerit, de glossù, hoc ante omnia servans, ut quidquid ex eo detuleris, diligentissime sit correctum. » EpistoL, 1. I, epist. 35. — « Glossas Aphorismi si omnes potes scribere , gaudeo ; sin autera, eas quae sunt grœcorum aut inusitatorum nominum ne deseras admoneo. Quod lamen temporis in libello De pidsibus insumere délibéras , malo ut ad perficiendum quidquid est in Aphorismo impendas. Non enim ejusdera libelll scientia utilis est nisi frequentissimo et diligentissimo usu se illa occupanlibus. Si quid tamen post Apkorismum et de hoc potes, libenter accipio. » Ibid., epist. 51. — On sait que Les Aphorismes sont d'Hippocrate, et le Traité du pouls de Galien. — On voit par une des phrases de notre dernière citation {Non enim episdem iibelli etc.) qu'Anselme , sans être un médecin de profession, s'occupait de médecine et surtout de médecine pratique. C'est ce que confirme un passage d'Eadmer (p. 5> col. 2) : « In usu habebat infirraorum domum frequentare, singulorum fralrum
infirmilatcs diligcntcr invcsligare, ci quod lufirmilas cujusque cxpetcbai , singulis absque niora seu tœdio miuistrarc. Sicque sanis paler et inlirmis cral mater, imo sanis et infirmis patcr et mater in commune. » — Il n'en avait pas moins pour ami le médecin Albert à qui il recommande ses moines malades { EpistoL , Vih. I, epist. 24, 26 et 28) et qu'il consulte même de loin (Albert iiabituit l'Angleterre) en lui adressant l'étal symplomalique du patient auquel il s'intéresse (epist. 34). (H) Voyez, pour la supériorité des sciences lliéologiqucs sur toutes les autres au itioyen-ûge , le passage d'un livre de Guillaume de Conches que nous avons cilé dans la Biographie de Lanfranc {Mémoires de ta Soc. des Antifj. de .\orm. , t. XVII, p. hlh, note 9). Cf. saint lionavcnlure , De reductione- artium ad tlieologiam , en tète des Opuscida, 2 vol. in-fol. Lyon ,1657, ou au commencement du t. VI des éditions complètes en sept volumes, soit celle de Rome, 1586-96, soit celle de Lyon, 1668.
(12) Au lieu de cette phrase : « Surtout quand il les enseignait à des reines y qui me semble aujourd'hui hasardée, lisez :« Surtout à ses débuis et quand il en était
rempli ».
(13) « Audivi quod legas a Domino Arnnlfo : J'apprends que tu suis les leçons d'Arnulfc, écrit saint Anselmeà un de ses élèves [EpisioL, lib. I, epist. 55)... Audivi quoque quod ipse mullura valeat in declinalione; et tu scis quia moleslura mihi sempcr fucrit pucris declinare. » — C'est pour cette raison qu'il refuse à l'abbé de la Couture, au Mans, de se charger de l'éducation première d'un enfant que cet abbé, son ami, lui proposait. Voyez Ibid., ephl. 5, et V Histoire littéraire de la France, i. VIII, p. 76.
(14) a Ipsa die fuit examinatusWillelraus de Wardres... Rcquisitus: Adimplet ,
que pars (scil. orationis)? D\x\i : verbum et bene dcclinavit illud.... Requisiius ;
genitricis, que pars? Dixit : nomen, et dcclinavit sic : nominativo : Inc genitrix;
genitivo : hnjns genitricis; dativo : huic trici ; accusativo : hanc tricem; vocaiivo :
trix; ablalivo, ab hoc irice. » Eudc Rigaud, Ilcgestrum visitai iotium, édit. Th.
Bonnin, in-4°. Rouen, 1847 , p. 173. -- El Jbid., p. 217 : o ExaminavimusCaufridum
deTouevilla, clericum , presenlalum nobis a Thoma de Paveliaco , domicello, ad
ecclcsiara Béate Marie de Paveliaco... Requisiius: circuivi, quo modo dcclinalur.
sic declinavil : circuo, circuis, circuivi , circitere , circuendi, circuendo, circnendwn ,
ciraiitum, circuitu , circuens , circuiturm , cirai or , circueris. Requisiius cujus con-
jugalionis, dixit quod lercie. » Cf. p. 332 et 395. — On peut s'étonner, en
vovanl ^ celle époque , une distinction reconnue entre les conjugaisons et les
déclinaisons, que les verbes conjuguer cl décliner n'aient pas été reconnus oux-
mêmos pour y correspondre, et que le verbe décliner ait été chargé seul d'exprimer
celle double opération. Le sens de ce mol n'était pas encore bien précis au temps de
Sanctius, c'est-à-dire vers 1580. On lit dans son ouvrage {Mincna, lib. I , cap. 8) :
u Ouid sit declinatio apud grammalicos, meliusjam usu intelligilur quam definilione
explicatur. Declinatio, inquiunl , est casimm variatio. Nos nullam posuimus défini-
tioneri). Varro innumeras formas declinandi proponit, ut a Terentius, Terentii; ab equo, equito; ab homine, horaiinculus; a capile, capitulum; ab horaine , homiDes; a prudentia, prudens; ab ingenio, ingeniosus; a pugnando et currcndo, pugiles et cursores. Haec carplim ex Varronersed rursus Varro: Vocabuloruiii,inquit, uthomo et equus, declinationum gênera sunt quatuor; uduid nominandi, ut ab equo equile; alterum casuale, ut ab equo equum ; tertium augendi, ut ab albo albius; quartum minuendi , ut a cista cistula. Et declinationum ordinem aliura ponit Varro, alium alii; et forlasse comraodiorem quam quo utiraur. Sed in re levi nolumus esse raorosi... » — Dans Matthias Martinius [Lexicon pliilologicum , in-fol. , Brème, 1623, \° Declinatio) , la distinction entre les mots declinatio et conjugaiio est donnée comme à peu près établie : « Declinatio grammaticis est flexio vocis quae declinabilis dicitur .... : specialiter autem illa, qua nomen flectitur per casus ; aliquando etiam illa qua verbura per tempora et personas, quae discriminis ergo dicitur conjugaiio. » — Tout cela au temps de Duraarsais , c'est-h-dire vers 1740, était de l'histoire ancienne: « Les anciens grammairiens, dit-il { Logùine ci Principes de Grammaire, §. Des cas) se servaient également du mot décliner, tant à l'égard des nomsqu'à l'égard des verbes. Mais il y a long-temps que l'on a consacré le mot décliner aux noms ; et que, lorsqu'il s'agit des verbes, on dit co7ijuguer, c'est-à-dire, ranger toutes les terminaisons d'un verbe dans une même liste et tous de suite comme sous un même joug. « Cf. encore, pour le sens du mot declinare au moyen-âge, Giraldus Cambrensis, De rébus a se gestis, lib. I, c. 1, dans Anglia sacra, part. II, p. /t67.
(15) « Scio te apud me in declinandi scieutia profecisse. Hortor itaque et precor et ut filio carissimo praecipio, quatenus quidquid ab eo (raagistro Arnulfo; voyez la note 13) legeris et quidquid aliud poteris, diligentissirae declinare studeas.... Hoc stude ut librorum, quos legisti, quoscumque potes et quibus horis potes totos a principio usque ad finem diligentissime déclines. » EpùtoL, lib. I, epist. 55. — Et ailleurs, dans une lettre adressée h son neveu (lib. IV , epist. 31) : « In declinatione et virtute grammaticae cognoscenda maxime intende. »
(16) « Domnum Guidonem , quem magisterio puerorum addiximus n EpistoL,
lib. I, epist. 31.
(17) « Verum tamen adolcscentibus atque juvenibus praecipua cura iutendebat,
et inquirentibus de hoc rationem sub cxeraplo reddebat. Coraparabat cera? :■
Eadmcr, p. Zi,col. 1 , B.
(18) « Un jour un abbé l'entretenait des enfants qu'il élevait dans son couvent, et qu'il ne pouvait corriger quoiqu'il les accablât de coups et le jour et la nuit. '< Ad quae miratus Anselmus, non cessatis, inquit, eos verberare ! et quum adulti sunt. qualessunt? — Hebctes, inquit, et bestiales. — At ille: quo bono omine nutrimentum veslrum expcnditis, qui de hominibus bestias nutrivislis! — Et nos, ait, quid possimus inde? Modis omnibus constringimus eos ut proficiant et nihil proficimus. — Constringitis! Die mihi, quaeso , Domine abba , si plantam in liorto tuo plantaros
et mox illam omni ex parte ila concluderes ut ramos suos nullatenus extendere posset, quuni cam post annos excluderes, qualis arbor inde prodirel.. » Eadmer,
p. 8 , col. 1 , B.
(19) Après s'être fait aimer, en le prcnantpar la douceur, d'un novice qu'on désespérait d'assouplir à la règle, il crut pouvoir user avec lui, pour le dompter, non-seulement de paroles sévères, mais encore de coups : « Si quid reproliensionis eum admitlerecomperit, non modo verbis,sed et verberibus in eo acriter vindicat (Eadmer, p. U, col. 2, A); et il réussit complètement.
(20) Cet Osberne ne nous est connu que par le changement notable qu'opéra dans ses mœurs perverses (morw qui in eo valdc perversi erant. Eadmer, p. U, col. 1 , E) l'habileté d'Anselme, et par la douleur qu'éprouva le maître, qui avait conçu pour lui une vive affection , en le perdant avant l'heure. Il faut voir avec quelle tendresse il recommande l'àme de son jeune élève qui est la sienne {anima ejus anima mea est, animam Osberni altcram meam) aux prières de ses amis [EpistoL, lib. I, epist. U et 5)! Pendant une année entière, il dit chaque jour une messe à son intention (Eadmer, p. 5, col. 1, A).
(21) Guillaume I". était né d'une noble race à Montforl, sur la Rille. Atteint, dans sa première enfance , d'une grave ophthalmie, il fut voué par une mère inquiète , qui espérait ainsi obtenir sa guérison, à la bienheureuse Vierge Marie et ii saint Germain, dont l'église s'élevait à quelques pas de sa demeure. Il grandit dans J'étude et la piélé, et de bonne heure renonçant au monde, il prit au Bec, sous Anselme, l'habit religieux. Lorsque l'abbé devint archevêque, il désigna à ses frères du Bec , qui suivirent ses conseils, Guillaume, quoiqu'il ne fût encore que simple moine, pour son successeur, ordonnante Baudri, qui était alors prieur , de ne pas quitter son poste. L'administration de Guillaume fut heureuse; les princes normands et anglais avec lesquels il était lié par le sang, le comblèrent de faveurs; la veille de sa mort, le roi Henri était venu s'asseoir humblement ti terre devant son lit: « Ante lectura jacentis amici ad terram humililer sedit », et avant de le quitter, il avait baisé avec respect et mouillé de ses larmes la main du mourant ; « Manum dexteram abbatis admovit oculis suis et ori . et bénigne osculalus est ». Guillaume était entré au couvent dans sa vingt-cinquième année; il avait été quinze ans moine claustral, et abbé trente ans et six mois. Il mourut en 1126. Docitts erat , il était savant, dit une de ses épitaphcs; mais peutêtre l'ai-je trop, sous ce rapport, rapproché de son prédécesseur. Voyez, pour tous ces détails et d'autres encore, Milon Crispin, Vita venerabilis Willelmi beccensis lertii abbatis, à la suite des Œuvres de Lanfranc , édit. d'Achery, p. ûl-66.
(22) Gilbert Crispin , de la noble famille des Crispins qui devait son nom à la manière dont étaient naturellement disposés les cheveux de son chef [habebat capillos crispos et rigides atquc sursum erecios et ut ita dicam rebursos. Appendice aux OEuvres (le Lanfranc, édit. d'Achery, p. 53), avait été , dès son enfance, confié.
pour son éducation , aux moines du Bec ; il avait fait , à leur école , de grands progrès dans les sciences divines et humaines, et il savait à fond (ad unguem addiscebat) les arts qu'on appelait libéraux (Ibid., p. 5li). Sa mère, Eva, avait pris Anselme, qui était alors à la tête du monastère, en telle affection qu'elle l'appelait son fils aine; Gilbert le nommait son frère {Epistol.^ lib. I, epist. 18). Lorsque Laufranc monta sur le siège archiépiscopal de Cantorbéry, Gilbert fut nommé par lui abbé de Westminster (Appendice aux OEuvres de Laufranc, p. 5Zi). Anselme, dans une de ses»leltres (lib. II, epist. 16), le félicite de cette promotion. Il mourut dans son abbaye, après l'avoir dirigée pendant trente-deux ans, en 1117. Ses vastes connaissances lui avaient fait donner le nom d't/nîWr5e/, au dire de d'Achery (OEuvres de Laufranc, p. 38, col. 1, m), qui peut-être l'a confondu avec un autre Gilbert, né dans la Petite-Bretagne, et qui de chanoine d'Auxerre devint évêque de Londres {Hisf. litt. , t. IX, p. 71 et 90, et Matthieu Paris, Historia major , in-fol. , Paris, \%Uh, p. 48, col. 2, V). Il a laissé une Vie d'Herluin que d'Achery a imprimée à la suite des OEuvres de Lanfranc (p. 32-60); une Discussion sur la foi chrétienne entre un chrétien et un juif, que Gerberon a insérée (p. 512-523) dans son édition de saint Anselme, à qui elle est dédiée; un livre Sur l'âme; des lettres à Anselme Sur l'état de l'Eglise; un livre Contre les péchés de pensée, de parole et d'action; des Homélies sur le Cantique des cantiques; un traité De casu diaboli qui n'est probablement que celui de notre primat, etc., etc. Voyez Pitseus (De illustribus Angliœ scriptoribus ) , qui lui donne formellement saint Anselme pour maître : c In studiis theologicis magistrum et doctorem habuit sanctum Anselmum archiepiscopum cantuariensem cujus ductu intlmos sacrarum scripturarum penetravit recessus. »
(23) Milon Crispin, de la même famille sans doute que le précédent, son frère peut-être, fut comme lui élevé, sous Anselme et par Anselme, à l'abbaye du Bec, dont il devint le préchantre (prœcentor). Il a écrit une Vie de Laiifranc que d'Acherv a donnée en tête des OEuvres de cet archevêque (p. 1-16), et les Vies des abbés Guillaume, Boson , Thibauld et Létard (Ibid., Appendice, p. 61-52). Comme le dernier de ces prélats ne mourut qu'en 1169, il en résulterait que Milon, qui ne mourut qu'après lui et qui avait vécu avec Anselme, ne quitta la terre que dans un âge avancé. Voyez Ibid., p. 19, col. 1, A, et VHist. litt., t. XII, p. 333.
(26) Guibert, né, en 1053, à Beauvais, d'une riche et noble famille, prit l'habit de saint Benoit dans l'abbaye dite de Flaix ou de St. -Germer, en 1066 , ;\ onze ans. Anselme, alors prieur du Bec, venait souvent à St.-Germer où Guibert recevait ses leçons et ses conseils. Élu, en 1106 , abbé de Ste.-Marie de Nogent, il gouverna son monastère avec une grande sagesse jusqu'à sa mort, en 1126. Ses nombreux écrits ont été publiés par d'Achery, in-fol., Paris, 1651. On y remarque 1°. Liber quo ordinc sermo fieri debeat ; 2°. Moralium Geneseos lib. X ; 3°. Tropologianmi in Osée, in Amos, in Lamentationes Jeremia; lib. V; 6°. De laudeSatictœ Maria ; 5°. De virginitate; 6°. De pignoribus Sanctorum; 7°. Gestorum Dei per Francos lib. VIII; 8». De viia sua sive
100 SAINT ANSIÎLMK,
monodiarum Lib. III. C'est dans le premier des trois livres de ce dernier ouvrage que sont consignés (chap. XVI, p. 677) les rapports de Guibert avec saint Anselme , rapports tels qu'on a pu et dû , quoique Gui])(Tt n'ait pas suivi les cours du prieur du iJec, le compter au nombre dt; ses élèves. — Quant .'i cette raison toute moderne (juc je lui attribue, on n'a qu'à parcourir quelques-uns de ses écrits, on se convaincra bien vite qu'il échappa, autant que la chose était possible, aux préju},'es de son siècle, et qu'il pense et parle souvent comme nous pensons et parlons aujourd'hui. On trouvera entr'autres des signes multipliés de ce rare bon sens dans celui cfe ses livres dont le sujet s'y prêtait le moins peut-être, dans le traité Des reliques des Saints , De pignoribus Saiiciorum.
(25) Roger, né à Caen et moine au Bec sous Ilerluin et sous Anselme, florissait vers 1090. On lui attribue, avec une grande apparence de raison f un manuscrit de l'abbaye du IJec inscrivant nettement son nom en tête de cette œuvre remarquable), le beau poème iS'wr le mépris du inonde, qui parut sous le nom de saint Anselme, d'abord tronqué et réduit à 102 vers dans l'édition de 1573, et plus tard, complet, c'est-ù-dire avec ses 812 vers, dans celle de 1675; Gerberon d'ailleurs déclarait, dans la censure de cette pièce, qu'elle appartenait probablement à lloger. Cf. llisi. liit., t. VIII, p. 420-623. Camden (Ang/iVa, A'omiannica, Hibernica... a veteribus scripta, in-fol., Francfort, 1603, lib. LVIII , cap. 5) et après lui quelques critiques anglais en ont fait honneur l\ un écrivain de leur pays, à Alexandre Neikam ou N'equam; Thomas Wright, qui adopte cette opinion {Biographia bricnnica liicraria, Anglonorman period, p. /i52) , le retire à saint Anselme, parce qu'il lui est évident que l'auteur y décrit des usages qui dénotent la fin du XII'. siècle ou le commencement du XIII". Alexandre Nequam était né en 1157, la même nuit que l'enfant royal qui devint Richard I". ; sa mère, choisie pour être la nourrice du prince, donnait le sein droit au roi futur et le gauche ix son propre enfant. Ncquam, ayant embrassé la carrière religieuse, fut mis à la tête de l'abbaye d'Lxcter. On croit qu'il enseigna quelque temps à l'Université de Paris. Il mourut en 1215 ou 1217. Il avait beaucoup écrit en vers et en prose. Parmi ses ouvrages en vers, on cite Libellus de ofjicio vionachorum , qui n'est autre que le poème De contempiu mundi; Fabula sive novus Msopus; Novus Avianus; Commendationes vini, en trois livres. Entre ses traités en prose , on remarquait hagogicwn de gramviaiica ; Klucidarium biblioiheaT ,■ et surtout, le plus populaire de ses ouvrages, De naiura ou naiuris rerum, lib. Vil. De toutes ces compositions, le poème Sur le mépris du monde a été seul livré ii l'impression. Voyez, sur cet écrivain, outre Thomas "Wright (1. 1.), Fabricius, fljbliotlieca loiina medict et infimct ittatis. avec les divers écrivains auxquels il renvoie. — Les manuscrits donnent rarement Anselme pour auteur au [ioiimc De conumpiu mundi, ou si cela leur arrive, c'est presque toujours, comme dans celui de la Bibl. Imp. ( n°. 376, fol. 131 r°. ) , une main récente qui a surajouté ce nom ; je n'en connais qu'un , le n". 1773 du Catalogus libroruni manuscnpiorum Angliic et Hi-
bernia, Oxford, 1697, qui le lui assigne franchement. —Thomas Wright a cité quelques lignes de celte pièce qu'il aura, je pense, copiées dans un mauvais manuscrit : ainsi ces deux vers :
Qiiid quoque fs. a. putalis esse] muiulanos quos uffîciatis honores, Quoriiin perpctims est sollicituao cornes?
doivent s'écrire et s'écrivent en effet dans le manuscrit que nous citions tout-àl'heure et dans l'imprimé de Gerberon : ,
Quid quoque mundanos quos affectatis honores, Quorum perpétua est sollicitudo cornes.
Lisez aussi un peu plus bas, non pas : ï AUera jejunat Jnensc... » mais bien « Altéra jejunat misère, n
(26) Le vénérable Boson était issu d'une noble famille. Troublé dans sa jeunesse par de graves questions qu'il se posait malgré lui et ne pouvait résoudre, il vint consulter Anselme qui les résolut et lui rendit la paix. Il prit alors le goût de la vie monastique et entra à l'abbaye du Bec. C'est un des frères qu'Anselme a le plus tendrement aimés. Lorsque promu à l'archiépiscopat , il passa le détroit , il emmena avec lui son jeune ami qui ne le quitta guères qu'à sa mort. Le moment fatal étant arrivé pour le prélat qu'il adorait, Boson revint au Bec dont il fut bientôt prieur et ensuite abbé, quoi qu'il fit pour écarter de ses épaules cet honorable fardeau qu'il redoutait, tant parce qu'il se trouvait trop faible pour le porter que parce qu'il craignait d'être obligé, s'il acceptait, de prêter au roi Henri le serment de fidélité qu'à Rome il s'était engagé avec le pape à ne jamais prêter à un laïque. Henri l'en dispensa. La fin de sa vie fut cruellement éprouvée; atteint des maladies les plus graves, il perdit la vue et resta pendant près de trois ans sur son lit de douleurs, perclus de tous ses membres. Il mourut, en 1136, à l'âge de 71 ans. Nous avons deux lettres de saint Anselme qui lui sont adressées; ce sont les 22«. et 25^ du premier livre. Dans le dialogue Cur Deiis homo, composé surtout à son intention et sur sa demande, il remplit le rôle du disciple qui interroge et auquel le maître répond. Le livre De conceptu virgimdi et originali peccato lui est dédié. Il n'a laissé comme monument de son savoir qu'une lettre adressée à un médecin qui déblatérait sottement contre l'état monacal. Voyez pour les textes d'où ces détails sont tirés: —Sancti Anselmi O/jcra, édit. Gerberon, p. 75, col. 1,A;97; 566-567 ; — Guillaume de Jumièges, H istor ia Normannoriim, \ib. VIII, cap. 6; — Milon Crispin , Viia venerabilis Bosonis cognomcnto sapientis, dans l'Appendice aux OEuvres de Laufranc, édit. d'Achery, p. /j7-51. Orderic Vital (édlt. A. Le Prévost, t. II, p. 2/j5, lib. IV, cap. 10) réunit Guillaume I". et Boson dans un éloge commun, mais qui s'applique mieux au dernier: - Dociles discipuli opislolas typicosque sermones cjus scripto retinuerunt , quibus affatim debriati non so-
SAIM ANSELME,
lum sibi , sed et aliis mullis non niediocriter profeceruni. Hoc Guillelmus el Boso successores cjus niullipliciter stMiscruiil , qui taiili docloris syntagnu'ita insigniler sibi bauscrunl et sitienlibus iudc desiderabileni polum largiter propinaverunt. » Pierre de Dive,dans son Gesta septem abbaium bcccensium meirice conscripia, publié par Martène et Durand {Veterum scnptorum amplïssima coUeciio , l. VI, col. 103, C) le peint dans ces deux vers :
Hic fuit astulus, sapiens, subtilis, uculus, Consilio, cura, scripluris, philosophia.
(27) Eadmcr, Edmcrus, que par suite d'une faute d'impression ou de lecture une foule d'écrivains notables, tels que Franciscus liaraîus ( VùœSuîictorum, p. 282) , ba- Ton\us{ Annales ecdesiastici , t. XI, p. 628, B) , Laurenlius Surius [De probaiis Sanctorwn vitù, t. IV, p. 207) et même d'Achery ( OEuvres de Lanfranc , p. 'i3 ) ont nommé Edmcrus, était anglais de naissance. D'abord moine bénédictin h Cantorbéry, il y connut Anselme au premier voyage que ce dernier fit en Angleterre, étant abbé du Bec (Eadmer, p. 10, col. 2, B). A partir de ce moment, il devint le disciple, l'ami, le compagnon inséparable d'Anselme. C'était, selon l'expression d'Anselme lui-même [Epistol., lib. III, epist. 25), son bâton de vieillesse, bacidus scncciutis vicct. Il en avait même été nommé le directeur par Urbain II, qui en cela n'avait fait quese rendre aux vœux de l'arcbevêque, lequel portait si loin l'obéissance due à son supérieur qu'il ne faisait rien, absolument rien, pas même les cboses les plus insignifiantes, comme de se tourner et retourner dans son lit, sans sa permission et son conseil (Guillaume de iMalmesbury, De gesiis pontificum anglorum, lib. I, dans le Rerum anglicarum scripiorcs^ p. 229). Après la mort d'Anselme, Eadmer paraît avoir été promu à l'évêché de St. -André, en Ecosse; mais soit qu'il ait refusé cet honneur, soit qu'après l'avoir occupé quelque temps, il ait volontairement quitté ce siège épiscopal, on le voit passer ses dernières années, en qualité de prieur, au monastère de Cantorbéry, où il meurt en 1137. Nous avons de lui un assez grand nombre d'ouvrages dont les principaux sont la Vie de sami Anselme, V Histoire des nouveaux évé7ievients et les5jmj7j7?i</w/VVIiarlon {Ancjlia sacra, part. II. Praifat. , p. 12-15) en a dressé une liste complète. On peut lire une analyse de ceux que Gerberon a publiés dans Remy Ceillier, Histoire générale des auteurs sacrés et ecclésiastiques, t. XXI, p. 3/»9 et suiv.— Cf. Natalis Alexandcr, Historia ecclcsiasiica , t. VI , p. 513, col. 1, D, et (ierberon, Prafatiood norain cditionem Opnum Eadmcri.
Nous avons suffisamment fait connaître dans cette note el celles qui précèdent les principaux disciples d'Anselme ; nous ne pouvons que mentionner les quelques autres dont les noms sont venus à notre connaissance; ce sont: - Maurice, à qui Anselme apprit à décliner ( voyez supra, p. 97, note 15) ; il était un de ceux dont les instances avaient déterminé la rédaction du iVoHo/ojJu?;i (Saint Anselme, £/)Jif(j/., lib. I, epist. 63 et 65), VoyezSancti Anselmi O/'cro, Index rerum ac verborum,v". Maikitiis. Mabillon {Annales Ordinis Saucii Dcncdicti,l. V, p. 37) le considère, mais cet éloge
ne me semble pas toul-à-fait mérité, comme uudesplus notables disciples d'Anselme, a expraecipuis Anselmi discipulis n.— Jean, abbé du monastère de Saint-Sauveur, près deTélèse, dans la terre de Labour, en Italie, que ne font guèresque nommer, à l'occasion du séjour d'Anse! me dans une terre dépendant de son abbaye, Eadmer d'abord {De fila sancti Anselmi, p. 20 , col. 2 , B : Hist. nov., p. 51 , col. 1 , G ) et, après lui , Guillaume de Malraesbury [De gestis pontifiatm anglorum, dans Rerum anglic. script., p. 222); Jean de Salisbury {De vila Anselmi archiepiscopi caniuariensis , dans Anglia sacra, part. II, p. 166 ) , et tous les autres biographes ou chroniqueurs. — Osberne , moine de Cantorbéry, que Lanfranc, lorsqu'il en fut archevêque, envoya au Bec, où il fit de rapides progrès en science et en piété: « Et pietatis affectu in dies venerabiliter pinguescil, et scientiœ profectu per studii instantiam et ingenii serenitatem tenacemque memoriam quotidie laudabiliter crescit (Sancti Anselmi Epistol. , Vih. I,epist. 31). On a de lui {Ibid.j, lib. III, epist. 2 et 5) deux lettres remarquables où il presse vivement son maître d'accepter l'archevêché de Cantorbéry qu'il refusait. C'est de cet Osberne que nous avons dit quelques mots ci-dessus , p. 26, note 2/i. Il ne faut le confondre ni avec celui qu'Anselme a tant pleuré (voyez sjipra,\i. 98, note 19), ni non plus, comme le fait VHist. liti.,i. VII, p. 80, avec un moine de Cantorbéry portant le même nom et qui avait, à la prière de Lanfranc, écrit la vie d'Elphège, de Dunstan et de quelques autres Saints anglais. Voyez, sur ce dernier qui passait pour le premier chantre de son temps, Eadmer, De vita sancti Anselmi, p. 11, col. 1, D; Guillaume deIVIalmesbury,Z>e gestis regum anglorum,lih. II et IV, dans Rerum anglic. script., p. 56 et 130 ; et Wharton , Anglia sacra, part. II, Praefat.,p. VIII et seqq. — Enfin Lanfranc, neveu de l'archevêque, dont Anselme loue l'amabilité, mores amabile s [Epistol., \\h. I, epist. 4), mais qui plus tard nommé abbé de Saint- Wandrille, malgré son supérieur du Bec, se conduisit avec ses moines en prélat cruel [Ibid., lib. II, epist. 43 ). Etc., etc.
(28) « Erat enim illis in Deo cor unum et anima una, frequens in spirituaUbus collocutio, multa inter coUoquendum lacrymarum cffusio, rautua ut seraper ad altiora conscenderent exhortatio, sancta ut se invicem ad opus Dei praevenirent aemulalio. Anselmus tamen , quia in scripturis eruditior erat , frequenlior loquebatur ; Gundulfus vero,quia in lacrymis profusior erat, magis flelibus rigabatur. Loquebatur ille; plorabat islc. » Le moine de Rochester, De vita Gundulfi , episcopi rofjensis , dans Anglia sacra , t. II, p. 275. Anselme cependant, si la pièce intitulée: Exhortatio ad coniemptnm temporalinm et desiderinm ccternorum est bien de lui, ce dont il est, je crois, permis de douter, recommandait sur ce point avec l'Église entière la plus grande discrétion : « Sint vcrba tua pauca. Multiloquium non déclinât pcccatum. Linguosus homo imperitus est. Sapiens paucis ulitur verbis ; loqui multum est slultitia ; brevem sermonem facit scienlia (p. 192, col. 2 , D ) ». Dans une lettre adressée à son neveu (voyez dans ses OEuvres , édit. Gerberon, Supplément., epist. 6) les conseils que sous ce rapport il lui donne: « Loquacitatem fuge; plus enim profi-
104 SAIM ANSELME,
cit homo lacendo el audiendo cl quid de aliorum dictis cl vila possii proficere considcrando quain scientiatn suam vcrbosilato , niilla neccssilato co^^cntc , oslendendo. « Il faut loulefois faire quelque réserve eu faveur de l'apôlre pour qui la parole n'est pas une parole, mais une action. — Nous ne disons rien ici de Gondulphe; on peut voir ce que nous en avons dit ailleurs {Mémoires de la Soc. des Antiq. de ISonn., t. XVn,p. 675, note 12).
(29) « Quando ergo , ait ali(juis, manducabat? Manducabal plane inlcr
loquendum, parce quidcm , et ut mirareris unde vivcret. Verura lanien falebalur et veruni esse cognovimus, quia, dum alicui longai dispulalioni occupatus crat , magis solito nescientcr edcbal , nobis qui propinquiores sedi-bainus, clanculo panenj ci nonnuniquani subministrantibus. » Eadnier , p. l/i, col. 2, I) et 15, col. 2, ('.. — Cf. Guillaume de y\:\\mQ^h\ivy , De gcstis pomificum anglorum.,\t. 229. Voyez encore une lettre de la reine Mathilde déjà citée p. /iO, note 55. — « Il mangeait cependant comme les autres hommes, dit Eadmer (p. k, col. 1, B), parce qu'il savait que sans nourriture son corps n'aurait pu se soutenir : « Comedcbat ut alii homines , sciens corpus suum sine cibo non possc subsisterc. » Mais il en était venu , à force de jeûnes, à éteindre en lui de ce côté tout appétit sensuel (omnis iilecebra gulcr) , et, qui plus est, îi n'éprouver ni la faim, ni le plaisir de manger après une longue abstinence.
(30) « Nullo tanien loco vel tempore sine suis monacliis et clericis erat; his duntaxat exceptis, qui ad eum ex divcrsis locis conflucntes raro dceraiil. Omnes etenim ad se venientes dulci alacritate suscipiebat et cuique pro sui negotii qualitate efQcaciter respondebat. ^ Eadmer,p. \h, col. 2, B. « Invitabatur pra:tcrca a diversis abbatiis, quatenus ibi et publiée in capitulo fratribuset sccum privatim loqui volentibus verba vitaB ministraret. Namque .solemoe extiterat omnibus, ut quidquid ab ore jllius foret auditum,sic haberetur quasi plane divinum respousum. » Id., p. 9, col. 1,B.
(31) « Corda omnium miro modo in amorcm ejus verlebantur et ad cuin audiendum famelica aviditate rapiebantur. »Id. ,p. 11, col. 1, E.
(32) « ille monacliis, illc clericis, ille laicis ad cujusque proposilum sua verba dispensabat. Monachos ut ne minima quidcm sui ordinis coiitemncrent admonebat... Clericos quoquc qualiter se in sorte Dei custodire debercnt iustruebat, eisque magnopere cavendum ne si a sorte Dei caderenl, in sortem diaboli décidèrent...- Conjugatos etiam qua fitle , qua dilectione , qua familiarilale , tam secundum Deuni quam secundum sa-culum sibi invicem copulari deijerent edoct-bat , etc. » Id., Ibid.,col. 2, A. On attribue à Eadmer un livre intitulé : Instùuta viiœ christiana: sive Liber de moribus; ne seraient-co pas les convoi sations de son maître que l'élève qui ne le quittait point, aurait recueillies et coordonnées, c'est-à-dire, comme Corberon le pense ( Préface en tête des ouvrages d'Eadmcr ) . les SimiLiiudesl
(33) « Dicta sua sic unicuique hominum ordini conformabat, ut auditores sui nibil moribus suisconcordiusdici posse fatercntur. ^ Id.. p. M, col. 2. A.— Cunclis se jucundum et alTabilem exhibebat, moresque singulorum . in quantum sine pcccato poterat, in se suscipiebat. » Id., Ibid.. col. 1 , E.
(3ù) Ce chapitre est le 11'. dans l'édition de Gerberon. — Il serait difficile de traduire avec une exactitude complète quelques pages de ce recueil qui, en général, pèche par la diCTusion. — Il faut joindre au livre De simiUtudùiibus celui qui a pour titre : De beatitudine cœlestis patnct ; Eadmer l'avait écrit en quelque sorte , comme il nous l'apprend dans la Préface, sous la dictée d'Anselme (ab ore ipsiuspairù), au monastère de Cluni.
(35) Le début de ce discours est aussi simple que noble : « Frères et fils bienairaés, vous le savez, je pars. Les choses eu sont venues entre le Roi notre sire et moi à tel point qu'il me faut ou mettre en oubU mon honneur et mon Dieu, ou quitter l'Angleterre. Je pars donc, espérant que mon exil ne sera pas perdu pour la liberté de l'Église. Je n'en suis pas moins touché, en vous quittant, du malheureux sort auquel pour le moment je vous abandonne. Mais vous n'êtes pas novices dans l'école du Seigneur, et vous saurez bien prendre comme il convient les épreuves qui vous attendent! » Après ces graves et touchantes paroles, l'homme fait tout-àcoup place à l'orateur. Le voilà qui sort de ce milieu si plein d'iniérèt et d'émotion, pour se jeter dans de froides généralités où le cœur de ses amis ne pouvait le suivre. Son sermon en trois points sur les rapports de la milice religieuse avec la milice séculière divise en trois classes les serviteurs de Dieu et du prince; les uns servent pour se maintenir en possession des avantages qui leur ont été faits; les autres, pour obtenir un salaire qu'ils doivent immédiatement recevoir; les autres enfin, pour recouvrer l'héritage qu'ils ont perdu par la faute de leurs pères. C'est parmi ces derniers que nous devons nous ranger. « Quelle gloire l'homme animé de ces louables sentiments goûtera dès ce monde , et se figurera en la goûtant, et désirera en se la figurant, et saluera de loin en la désirant, soutenu par l'espoir d'arriver jusqu'à elle! Quam gloriam sic in liac peregrinatione positus gustat, gustando ruminât, ruminando desiderat , desiderando a longe satiitat , ad illam spe perveniendi subm'xtis...! » Mais comme s'il s'apercevait que toute cette rhétorique n'est pas en son lieu, il s'arrête , et revenant au véritable état de la question : « Je m'aperçois, mes frères, qu'il faut mettre fin à ces discours. Ah! je vous en conjure, si notre séparation est cruelle, travaillons du moins, des deux parts, à nous réunir quelque jour dans une joie commune. Soyez de ceux qui ont la ferme volonté de reconquérir l'héritage de Dieu ! » A ces mots, ajoute le biographe, des larmes s'échappèrent de tous les yeux ; des sanglots partirent de toutes les poitrines. Anselme ne put que bénir en pleurant et embrasser ses frères, qu'il laissa en proie à la plus vive douleur. Eadmer, p. 18 et 19.
(36) « Nam et beatus Johannes Baptista, qui prœcipuus martyr et veneratur et creditur a tota Dei Ecclesia, non quia Christum negare, sed quia veritatem tacere noluit, occisus est. Et quid distat inter mori pro juslitia et mori pro veritate.^ Amplius : quum testante Sacro Eloquio , ut Vestra Paternitas oplime novU , Christus Veritas et justifia sit, qui pro juslitia et veritate raoritur, pro Chrisio moriiur; qui autem pro Christo moritur, Ecclesia teste , martyr habetur. » Eadmer, p. 11, col. 1, B.
106 SAIM ANSELME.
(37) 0 Palcr ri magislcr Anselme, Angloruin archiepiscope, ubi es.... Nunc . !Magistcr, opus csl scieiilia, opus eloqucnli.'e luac opéra. Veoi.... » Guillaume de M:i\mcsbm)' , De gestis pontificum anglorum, p. 223. Cf. Eadmer, Historia novorum . p. 53, col. 1, E. Voyez encore comme spécimen «lu talent oratoire d'Anselme, le dicours prononcé fi l'assemblée île Rockingliam, oii il se vil abandonné de tous les évêques; « On ne peut le lire, dit Vllisi. Un. (t. IX, p. /i/i2), sans être pénétré des plus vifs sentimenis d'admiration. »
(38) (t Ipsc non solum operi pracsidcbat, scd opus ipsura efliciebat, icrram fodiens, fossam efferens , lapides, sabulum, calcemque liumeris comportans, ac ea in parielem ipsemet componens. » Gilbert Crispin, Viia sancii Ilcrluim , ad calcem Operum Lanfranci , édit. d'Achery, p. ZU. — Et p. 35 : t Videres, peraclo in ecclesia oflicio abbatem collo (sic) seraentera, manu rastrura vcl sarculum gestantem ad agriculturam praîirc raonachos omnes, ruris operi sub diei lerrainuni insistere; sentibus etspinis alii agrum emundabant, alii fimura scapulis comportantes spargebant, bi sarriebant, illi serebant... r, Les exercices de ce genre ne paraissent pas avoir été obligatoires au Bec après Herluin. Lanfranc n'en dit pas un mot dans ses Décréta (voyez ses OEuvres, édit. d'Achery, p. 253-298) et saint Anselme qui rappelle partout la règle à ses moines, qui leur recommande sans cesse de n'en pas négliger le moindre article ((juia qui modica despicit, paulatim decidù), garde sur cette question un silence absolu.
(39) Il ne nous reste de ce travail de saint Anselme que le souvenir qu'en a conservé Eadmer (p. h, col. !,€):« Prœterea iibros, qui ante id temporis nimis corrupti erant , nocte corrigebat. » Nous n'avons probablement de sa main que la croix qu'il a apposée au-dessous de son nom écrit parle greffier, comme c'était alors l'usage, sur quelques chartes de fondation, celle entr'autres de l'abbaye de Lessay , conservée aux Archives de la Manche; il était alors abbé du Bec, abbas becensis (sic). — L'ami d'Anselme, Gondulfe , avait donné au monastère de Uochester une Bible écrite de sa main qui, en 1734, étant échue, dans une vente k l'enchère, au bourgueracstre Herman Van de "Wal, fut emportée à Amsterdam, où peut-être on la trouverait encore. Voyez Fabricius, Biblioihcca Latina média ci infimœ œta(is,\^. Gindilfls; l'abbé De La Rue, Essais historiques sur la ville de Caen, t. II, p. 70 , note 2. — Saint Bonaventure avait fait doux copies de la Bible (Pelrus Galesinius, VitaSaucti Bonaveniurœ, cap. 3 , dans les Bollandistes, au li juillet, p. 8^5, col. 2, E); ces deux exemplaires qui restèrent long-temps , l'un au couvent des Frères Mineurs de Bagnarea, l'autre dans la bibliothèque borrhomienne. sont également perdus ou du moins égarés. — Voyez , sur cet usage de transcrire les livres au moyen-ûge, les Mrmoircs de la Soc. des Aniiq. de Norm. , t. WII. p. 530, note 7ù,
(ûO) Voyez la note précédente et de plus les Mémoires de la Soc. des Amiq. de Norm., t. WII, p. 531 , note 76.
(il) « Très tractalus pertinentes ad studium Sacrae Scripturae quondam feci diversis temporibus, consimiles in hoc quia facti sunt per interrogationeni et responsiouem.... Unus liorum triuni est De veritate... Alius De iibertaie arbitriù... Terlius est de quaestione qua quaeritur quid peccavit diabolus quia non sielit in veritate... Quem tractatum De casu diaboli\\{w\2i\\.... Qui videlicet tractatus quamvis nulla contiuuatione dictaminis cohaereant , niatcria tamen eorum et similiiudo disputalionis exigit ut simul eo, que iilos conimemoravi , ordine conscribantur. » Saint Anselme, Dialogus de veritate , Prolog., dans les OEuvres complètes, p. 109.
(42) « His temporibus scripsit tractalus très, scilicet De veritate^ De libertaïc arbitra et De casu diaboli.... Scripsit et quarlum quem intilulavit De grammaiico. » Eadmer,p. 6, col. 2, D. Il ne nomme qu'ensuite le MoMo/o</zi/m. — Remarquons toutefois que le Monologiwn est cité deux fois, aux chap. 1 et 10, dans le Dialogue iur la vérité, ce qui en prouverait jusqu'à un certain point l'antériorité, quoiqu'il ne soit pas impossible que ces citations aient été insérées après coup dans le texte par Anselme lui-même.
(43) Le manuscrit de la bibliothèque victorine, d'où est tiré le Vita saticii Ansclmi que Gerberon a imprimé en tête de son volume , présente aussi les premiers ouvrages d'Anselme dans cet ordre : « Scripsit tractatus varios, 1. De veritate , 2. De iibertate , 3. De casu diaboli, h. De grammatico et discipulo (sic), 5. vocatur Monoiogium. x — Jean de Salisbury, De vita Anselmi, cap. V^dans Anglia sacra, part. II, p. 160, et une foule d'autres ne font, comme le manuscrit de Saint- Victor, que répéter Eadmer. — Le n°. k porte, dans le manuscrit de la bibliothèque victorine, un titre absurde : le.s mots et discipulo qui s'y sont ridiculement introduits, n'ont aucun sens; cette faute de transcription a été cependant répétée par plus d'un écrivain, par Parcker entr'autres,pour prendre le premier venu [De antiquitate britannicœ ecclesiœ, p. 121). On a encore, et dans les manuscrits et dans les imprimés, altéré ce même litre d'une manière plus grave, par une méprise assez naturelle pour ceux qui ne lisaient du livre que la rubrique. C'est ce qu'a fait, à ma connaissance personnelle, le rédacteur tel quel de la table (elle est du XVIP. siècle ) placée en tête du manuscrit A 402-460 (XIIP. siècle) de la bibliothèque de Rouen ( le traité lui-même n'a pas de titre ) ; c'est ce qu'auraient fait , s'il faut s'en rapporter absolument au Catalogus codicum manuscriptonon bibliothecœ regiœ, in-fol., Paris, 1744, trois manuscrits indiqués ûmsVhidcx, t. IV, p. 9, col. 2, etc., etc. Pour la même faute dans les imprimés, voyez Petrus de Natalibus , Catalogus Sanctorum vitas , passio/ics et miracvla commodissime annectcns , in-fol., Lyon, 1542, fol. Ixxxv r°,col. 2; Bellarmin, De scriptoribus ccclcsiasticis, edltio uUima , in-12, Lyon, 1675, p. 272; Degerando, Histoire comparée des systèmes de philosophie , 2^ édition, t. IV, p. 392, eu noie; V. Cousin (mais il ne faut voir là qu'une méprise de l'imprimeur) , Fragments philosophiques pour faire suite aux cours de l'histoire de la philosophie, in-r2, t. II, p. 144, ptc. , etc. Ce
traité d'ailleurs se rencontre assez rarement dans les manuscrits; il manque même à plusieurs éditions, plus que complètes, des Œuvres de saint Anselme; enlr'auires à celle de Paris, chez Jean Roigny, rue Jacob, in-fol., 1569, dont la bibliothèque de St'. -Geneviève possède un exemplaire, et à celle de Cologne, chez Materne Cholin, 1573, dont on peut voir un exemplaire à la bibliothèque de Bayeux.
(UU) « Poslquam opusculmn quo-ldam, velut exeniplum medilandi de ratione fidei, cogentibus me j)retil)us (piorunidam fralrum, in persona alicujus tacite secum raliocinando quœ ncsciat invesligantis edidi , consideraus illud esse multorum concatenalione contexlum argumentorum, cœpi mecum quaîrere si forte posset inveniri uuum argumentum, quod nullo alio ad se probandum quam se solo iudigerel, et solum ad astruendum quia Deus vere est et quia est summum bonum nullo alio indigens et quo omnia indigent ut sint et bene sint, et quœcumque crediraus de divina substantia, sniricerel. » Saint Anselme, Proslogion seu Alloquium de Dei cxistcniia, Prolog., p. 29. — « Ses raisonnements (dans le Monclogium) sont nonseulement très-mclaphysiques, mais encore tellement enchaînés les uns dans les autres, qu'il n'est point facile d'en prendre bien la suite, ni d'en sentir toute la force. Cela lui fit naître la pensée de prouver par un seul raisonnement suivi ce qu'il avait prouvé dans le Monologue par plusieurs. » Dom Ceillier, Histoire générale des auteurs sacres et ecclésiastiques, t. XXI, p. 283. Voyez supra, p. 92. note 3. — a Composuit ergo inde volumen parvulura , sed sententiarum ac sublilissimœ contemplationis pondère magnum, quod Proslogion nominavlt; alloquitur etenim in eo opère aut seipsum aut Deum. » Eadmer, p. 6 , col. 2 , E.
(65) Les objections de Gaunilon, qui forment trois colonnes environ, sont imprimées avec la réponse d'Anselme dans Gerberon, p. 35 et suiv. On a bien à ton (voyez Gerberon, Censura responsionis pro Insipiente, au commencement des OEuvres d'Anselme) attribué cette critique du Proslogium à Robert Ilolkot, qui ne vint que deux siècles plus lard.
(^66) C'est ce qu'Anselme Un-mème et son biographe Eadmer nous apprennent positivement : « î\!ittite mihi, écrit Anselme qui était alors en Angleterre ;\ Daudri, prieur du lîec [EpisioL,\\\). II, epist. 51),cpislolamquam contra dicta Roscclini facere inchoavi. >< Ce traité, qu'il achève aussitôt après son avènement au siège archiépiscopal dcCantorbéry (Eadmer, p. 16, col. 2, C), n'était d'abord qu'une lettre adressée au pape Urbain II : « Quod opus epistolari stylo conscriplum vencrabill Urbano sanctac romana} ecclcsia} summo pontilici dicavil, destinavit. i» Id.. ibid. Eadmor qui le mentionne deux fois (Ibid., et p. SS, col. 1 , E), lui donne deux fois ce titre : De incarnatiouc vcrbi.
[hl] ■■■ Scripturam (Monologium) quam tu tibi deberc transmitti precaris, écrit Anselme h Maurice, domino et patri nostro archiepiscopo examinandam pcr domnum Robertum mitto. i> EpisioL, lib. I, opist. 65. Cf. Ibid., episi. 63. La lettre qu'il écrit à ce sujets Lanfranc lui-même nous a été conservée (£'/>»5ro/., lib. ï\ ,
cpist 102). On y lit : « Ad singularem meum recurro consiliarium , et scripturani ipsam examinandam vestro niitto judicio, ut ejus auctoritate aut inepta a conspeclu prohibeatur aut correcta volenlibus praebealur. »
(48) « Viam universae carnis ingressus. » Guillelmus nuubrigensis, Z)(? reÔMsang'^/ci.j sui temporis libri qidnque, Paris, 1510, m-12, c. 2, p. 8 ; Guillaume de Malmcsbury, De gestis regum angiormn , lib. II, c. 5, p. 48, etc. , etc. Voyez dans le Normannicc nova chronica {Mémoires de la Soc. des Antiq, de Norm. , t. XVIII, U". partie, p. 29, col. 2, note 5) ce que nous avons écrit sur cette locution.
(49) « Quapropter, Mi Pater et Domine, christianis omnibus cum reverentia amande et cura araore révérende. Papa Urbane^, quem Dei provideutia in sua ecclesia summum constituit pontificera, quoniam uuUi rectius possum, Vestrae Sanctitatis praesento conspectui subdilum opusculum, ut ejus auctoritate, quae ibi suscipienda sunt approbentur, et quas corrigeuda sunt eraendentur. » Saint Anselme, Likr de fide Trinitatisct de Incarnaiione Feri^i, Préface, édit. Gerberon, p. kl.
(50) « Duodecimus, qui et ultiraus illi tractatus fuit, De processione Spiritus Sancti. Confutaverat euira Graecos in barensi Concilio , negantes Spiritum Sanctum a Filio procedere; unde sumpta maleria, rogatu Ildeberti Cenomanorura episcopi, hune librum composuit. r, Robertus de Monte, Appendix ad Sigibertum, à la suite desOEuvresde Guibert, abbé deNogent, édit. d'Achery, p. 746.
(51) Ce que j'avance ici n'est pas impossible; saint Anselme a bien pu, après le Concile de Bari, revoir pour quelques jours le monastère où il s'était déjà reposé un peu auparavant, et y écrire à la hâte le discours qu'il venait d'improviser. Gerberon pense, mais sans rien affirmer, que celte rédaction n'a été commencée qu'après le retour de l'archevêque en Angleterre ; voyez Censura libri De processione Spiritus Sancti.
(52) « lllud (opus) in Anglia rogalus incepi, et in capuana provincia peregrinus perfeci. » Saint Anselme, Cur Deus Iwmo, Préface, cdit. Gerberon, p. 74. — « Quoniam ergo multi de hac (quaestione) tractari postulant.... unum ex illis qui hoc flagitant, qui inter alios instantius ad hoc me sollicitât, accipiam mecum disputantem, ut Boso quaerat et Anselmus respondeat. » Id. , Ibid.,cap. I, p. 74-75. — Cf. le Prologue du livre De conceptu virgiiiati et originali peccato , p. 97.
(53) a Itaquein habitaculum nostrura Lugduiium reversi quietam vitam ab orani tumultu negotii saecularis agebamus. Anselmus vero vitam viri servi Dei in sanctis meditatioDibus, in omnis sexus, aîtalis et ordiuis hominum ad se vcnienlium œdificatiouibus ac in caetcrarum virtutum exhibitionibus excrcebat. Per id etiam temporis scripsit librum unum De conceptu virginali et de peccato originali. » Eadmer, p. 23 , col. 1, A.— Quelquefois les manuscrits ne prennent, pour désigner cet ouvrage, qu'une des deux moitiés, tantôt celle-ci, tantôt celle-lili, de son véritable litre: ainsi le ms. 1030 de la bibl. mazarine l'intitule tout simplement : De peccato originali (ce que font aussi les n"'. 363 , 200 et 1447 de la bibl. impériale, fonds de Sorbonne); taudis que d'autres (voyez Gerberon, Censura libri De conceptu
virginali et originali peccato ; cf. EpistoL, lib. IV, cpisl. 42, et Robert du MODt, édit. d'Achery, p. 746) le nomment : De concepiu virginali. Il ne faut pas pour cela, avec Trilliùme {De scriptoriùus ecclcsiasiicis , p. 14G) et beaucoup d'autres, voir là deux ouvrages différents.
(56) Le livre De voluniace Dci se trouve dans toutes les anciennes éditions de saint Anselme que je connais, dans celles, cntr'autrcs, de Paris, 1549, et de Cologne, 1573; mais il ne s'est rencontré dans aucun des manuscrits que j'ai pu feuilleter ou que mes amis ont bien voulu fenilletcr pour moi. Il faut penser cependant que les premiers éditeurs ont eu un motif pour l'altribucr à notre auteur, dont on y reconnaît la pensée et le style. Ce que j'en dis d'ailleurs d'après ma propre expérience, Gerberon le disait déjà pour son compte dans la censure qu'il en fait. Bellarmin {De scripioribus ecdesiasiicis , p. 277) ne s'est pas rendu i\ ces raisons : « Opusculum De roluniate Dci, dit-il, brevissimura est et niliil liabet Anselmi ingeuio dignum. » — Quant au traité De l'accord de la prescience , de la prédestination Cl de la grâce de Dieu avec le libre arbitre, Eadmer le mentionne en ces termes (p. 25, col. 2, li) : « Soripsit Anselmus libellum unuu) De concordia prœscientice et prœdesiinationis et gratiœ Dei cuvi libero arbiirio. In quo opère, contra morem , nioram in scribcndo passus est , quoniam ex quo apud Sanclura-Edmuudum fuerai iufirmaïus, doncc prssenti vita; superfuit, solilo imbecillior corpore fuit. » Ce que Jean de Salisbury, dans Anglia sacra, part. II, p. 172, répèle fi peu près mot pour mot.
(55) Le Tractaïus depacc et concordia ']n%(\\XG\^ inédit, a été publié, en 1675 , par Gerberon, p. 704-706. « Is Anselmo, dit l'éditeur dans la censure de ce petit traité, tribuilur in ms. lovauiensi ex quo transsumptum et ad nos traosmissura edidimus; nec ab Auselmi stylo et sensu abhorret ». — Le Traité ascétique a paru pour la première fois, en 1669, sous le nom de saint Anselme, dans le Spicilegium de d'Achery, in- 4°., t. III, p. 24-41 et in-fol. , t. I, p. 443. Ou l'en a tiré pour le faire entrer dans le second Supplément aux OEuvres de l'arclicvêquc (voyez Uom Ceillier,///sf. générale etc. , t. XXI, p. 338); il n'est pas dans l'édition de 1675.— U Avertissement à un mourant n'a été livré au public qu'en 1630; ou ne sait trop ù quelle époque en rapporter la composition; cependant, comme c'est d'après un ms. du Vatican que Théophile Raynaud l'a inséré dans son édition, il semble assez probable qu'il aura été rédigé îi Rome dans un des deux voyages que saint Anselme y .Ht, c'esl- 'i-dire en 1098 ou 1103. — On s'étonne à bon droit (voyez Gerberon, Censura Homiliarum) , quand on sait avec quelle facilité saint Anselme prêchait, qu'on n'ait pas recueilli un plus grand nombre de ses allocutions. Les mss. n'en donnent que bien rarement quelques-unes, la première entr'aulres (In omnibus requiem, etc. ), la seconde ( Videns turbas , etc. ), la neuvième ( Intravit Jésus) et la seixième ( Dccebat enim, etc. ) ; pour les autres, Gerberon s'en est rapporté à Théophile Raynaud . édil, de 1630. — L7//5fo?V(' /l'aeVaiVc, d'après un ms. du collège de Sainl-Iicnoil i
XOTICE BIOGRAPHIQUE, LITTERAIRE ET PHILOSOPHIQUE. Hi
Cambridge et un recueil , imprimé à Lyon en 1615 , de divers opuscules appartenant à des écrivains sacrés, en signale deux, l'un Sur la dédicace de L'Église , l'autre Sur la félicite étemelle; nous pouvons ajouter deux litres à cette liste : on trouvera, à la bibliothèque impériale, un Sermo de Assumptione , dans le ms. 1297, fonds de Saint-Germain, et dans le ms. 1533, fonds de Sorbonne , un Sermo de septem beatitudinibus. Dans le De sancti Anselmi similitiidinibus , il y a deux morceaux qui doivent avoir plus ou moins de rapports avec celui-là : ce sont les chapitres Ul et 68, p. 161-162, De quatuor beatitudinibus corporis et animœ ; et le chapitre 57, p. 166, col. \ , De duabus beatitudinibus totidemque miseriis. — Si les Sermons sont rares dans les manuscrits, en revanche les Méditations et les Oraisons y abondent. Le travail de la critique sur ce point consisterait , d'un côté , à distinguer , s'il y a lieu , les Méditations et les Oraisons que l'on trouve partout entassées pêlemêle; et, d'un autre côté, à faire, dans les recueils où sont réunies sous un titre commun différentes pièces de saint Augustin, de saint Bernard, de saint Anselme et de quelques autres encore, la part qui revient à chacun d'eux. Les Méditations ont été très-souvent imprimées et réimprimées ; on peut voir la liste des éditions qu'on en a successivement données dans V Histoire littéraire de la France , t. IX, p. 632; nous en connaissons une qui ne figure pas, bien clairement du moins, au catalogue des savants bénédictins et dont voici le titre et le contenu : Uivi Aurelii Augustin! hippon. episcopi Meditationes , soliloquia et manuale. Meditationes b. Anselmi cum tractatu De humani generis redcmptione. D. Bernardi idiotae (sic, dans mes notes du moins : car je n'ai plus ce livre à ma disposition ; mais il faut probablement écrire : D. Bernardi Meditationes. Idiotae [c'est Raimond Jourdain, abbé de Celle en Berry, qui prenait ce nom : voyez VHist. litt. , t. IX , p. 632] ) viri docti De amore divino, Omnia ad mss. exemplaria emend. et in meliorem ordin. distributa , opéra ac studio R. P. Henrici Sommalii Societatis Jesu theologi. Coloniae Agrippinae , sumptibus Cornelii ab Egmondt et sociorum anno , 1629, in- 32. Les Méditations d'Anselme commencent à la page 235 et finissent à la page 267. Dans la première pièce qui se divise en 8 chapitres, se trouvent cousues ensemble VOratio X ad Deum pro vitiis resecandis (Gerberon, p. 268-269) , qui forme ici les quatre premiers chapitres et les deux premiers numéros du cinquième , et VOratio II ad Deum Patrem per mérita Filii incarnati (p. 265-267) qui termine le chap. 5 et se prolonge jusqu'au milieu du n°. 6 du chap. 8; lequel se continue et se clôt par VOratio XIV ad Spiritum Sanctum (p. 255). Le livre se termine par une Méditation en sept chapitres qui est celle que Gerberon a éditée p. 221-223, sous le n°. XL Tout ce qui est dans ce petit volume se retrouve ainsi dans Gerberon, ;\ l'exception, si je ne me trompe, de trois prières (Orationes) qui en tout ne font que dix-sept lignes et qu'on lit à la p. 255. —Des prétendues poésies et des lettres d'Anselme, rien à dire pour le moment.
(56) Gerberon a publié le Dialogus B. Mariœ et Anselmi de passione Z)omi'n/ dans
son Appendice, p. 488-/i93; l'Histoire Littéraire de La France (t. IX, p. /i^S) ne comprend pas qu'on l'ait attribué à saint Anselme « puisqu'il y est cité lui-même avec la qualification de bienheureux »: cette raison n'en est pas une; l^i sancius Aiiselnius qui effraie dom Rivet n'est pas dans le dialogue môme, mais dans une Préface mise en tête du livre et qui pouvait être dune autre main. « Il s'y trouve d'ailleurs tant d'inepties, ajoute le savant bénédictin, qu'on ne peut s'empêcher de le juger indigne de la gravité de saint Anselme. » A la bonne heure! mais ce qui me paraît beaucoup plus concluant dans le môme sens, c'est que le latin en est détestable et qu'on n'y reconnaît en rien la touche de notre écrivain.
(57) Le traité Sur la conception de la bienheureuse Vierge Marie, publié par Gerberon (p. /i99-507), parle dès les premières lignes d'une fête, celle de la Conception, comme étartt déjà établie en beaucoup d'endroits, tandis qu'on ne commença véritablement à s'en occuper qu'au temps de saint Ilernard (voyez Sancti Bernardi Opéra, lettre Mh, édit. Mabillon, t. I, p. lG9,col. 1). On ne retrouve pas non plus, dans le style par trop simple de ce livre, la distinction et la recherche dont Anselme marque tout ce qu'il écrit. Le motif qui lui a fait attribuer ce traité, c'est sans doute le culte spécial qu'il avait voué à la Sainte Vierge, et l'opinion très-peu fondée qui s'est répandue de bonne heure qu'il avait puissamment contribué à l'établissement de la fête mentionnée dans celte espèce de sermon. Ce bruit s'était tellement accrédité qu'en 1328 le Concile tenu à Londres n'hésite pas (asserente Simone Mepham archicpiscopo cantuariensi , dit le P. Martin, Athenœ cadomenscs, p. 22) à l'adopter. Il est bien évident toutefois que, si le fait était vrai, Eadmer en aurait su quelque chose; son silence suflit pour détruire toutes ces assertions. Voyez, sur cette question, M. Ludovicus Bail, Sapiemia foris prœdicans ex omnibus scripturis, in-4°., Paris, 16G6, part. III, cap. 2, où l'on prétend établir, par les témoignages de Vincentius Barralis, in Lyriiiensi chronologia , et de quelques autres encore, que c'est bien Anselme qui « Festum Conccptionis sibi a Domino revelatum miraculose colendura decrevit, primus celebravit et celebrandum in ejus ecclesia constituit. b - Dom Martène (qui continue Mabillon), Annales ordinis sancti Dcnedicti, t. VI, p. 327, cl Gcrhcrou , Censura Libri de concqnione R. Virginis , soutiennent l'opinion contraire. —Le De conceptione est très-vraisemblablement un des ouvrages d'Hervé, moine du Bourg-Dieu (voyez sur cet écrivain VHist. litt. , t. X, p. 18^, et dans d'Achery , Spicilcgium, \n-k". , t. II , p. 516 , VEpistola cncycLica vwnachorum burgidoLensis abbatiœ , vitam Librosque Hervei continens).
(58) Gerberon a \)\i\)\\c Y Aunidiis dans l'Appendice, p. b1h-bkh\ ùîms \di censure de ce dialogue, il établit solidement que Rupcrt. abbé du monastère de Tuy (tuitiensis cœnobii) en est le véritable auteur et qu'il dut l'écrire vers 1127.
(59) Toutes ces Enarrations, tous c^s Commentaires, que les premières éditions mettaient , sans raison sufTisantc, sous le nom d'Anselme, ont été enfin restitués pour la plupart (voyez (ierberon, Prolonuinm en tète des Œuvres d'Anselme, et les
livres auxquels renvoie la note 57 à propos du De conceptione B. Virginis ) au moine Hervé , à qui ils appartiennent bien probablement II est bon toutefois de reconnaître , d'une part , que Trithème , qui écrivait à la fin du XV». siècle, rapporte (p. 146) à Anselme des Enarrationes in omnes D. Pauli Epistoias ; d'une autre part, que deux rass. de la bibl. imp. , l'un fonds de Saint- Victor , n°. 636, l'autre fonds de Sorbonne, n°. 121, lui donnent (si je suis bien informé), — le premier, un Commentaire In Cantica cawficorMm ( ouvrage que lui attribue aussi Vincent de BeauvaiSjvS'/jecw/. doctr. , lib. XIX, cap. 60 ) ; — le second, un Commentanus super evangelium Matihei (cf. le ms. qui porte le u°. 392 , dans le Catalogus codicum manuscriptorum bibl. reg.^ t. III, p. 32, col. 2); mais rien ne justifie l'attribution qu'on lui a faite d'un Commentaire sur l'Apocalypse que je ne trouve sous son nom dans aucun manuscrit , et c'est bien à tort qu'il a été inscrit sur la liste des commentateurs de ce livre par J. Le Long, Bibliotheca sacra , p. 1155, col. 2.
(60) On connaît plusieurs ouvrages différents et de différentes mains sous ce titre si commun au moyen-âge. Imago mundi ; ils sont, en général , écrits en prose et en latin. M. Halliwell {The manuscript rariiies of the University of Cambridge, p. 77) en signale un (Dd. X. — 31) , écrit en vers français , qui est probablement celui qu'a composé, au XIII*. siècle, Gautier de Metz. Un ms. du collège de St.- Benoît, à Cambridge, en contient un autre qui commence par ces mots : Ad instructionem et qui porte le nom d'Anselme (voyez VHist. lin., t. IX, p. /i51 , et le Catalogus codicum manuscriptorum bibliothecœ regiœ, t. IV, Index, p. ix, col. 2). Celui qu'on a imprimé dans les Œuvres d'Honoré d'Autun ( Hist. lia. , t. XII , p. ilh) commence autrement : Mundus dicitur; c'est de celui-là, je suppose, que Bellarmin [De scriptoribus ecclesiasticis , p. 277) a dit : « Opusculum De imagine mundi tribui solet Honorio incluso et continet multa fabulosa et inepta , indigna quae \ ribuantur Anselmo. >
(61) VElucidarium a été imprimé dans l'Appendice, p. 457-487. Dans la censure de ce livre, Gerberon le repousse comme rempli d'inepties (plurima vana, inepta). J'y trouve, de mon côté, certains passages qui me paraissent d'un dogmatisme bien tranchant et assez peu raisonnable pour saint Anselme; celui-ci, par exemple (p. 461, col. 2, E, lib. I, c. 15) : a Discipulus. Quamdiu (Adam et Eve) fuerunt in paradiso ? — Magister. Septem horas. — D. Cur non diutius? -M. Quia mox ut mulier creata est, confestim etiam est prœvancala : tertia liora vir crealus iraposuit Domina animalibus : hora sexta mulier formata continue de vetilo pomo praesumpsit, viroque mortem porrexit qui ob ejus amorem comedit, et mox hora nona Deus de paradiso eos ejecit. i Ce n'est pas là l'esprit qui a conçu le Monologium et le Proslogium. D'une autre part, cependant, V Histoire littéraire de la France (t. IX , p. 453) n'a pas écrit, sans de bonnes raisons, ces lignes embarrassantes:* Quiconque entreprendra de le lire {VElucidarium) , et aura quelque connaissance des traités de
il/l SAINT ANSELME,
saiut Anselme touchant roiiginc du mal, la chute ilu diable, le libre arbitre, le péché originel et autres qui ont trait à ceux-ci, conviendra que, s'il n'appartient pas au même auteur, le fonds au moins en a été tiré de sa doctrine. » Nous qui avons précisément quelque connaissance de ces traités, nous savons qu'en effet les doctrines de l'archevôque de Gantorbéry se trouvent assez exactement reproduites, sur quelquesuns de ces points, dans V Élucidaire ; mais il en est aussi pour lesquels il faudrait admettre qu'avec le temps Anselme aurait singulièrement changé : ainsi pour ce qui est du libre arbitre (et nous concevons à peine comment dora lUvet a pu tomber dans une aussi grave méprise), il est compris ici et défini tout autrement qu'il ne l'est dans les livres bien authentiques de notre auteur : le libre arbitre, selon lui (voyez supra, p. 82), exclut la possibilité de choisir le mal; selon l'auteur, quelqu'il soit, de YÉlucidaire (lib. II, cap. 3, p. /i69, col. 1 , lî), le libre arbitre est la liberté de choisir le bien ou le mal, libertas eligendi bonum vd wd/wm, — Plus je relis ce dialogue, plus je vois de difficultés à le laisser sous le nom de saint Anselme. Il y a çà et là des traces d'une imagination qu'Anselme n'avait point : citons-en deux exemples. Au chapitre U du livre III, le disciple plaint le sort du malheureux condamné aux peines éternelles: « Pourquoi, dit-il, est-il né, s'il devait subir d'aussi cruels supplices? — Sèche tes pleurs, répond le maître! Ce n'est pas l'homme, c'est le diable et ses membres qui soulTriront des feux de l'enfer. — Quels sont donc les membres du diable?— Ce sont les superbes, les envieux, les débauches, les homicides, ceux, en un mot, qui se plongent dans le vice! » Et ailleurs (lib. I, cap. 5, p. Û58, col. 2, D) : « Est-ce que les éléments sentent Dieu (seniiunt Deum)l — Dieu n'a rien créé qui ne soit sensible : les êtres inanimés sont, il est vrai, pour nous insensibles et morts; pour Dieu, ils vivent et le sentent. Le ciel le sent , puisqu'il obéit à ses ordres quand il accomplit son incessante révolution; le soleil, la lune et les étoiles le sentent, puisqu'ils suivent invariablement la route qu'il leur assigne; la terre le sent, puisqu'elle porte toujours des fruits et des graines dans la saison qui lui a été marquée; la mer et les vents le sentent, puisqu'à son ordre ils s'irritent ou s'apaisent; les morts le sentent eux-mêmes, puisqu'ils ressuscitent ?i sa voix. » Cette poésie, fort belle d'ailleurs, me parait beaucoup moins convenir au génie d'Anselme qu'à celui de quelque mystique, comme ce saint François d'Assise qui appelait toutes les créatures, le soleil, la terre, les étoiles et les animaux aussi bien les hommes, ses frères et ses sœurs (proco quod scicbat eos unumsecum habere principium : Saint Bonaventure, Legenda sancii Francisci , cap. VIII, dans \c?, Opuscules, part. IV, p. 298, A, ou dans les OEuvres complètes , t. VII). —Voyez ce que nous avons déjà dit de VÈlucidaire dans les Mcm. delà Soc. des Antiq. de Nonn., t. XVII, p. 525, notes 5^i et55. — Oudin {Comincntarii de scriptoribus et scriptis ccclcsiasti'cis , t. II, p. 93i) n'hésite pas à rapporter ce livre à Honoré d'Autun.
(02) Gerberon a donné Quadam dicta utilia collecta ex dictù saTicti Anselnii cantva-
riensis aixliiepiscopi, û'diprès un ras. du Vatican, dans l'Appendice^ p. 5/i5. La première pièce recueillie sous ce titre est une exliortation à bien vivre, c'est-à-dire à ne vivre que pour Dieu, pleine de mouvement et de force; l'esprit d'Anselme est là, sinon sa plume. La seconde est une courte explication du sens qu'il faut attacher à ces mots : Faisons l'homme à notre image et ressemblance ; c'est, pour le fond et pour la forme, du saint Anselme le plus pur. La troisième n'est rien autre chose (Gerberon ne s'en est pas aperçu) que l'homélie XVI qui se trouve ainsi deux fois dans le volume. Les deux autres qui contiennent le récit de deux miracles de saint Jacques-le- Majeur (le dernier est celui qu'on trouve dans toutes les légendes, entr'autres dans la Légende (ior</e par Jacques de Voragiue, traduct. franc. G. B., 1843, Paris, in-12, p. 176, où il est question d'un jeune homme qui se mutile pour se punir d'avoir cédé à une mauvaise pensée, quidquid virile fuerat in partibus illts sibi amputavit ) , ne sont certainement pas de notre écrivain.
(63) Quelques manuscrits et quelques anciens catalogues mentionnent encore plus d'un livre dont l'authenticité ne peut guère être établie ni contestée parce qu'on ne les connaît pas suffisamment : ainsi Vincent de Beauvais {Spéculum doctrinale ^ lib. XIX, cap. 60) et Trithème {De scriptoribus ecclesiasticis , p. 1^6) lui attribuent un Libei- parabolarum sive prorerbionim que lui donnent également un ms. de l'abbaye de Lanoois {Hist. litt. , t. IX, p. 448); un anonyme du XIV*. siècle, dans un Catalogue placé en tête du ms. 200, fonds de Sorbonne à la bibl. imp., dont M. Léopold Delisle m'a bien voulu adresser une copie; Petrus de Natalibus, Catalogus Sanctorum vitas, passiones et miracula commodissime awiecteiis, lib. VI, cap. 56, mense Julio, etc., etc. La liste de ceux qu'on lui prête, bien à tort, serait immense : je me contenterai d'en indiquer un que j'ai vu sous son nom dans un ms. de la bibL Mazarine, portant le n". 1058 : ce livre a pour titre Confessionale Anselmi. Il se divise, je crois, en deux parties : ce qui est certain, c'est qu'à la fin de la seconde partie, qu'elle soit ou non la dernière , on lit ces mots que j'en extrais : « Hoc confessionale s. Anselmi falso nuncupatur, cum Adami salutcm reddere videatur ambiguam quam tamen s. Anselmus cantuariensis archiepiscopus diserte adstruit. Deinde profert autor Gonfessionalis Odonem cardinalem, s. Bernardum et s. Tiiomam ; sed , secundum Bellarrainum , s. Anselmus cantuariensis archiepiscopus factus est auno Domini 1093. Tempore Urbani secundi pontificis et Henrici tertii, alias quarti, imperatoris; at s. Bernardus floruit tempore Innocentii secundi pontiOcis, anuo Domini 1130 et sic triginta et septem annis posterior est Anselmo Bernardus; s. vero Thomas aquinas natus est anno Domini 1224 mense Julio et obiit anno 1274. « Ce ras., qui est du XV». siècle, porte à la fin, avec sa date m cccc uij" VI (1486) , la signature du célèbre Budé à qui sans doute il aura appartenu.
(64) L'édition de 1573, dont j'ai eu un exemplaire entre les mains, contient bien VÈlucidaire, qu'on y trouvera dans le t. III, à la fin du volume, si je ne me trompe. L'Histoire littéraire {l. IX, p. 463) et dom Remy Ceillier(//wr. des aiit. eccL,{. XXI,
p. 368) D'avaleDl donc pas cette édition sous les yeux, quand ils ont afiBrmé que ce
dialogue avait paru pour la première fois dans l'édition de Jean Picard , en 1612.
(65) Le docteur Giles annonçait , en 18^6 , comuie devant paraître quelque jour dans sa collection des Pères de l'Église anglicane, Anselmi Epùiolœ et opéra hisiorica, 3 vol. in-8°.; Anselmi Opéra theologxca , Z vol. in-8". Je ne pense pas que ces ouvrages aient encore paru. — Tout en admirant Gerberon, Oudin émet cependant, pour une édition ultérieure des Œuvres de saint Anselme, quelques idées dont ou pourrait profiter [Commentant de scripioribm et scriptis ecdesiasiicis, L II, p. 933 ).
(66) Voyez r/iisf. /if?. (t. IX. p. /432)et don Henn Ceillier (f7ùf. dei aui.cccL,\.W\, p. 367) qui en mentionnent une vingtaine d'éditions. Cf. supra, p. 111 , note 55.
(67) J'ai cherché en vain cette édition dans nos bibliothèques normandes. M. Éd. Frère , qui recueille patiemment les matériaux d'une histoire bibliographique de la province, sera peut-être plus heureux que moi.
;68) Qu'on ouvre, en effet, tel catalogue de rass. que l'on voudra, on sera frappé, à la première vue , de la place relativement considérable que le nom d'Anselme y occupe; saint Augustin est peut-être le seul qui ait une plus belle part
(69) Il est certain que le ms. du poème De contemptu mundi trouvé au Bec et portant le nom d'un moine du Bec est un argument puissant en faveur de Roger; on regrette toutefois que Gerberon et Dom Rivet n'en aient pas fait connaître la date. Il ne serait pas non plus sans intérêt de savoir à quelle époque remonte le ms. anglais que j'ai signalé plus haut (p. 101 , note 25) et qui attribue ce même poème il Anselme ; pour moi , je le suppose d'une date beaucoup plus récente que celui du Bec; ce qui en affaiblirait l'autorité.
(70) Le nombre des mss. qui offrent le nom d'Anselme en tôle de VElucidanum ou du Dialogus elucidan'us, comme ils l'appellent encore, est considérable. Le Calalogus codicum manuscriptorum bibliothecœ rcgice , t. IV, Index, p. IX, col. 2, en donne 20; la n.ême bibliothèque, dans les fonds nouveaux de Sorbonne, de Saint- Victor, de Notre-Dame, de Saint-Germain, en compte 9; j'en vois 1 dans le Caïalogui librorum manuscriptorum bibl. cottoniancB de Thomas Smith, Oxford, 1696, Cicopatra, B, VI , 8; 2 dans le Catalogus Ubr. mss. Anglict et Hibemiœ , Oxford . 1697, sous lesn". 967 et 101 3 ; 2dansleLi6rorwm mss. coUegixS. Benedicti apud Cantabrigiam catalogus de Thom. Jamesius , sons les n"'. 1600 et 1565 (ce -dernier porte en note : * Hic liber est Anselmi, ut testalur cl. Espencœus D. Parisiensis et est impressus Lutetiae 1559) ; etc. , etc. Le docteur Giles, a, comme on sait, publié l'Elucidarium sous le nom de Lanfranc; il y a été amené par une considération qui a bien quelque poids: t In a manuscripl (dit-il, Beati Lanfranci archiopiscopi cantuariensis Opéra, l. 11, Préface, p. ti) of this work preserved in the british muséum ( Reg. tEm), written probably carly in the Iwelfth century, it is distinctly aiiributed to Lanfranc in the following contemporary rubric : Incipii liber beau Lanfranci caruuanensxs archiepiscopi in sagaciiate omnium Sacn Eloquii exposiiorum (Sic; ajoutez pr.siantis-
simi OU quelqu'aulre mot analogue). » Il reconnaît pourtant ailleurs (t. I, p. vu) que si quelques rass. attribuent ce dialogue à Lanfranc, il en est un bien plus grand nombre qui l'inscrivent sous le nom de son successeur.
(71) Voyez Pitseus (De xllustribtis Angliœ scriptoribiis ), qui compte seulement en Angleterre 160 Commentaires de ce livre ; — l'abbé Racine (Abrégé d'histoire ecclésiastique j 13 vol. iD-12, t V) , qui en connaît en Angleterre et ailleurs 2'4k, et le comte San-Raphael (voyez Biographie universelle , V. Lombard ), qui double ce nombre. — Les plus célèbres entre ces commentateurs sont Guillaume d'Auxerre , Albert-le-Grand, saint Thomas, saint Bonaventure , Duns Scot et Ockam. Voyez Dom Ceillier, Hist. génér. des aut. ecclés. , L XXIII, p. 50.
(72) « Prœter alias vero causas imponendi mihi adeo diflBcilem provinciam , ea imprirais urgens visa est, quod sancti Anselmi scripta theologica, quaravis omnibus scholasticis sumraopere veneranda et sex jam saeculis celeberrima , nuUum hactenus interprétera seu commentatorem habuerint Longe aliter contigit Magistro Sententiarum, Doctori Angelico et Subtili Scoto... Quumque tôt et tara illustres iheologos a tempore sancti Anselmi religio nosira protulerit, hodieque [proférât], indiguum videbatur neminem in id serio incubuisse,... ut tanti doctoris scripta ex instiluto interpretareliir. » J. Saenz de Aguirre, Sancti Anselmi iheologia, Rome, 1688, t. I. p. 2. D' Aguirre cite cependant quelques écrivains qui se sont occupés de saint Anselme et, en particulier, Fr. Andréas de la Moneda, Général de son ordre (celui des Bénédictins) , qui avait publié des Commeniarii in ss. Anselmum et Thomam en 2 voL,le premier imprimé à Lyon, le second à Madrid; mais, ajoute-t-il, ce ne sont pas des explications suivies et complètes d'un traité quelconque de l'archevêque. Le premier , il prend un de ses livres, le Motiologium, et le suit pas à pas pour en faire comprendre chaque pensée et en quelque sorte chaque mot. Son ouvrage est tellement complet, on peut dire tellement diffus, que dans ses trois volumes in-folio il n'épuise pas son sujet; et ses Admoniiiones quœdamad lectorem circa Ixbros auctoris, en tète du premier volume, annoncent un quatrième tome, qui donnera le reste (se. cornmeniarium Monologiia cap. 66 usque ad finem). Ce tonie n'a pas vu le jour. — On avait d'ailleurs, et depuis long-temps, interprété, d'une manière ou d'une autre, les doctrines d'Anselme : dès le XIIP. siècle, le célèbre ami de Roger Bacon, Robert Grosse-tête (sur lequel voyez V. Cousin, D'un ouvrage inédit de Roger Bacon, dans le Journal des Savants, ann. lSi8, p. 223) , avait composé ( Indiculus scriptoriim Robcrti Grosthed , episcopi Lincolniensis , publié parWharton, Anglia sacra, part. II, p. 344-3/i7 ), un livre intitulé : Meditationes VII in dicta seu facta quœdam sancti Anselmi; et même, ce qui était plus spécial , un ouvrage portant ce titre : De concepiione et excellcntxa B. Mari<t secundum Anselmum Meditaiiones II. Un peu plus tard, vers 1330, le frère mineur Franciscus do Mayronis (Doctor illuminatus et acutus. Magister absiractionum), écTiydiii des Commentarii in aliquot libros d. Anselmi {\ojçz Wadding, Scriptores ordinis Minorum, p. 12i, col. 2).
(73) C'est un ln-12, publié à Dclft, on Hollande, en 1()92. « Cet ouvrage, comme le dit Gerbcron , ne contient que les textes de ce saint (lo( leur touchant la volonté de Dieu , la grûcc et le libre arbitre. » Dom Tassin , Histoire littéraire de la congrégation de St.-Maur, in-i»., p. 337.— Dans le mOmc livre, au g. III du mOme article , p. 348, parmi les a ouvrages dont le P. Ccrberon ne parle i)oint dans l'Abrégé de sa vie et qui Déanmoins lui appartiennent >, je vois mcnlionné, sous le n". 51 , un Dialogus inter Anselmum et Bosonem ejus discipuium, qui, je crois, est encore inédit. — Le jurisconsulte Jean -Pierre de Ludwig annonçait, en 1720 (voyez 17/ùt. liit., t. IX, p. 459) m\ Dictionnaire théologique de saint Anselme; nous ignorons, comme dom Rivet, si cet ouvrage a paru.
(74) Voyez Antoine Posscviu , Catalogtis librorum grcccorum bibliothecœ vaticavœ , dans le Apparat us sacer^ ad calccm, v°. Auselmus.
(75) Démétrius Cydonis , ou plutôt Cydonius, né dans le XIV. siècle, ù Constanlinople, vivait à la cour de Cantacuzène. Il a laissé un assez grand nombre d'écrits originaux, indépendamment des traductions qu'on lui rapporte. C'est, je crois, Possevin qui lui attribue la traduction des trois opuscules cités dans mon texte; je n'ai pu vérifier cette allégation dont je laisse à qui de droit toute la responsabilité.
(76) Les Latins du moins auraient eu intérêt à ce que le discours d'Anselme se répandît parmi les Grecs ; mais on comprend, d'un autre côté, que les prélats grecs n'aient pas cherché à propager une doctrine qui, h leurs yeux, était une véritable hérésie. - J'avais écrit ces lignes avant de lire la notice que Léon Allatius , De Ecclesia: occidentalis aique oricntalis perjyeiua consensionc,\n-h°. , Cologne , 1 558, consacre ( lib. II, cap. 18, n». 5, coL 856) à Démétrius Cydonius. Allatius mentionne précisément une traduction grecque par ce Démétrius, du traité de saint Anselme De processione Sancti Spiritus et de son Epistola ad Valerianum (sic) neuemburgensem de tribus quastionibus acprasertim deFcrmento et Azyme. Entre les ouvrages originaux du même écrivain, on cite un traité Sur la procession du Saint-Esprit, où sans doute il soutenait, contre le livre qu'il avait fait connaître à ses coreligionnaires, la croyance de l'Église grecque sur la même question. Cave {Scriptorum ccclesiasticonnn historia Utcraria , ad annum 1357, p. 38) répète purement et simplement Léon Allatius.
(77) H. Denain, Méditations de s. Anselme, archevêque de Cantorbcry et docteur de l'Église, traduites intégralement pour la première fois, 2 vol. in-12, Paris. 1S48.— M. Denain, dans son Introduction, raconte, d'après M. de Montalembcrt, » qu'il suit pas h pas d , la vie de saint Anselme. Le premier volume contient 23 Méditations . le second, 75; le traducteur a réuni , sous ce nom commun , et les Méditations qui remplissent le premier volume , et les Oraisons dont se compose le second. L'édition que suit M. Denain, est et ne pouvait être que celle de Gerberon; seulement si an lieu des 21 Méditations que donnait le texte, la traduction en compte 23, c'est que le traducteur a cru devoir y ajouter 1". le Dialogue de la bienheureuse Vierge Marie et d'Anselme sur la Passion de Aotre-Seigneur , quoiqu'il ne le croie pas de
l'archevêque, et 2°. un extrait du Monologîum. Quant aux Oraisons, M. Denain, qui semble en donner une de plus que Gerberon, la XLIP. de son recueil, n'a fait que rétablir à sa véritable place celte pièce, qui se trouve, dans l'édition de 1675 que j'ai sous les yeux, parmi les Castigationes libri Orationwn , p. 659, col. 1. — Ceux qui voudraient se faire une idée de l'ancienne traduction de Guytot de Nevers, remercieront M. Denain de leur en avoir, dans une des notes du t. I". (p. 2Zk-2h\), communiqué un curieux extrait.
(78) H. Bouchitté, Le rationalisme chrétien à la fin du XI\ siècle ou Monologium et Proslogium de saint Anselme, archevêque de Cantorbéry, in-S"., Paris, 18ù2. L Introduction qui ouvre ce volume, sera consultée avec fruit, surtout pour l'histoire de la métaphysique religieuse. M. Bouchitté avait déjà publié en 1841 une Histoire des preuves de l'existence de Dieu considérées dans leurs principes les plus généraux depuis le Monologium d'Anselme de Cantorbêry [ou mieux depuis les temps les plus reculés, selon une correction manuscrite de l'auteur sur l'exemplaire que j'ai entre les mainsl jusqu'à la philosophie contemporaine, Paris, 1841.
(79) Voyez supra, p. 100 , note 25. L'anglais hQ\2Lï\A ( Commentarii de scriptoribus britannicis ) ci Fabricius {Bibliotheca latinamedicB et infimes latinitatis , v». Alexander Nechamus) n'hésitent pas à lui rapporter un Libellus de officio monachorum, qui n'est autre que le poème De contemptu mundi. M. Edélestand Du Méril , dans ses Anccdota poética (in-8''., Paris, 1854, au chapitre intitulé : Novus ^sopus , par Alexander Neckam) , a dit sur cet écrivain , à qui il ne croit pas qu'il faille attribuer le poème en question, tout ce qu'on pouvait en dire.
(80) C'est ce que j'ai répété après le P. Raynaud, Gerberon et dom Rivet {Bist. litt., t. IX, p. 435). Depuis j'ai trouvé indiqué unPsalterium cum glossis Anselmi (Librorum manuscriptorum ecclesiarum cathedralium et aliarum celebrium bibliothecarum in Anglia catalogus , t. II, p. 364, n". 9295); mais cela ne change rien, je pense, à la question.
(81) On avait, bien long-temps avant le XP. siècle, écrit des prières dans ce rhythme. M. Edélestand Du Méril en a publié une {Poésies populaires latines antérieures auXlP. siècle, in-8°., Paris, 1843, p. 117 ) desaint Hilaire, évêque de Poitiers, mort en 368, dont chaque stance de quatre vers est monorime. On en trouve dans le même recueil (p. 118) une autre, attribuée à saint Damase, mort en 384, et dont les vers de dix syllabes, distribués également en quatrains, riment deux à deux.— Voyez, pour l'origine de la rime, dans V Essai philosophique sur le principe et les formes de la versification, in- 8°., Paris, 1841 , p. 112-114, une trèssavante note où les textes cités par M. Du Méril ne faisaient remonter que jusqu'au commencement du VIR siècle l'usage de la rime dans la poésie latine, note qu'il faut compléter par un passage des Poésies popidaires latines antérieures au Xll\ siècle du même auteur , p. 80 et suiv.
(82) On concilierait tout peut-être en attribuant cette pièce au poète Roger qui était , d'une part , né à Cacn, cl , de l'autre , moine au Bec.
(83) Je ne parle pas des riracs telles que celle-ci : Domina, Lacrymaj , qui prouvent que le s final ne se prononçait pas plus à cette époque dans certains roots latins qu'il ne se prononce aujourd'hui dans la plupart des mots français; on trouve déj.^.dansla pièce attribuée au pape Daraase ( voyez jwprrt, p. 119, note 81 ), les mots fugiens et opem (fugiew, opcn, comme rem^ xen,T\en) rimant ensemble. Je ne suis pas choqué non plus de voir rimer ici dixorim avec Domin»; on sait assez, par une foule d'inscriptions en vers qui le suppriment ou n'en tiennent aucun compte ,
Cunctorum hœc suboli sedera post mortem reliquit,
dans Epigrammata antiquœ urbi's , In-W. , Rome, 1521, chez Jacobus Mazochius, fol. CLV r°. ; et dans Johannes Baplista Ferretius, Muscc lapidaricc Aniiquorum in marmoribtis carmina, petit in-foL, Vérone, 1672, p. 39 :
Qus. tibi. crescenti. rapuit. juveoile. figurant.
que le m final ne se prononçait pas plus que le s; aujourd'hui, dans quelques canions de la Basse-Normandie , la prononciation de certaines finales identifie po^r l'oreille des mots que l'écriture dislingue nettement pour l'œil, tels que saint Léonard ( saint Liona) et cheva/ ( queva ). Mais on ne se permettait pas peut-être aussi facilement de supprimer le t de meruit, de polluât, pour que la prononciation de la dernière syllabe fût en harmonie avec celle de la syllabe qui termine les mots Domini et Domina. — Gerberon toutefois rend encore , sous ce rapport , notre poète plus défectueux qu'il ne l'est en réalité ; il lui prête ces deux vers :
Quîd in Maria gesseris , Illam dico ^Egypliam ;
qu'il faut évidemment lire :
Quid gesseris in Maria, Illam dico ^yptiam.
(84) Ce petit poëme se trouve dans les Œuvres de Lanfranc, édiL d'Achery , p. 1 7 ; les vers y riment deux à deux : en voici un distique qu'on peut rapprocher , pour la pensée , des vers cités ci-dessus, p. U2, note 60 :
Hic vir tam satiens [1. sapiens] et in hoc luctamine fortis. Non poluit tandem laqueos evadere morlis.
Il se pourrait bien que ce fût là l'éloge funèbre que , selon Orderic Vital ( lib. VIII , cap. 8, édit. A. Le Prévost, t. III, p. 309) , Anselme aurait fait de Lanfranc en vers héroïques (Beccensis Anselmus compatriotae sui memoriam hcrolco carminé voluminl lacrymabiliter indidit) ; Eadraer, qui ne paraît pas avoir connu le talent poétique de son maître, n'en dit pas un mot. — Robert du Moul ( Accessioncs adSigibcrtum, à la suite des OEuvres de Guibert de Nogent, édit. d'Achery, p. 730, col. 1) cite cette pièce; mais elle a, chez lui, vingt-deux vers de moins, lesquels pourraient bien être d'une autre date et d'une autre main.
(85) Fénelon a-t-il réellement composé quelques pièces de vers, comme je l'avais toujours cru? C'est ce que, maintenant et après un plus ample informé, je n'oserais plus avancer. Les biographes , le cardinal de Bausset pas plus que les autres , ne le connaissent pas sous ce rapport; et quand je me demande où j'ai pu prendre cette idée, je ne trouve en moi pour toute réponse que le souvenir vague d'un exemplaire du TéLémaque qui m'a servi dans mes premières études et à la suite duquel on avait imprimé, avec Les aventures (V Arisionoiis , une ode qu'on lui attribuait. Voltaire n'avait pas eu non plus de meilleure raison pour lui imputer un couplet qui fut depuis inséré dans La matinée de Paphos ou le passe-temps des Dames ; ce que raconte Laharpe (Cours de littérature, édit. Grapelet, t. VI , p. 273, en note) qui en est tout scandalisé.
(86) Ho7nil. XIV, p. 186, col. 1, E. — Déjà au IIP. siècle de notre ère , le grammairien Nonius Marcellus avait donné de ce mot une étymologie qui ne valait pas mieux: Prodigium , dictum quasi porro adigendum ; selon Festus, on appelait certains signes pro(%ia « qxxoà prœdicunt futura. » Voyez Vossius, Etymologicon linguœ latinœ , V°. MONSTRUM.
(87) HomiL VIII, p. 176 et suiv. —Toutes ces subtilités, qui le plus souvent s'appuient sur la signification des noms hébreux, ne supposent pourtant pas nécessairement la connaissance sérieuse de la langue à laquelle ces noms appartiennent- Anselme n'avait qu'à ouvrir telle ou telle Somme de théologie pour y puiser à pleines mains la science dont il se pare ici. LesCenturiateurs de Magdebourg qui lui prêtent après Balœus, un commentaire en XIV livres sur les Épîtres de saint Paul, concluent trop aisément de l'érudition que développe l'auteur de cet ouvrage en expliquant le chapitre V de La première aux Corinthiens , qW Kn%Q\mQ , à qui d'ailleurs ce travail n'appartient point, savait parfaitement l'hébreu et le grec (Cent. XI, cap. 10, col. 6U).
(88) Tous les livres destinés à faciliter la lecture de la Bible , comme par exemple le y.anuductio ad Sacram Scripturam du carme Honoré Brunet et le Dictionnaire théologique d'Alletz, consacrent un chapitre ou un article (voyez, pour le premier, la question onzième : De variis Sacrœ Scriptura scnsibiis, et pour le second, le mot sens! à exposer les divers systèmes d'interprétation admis pour le texte sacré par les théologiens. Ces méthodes d'interprétation remontent d'ailleurs aux premiers temps du christianisme. Déjà saint Paul disait {Épître aux Galates, chap. IV , v. 22 et suiv. ) : a II est écrit qu'Abraham a eu deux fils, l'un de la servante, et l'autre de la femme libre.... Or ces clioses doivent être entendues par allégorie : ce sont les deux alliances ; l'une , celle du Mont-Sina, ne produit que des esclaves, et c'est Agar; car ce nom d'Agar veut dire Sina qui est une montagne en Arabie, et correspond à la Jérusalem d'aujourd'h i ; mais la Jérusalem d'en haut est la femme libre. »
(89) Anselme devait plus que personne être porté à chercher dans l'Écriture - Sainte des enseignements cachés, puisqu'à l'exemple du divin maître il u<;ait vo-
lonlieis, pour instruire ceux qui l'approchaient, de figures, de paraboles, de similitudes. Voyez le Liber de similitudinibus.
(90) Homii. XIV, p. 185; et Homil. X, p. 181 , col. 2, B.
(91) « Cereus vel candela Gliristuno sigiiificat .. In cereo quippe tria offerunlur , cera, lychnus et flamma; cera quam apis virgo confocit , signifiral ChriMi carneni qu:iin Virgu Maria gonuil; interior aulcui lychnus, aniniani ; flamma vcro superior, divinilalem. Nec inveniri aliquid in creatura polest quo congruenlius significarelur Christus. » Homil. VI, p. 171 , col. 2, D.
(92) Homil. //, p. 159, col. 1 , E.— Cf. Didron, Histoire de Dieu, m-k"., p. 462, ou le Compte-rendu que nous avons publié de ce bvre, in-8°. , 18'i7, p. 16.
(93) « Au fond le Sage (du stoïcisme) est au-dessus de toute loi, de tout usage; on lui permet de commettre même les plus grandes abominations, s'il le fait à propos
et avec une intention vertueuse Si l'on se demande pourquoi les stoïciens ont
donné tant de règles pour la vie du Sage , puisque le Sage n'a pas besoin de ces règles, il est facile d'apercevoir que c'est à nous qui ne sommes que des insensés
qu'elles s'adressaient Celle idée du Sage stoïcien était si fortement déterminée
que l'on pouvait demander si jamais un Sage avait existé. Il parait que les stoïciens eux-mêmes ne le prétendaient pas. Chrysippe ne voulait pas qu'on le regardât comme un Sage, ni qu'on prît pour tels ses amis et ses maîtres.... Leur idée du Sage n'était pour eux qu'un idéal qu'il fallait s'efforcer de réaliser. » Ritter, Histoire de la philosophie ancienne, traduct. Tissot, t. III, p. 538 et 565. — Les sectes mystiques, en général, accordent volontiers à leurs Saints celte licence absolue; ainsi, parmi les Gnosliques, les disciples de Basilide admettaient « que les parfaits ne sont tenus à aucune loi; que leur corps peut suivre tous ses penchants sans que l'ûme en soit atteinte, sans que sa pureté en soit souillée. Ce principe porta chez eux ses fruits naturels: une dégénéralion profonde et une rapide décadence. » J. Matlcr, Gnosticisme , dans le Dictionnaire des sciences philosophiques , t. II, p. 559.
. (9/i) 0 Possunt omnes diviliœsœculi diviliaî iniquilaiis appellari, quia quum a Deo pro omnibus sint creaîaî , bas sibi nonnulli, quaravis justo labore, iniqua tamen cupiditaie coiigregant , et quas nuUi tribuunt, bas iudigeulibus quodammodo tollunt , dum eas in usum eorum venire non sinunt. Licet ergo justis, ut diclum est, laboribus adquisilae, vel in palrimonio a religiosis parentibus accepta?, lamen diviliie iniquitatis siinl, quia iniquum est, id est ab ajquitalis régula discordans, ul alius diviiiis superabundet, alius autem egeat > Homil. XU, p. 18i, col. 1 , A. - Voyez Biographie de Lanfianc , dans les Mini. de la Soc. des Antiq. de Tsorm. , t. XVII, p. 508,
note 8.
A la suite des 16 homélies, Gerberon a imprimé wn<i Exhonatio ad contemptum lemporaliwn et desiderium aternorum , qui serait, à coup sûr, le plus éloquent des Sermons d'Anselme, s'il était de lui; malheureusement on en doute, Théophile Uaynaud, qui le premier l'a imprimé parmi ses OEuvres, n'ayant en aucune façon
établi son authenticité (voyez Censura exhortationum). Le ton de cette pièce n'est pas d'ailleurs celui que prend habituellement saint Anselme; il aurait bien pu dire sans doute: — « Nihil sapientia melius, nihil prudentia dulcius; nihil stultitia pejus, nihil insipientia deleriuS;, nihil ignavia (1. iynorantia) turpius (p. 193 , col. 1 , C); » et un peu plus bas: — a Cède majorum auctoritati, obsequere voluntati. Maium autem facere jussus non acquiesças. Malum jussus facere non consentias »; et encore (col. 2 , A) : — « Brevis est hujus mundi félicitas ; modica est hujus saeculi gloria; caduca est et fragilis temporalis potentia. Dic,ubi suntreges? ubi principes? ubi imperalores? ubi rerura locupletes? ubi potentes saeculi? ubi divites mundi? Quasi umbra transieruut et velul somnium evanuerunt! » « Esto mortuus mundo et mundus tibi! iMundi gloriara aspice, tanquam mortuus; sicut sepultus non habeas curam de saeculo! » Mais il me semble qu'il eût dit tout cela autrement. Il y a ici une gravité, une sobriété qui n'est pas dans le génie de notre archevêque dont le caractère est, au contraire, l'expansion et la diffusion.
(95) Sancii Anselmi admonitio morientiet depeccatis suis nimium formidanti, p. 196. « Huic morti te totum comraitte;hac sola te totura contege; bac morte te totum involve, etc., etc. »
(96) a In orationibns quas ipse juxta desiderium et petitionem amicorum suorura scriptas edidit... » Eadmer, p. h, col. 1 , B.
(97) a Mittite mihi orationera ad s. Nicolaura, quam feci. » Lettre adressé? d'Angleterre à Baudri, prieur du Bec; EpistoL, lib. II, epist. 51.
(98) « Nous n'avons plus celle (l'Oraison) qu'il avait adressée à saint Nicolas. » Dom Ceillier, t. XXI, p. 311. — o On n'y voit point paraître (dans le recueil donné par Gerberon) la Prière à saint Nicolas. » Hist. lût., t. IX, p. UZU.
(99) Ce ms., format in-12 , est du XIIP. siècle ; il a appartenu à Jean le Normant, évêque d'Évreux, conseiller du roi; il est coté A. l\Ui-US5; VOratio ad beatum Nicolaum se trouve à peu près au milieu du volume. Cette même pièce est encore, avec cette rubrique : Oratio ad sancium Nicholaum sive ad sanctum Maninum , dans le ms. de la bibl. imp., fonds de Sorboune , n°. 398. M. Denain, t. II, p. 330, en a donné la traduction, en laissant toutefois en tête le nom de saint Martin. Gerberon, qui en savait bien le véritable titre (voyez Censura Orationis LXll et aliarum ad SS., au dernier alinéa) , avait eu le tort de l'imprimer (p. 295) avec ces mots : Ad Sanctum Martiniim , quoiqu'il eût ajouté en marge : AL ad s. Nicolaum.
(100) « Vult , vult, pie Domine , vult servus tuus orare te pro amicis suis ; sed revocatur reus tuus a deliclis suis. Qui enim mihi veniam exorare non suflicio, qua fronte gratiara tuam abis rogare praBSumo?Etqui anxius intercessoresquœro, quafiducia pro aliis intercedo? » Orat. XXllI, ad Chrùtum, pro amicis; p. 262, col. 2, D.
(101) Ce sont les paroles qu'Haralet adresse à sa mère dans le drame de Ducis, act. V, Se. IV. —Comme je citais ces vers de mémoire, j'ai dans le premier substitué le mot horrible au mot énorme qu'il y faut rétablir.
(102) « Durius peccavi quara Sodoma; gravi us deliqui quam Goinorrha... Imniensam miscricordiam tuam , misericors Dous et miseralor, exoro... Qu'\ Ninivae peporcisti , iniserero nobis. n Orat. l, p. 2kh-1h^.
(103) Guillaume de Malmcsbury ne coonaissail (De gcstis rcgum anglorum, lib. IV, p. 123) aucun docteur qui îùl atissi profondément spirituel (tam penitusspirilualis) que saint Ansehne. — « Quand son histoire ne nous apprendrait pas qu'il tUait un homme extrêmement intérieur, tout occupé du soin de plaire à Dieu, et habitué .'i lui parler de ses désirs et de ses craintes, il suffirait de lire ce recueil d'Oraisons pour être convaincu combien il avait le cœur rempli de saints désirs et l'esprit de saintes pensées, et que Dieu l'avait gratifié émiiieinmcnt du don de la prière. » Hist. lut. , t. IX, p. UZli. M. de Rérausat (p. Zi41) voit dans ces Orai^owi o des thèmes de dévotion et d'ascétisme qui iraient à tous les prêtres, et il regrette de n'y rien rencontrer qui peigue l'homme et rappelle ses senlimenls individui-ls ou les événements de sa vie. » Mais il ne faudrait pas oublier que la prière individuelle, improvisée dans un moment d'exaltation religieuse, ne se rédige pas, ne se publie pas; ces choses-ia restent au fond de l'âme où Dieu seul les voit et les entend ( Inirabo intra me ïpsum et cxcliidam omnia prœier Dcum et me ipswn. Anselme , Orat. 09, p. 295 , col. 1 , B) ; ce qui se publie, ce qui se rédige (et tel était le but avoué de notre écrivain), ce sont des formules que d'autres trouveront toutes prêtes pour exprimer dans l'occasion leurs pieuses pensées, et Anselme devait, s'abslenanl ici de tout épancliement personnel, se borner, comme il l'a fait, à dire ce qu'après lui tout chrétien pourrait redire à son tour.
(lOi) Voyez VUist. lin., t. IX, p. 63Zi , et Dom CeiUicr, t. XXI, p. 312.
(105j a Quid est, Deus, quid est quod animadverto in terra miseriaB et tenebrarum? Ilorror, horror! Quid est quod intueor, ubi nullus ordo,scd sempiternus horror iuhabitat? lieu! Confusio ululaluum , tumultus fletuum, stridor deniium, inordinata muUitudo gemituura. Vœ! Vœl Quot, quot et quot vcb, vae! Ignis sulphureus, flamma tartarea, et caliginosa volumina, quam terrifico rugitu video vos rotari! Vermes in igné viveutes, quaî mira aviditas rodcndi sic vos accendit, quos ille ignis ignium non incendil? Dœmones coardentes, fremcntcs ardore, frondenios furore . cur sic crudeles estis bis qui volutantur inter vos? .0 omnimoda lormenta! Ju^titia raoderata , ad sustineudum immoderata! Siccine nullus modus, nullum remcdiurn , nullus finis tomperabit vos? Ila2ccine sunt, magne Deus, quœ paraia sunt fornicatoribus , et coniemptoribus luis , quorum ego unus sum ? Ego , ego utique , unus horum ego sum ! » Méditât. , III , p. 209 , col. 2 , A.
(106) « Anima mca miscrabiliter mirabilis et mirabiliter miscrabilis. * Méditai. Il, p. 207, col. 2,D. — « Intende, infelix, intende sceleris tui horrorem.et protende horrificum terrorera et terrificum dolorem (sic; je lirais plus volontiers horrorem ). » Méditât. ///, p. 208, col. 1, A". — « Ilaîc (prava tua opéra) recogita gemcndo: geme cis abreuuntiaudo; abrenuntia damnando; dau)ua ea , viiam in melius commu-
NOTICE BIOGRAPHIQUE, LITTÉRAIRE ET rOILOSOPHIQUE. 155
tando. » Méditât. I, p. 206, col. 2, E. — o Adhaeream libi inseparabiliter , adorem te jnfatigabiliter , serviam tibi perseveranter, quœrara te fideliter, inveniaiu te féliciter, possideara te aBternaliter ! » Ibid., C.
(107) a Linguam nieam in arcum mendacii totiens exhibui , quotiens sagittas detraclionis ac aduiationisin alios niisi. » Méditât. VII, p. 214, col. 2 , A.
(108) Dans le traité De pace et coiicordia, je n'ai remarqué que cette noble rnaxime : a Vous obéirez en tout à votre prélat, pourvu que votre prélat n'exige rien de vous qui ne soit conforme à la volonté divine; car en obéissant à votre Supérieur, c'est encore et toujours à Dieu que vous obéissez. » P. 705 , col. 1. — et ce tour de mauvais goût : « Mirum est quomodo adversarius ( le diable ) qui circuit quaerens quem devoret, illum et illura non invadit, invadendo déglutit, deglutiendo ioterimit ! » P. 704, col. 2. C'est bien là le double cachet d'Anselme! — Pour les Quelques paroles utiles, on peut voir supra, p. 115, note 62. Nous ajouterons seulement, que la première des pièces imprimées sous ce titre n'est qu'une rédaction un peu différente de la pensée que développent les li derniers chapitres du Proslogium. —Le Traité ascétique commence par une phrase bien savante : « Omnes artes ac disciplinae scopon quemdani, id est destinationem , et teios, id est finem propriura, habent. » Spicilegium , in-fol. , t. I, p. 643, col. 1. Plus bas, chap. II, p. 644, col. 2, l'auteur compare (ce qui serait beaucoup plus conforme aux habitudes intellectuelles d'Anselme) l'esprit que mille et mille pensées assiègent sans cesse à des meules qu'un courant d'eau fait éternellement tourner; nous y pouvons moudre du froment ou de l'ivraie. Au chapitre IV, p. 647 , col. 1, il compte six degrés dans la chasteté ; le 6*. consiste à ne pas être troublé , même en rêve , par des pensées impures : « Sextus castimoniaB gradus est, ne illecebrosis phantasmatibus faeminarum vel dormiens illudatur. Licet enim hanc ludificationera peccato esse obnoxiam non credamus, concupiscentiae tamen adhuc meduUitus lalitanlis indicium est. » Il faut en venir à être dans la nuit ce qu'on est dans le jour; dans son lit, ce qu'on est dans l'église : « talis inveniatur in nocte, quplis in die; talis in lecto, qualis in oralione (voyez, pour celte pureté de l'homme endormi , notre Essai sur le sommeil, dans les Mémoires de l'Académie des Sciences , Arts et Belles-Lettres de Caen , année 1838, p. 338 et suiv.). Mais le style de l'archevêque ne se retrouve pas ici.
(109) Voyez, pour ce paragraphe, la Préface et les deux premiers chapitres du Liber de fide Trinitatis, p. 41-43. — Anselme aurait, pu prendre pour devise le mot d'Isaïc , qu'il cite ici deux fois: ISùi crcdideritis , non intelligctis ; « Commencez par croire; vous ne comprendrez qu'à ce prix. » Il aurait fallu toutefois, pour que sa pensée entière fût rendue, ajouter: « Vous croyez ; essayez donc de comprendre. ! » — On voit bien , d'après ce qu'il dit ici de l'expérience , qu'il en soupçonne la véritable valeur; il n'y a, il ne peut y avoir, pas plus dans le monde divin que dans le monde sensible , de science solide qu'autant que l'observation directe aura mis l'esprit humain en commerce avec son objet; et Gerson ne faisait qu'exprimer nettement ce
qu'Anselme avait plus ou moins obscurément coftçu, lorsqu'il écrivait (De mysnca ihcoloijia spccutiuiva, part. I , Coosider. 2, dans les OEuvres complètes, Anvers , 1706, édit. Ellies du fin, t. III, col. 365) : « Tlieolo^ia mystica innilitur ad sui doctri-
nam experientiis habitis intra in cordibus animarum devolarum Illa autem expc-
ricnlia nequit ad cognitiouem intuilivam vel immedialam dinluci illorum qui talium inexperli sunt. » « Qui non crediderit , dit le Livre sur la foi en la Trinité ( p. 62 . col. 2, C), non intelliget; nam qui non crediderit, non experietur, et qui experius non fuerit , non intelliget. »
(110) Anselme ne prononce pas le nom de Roscelin dans ce traité ; mais il le nomme ailleurs : voyez Epistol. , lib. II, epist. 61 et 61. — Sur la question du réalisme et du nominalisme en général , voyez toutes nos Histoires de la philosophie ; pour ce qui, dans cette grande querelle, nous intéresse plus spécialement, lisez, dansB. Hauréau, De la philosophie scholastigue , t. I, p. 171 et suiv. , l'excellent chapitre Intitulé : Roscelin et saint Anselme; nous n'avons rien à y ajouter. — Le trithéisme n'était pas de l'invention de Roscelin; dêj'i, au VIP. siècle , le grammairien Jean Philopon avait professé une doctrine analogue. Saint Augustin accuse môme formellement les Ariens (voyez Enarratio in psalmum CXXX , n". 11, dans l'édit. des Bénédictins, t. IV, part. II, col. 1668, C) d'introduire trois dieux dans l'Église : « Immiseruntiu Ecclesiara très deos. » Au trithéisme qui dislingue trop s'oppose le monothéisme de Sabellius ou le sabellianisrae qui, au point de vue catholique, ne distingue pas assez. Voyez Pluquet, Dictionnaire des hérésies; v°. Antitrimtaires.
(111) t Postquam in Anglia ad episcopatum, nescio qua Dei dispositione, captas et retentus sura , audivi prœfata; novitalis auctorem , in sua perseverantem sententia, dicere se non ob aliud abjurasse quod dicebat, nisi quia a populo intcrfici timebal. » Liber de fide Triniiaiis , cap. I, p. 62, col. 1 , A.
(112) Lib. de fide Trinit. , cap. VIII, p. 68, col. 1.— Il faut convenir que ces analogies sont bien grossières. — A tout prendre , la comparaison qu'on a faite des trois personnes divines avec les trois propositions dont se compose un syllogisme , serait peut-être plus acceptable. Mais de toutes ces explications la meilleure ne vaut rien.
Le livre Sur la foi en la Trinité et l'incarnation du Verbe est un des ouvrages d'An selraequi ont eu le plus de succès; on le rapprochait volontiers des traités de Lanfranc etdeGuitmond (\'\\eTSù Sur le corps et le sang de notre Seigneur ; voyez, cntr'aulres,dan!> le Catalogus librorum manuscripiorum Anglia; et Hiberniiv, Oxford, 1G'J7 , le n°. 2311. En réunissant ces trois beaux noms, la renommée mettait cependant celui d'Anselme au-dessus des deux autres : « Quod vero quœritis (écrit-il il son cher Avesgot, Apùro/., lib. I, epist. 16) cur famûLanfranci aiqueGuilmundiplusmea per orbem volet, utique quia non quilibet nos pari rosx fragrat odore, etiamsi non dispari failat rubore. • Voyez dans Baluze, Misccllanea. Paris, 1700, t. IV, p. 677, la lettre d'Avesgol luimême.
(113) « Graecorum fldej alque bis quae credunt iudubitauter et conûtenlur, pro
certissimis argumentis ad probandum quod non credunt, utar. » De processione Spiritus Sancti, Prolog., p. ù9, —L'argument tiré des analogies qu'Anselme croit saisir entre la Trinité et le Nil qui est à la fois une source , une rivière et un lac, se trouve aux chap. XVT et XVII, p. 57. Abélard [hitroductio ad theologiam , lib. II , cap. 13 , édit. François d'Amboise, in-6"., Paris, 1616, p. 108Zi) croit que saint Anselme doit cette comparaison à saint Augustin, qui le premier l'aurait employée, selon lui, dans une prétendue Lettre à un pape Laurent qui n'a jamais existé.
(116) Le symbole de Nicée, dit Anselme dans ce même passage, n'est pas complet : « Ul euim alla taceam, non ibi dicitur Dominus ad infernum descendisse; » et ce n'était pas le corrompre, comme on nous le reproclie , que d'y avoir ajouté un article qui n'est pas en opposition avec son contenu : i ubi nibil addimus quod bis, qaae ibi dicta suut, adverselur. »
(115) Lib. defide Trinitatis , cap. 2 , p. 42 . col. 2, A. — Je ne vois pas de mystère dont saint Anselme n'ait tenté et cru trouver l'explication. Il répète bien , en plus d'un endroit, que là où l'œil de la raison ne peut rien saisir, il ne faut pas moins s'en fier aux obscures lueurs de la foi ; qu'en pareil cas l'esprit , ne pouvant trouver la raison de tel ou tel fait , se doit contenter de se démontrer qu'il existe: « Videtur raihi hujus tam sublimis rei secretum iranscendere oranem intellectus aciem humani, et idcirco conaium explicandi qualiter boc sic, continendum puto. Sufîicere namque debcre existimo rem incomprehensibilem indaganti, si ad boc ratiocinando pervenerit ut eara certissime esse cognoscat, eliamsi penetrare nequeat intellectu quoraodo ita sit. » Monologium, cap. LXIV , p. 24, col. 1, B; mais , quand il s'impose celte réserve , il a déjà tourné et retourné en tout sens la question devant laquelle il prétend s'arrêter.
(116) Cur Deushomo, lib. I, cap. 1 , p. 74-75. — Saint Thomas d'Aquin a quelque \t2iVi ( Summa fidei catholicœ contra geniiles, lib. IV, cap. 1, dans les OEuvres complètes. edit.de Rome, 1570, t. IX, fol 420 v".. G) , bien déterminé, ce me semble, la part de la raison dans l'examen des questions de cette nature : « Probanda sunt bujusraodi [dogmata] authoritate Sacrae ScripturaB, non autem ralione naturali; sed tamen ostendendum est quod ration! naturali non sunt opposita, ut ab impugnatione Infideliura defendantur. »
(117) Ibid. , cap. 3 et seqq. — Le livre Cur Dcus homo avait, au moyen âge , comme le traité De fide Trinitatis et incarnatione Verbi, une grande autorité , qu'il a même conservée depuis. A partir du moment où il a été écrit, son titre devint la formule sous laquelle la question qu'il résoud se posait dans toutes les écoles et dans tous les cours de théologie; voyez Hugues de St. -Victor, Rouen, 1648,in-fol.,t. III, De sacramentis, lib. I, part. \iii, cap. 6, p. 555, col. 1 ; Guillelraus Alvernus, Opéra omnia, Amiens, 1674, t. I, p. 555, etc., etc. On le popularisa sous toutes les formes. Il en parut un extrait sous ce litre : Flores libri Cur Dcus lwmo{on en conserve un exemplaire ms. à la bibl. imp. , fonds de Sorbonne, n^ 1443, et un auire à la
bibl. de la ville et de l'Université de Gaiid ; voyez, pour ce dernier, le Catalogue mcthodiq^ie et raisonné des mss. de celle bibl., par le B'. Jules de Si. -Génois. Gand, 1869, p. 36, où il faut écrire : Cur Dcus liomo, au lieu de : Cur dictas homo ]. On en fil même un abrégé en vers, sous le litre: Versus Anselmi Cur Deus homo: M. Léopoid Delisle a bien voulu en prendre, dans le ms. de la bibl. imp. , fonds de Sorboone, n". 1666, au dernier feuillet où il l'avait découvert, une copie que nous publions :
Vebsl's Anselui Cuk Deis bouo.
Ade peccutum que conveniens abolcret
Victima? Numquid homo? sed hic reus unde placcret?
Anfîclus? an frugcs? an vacca? scd hoslia lalis
Natura dispar, prccio miner, esser inanis. 5 — Hxc cadcm que displicuit nalura placcre
Dcbuit, alquc aliquid quo pacificarel habnre.
Ergo fuit qujcrendus homo, cul, prêter id ipsum
Quod puri est hominis, quiddam foret unde placeret.
Unitur carni Deus et natura creatrii 10 — Quem redirait recipit, slt ut ipsa redcmpia redemptrix.
Par homini quum verus homo , sed dignior ortu ,
Dissimilis culpa, deitate potcntior idem,
Quem quia non gcnuit ex lapsu nata voluptas,
Justus pro lapsis agitoccisusque pérorai, 45 — Hoslia sufEciens quœ cœlos cive repicvil,
Qua furor offensi cccidit, qua gralia crevit ;
Andidotum felix quo vulnera nostra cohérent,
Angélus exultât, homo gaudet, tartara merent
Explicit liber Anselmi.
J'ai, au vers 5, rétabli, d'après le fac-similé de cette ligne que M. Delisle m'envoie,, le mot displicuit auquel mon savant ami, qui n'avait pu le reconnaître avait substitué peccavit ; au vers 8 , j'ai écrit quiddam au lieu de quidam; au vers 9 , carni au lieu de carne; au vers 10 , sit ut au lieu de sit et; au vers 11 , qimm au lieu de quam, et enfin au vers 16, cecidit au lieu de cecidi. Quand les théologiens traitaient la même matière, ils puisaient largement dans le livre d'Anselme : o Je n'ai rien mis du mien dans cet ouvrage, dit Heriman, abbé de Saint-Martin de Tournai (Préface de son livre Sur i' Incarnation j ; mais j'y ai réuni tout ce que j'avais lu dans les saints docteurs et en particulier dans le Irailé d'Anselme, archevêque de Cantorbéry : Cur Deus homo. — M. .Ympère en trouve le plan remarquable ( Histoire liitcrairc de la France avatu le XIV. siècle, t. III, p. 371).
(118) « Ansclmus sequitur Augustinum, BernardusGrogorium , Richardus (de SL- Victor) Dionysium ( l'aréopagile). Ansclmus in ratiocinaiione, Bcrnardus in praîdicalione, Richardus in contemplatione. Hugo (de St. -Victor) vero omnia lue . id est omnes sequitur. » Saint Bonavcnture , De reductione artium ad theologiam , dans les Opuscules, édiU de Lyon, 1667 , t I, p. 2, col. 2, D.
NOTICE BIOGRAPHIQUE, LITTÉRAIRE ET PHILOSOPniQUE. ['29
(119) C'est ce qu'on lit, mot pour mot, dans De Roujoux, Essai d'une histoire des révolutions arrivées dans les sciences et les beatix-arts depuis les temps héroïques jusqu'à nos jours, 3 vol. in-8°. , Paris, 1811 , t. II, p. 20.
(120) i£ Philosophia In servitutem tlieologlœ papeœ redacta. » Heumann, Pre/iice mise en tête de l'édition qu'il a donnée en 1719, à léna, du traité d'Adamus Tribbechovius De doctoribus scholasticis. Tennemann reconnaît trois périodes dans le développement complet de la philosophie scholastique : 1"=. période, du IX*. au XP. siècle, subordination de la philosophie comme servante de la théologie, ancilla theologico; 2*. période, du XP. au XIIP. siècle, coordination et association de la philosophie et de la théologie sur le pied d'égalité; 3«. période, du XIIP. au XV«. siècle, distinction et séparation de la philosophie et de la théologie. Manuel de l'histoire delà philosophie » traduct. V. Cousin, t. I, p. 336.
(121) « Veniat, veniat, oro tempus, ut quod nunc credo, revelatis tandem oculis aspiciam I » Méditai. /A', p. 220, col. 2, B. — t Agnoscara videndo quod agnosco credendo! n Méditât. /,g 6, p. 204, col. 2, B.— « Sicut reclus ordo exigit ut profunda christianae fidei credamus, priusquam ea praesumamus raiione discutere, ila negligentia mihi videtur, si poslquam confirmât! sumus in fide, non studemus quod credimus inlelligere. » CurDeushomo, lib. I, cap. 2, p. 75, col. 1, B, etc., etc. Ce que je dis d'Anselme , M. de Saint- René Taillandier [Scot Erigène , m-S°., Paris, 18Ù3, p. 276) l'affirme de toute la philosophie scholastique dont le but est, selon lui, a d'atteindre par la science les dogmes qu'elle possède par la foi ».
(122) « Factura est ut... obscurissimas et ante tempus suum insolulas de divinitate Dei etnostra fide quœstiones, Deo reserante, perspiceret, ac perspeclas enodaret. » Eadmer,p. 3, col. 2, C. — « Quatuor sunt regulae Scripturarum, quibus quasi quibusdam rôtis volvitur omnis sacra pagina; hoc est : Ilistoria, quae res gestas loquitur; AUegoria, in qua ex alio aliud intelligilur; Tropologia, id est moralis locutio, in qua de moribus componendis ordinaudisque tractatur; Anagoge, spiritualis scilicet intelleclus, per quem de summis et caelestibus tractaturi ad superiora duciraur. Verbi gratia: Hierusalem, secundura Hisloriam,cîvitas est quœdam ; secundum Allegoriam, sanctam Ecclesiam significans; secundum Tropologiam, id est moralitatem , anima fidells cujuslibel qui ad visionem pacis aeterna; anhelat; secundum Anagogen, caîlestium civium vitam , qui Deum Deorum facie revelata in Sion vident, signal. » Guibert de Nogent, Opéra omnia y p. 6, col. 2, B. Il ajoute ailleurs (p. kll , col. 1, C) : « In his (c'est-à-dire dans ces distinctions des divers sens que présentent les textes sacrés) prœcipuum habui incentorem beccensem abbatein Ausclmum, postea cantuariensem archiepiscopum. » Saint Bonaventure reconnaît ces quatre sens dans le De reductione artium ad iheologiam, p. 2, col. 2, C. Le sous-pricur de Sl.-Viclor, Godefroy, dans son poème intitulé : Foiis pliilosophict (voyez bibl. imp., mss. fonds de St. -Victor, n'. 912), leur a consacré ces quatre vers qui forment la slance 119 :
Planior ysloviu levis transvad Sed allcgoria vix valet cnat Sapida moralitas ulilis pot Anat/ugc respuil terris immor
« C'est depuis les leçons de saint Anselme qu'on étudie l'Écriture -Sainte avec plus d'ordre. Ou distingue, depuis lui, les dillércDls sens du texte, littéral ou historique, allégorique, tropologique ou moral, cl anagogique. n Ilist. Un., t. MI, p. 1^5. — Saint Augustin, .'i qui il faut presque toujours remonter i)Our tout ce q li lient aux origines de la doctrine chrétienne , avait déj;\ distingué dans la Bible (voyez De Genesi ad lùteram , cap. I, u°. 5, édil. des Kénédicl., l. III, part. 1 , col. 9li, D) un sens historique, un sens allégorique , un sens analogique el un sens étiologique. Saint Jérôme, de son côté, admettait une triple règle pour rinlerprétation des textes * sacrés; il y voyait (^4^/ Ilcdibiam cpistola, Qua;st. XII, dans les OEuvres complètes, édit. Marlianay, U IV, part. 1 , col. 186) Vhisioirc y la tropologie elV intelligence spirituelle (qu'on appela plus lard anagogic). Au temps de Grégoire-le-Grand , c'est à-dire à la fin du VP. siècle, les quatre sens [Moralium in Job lib. I, au début, édit. des Bénédict. , t. I, col. Ix, C) ne sont pas encore parfaileraenl déterminés, et peut-être est-ce à saint Anselme que cette détermination définitive est due.
(123) On ne peut pas compter Anselme au nombre des mystiques : sa théologie , quoiqu'ardenle parfois, ne se perd jamais dans ces exagérations où la nature humaine s'efface, s'anéantit. Je trouve toutefois dans une des méditations qui porte son nora, la X'. (p. 221, col. 2, C), ce passage curieux que les mystiques ne désavoueraient point : « O mi Domine, nuuc tota anima mea desiderat in amplexus tuos el oscula. Nihil quaîro nisi le ipsum, quamvis nuUa merces repromitterelur; licel infcrnus et paradisus non essent , lamen propter dulccm bonitatem tuam , proptnr te ipsum adbœrcre vellcm libi. Tu continua meditalio mea, verbum meum. opus meum ! « — Saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, Duus Scot, Ockam, Gerson. tous les docteurs dumoyen-àge, citent fréquemment Anselme dans leurs livres et la plupart invoquent son autorité : des innombrables passages où il est traité avec une grande déférence, je n'en indiquerai qu'un, celui où Roger Bacon {Spécula matlicmadces, éiVil. Combach, Francfort, 1614, cap. XIII, p. 7Zi-75)Ie met en quoique sorte sur la même ligne que saint Augustin : « Si ponamus a^vum esse divisibile et habere partes, ut multi a\siimant conira totam philosophia^ potestatem atcpie contra Auguslinum ot Dionysium, quanquam Ansclraus velit conlrarium... » Ce serait cepentlanl pousser l'admiration un peu Irop loin que de l'appeler avec Gerbcron. d'une manière absolue ( Epitre didicatoirc ) , le premier des théologiens ( (heologorwn facile princcpsj; il fallait se contenter de le reconnaître, comme l'a fait le cardinal d'Aguirre (dans la dédicace adressée à saint Anselme qui est au commencement de son livre) , le plus grand des théologiens de son temps (tluologorum sui tempons summo). (126) Dialcgus de vcritate , Prolog. , p. 109.
NOTICE BIOGRAPHIQUE, LITTÉRAIRE ET PHILOSOPHIQUE. loi
(125) Dialogus de veritate, Prolog. , p. 109.
(126) Dialog. de verit. , cap. I et seqq. — « Possumus diffinire quia veritas est rectitudo sola mente perceptibilis ». Cap. II, p. 113, col. 2, B.
(127) Saint Thomas, un peu plus tard, voyait mieux ce fait quand il disait après et avec un certain Isaac qui ne m'est pas autrement connu : « Veritas est adaequatio rei et intellectus ». Quastiones disputatœ , Quaest. I, De veritate, art. 1, dans l'édit. de Rome, 1570 , t. YIII, fol. 289 V. , col. 2 , F. C'est presque la définition de Locke ( Essai sur l'eîiiendement humain, liv. IV, cliap. IV, § 3) : « La vérité est la conformité de la connaissance avec l'objet connu ». Voyez, pour cette importante question, mes Leçons de logique, p. 232-244.
(128) Si la vérité est simplement et en général ce qui est droit, ce qui doit être , elle se confondra nécessairement avec la vertu qui n'est elle-même que cela. Nous retombons dans la confusion socratique et cartésienne de la pensée et de l'acte , de l'intelligence et de la volonté. Le vrai, c'est le bien ; le bien, c'est le vrai ; et nous ne concevrons plus pourquoi tout esprit distingue ces deux faits, et pourquoi toute langue se donne deux noms pour les nommer.
(129) Alcuin, Rhaban Maur, Scot Érigène, ne se demandent point en quoi consistent la vérité et l'erreur. A partir d'Anselme, tous les Traités de théologie, toutes les Sommes plus ou moins philosophiques se poseront le problême et le discuteront. La question, au contraire, des rapports de la qualité et de la substance était une des plus habituellement agitées à cette époque : a Quoniam scis, dit le Maître au Disciple (cap. 21, p. 150, col. 2, B), quantum nostris temporibus dialectici certent de quaestlone a te proposita.... »
(130) Aristote , Les catégories , §§ De la substance et De la qualité.
(131) Dialogus de grammatico, cap. I, p. 143, col. 1. — Dès les premières lignes le sujet du livre est bien clairement établi. Quelques manuscrits ( voyez Catalogus librorum manuscriptorum Anglicc et Hiberniœ , n". 1938) portent même eu titre cette rubrique qui ne permet plus la moindre méprise : « Quomodo grammaticus sit substantia et qualitas. »
(132) Anselme reconnaît encore, et beaucoup plus clairement, que le grammairien, ^rrûmmariaw , peut être une qualité, si on considère le mot dans sa forme; une substance, si dans sa signification.
(133) Saint Thomas d'Aquin étudie bien aussi, comme nous en félicitons ici saint Anselme, toutes les faces d'une question, mais ce n'est pas pour rapprocher et concilier des opinions opposées; il entasse les doctrines sur les doctrines, surchargeant à tel point les questions qu'il les embrouille beaucoup plus qu'il ne les éclaircit.
(134) « Si quis validioribus argumcntis haec destruere et diversa valuerit astruere... saltera ad excrcilationem disputandi nobis haBc profecisse non negabis. » Cap. XXI, p. 150, col. 2, B. « Non inutilem, utputo [librura], introducendis ad dialecticam. »
Dialogiis de veriiaic , Prolog,, p. 109. C'est ainsi qu'Anselme iiii-in/^nio jugeait son livre. Jusqu'au dernier siùcle, on ue le jugeait pas inoins favorablemeut. « Saint Anseinne y donne, disait dom Rivet, des notions claires de la substance et de la qualité, les deux objets généraux de toutes nos idées, et y enseigne à raisonner juste. " //i.u. lia., t. IX, p. 'i27. « C'est avec ce traité qu'il parvint à décrasser la pliilosopliic de son temps. » IbàL, t. VII, p. 131. — Ces éloges étaient excessifs. Depuis le vent a bien tourné; M. Ampère ne voit dans ce livre [Histoire littéraire de la France avant le XII'. siècle, t. III, p. 390) qu'une nrgumentation sur des questions frivoles sans autre but (/ue d'exercer la subtilité de l'esprit. « « Ce petit traité de dialectique dans le systtMue des scholastiques est aujourd'hui, selon M. de Caraman [Histoire d:s révolutions de la pliilosopliic en France pendant le nioyen-d(j'' jusqu'au XVt. siècle, 3 vol. in-8°., Paris, 18^5-18/i8 , t. I, p. /lOO), d'un médiocre intérêt i; et RI. CousiD ( Fragments philosophiques pour faire suite aux cours de l'histoire de la philosophie, in-12, t. II , p. 16/i) trouve que « ce dialogue , qui est malheureusement de saint Anselme , roule sur une misérable difficulté du livre d'Aristotc de l'Inlerprclation. » M. de Rémusat(p. 677) rae paraît, ici comme presque partout, être dans le vrai : « On exagère, quand on dit qu'avant Anselme la dialectique était un jargon informe [Ilist. litt., t. IX, p. h^h) , et quand on présonte son dialogue De grammatico comme une réforme de la dialectique. C'est un bon ouvrage sur quelques notions premières de la logique , voilà tout, et il n'eut aucune inlluence sur les destinées de la science. »
(135) Anselme, qui d'abord n'avait pas grande confiance dans la valeur de cet opuscule, n'y avait pas mis sou nom, et n'avait pas cru devoir lui donner un titre plus précis que celui qui est mentionné dans notre texte; il raconte que, son livre se répandant, il fut forcé par plusieurs personnes (cocgerunt me plures) et en particulier parle très-révérend archevêque de Lyon, Hugues, légat du pape en France, de s'en reconnaître publiquement, l'auteur; ce fut alors qu'il l'intitula Proslogion. Voyez le Proœmium , en tête du traité , p. 29. Anselme ne s'explique pas plus clairement sur la suppression de son premier litre ; mais le rapport que ce titre indiquait entre la foi et la science , inquiétait sans doule l'ombrageuse orthodoxie du légat à laquelle Anselme dut en faire le sacrifice.
(136) Voyez le Proœmium , p. 29.
(137) Proslogium, cap. II, III, IV et V.
(138) On ne savait rien, jusqu'il ces derniers temps, du moine Gaunilon ou Guanilon. M. Ravaisson , ayant rencontré dans la bibliothèque de Tours une Histoire inédile du couvent de Marmoutiers par dom Marlène [so^qz Rapports au Ministre de l'Instruction publique sur les bibliothèques de l'Ouest, p. /il0-/il2), en a pu extraire qaelques détails qui nous le font connaître, Guanilon (c'est ainsi que dom Martêne le- nomme) était né en Thuringe, d'une famille noble; après avoir vécu dans les honneurs, il quitta le monde pour se vouer à Dieu, et prit riiabit religieux au Grand-monasiere
NOTICE BIOGRAPHIQDE, LITTÉRAIRE ET PBILOSOPHIQUE. 13o
{Majus-monasterium) où il mourut en 1083. Comte de Moûtigny, il avait été trésorier du Chapitre de St. -Martin de Tours.
(139) « Caetera libelli illius tam veraciter et lam prasclare sunt magnificeque disserta, tanta denique referta ulililatc et pii ac sancli afTeclus intirao quodam odore fragrantia, ut nuUo modo propter illa quœ in initiis recte quidem seusa, sed minus firraiter arguraentala sunt, ista sint conteranenda; sed illa potius argumentanda robustlus; ac omnia cum ingenli veneratione et laude suscipienda. » Liber pro Insipieiite adversuss. Anselmi in Prosiogio ratiocina! ioiiem,^. 36, col. 2, D. — Degerando, dans son Histoire comparée des systèmes de philosophie (2*. édit. , t. IV, p. 389);, intitule bien ridiculement cette pièce : Le petit livre d'un sot.
(140) Voyez, pour l'analyse de cette argumentation et le jugement qu'il en faut porter, Emile Saisset, De varia s. Anselmi in Prosiogio argumenti fortuna, p. 15 et suiv., et B. Hauréau , De la philosophie scolastique , t. I, p. 206 et suiv.
(ni) Liber apologeticus , p. 37. Saint Anselme résume ainsi, au cliap. X, p. 40, col. 2, A, son argumentation : « Puto quia monstravi me non infirma, sed satis necessaria argumentatione probasse... reipsa existere aliquid, quo majus cogitari non possit, nec eam alicujus objectionis infirmari firmitate. Tantam enim vim hujus probationis in secontinet significatio, ut hoc ipsum quod dicitur, ex necessitate, eo ipso quod intelligitur vel cogitatur, et re vera probetur existere, et id ipsum esse quidquid de divina substantia oportet credere. »
(142) Selon saint Augustin {De iiberoarbitrio, lib. II, cap. 3 — 7, édit. desBénéflict., t. I, col. 587-593) , il y a un être que nous concevons au-dessus de la nature morte, de la nature vivante, animée et même raisonnable (quo nihil superius), et qui ne peut être que Dieu. Il y a loin de là, on le voit, à l'argument du Proslogium; salut Augustin démontre ici la nécessité d'un être supérieur à tout ce que nous concevons, non pas par cette idée même, mais par l'impossibilité où il se voit d'expliquer sans lui certainn phénomènes, l'unité, entr'autres, de nos jugements rationnels. — Saint Thomas {Su>nma catholicœ fidei contra gentiles^ lib. I, cap. 10) expose ainsi l'argument d'Anselme qu'il ne nomme pas en ce lieu, mais qu'il a reconnu, dans un autre livre [De veritaie, Quaest. X , art. 12) , en être l'auteur : « Nous comprenons sous le nom de Dieu un être au-dessus duquel nous n'en pouvons concevoir aucun autre; or, un être au-dessus duquel aucun autre ne peut être conçu doit exister nonseulement dans notre conception, mais encore en réalité; donc il est évident par la seule signification du nom de Dieu que Dieu existe, p Ce qu'il combat de la manière suivante : « Il n'est pas évident que l'idée d'un être au-dessus duquel aucun autre ne peut être conçu soit nécessairement celle de Dieu, puisque plus d'un philosophe ancien reconnaissait le monde comme l'être par excellence. En outre, de ce que l'esprit conçoit un être au-dessus duquel aucun autre ne puisse être conçu, il ne s'ensuit nullement que cet être existe ailleurs que dans notre conception, à moins qu'on n'accorde préalablement, ce qui serait une concession toute gratuite, que
IS/l SAINT ANSELME,
l'être au-dessus duquel aucun autre ne peut être conçu, existe nécessaircraenL » Ce u'est pas là tout -à- fait i'iirgumcnt d'Anselme qui ne commence point |)ar dire que Dieu est l'être au-dessus duquel nous n'en pouvons coucevoir aucun autre; qui, au contraire, conclut de la nécessité où nous sommes d'attribuer l'exisleuce réelle a l'être au-dessus duquel aucun autre ne peut être conçu, que cet être existe et que cet être est Dieu. L'objection que saint Thomas lire de l'opinion qui admettait le monde comme l'être suprême n'en est pas une; car, dans celte doctrine, le monde, c'est Dieu. La seconde objection n'était pas nouvelle; saint Thomas ne faisait que répéter ici Gaunilon et il n'avait, pour se répondre à lui-même, qu'à relire le Livre apologétique contre l'Insensé.— Sc\on Duns Scol {In lib. l Sententiarum , Distinct. II , Quaest. II, § 8, dans les OEuvres complètes, édit. de Lyon, 1G39, t. V, part. I, p. 21x2) , l'argument d'Anselme se ramène à ces deux syllogismes :