‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 1 sur 109 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

INTRODUCTION

lorsque j’étudiais l'histoire et les ouvrages d’Abélard, l’homme et sa philosophie ne captivaient pas seuls mon attention. J’avais bien à cœur, avant tout, de retracer avec exactitude une forme et un âge de la scolastique; et j’aimais sans doute à suivre en imagination le drame de cette vie singulière, toute remplie d'un intérêt romanesque. Mais, en même temps, mes regards se portaient sur le fond de la scène, pour considérer dans son ensemble le spectacle du douzième siècle.

Où le chercher, ce spectacle, sinon dans les personnages éminents qui dominent et caractérisent cette époque? Comment la mieux connaître que par eux? L’esprit d’un siècle se dévoile, pour ainsi parler, dans les grands esprits que ce siècle a produits. De

quelque sceau d'originalité que la nature les ait marqués, on pourrait dire que leurs contemporains respirent et se meuvent en eux; les vies des hommes illustres sont, à tout prendre, le plus grand monument de l’histoire des nations.

II y avait au moyen âge une société spirituelle, une puissance spirituelle , l’Église. C’est donc à l’Église d’abord qu’il fallait demander l’esprit du douzième siècle; c’est dans le sein de cette vaste hiérarchie d’intelligences que devaient principalement se rencontrer celles qui ont manifesté ou dirigé la pensée générale de leur temps. Aussi avais-je un moment conçu l’idée d’un ouvrage où il semblait possible de reproduire dans son esprit toute cette époque de notre histoire, sans en chercher les héros ailleurs que dans le cloître. C’eût été le simple recueil des quatre biographies de saint Bernard, de Pierre le Vénérable, de Suger et d’Abélard. Ces quatre personnages représentent l'Église, non dans l’unité à laquelle elle aspire , mais dans l’universalité qu'elle possédait au moyen âge. Deux sont supérieurs par le caractère et presque de grands hommes; un surtout, c’est saint Bernard. L’abbé de Clairvaux représente éminemment la domination morale de l'Église ; il la montre intervenant presque en maîtresse dans les principales affaires de la société, dans les principaux événements de son histoire. C’est l’autorité de la religion tendant à gouverner les gouvernements , à les suppléer quelquefois.

INTRODUCTION

Suger, abbé de Saint-Dcnys, est un ambassadeur, un ministre, un régent; c’est l'homme d’Ëglise devenu homme d’Ëtat; c'est le prêtre tout politique. Abélard , abbé de Saint-Gildas , c’est la science. L’abbé de Cluni, Pierre le Vénérable, semble personnifier, sous une forme auguste, la vie religieuse : il est l’idéal du moine'. En lui vit comme une image de la religion, telle que l'entendent les nobles Ames qui aiment mieux voir en elle une foi et une vertu, qu'une doctrine et une puissance. Ainsi, l’Eglise, la politique, la religion et la science, voilà ce qu'on pouvait peindre d'une manière attachante, à l aide d’un livre tout biographique qui aurait pu être intitulé : les Quatre Abbés, si ce titre, un peu étrange aujourd'hui, eût répondu à la grandeur du sujet. C'est à peu près ainsi, et, je crois, avec moins de fondement, qu'en Angleterre, un ingénieux critiquo, réunissant quelques notices littéraires, s’est cru le droit d’en appeler le recueil : The Spirit ofthe Age' .

Mais c’en est fait, les quatre portraits ne paraîtront pas dans le même cadre, et le public, à son grand profit, ne les aura pas de la même main. Ce que j’ai essayé pour Abélard , un écrivain distingué l’a fait récemment pour Suger a. Un éloquent orateur s’est dès longtemps chargé de saint Bernard .

1 The Sptril of the Age or Conlemporary portraits, liy William Ilazlitl, Paris, 1823.

* Etudes sur les fondateurs de l’unité nationale, par M. île Carné, t. I.

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