A PITRE I
Quant à l’abbé de Cluni, il pourra bien être oublié ; c’est le lot de la vertu modeste. En mourant au monde, n’a-t-il pas cru mourir à la postérité? A-t-il jamais pensé seulement que nous saurions son nom?
Je rappelle ces plans d’ouvrages abandonnés pour en venir à l’ouvrage que je publie. Il s’agit encore des temps voisins du douzième siècle, de ce siècle lui-môme, et de la vie d’un homme d’Église éminent par la pensée. En remontant aux origines de la scolastique, il était impossible de ne pas rencontrer saint Anselme parmi les plus illustres devanciers d’Abélard, qui, cependant, lui a peu emprunté. Tous ceux qui s’occupent de philosophie savent quelle haute place saint Anselme remplit dans l’histoire de la théologie, de la doctrine chrétienne, disons mieux, de l'esprit humain. Ceux qui ont parcouru les annales du moyen Age n’ignorent pas quel rôle a joué , dans les mémorables luttes des deux puissances, ce doux et pieux prédécesseur de Thomas Becket. Dans le domaine des idées, dans celui des événements , c’est un personnage essentiellement historique qu’on ne peut étudier sans apprendre à connaître beaucoup plus que sa vie individuelle. Il faut la raconter pour juger sa cause, et analyser ses ouvrages pour juger ses doctrines. Le sujet est attachant et difficile, puisqu'il touche aux questions qui intéressent le plus l’Église, considérée comme une école et comme un pouvoir, dans sa philosophie et dans son gouvernement.
INTRODUCTION
Les jours de la justice sont venus pour l'Église. Les esprits ne sont plus enchaînés ni soulevés; le respect n’osl plus servile , ni l’indépendance agressive. Le respect et l’indépendance peuvent se réunir dans une impartialité qu’elle ne devrait pas redouter. Adorée comme une institution divine , ou flattée comme une institution puissante, elle a quelquefois eu des historiographes plutôt que des historiens, et ses apologistes officiels ont rarement imité, souvent désavoué les Tillemont, les Mahillon, les Fleury. En n’osant se juger elle-même, en ne permettant l>as qu'on la jugeât, elle s’exposait à n’être jugée que j>ar ses ennemis. Aussi , depuis la Réforme , la raison a-t-elle souvent pris envers elle le ton de l’hostilité : c’est l’esprit d’opposition qui a suppléé la raison même. Luther et Voltaire composent des manifestes; ils traitent les événements comme les faits d’une cause ; ils plaident et ne racontent pas. Mais la passion qui les anime, nécessaire peut-être à toute révolution nécessaire elle-même, ne saurait prononcer le jugement définitif de l’humanité. Elle sert, je le veux, la liberté ; mais la liberté n’est pas encore la vérité, quoique, à la longue, elle puisse y conduire. Désormais libres, à ce qu’il semble, il devrait nous en peu coûter d’être vrais.
L'Église a été attaquée dans sa divinité par la philosophie moderne, dans sa conduite temporelle par la moderne politique. Ce qu’il y a de divin en elle, ce n’est pas elle-même, mais la foi dont elle est dé-
positaire , mais le dogme qu’elle enseigne, et, si l’on veut aussi, l’autorité morale (pii lui a été donnée comme à l’interprète du dogme et à la gardienne de la foi. Sur tous ces points, elle se tient pour une magistrature spirituelle, instituée de Dieu et inspirée de son esprit ; elle a raison, ou bien la religion catholique aurait tort avec elle; et c’est là une question dont notre examen ne veut pas mémo approcher. Mais il n’en est pas ainsi de ce qu’il y a d’humain dans l’Église. La révélation mise à part, l’Église est une institution et un pouvoir. Comme institution, elleest toute justiciable de la raison. Son organisation, ses droits, scs règles, ses garanties, tout cela est dès longtemps livré à la controverse. Comme pouvoir, elle a tenu une conduite, elle a une histoire; elle est donc responsable au jugement des hommes qui ne lui doivent que la vérité, car la vérité seule est inviolable. Notre siècle n’est pas plus obligé de dissimuler la satire par l'ironie, ou de porter l’hypocrisie dans l’hostilité , que l'Église de tolérer l’imposture dans la défense. Une de ces fautes, à coup sûr, ramènerait l’autre; et ceux aujourd’hui qui, pour servir la religion, recourraient à la superstition dans l’histoire, ne réussiraient qu’à raviver les vieilles inimitiés et à rendre le crédit et l’à-propos aux déclamations offensives du seizième ou du dix-liuitièmc siècle.
Nous nous flattons peut-être; mais, en abordant un sujet qui touche tant à l’histoire qu’à la doctrine
INTRODUCTION
ecclesiastique, nous croyons n’être animé que de sentiments bienveillants et sincères. D’ailleurs, la bienveillance est naturelle, et la sincérité n’est pas menaçante, quand il s’agit de juger la vie et l’esprit de saint Anselme.
On doit espérer beaucoup de l’historien promis à saint Bernard. Sans oser prétendre que M. de Montalembert le juge comme nous l’aurions jugé, il nous semble que ce brillant esprit est fait pour s’élever au-dessus de cette littérature affectée et dévotieuse qui rapetisse la religion à sa mesure, et donne à l’orthodoxie même les formes suspectes du paradoxe. Il ne fera pas une légende de la vie d’un grand homme. C’est le moment de dire qu’il a, comme fragment d'essai, détaché de son introduction au siècle de saint Bernard un récit de la vie de saint Anselme1, et que cette petite composition, écrite avec beaucoup de simplicité, d’élégance et d’intérêt, nous aurait déterminé facilement à laisser dans l’oubli nos commencements de recherches, de narration et d’analyse , si , en philosophie et en histoire, nous pouvions jamais tomber entièrement d’accord avec l’habile écrivain, et si nous ne pensions, après qu’il a parlé dignement de l’évêque, avoir encore quelque chose à dire du métaphysicien.
La vie de saint Bernard est sans nul doute un plus important sujet; mais s’il fallait opter entre les
1 Saint Anselme, fragment de fini roducliun à ITiisloire de saint Bernard, par le comte de Monlalemliert, Paris, 1811.
deux héros, notre choix serait longtemps incertain. Comme homme d’action, saint Bernard est bien supérieur; c’est aussi un écrivain et un orateur plus éloquent. Mais pour la qualité de l’esprit, comme pour le caractère moral, saint Anselme ne craint pas la rivalité du fondateur de Clairvaux; et, nous ne le cachons pas, toutes nos sympathies sont pour le moins célèbre. Saint Anselme est peut-être le plus grand philosophe du moyen âge, entre le sixième et le treizième siècle. Dans un temps où les plus fermes esprits se rangent humblement sous le joug commun, où, imitateurs par devoir, ils ne se diversifient souvent que par le choix des autorités, il sait être lui-même. Avec la foi de tous, il a des idées qui ne sont à personne. Son christianisme irréprochable est cependant individuel, et son génie montre une indépendance qui profite tout ensemble à sa gloire et à la religion. Scs vertus aimables et douces n’ôtent rien à l’austérité de sa vie, non plus qu’à l’énergie de ses convictions. Sa fidélité obstinée à ses principes ne prend pas les caractères d’une turbulente passion; il résiste au pouvoir qu'il croit oppressif, repousse des transactions qu’il juge criminelles, mais ne semble jamais se complaire dans la lutte. Il la subit comme une épreuve, et ne la cherche pas comme un honneur. Ses dignités lui pèsent toujours ainsi qu’un triste fardeau. A la cour des rois comme auprès du trône pontifical, il paraît toujours regretter sa cellule, envier à son passé l’obscurité et le travail,
INTRODUCTION
et garder au milieu des grandeurs du monde cet amour de la retraite qui sied au philosophe et au religieux. Celui qu’Abélard appelle un docteur magnifique était un bon moine.
A ces titres divers, on peut prendre hardiment saint Anselme comme un des meilleurs représentants de l’esprit du clergé à une de ses meilleures époques. Nous trouvons en lui deux hommes, un philosophe et un évêque ; un moine est devenu ce philosophe et cet évêque, qui, en fin de compte, ont fait un saint. On ne peut donc lui contester l'honneur de complètement personnifier l’Église du moyen âge, et il est digne de rehausser ce qu’il représente.
Le moyen âge, en effet, et particulièrement le douzième siècle, dont Anselme a vu poindre l’aurore , fut une époque que l’on décrit ordinairement comme toute catholique. Nous l’accorderons; et, cependant, nous saurions trouver, sous l'unité prétendue de ces temps-là, bien des éléments de diversité. Une lutte intestine agitait ces âges de foi uniforme; la guerre civile régnait en permanence au sein de la société chrétienne. On parlait aussi alors de quelque chose qui ressemblait fort à l’anarchie des intelligences, et les apôtres contemporains de Bérenger et de Roscelin, de Pierre de Bruis et d’Arnauld de Brescia, croyaient souvent toucher aux temps maudits de l’Église. Jamais l’Antéchrist n’a été jugé si proche qu’en ces jours où la théocratie
parut sur le point d’être accomplie. Deux papes ne divisaient-ils pas la chrétienté, au moment même où Grégoire VU ambitionnait d’y introduire sa monarchie universelle?
Mais écartons ce point de vue, et, dans le sein même de l’unité orthodoxe, distinguons d’abord ce qu’on appelait alors par excellence la religion, c’est-àdire l’esprit des religieux ou le principe monacal. Jamais il ne fut plus influent ni plus actif. A côté de cette puissance aux apparences modestes, vouée par état à l’obscurité, à la pauvreté, et sans cesse ramenée forcément sur la scène du monde pour exercer une intervention passagère et d’autant plus décisive, il y avait un autre pouvoir plus mondain et non moins sacré ; c’est celui des dignitaires séculiers de l’Église, c’est l’autorité spirituelle constituée, c’est l’épiscopat, en un mot, que la puissance politique traitait plus en rival qu’en auxiliaire; l’épiscopat qui, par sa prérogative, ses pompes, scs possessions, agissait à la manière d’une institution toute sociale, et se tenait debout en face de la royauté, à peu près comme un pouvoir civil devant un pouvoir militaire. Puis, en présence de ces deux esprits éminemment ecclésiastiques, se déployait avec énergie, et quelquefois avec liberté, un autre esprit, différent de nature, réservé à de tout autres destinées; rival aussi, mais souvent allié de l’Église, allié tantôt suspect et tantôt favori : c’est l’esprit de science et de réflexion, c’est l’esprit des livres et des écoles;
INTHÜbliCTiON.
c’est, sou9 les formes du temps, la philosophie, qui, jamais, peut-être, n’a plus grandement réussi à ravir l’enthousiasme de ses disciples, et, par instants, l’admiration de la multitude. La barbarie du moyen âge adorait le génie, presque comme un don surnaturel; la science était toujours pour elle sur le point d’être un prodige, et l’Église catholique ne regardait pas alors avec une défiance constante et systématique les développements de la pensée. Des soupçons pouvaient lui venir de temps à autre, elle pouvait s’alarmer dans sa prudence; mais elle surmontait ses craintes par intervalles, et elle couvait dans son sein, elle échauffait au foyer de son enseignement ce même esprit malin qu’elle devait un jour nommer légion, et qui, dès lors, commençait d’allumer, sur des routes diverses, les flambeaux sinistres de l’examen, de la réflexion, de la révolte, de la liberté.
Ces trois esprits, si diversement puissants, rencontraient cependant autour d’eux, au-dessus d’eux, et dans leur propre sein, l’influence générale de la foi, la croyance au divin, la pure idée du surnaturel, ce qu’en s’expliquant bien on pourrait appeler l’esprit mystique. C’était lui qui, tout à la fois commun aux clercs et aux laïques, aux rois, aux peuples, aux écoles, consacrait par avance ce que les peuples avaient révéré, ce que les rois avaient respecté, ce que les lettrés avaient admiré; c’était lui qui ouvrait le ciel presque indistinctement à tout ce que l’É-
glise produisait de remarquable, aux héros de la pensée, aux habiles de la politique, aux pieux praticiens de la charité, même aux fervents thaumaturges sans science et sans génie. La canonisat ion était la sanction de la voix publique : elle sanctifiait tout ce qui semblait merveilleux. La société chrétienne la décernait comme un triomphe, et pour ainsi parler, comme une récompense nationale dans la république spirituelle.
C’est tout cela que nous trouvons réuni dans Anselme : moine, prieur, abbé du Bec, archevêque de Cauterbury, primat d’Angleterre, un des saints du calendrier, un des maîtres de Descartes.
SOURCES DI CETTE HISTOIRE ET TABLEAU GÉNÉRAL DU TEMPS OU ELLE COMMENCE.
(XI* tiède).
La vie de saint Anselme a été écrite par ses contemporains ; elle nous est connue presque tout entière avec, beaucoup de détail. Un moine de Canterbury, qui ne l’avait guère quitté pendant seize ans, et qui l’avait vu mourir, Eadmer le chantre, a consacré à sa mémoire deux ouvrages : l’un est une biographie religieuse ; l’autre est une histoire politique. Le premier, Vita sancli Anselmi, ressemble quelquefois à une légende, quoique la vie morale et vraiment religieuse y tienne la plus grande place et soit racontée d'une manière attachante. Le second, Historia Novorum, est, sous ce titre d' Histoire des Nouveautés, un fragment intéressant des annales de l'Angleterre 1 . C’est, à proprement parler, le tableau de la querelle entre le pouvoir politique et le pou-
’ Eadmtri cantuariensis monachi ordinis S. Benedicti libri duo de P'ita S. Anselmi, p. i, de l’appendix des Œuvres de S. Anselme. — Eadmeri cant. mon. Historia novorum sex libris distincta, ibid., p. 27. — Ces deux ouvrages sonl insérés avec des annotations dans Acta Sanctorum, aprilis, t. Il, p. 865.
voir spirituel, chose inouïe et nouvelle pour ce pays, dit l'auteur, depuis l’avénemenl des rois normands en 10GG jusqu'en 1122. Eadmer (d’autres disent Edmer ou Édiner), né dans le Kent, religieux de l’ordre de Saint-Benoît dans le couvent du Saint- Sauveur à Canterbury de la congrégation de Cluni, avait etc chantre dans cette maison, ce qui était alors un titre monastique assez important. Attache à la personne d’Anselme, admis dans sa confidence, il entreprit d’écrire ses actions, ses conversations, ses souvenirs, et quelquefois sous sa dictée. 11 lui soumit ce qu'il écrivait, le corrigea soigneusement, et son témoignage, encore que suspect d'une affection bien légitime, est empreint d’une modération et d'une probité qui inspirent confiance. Le récit d’Eadmer sera la base de notre récit, et nous ne le citerons pas toutes les fois que nous ne ferons que le traduire.
Avec ces deux ouvrages et quelques traditions, Jean de Salisburv, né un peu avant la mort d’Anselme, a composé une narration abrégée qui se lit agréablement comme tout ce qu'il a écrit 1 . Mais des ouvrages plus importants, dus à des auteurs’ d’une grande autorité, contiennent sur les événements
’ Vita S. Ansdmi, arch. canl., aulhorc Johanne Sarisburiensi, episc. earnotensi, pari. Il, p. 153 de YAnglia sacra, Londres, 1091. — Ajouicz une aulre Fila S. Anselmi, tirée d’un manuscrit de la bibliothèque de Sninl-Viclor el imprimée sans pagination en léte des Œuvres.