‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 55 sur 109 · RETOUR EN FRANCE. MORT DE GUILLAUME LE ROUE · texte numérisé non relu

RETOUR EN FRANCE. MORT DE GUILLAUME LE ROUE

Nous ne raconterons pas les incidents fort simples du voyage * . On annonçait que Guibert, qui occupait toujours les bords du Pô, aux environs de Ravenne , avait fait faire par un peintre romain le portrait d’Anselme, afin que ses gens pussent le reconnaître et l’arrêter partout où il passerait. R prit donc un chemin détourné ; aucun des dangers prévus ne l’atteignit; en arrivant en Piémont, il retrouva la protection du comte de Savoie, dans le domaine duquel il était né; et des réceptions brillantes, des acclamations populaires, des messes célébrées, des sacrements distribués, parfois quelques bénédictions et quelques prières suivies de circonstances qu’on aimait à croire miraculeuses , signalèrent seuls les étapes de son itinéraire. Mais tandis qu’il était chaque jour plus connu et plus renommé, son âme restait pénétrée d’inquiétude et de tristesse. Son voyage à Rome avait médiocrement réussi. Il aurait voulu obtenir du pape la liberté qui lui était si douce, et à défaut, une protection plus énergique

* Vit., Il, p. 22-23. — IHst. nov., II, p. 53-37.

et plus directe, qui le dispensât de prendre un parti par lui-môme. 11 n’était satisfait ni dans ses goûts, ni dans sa conscience, ni dans sa faiblesse. Il se disait, et sans beaucoup de regrets, que, du vivant de Guillaume le Roux , il ne reverrait pas l’Angleterre. Le séjour de Lyon lui offrait une retraite honorable, où l’archevêque , l’associant en quelque sorte au saint ministère, l’autorisait à remplir dans son diocèse toutes les fonctions pastorales et à donner la confia mation. Hugues l’assistait même dans la célébration du service divin, et, dit-on, s’asseyait à ses pieds pour entendre ses sermons. Pendant son séjour à Lyon, Anselme visita Vienne, Saint-Étienne, Cluni , Mâcon ; partout le peuple se pressait sur ses pas. On lui demandait de rendre la santé aux malades, la raison aux insensés, et quelquefois on croyait que le ciel avait accordé ces biens à ses prières. Ainsi, un jour , sur la route de Cluni, un prêtre tout en larmes vient le supplier de bénir sa sœur qui était folle. Il n’a point l’air de l’entendre et cherche à s’échapper. Mais le peuple l’entoure, le presse, le menace même en arrêtant son cheval , et comme il refusait obstinément , on se dispose à lui faire violence. Dans cette extrémité, il cède, ou du moins il lève la main et fait sur la pauvre femme le signe de la rédemption. Puis , lâchant les rênes à sa monture, et ramenant son capuchon sur sa tête, il s’échappe et fuit seul d’un pas rapide. Sa suite, tout attristée de cette scène, ne put le rejoindre qu’à Cluni. Cependant,

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portée dans les bras de la foule, la pauvre folle était rentrée dans sa maison, d’où elle ne sortit plus pour errer dans les rues , ayant retrouvé son bon sens pour louer Dieu et l’homme de Dieu.

C’est à Lyon , ou du moins, pendant son séjour dans ces contrées, qu’il écrivit sur la Conception de la Vierge et le péché originel *. Ce traité est dédié à Bozon , comme étant la suite du traité de l’Incarnation. Ainsi que tous ses ouvrages du même genre, celui-ci est plein d’une saine théologie, et brille plus par la méthode que par l’agrément. Le principal mérite en est, pour moi, d’une part, dans la franchise avec laquelle les objections sont posées et abordées; de l’autre, dans l’unité de la doctrine philosophique, qui se retrouve là comme dans toutes les compositions de l’auteur.

Des amis d’Anselme goûtaient davantage une Méditation sur la rédemption de l’homme, qui est du même temps; ouvrage mystique, où s’exhale toute la ferveur de l’amour divin *. C’est, en effet, une des plus éloquentes parmi les vingt et une com-

* De Conceptu VirginaU et Peccato original i, p. 97. — Il ne s’y agit point de la manière dont la Vierge a été conçue, par conséquent point de l’immaculée Conception que d’ailleurs l’auteur n’admet pas (p. 92). C’est surtout un traité sur la transmission du péché originel. On a faussement attribué à Anselme d’autres traités en l’honnenr de la sainte Vierge, ainsi que l’introduction en Angleterre de la fêle de la Conception. Voy. dans ses Œuvres, p. 499 et suiv., la Censura, qui s’y rapporte, et Alford, Fid. reg. angl., t. IV.

* Medilatio XI. De Redemptione humana, p. 221.

cn vriTitF. xiv.

positions où, sous le titre usité de Méditations, il s’est livré à ces entretiens de l'ilme soit avec elle-même, soit avec Dieu , qui sont la forme accoutumée de la théologie mystique. A Cluni , il prononça également un sermon dont Éadmer nous a laissé la rédaction , et qui paraît avoir produit un grand effet. Il s’agissait de la béatitude éternelle 1 . Dans un élan de foi et d’imagination, le futur saint, anticipant les biens de la céleste patrie, énumérait et décrivait en détail tous les dons accordés aux bienheureux, comme la beauté, la vélocité, la santé; comme la force, la volupté, l’amitié, la joie, l’honneur. 11 y a un peu d’arbitraire dans le choix des éléments de cette description, et il faut, en la lisant, beaucoup accorder à la liberté du langage métaphorique. Mais on conçoit quels mouvements de sainte espérance et de pieuse ambition ce tableau de la vie future, présenté avec tant de certitude et d’autorité , devait exciter dans les âmes des religieux rassemblés sous les voûtes de la chapelle de Cluni.

Le pape mourut à Rome le 29 juillet 1 099. Son successeur fut Rainier, cardinal-prêtre du titre de Saint-Clément. Sacré le 14 août, il prit le nom de Pascal II. C’était un Toscan, jadis moine à Cluni, et qui , envoyé à Rome par son abbé, y avait été retenu et admis dans le sacré collège par Gré-

1 Eadmeri Canluariensis monachi liber De Gcatiludine cælestia palriæ. Ans., Op., App., p. t46.

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goire VU. Ainsi l’esprit du grand pontife se perpétuait dans la chaire de Saint-Pierre.

Urbain avait cessé de vivre avant que le terme fixé pour la réponse du roi d’Angleterre fût atteint , car le délai courait jusqu’au 29 septembre. Quand le prince apprit cette mort, il s’écria : « Soit maudit de Dieu qui s’en soucie! Mais le nouveau pape, quelle sorte d’homme est-ce? » Et comme on lui répondit que c’était un homme dans le genre de l’archevêque Anselme : « Par la sainte face de Lucques ! dit-il, s’il est tel, il ne vaut rien. Mais qu’il soit comme il voudra; ceci ou cela ne fera pas que, pour cette fois, sa papauté me monte sur les épaules. Au demeurant, me voilà libre, et j’agirai à ma guise. »

Il continua, en effet, ce système de tyrannie qui pesait et sur l'Église et sur le peuple. La spoliation fiscale s’étendit au point que, vers la fin de son règne, il possédait les biens de trois évêchés, Canterburv, Salisbury, Winchester, et de douze abbayes. A l’égard d’Anselme, dégagé par la mort d’Urbain, il eut l’air de n’y plus songer. Seulement, il envoya un messager à l’archevêque de Lyon pour l’entretenir de quelque proposition inacceptable, et le messager, qui partit en promettant son retour, ne reparut pas. Anselme écrivit à Pascal II pour faire acte de soumission et de respect, lui rendre compte de sa conduite et de sa position, s’excuser de ne pas excommunier le roi d’Angleterre , et demander au saint-siège de le protéger et de l’éclairer. On ne voit

point que le pape lui ait fait de réponse significative. Rome persistait dans un système de temporisation. Cependant la situation du prélat devenait intolérable; elle était honorée grâce au respect des fidèles et à l’amitié du primat des Gaules , mais elle manquait d’indépendance. Ayant épuisé toutes ses ressources et contracté des emprunts qu’il ne pouvait payer, il n’était soutenu que par la libéralité de son ami '. D’ailleurs, celui-ci manifestait l’intention d’aller en Palestine. Ce qu’on racontait des croisades enflammait les imaginations; Antioche, Jérusalem étaient prises ; Godefroi de Bouillon victorieux. Hugues réunit un concile provincial à Anse, où assistèrent, ainsi qu’ Anselme, 1m archevêques de Bourges et de Tours, pour leur faire part de son projet de voyage et obtenir de son clergé les subsides nécessaires (1100). 11 devait partir, revêtu par le pape du titre de légat d’Asie. Déjà ses successeurs à la légation des Gaules étaient désignés.

Cependant le bruit se répandit que l’oppression de l’Église ne serait pas de longue durée , et que Guillaume le Roux ne tarderait pas à recevoir le prix de ses iniquités. C’était une espérance, un désir, un pressentiment, qui devenait, suivant les gens, une vision ou une prédiction. En Angleterre, divers présages menaçaient le roi; un moine de Gloucester avait entendu l’annonce de sa fin par la voix même

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