‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 65 sur 109 · SECOND EXIL D’ANSELME · texte numérisé non relu

SECOND EXIL D’ANSELME

Ceux qui m’aiment le savent bien. » Ce langage était menaçant; le moment paraissait critique : l’Église s’attendait à de cruelles extrémités. Satan est lâché, disaient les partisans d’Anselme '. Les nobles, bien que l’appui naturel de la volonté royale, se désolaient à la pensée de l’avenir. Des prières furent dites pour demander au ciel de détourner des calamités imminentes, quand tout à coup le roi s’avisa d’un expédient assez bien trouvé et fort inattendu. Au milieu de l’émotion générale, il prit le ton de l’amitié et supplia Anselme d’aller lui-même à Rome et de s’y employer à obtenir ce que d’autres n’avaient pas obtenu, afin de lui épargner l’humiliation de perdre les privilèges de ses prédécesseurs. Anselme le comprit, et suivant sa coutume de temporiser, il demanda que l’assemblée des évêques et des grands fût consultée et qu’on attendit aux fêtes de Pâques.

Ces fêtes venues, le 29 mars, il fallut bien céder au vœu général. Quoique vieux et affaibli (il avait plus de soixante-neuf ans), il consentit à supporter les fatigues d’un long voyage. Il dit bien qu’une fois à Rome, on n’attendît pas de lui qu’il demandât rien de contraire à son honneur et à la liberté de l’Église. Mais on lui répondit que le roi enverrait en même temps quelqu’un pour exposer au saint Père la situation et les vœux du royaume, et qu’il n'aurait, lui, rien à faire que d’attester la vérité des faits.

' Ep., III, 46.

Il ue voulut pas, avant de partir, ouvrir les lettres du pape. Leur contenu pouvait l’obliger à prononcer l’excommunication contre des abbés indûment consacrés par les évôques de Lincoln et de Bath ; et si le roi lui demandait ces lettres et les trouvait ouvertes, il aurait prétexte à en contester l’autorité. Pour éviter tout embarras nouveau, Anselme précipita son départ. Il ne demeura pas plus de quatre jours à Canterbury, et le 27 avril 1 \ 03, il passa la mer, débarqua à Wissand, prit par Boulogne la route de la Normandie, et ne s’arrêta qu’au monastère Bec.

SECOND VOÏAGE EN ITALIE. — RETOUR EN FRANCE. — DERNIÈRE RÉCONCILIATION.

La politique de Henri Ier était satisfaite. Il répugnait aux mesures extrêmes. La résistance du prélat était invincible, mais douce ; le conflit avec lui était un embarras, non un danger. A quel titre eût-il employé la force, quand, en gagnant du temps, on pouvait pacifier tout ce qu’on ajournait ? Aussi ne pressa-t-il pas la marche du voyageur; content de ne l’avoir plus en Angleterre , il lui fit dire de ménager ses forces et sa santé. Il distinguait très clairement l’aversion du vieillard pour ces luttes continuelles, et peut-être comptait-il sur lui pour agir à Rome en conciliateur. Enfin, quoique, en général, il soit bon de terminer les affaires, celle-ci était de celles qu’on peut recommander au temps , et Henri la conduisit assez habilement.

Dès qu’Anselmc eut retrouvé dans cette maison du Bec, au milieu de ses frères chéris, deé jours de liberté et de repos, il brisa le sceau pontifical, et lut, parmi beaucoup de louanges données à sa charité et à son courage , la dénégation formelle du langage

attribué au saiut-père parles trois ambassadeurs du roi. « J’en prends Jésus-Christ à témoin, disait-il, jamais un tel crime ne m’est venu à l’esprit. Si, en nous taisant, nous laissions le fiel d’amertume et la racine d’impiété corrompre l’Eglise, comment pourrions-nous être justifiés devant le juge intérieur, quand le Seigneur, s’adressant aux prêtres, a dit : « Je t’ai donné pour sentinelle à la maison d’Israël? » (Ézéchiel/III, 17.) Il garde mal la ville, celui qui, placé en sentinelle, ne résiste pas, et la livre au pillage de l’ennemi. Si, donc, une main laïque donne la verge, insigne du pasteur, l’anneau, signe de la foi, que font les pontifes dans l’Église ? L’honneur de l’Eglise est abattu, la force de la discipline énervée, toute religion chrétienne foulée aux pieds, si nous souffrons que les laïques s’arrogent témérairement ce qui n’appartient qu’aux prêtres. Ce n’est pas aux laïques de disposer de l’Église, ni aux fils de souiller la mère par l’adultère. Le droit veut que celui qui a profané ainsi sa mère soit privé de son patrimoine ; il ne mérite pas le partage de la bénédiction de l’Église, celui dont l'inimitié impie la poursuit. Que les laïques défendent l’Eglise et ne la donnent pas... 11 est écrit, comme tu le sais, dans les actes du septième synode : « Le saint et universel synode « a décrété qu’aucun des princes et des puissants « parmi les laïques ne devait s’ingérer dans l’élec- « lion des évêques ou dans leur promotion '. »

1 Ep., lit, 74, et Bist. nov., III, p. 63.

A la Pentecôte, Anselme se rendit à Chartres. Il y trouva l’évôque Ives, ancien élève de l’école du Bec et qui a laissé un nom dans l’Église, et la comtesse de Blois, Adèle, sœur du roi Henri et femme du comte Étienne, mort en Orient au siège de Ramla. Tous deux lui témoignèrent un vif intérêt et l’engagèrent à suspendre sa marche , car les chaleurs , excessives cette année, devaient être insupportables en Italie. Ives dut même tempérer un peu le zèle qui l'animait, car il soutenait, sur les questions alors tant débattues, des opinions moins absolues que les prétentions du saint-siège. Anselme retourna donc au Bec, et y continua à correspondre, tant avec les moines de Canterbury qu’avec l’évêque de Rochester, à qui il avait confié tous ses intérêts en Angleterre, et l’administration des biens de son diocèse. Il écrivit même au roi une lettre courte et bienveillante où il lui annonce son prochain départ en des termes qui semblent ceux de la confiance et de l’amitié ’. Et il quitta en effet la Normandie avant le 1 5 août, passa le jour de l’Assomption à Chartres, et fit heureusement le voyage de Rome.

Il avait en route reçu, dans la Maurienne, une lettre du roi, qui, par une sollicitude un peu affectée pour sa santé, l’engageait à s’arrêter. Mais il répondit qu’il avait des nouvelles du pape qui l’attendait, et que l’épreuve faite de ses forces lui permet-

* Ep. ni, 76, 77, 78, 79, 80, 81, 82, 85.

tait de continuer son voyage Évidemment le but du roi était de le tenir éloigné du royaume, de gagner du temps, et de négocier sans lui, en son absence, avec le pape. Aussi trouva-t-il en arrivant Guillaume de Warlewast, qui l’avait précédé de quelques jours. Une nouvelle lutte diplomatique allait donc s’ouvrir. Pascal II reçut l’archevêque avec autant de distinction et peut-être plus de cordialité que ne l’avait fait son prédécesseur. Il lui donna pour demeure le palais de Latran, et, après trois jours dè repos, voulut, sans plus attendre, terminer l’épineuse affaire, objet de tant de négociations. Dans une conférence spéciale, Guillaume plaida chaudement la cause dont il était chargé. Il décrivit la situation de l’Angleterre, vanta la munificence de ses rois envers Rome , la grandeur que les bontés du saint-siège avaient donnée à leur trône, et il fit' sentir tout ce qu’un changement dans les relations des deux cours pourrait amener de regrettable un jour pour ceux qui l’écoutaient. U réussit même à mettre dans ses intérêts quelques-uns des assistants, qui s’écrièrent que toute considération devait céder au désir d’un grand monarque; et bientôt, encouragé par le silence d’Anselme, se croyant soutenu par la faveur de l’auditoire, il éclata et dit : « Quoi que l’on allègue d’un côté ou de l’autre, je veux que tous ici soient avertis que mon seigneur le roi des

1 Ibid., 6 6.

Anglais ne souffrira pas, dût-il y perdre son royaume, la perte des investitures ecclésiastiques. » Le pape prit aussitôt la parole : « Si ton roi pense comme tu le dis, sache bien, je le déclare devant Dieu, que jamais, fût-ce pour racheter sa tête, le pape Pascal' ne lui permettra de s’attribuer impunément la collation des églises. » Cette déclaration déconcerta Guillaume; elle fut accueillie par les acclamations des Romains. On résolut de faire au roi une réponse mesurée, qui pût le ramener et n’indisposât point les autres princes de l’Europe ; car, dès lors, une solidarité d’orgueil et de puissance unissait les rois contre les hardiesses du saint-siège. Le pape, en interdisant absolument les investitures ecclésiastiques, accorda à Henri certains usages et droits du roi son père, et l’affranchit pour un temps de l’excommunication antérieurement prononcée, qu’il laissa peser uniquement sur ceux qui avaient reçu ou recevraient à l’avenir l’investiture de sa main. Encore même laissa-t-il Anselme juge de la satisfaction qu’ils auraient à faire pour en être absous.

Ce jugement rendu, il régla encore quelques affaires de moindre importance qui intéressaient Anselme, puis il lui fit ses adieux, en lui disant : « Que « partout ma bénédiction t’accompagne î » Il l’embrassa ainsi que ses compagnons, et lui remit, en le. recommandant à Dieu, des lettres qui confirmaient pour lui et ses successeurs la primatie et tous les privilèges de l’Église de Canterbury, ainsi que, de-

puis le temps de saint Augustin , elle en avait joui par l’autorité du saint-siège apostolique. Cette bulle est datée de Lalran , du XVI des calendes de décembre, Indiction Xll, c’est-à-dire du 16 novembre 1103.

Guillaume de Warlewast ne voulut point partir avec l’archevêque. Il prétexta le vœu d’un pèlerinage à Sainl-Nicolas-de-Bari, et, en réalité, il voulut demeurer à Rome, afin d’essayer encore de ramener le saint-père à ses idées. Pour ne pas revenir du moins sans avoir rien fait, il obtint des lettres d’un ton plus doux, et il partit.

Ces lettres, écrites avec art et même avec talent, étaient remplies de choses bien dites en l'honneur du roi, de son rang, de sa femme, de son royaume, et, sans faiblir sur le point délicat, sur un droit qui n’est ni impérial, ni royal , mais divin , lui promettaient des indulgences spéciales, une protection constante , une paternelle amitié. Mais elles lui recommandaient, {jour son bien et sa gloire, une réconciliation entière avec Anselme, le plus sage et le plus religieux des évêques gallicans '.

On verra comment le roi était disposé à suivre ce dernier conseil.

L’archevêque et sa suite passèrent par Florence. Il n’est pas certain qu’il y ait rencontré celle qu’Eadmer appelle la glorieuse comtesse Mathilde ; mais, au

* B Ut. nov., p. 67.

moins, il lui envoya Alexandre, moine de Canterbury, qui l’accompagnait, et il reçut d’elle des marques de respect et de protection. Cette femme singulière, dont le caractère est un problème historique, mais dont la grandeur ne peut être méconnue , la fille guerrière des marquis de Toscane, héritière depuis longues années des plus belles provinces de l'Italie, dont le pouvoir embrassait Lucques, Modène, Reggio, Mantoue, Ferrare, peut-être Parme et Plaisance; qui pendant près d’un demi-siècle tint tète à l’empire et fut comme la Jeanne d’Arc du Vatican, avait, à son premier passage, recommandé Anselme au pape, et elle protégea son retour en lui donnant une escorte à travers les Apennins. C’est ainsi que les voyageurs gagnèrent Plaisance, et de là apparemment Anselme lui écrivit cette lettre de remerciement, où, parmi de vives expressions de reconnaissance, il la loue de son saint désir de renoncer au monde, mais il l’exhorte à porter patiemment le poids de sa mission d’angoisse, et seulement à toujours avoir en secret un voile à sa disposition, afin de pouvoir, au premier signe certain d’un danger de mort, se donner à Dieu avant de quitter la vie 1 . A Plaisance, ils retrouvèrent Guillaume de Warlewast, et ils ne purent lui cacher une singulière admiration pour la célérité de son voyage au tombeau de saint Nicolas, car Bari était à peu près aussi dis-

* Ep., IV, 37 et SC.

CIIAP1THE XVII.

tant de Rome que Plaisance en sens opposé : il fallait donc qu’il eût marché deux ou trois fois plus vite. Cependant on partit et l’on fit route ensemble; mais, aux approches de Lyon , où l’on arrivait un peu avant Noël, le prélat ayant l’intention d’y passer les fêtes, Guillaume annonça que son projet n’était pas de s’y arrêter, et au moment de se séparer d’Anselme, il lui fit cette déclaration inattendue : « Je pensais à Rome que l’affaire aurait une autre issue, et c’est pourquoi j’ai différé jusqu’ici à te rendre ce que le roi, mon seigneur, m’a chargé de te déclarer ; mais, à présent que je me dispose à le rejoindre, je ne puis me taire plus longtemps. 11 dit donc que, si tu dois revenir pour te montrer envers lui tel que tes prédécesseurs ont été, comme on sait, pour les siens, il accueillera de grand cœur ton retour en Angleterre. — Et tu n’as rien à me dire de plus? dit le prélat. — Je parle à un homme d’entendement, repartit Guillaume. — Et moi, je sais ce que tu dis, et je comprends, » reprit Anselme.

On se sépara immédiatement; mais l’archevêque, ne voyant plus de terme à son absence , se mit en règle avec tout le monde. 11 écrivit à Henri 1er que la déclaration de Guillaume de Warlewast lui fermait les portes du royaume ; qu’il ne pouvait être avec lui comme Lanfranc avec son père, puisque le saint-siège avait décidé à toujours la question de l’hommage et de l’investiture. Mais, ce point excepté, il mettait à son service les restes de sa vie, et n’at-

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tendait qu’un ordre pour retourner en Angleterre.

En môme temps , il envoyait à ses religieux de l’Église du Christ des exhortations à la patience, à la docilité. « Conservez inviolablement l’obéissance au prieur, » disait-il. Ces mots se retrouvent toutes les fois qu’il écrit à des moines. Il prêchait une égale résignation au prieur lui-méme, Ernulfe, et au sous-prieur Antoine; mais avec le premier il entrait dans plus de détails : il expliquait sa conduite. Le roi n’était pas excommunié, mais les détenteurs de certains biens au titre ecclésiastique l’étaient. Le roi communiquait avec eux ; comment donc auraitil rempli son office auprès du roi sans communiquer avec des hommes frappés d'excommunication ? Il no voulait pas que sa présence en Angleterre autorisât rien de condamnable, et lors môme qu’elle aurait son utilité, faire le mal pour amener le bien est défendu. Ensuite, il prenait soin de répondre aux critiques, aux faux bruits qui couraient sur son compte, et il prescrivait au prieur une conduite réservée et conciliante, qui maintint les principes sans aigrir les esprits. C’est dans le môme sens qu’il dirige l’évôque Gondulfe, son ami et son représentant : celui-ci est chargé des rapports avec le roi; une prudente défiance doit présider à toutes ses communications. Voici, du reste, la règle qu’il impose à tous : « Que nulle menace, nulle promesse, nul artifice n’arrache à votre religion l’hommage, le serment ou l’allégeance de fidélité. A quiconque exigerait l ien de

pareil, répondez : Je suis chrétien, je suis moine , je suis évêque, je veux donc garder à tous ma foi dans la mesure oit je la dois à chacun. Quoi qu’on puisse vous dire, n’ajoutez rien, ne retranchez rien à ces paroles qui en altère la pensée »

L’archevêque Hugues était revenu de Palestine à Lyon depuis plusieurs années *. Son autorité était la môme, ses sentiments n’avaient pas changé. Il reçut encore Anselme avec une fraternelle hospitalité, et, pendant seize mois environ, les deux prélats ne se séparèrent point. Je ne puis redire ici les incidents qui remplirent cet intervalle, ni la visite de Gualon, protégé jadis par Anselme auprès du saint-siège lors de son élection au diocèse de Beauvais, maintenant évêque de Paris, et qui passa par Lyon, les mains pleines de reliques qu’il rapportait d’Italie; ni quelques histoires miraculeuses qu’Eadmer raconte , sans toutefois sô donner pour témoin de ce qu’il raconte. Ainsi, c’est sur le récit de son compagnon de voyage, le père Alexandre, qu’il dit qu’ Anselme, en touchant les yeux d’un aveugle, lui rendit la vue s. Mais comme il arrive d’ordinaire, celui qui dessillait les yeux du corps n’avait pas le don de dessiller ceux de l’esprit, et le roi persistait dans ce que les moines, je pense, appelaient son aveuglement.

En effet, Everard, moine de Canterbury, arriva

* Ep., III, 88, 89, 90, 92. — IV, 34, 35.

* Ep., 111,64. — IV, 18.

* Ep., lit, 69. — Vit., II, p. 24.

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biculôt à Lyon, porteur d’une lettre par laquelle le roi déclarait que Guillaume de Warlewast n’avait parlé que par son ordre, et qu’il ne consentait pas au retour d’Anselme si ses conditions n’étaient acceptées. Quelque temps après, le prélat apprit que ses revenus étaient séquestrés. En vain, le roi d’Ecosse Edgar était-il intervenu ; en vain, la reine Mathilde, sa sœur, avait-elle supplié. Seulement deux religieux de Cantcrbury avaient été chargés des recouvrements et de l’administration, alin d’éviter aux vassaux toute exaction et d’écarter l’idée d’une confiscation définitive (1 104). « Viens, viens, seigneur, écrit Mathilde désolée,... fléchis ta sévérité... ; viens revoir ton peuple, et dans le nombre ta servante qui du fond de ses entrailles soupire après toi. Trouve une voie où, toi le pasteur qui marche devant, tu ne trébuches pas, où les droits de la majesté royale ne soient point brisés... Tu es ma joie, mon espoir, mon refuge ; mon âme est comme la terre sans eau... Si ni mes pleurs, ni les vœux publics ne te touchent, mettant en oubli la dignité royale, abandonnant mes insignes , je déposerai les faisceaux, je mépriserai le diadème, je foulerai aux pieds la pourpre et le byssus, et j’irai à toi accablée de douleur. Je baiserai tes traces, j’embrasserai tes pieds, et si Giezi vient, il ne m’emmènera pas que mon désir ne soit accompli *. » Cependant le prélat était dessaisi

‘ Ep., lit, 93. Sur Giezi, voyez Les Rois, IV, 4, 5, 8.

et dessaisi sans jugement*, ce qu’il regardait en principe comme une spoliation sacrilège. Il se tenait pour comptable envers l’Église et envers ses successeurs de l’intégralité de sa fortune diocésaine; et quoique la mesure fût adoucie dans l’exécution et qu’on lui permît de toucher quelque partie de sou revenu, il fit entendre d’amères plaintes, et n’en résista que plus obstinément. Depuis son premier exil, il avait d’ailleurs été constamment embarrassé dans ses affaires. Des emprunts successifs avaient été nécessaires. 11 souffrait cruellement de cette situation. De là les plaintes et les remontrances dont ses nombreuses lettres sont remplies. Il y répond au roi respectueusement, mais nettement. Aux lettres de la reine, à ses louanges, à ses supplications, aux effusions étudiées d’une tendresse pieuse, il répond, sans faiblir ni s’engager, par de vagues épanchements de vénération et d’amitié*. Il prescrit la fermeté et la résistance à l’évêque de Rochester, au prieur Ernulfe, à ses religieux ; il relève ou soutient le courage des évêques nommés de Winchester et de Hereford, Guillaume et Reinelm, qui avaient résisté aux séductions ainsi qu’aux menaces de la royauté5. Enfin, comme Henri recourut à la ressource usée de renvoyer à Rome Guillaume de Warlewast , il y députa de son côté le moine

1 Diss.iisilus sine jiidirio. Ep., IV, 35.

5 Ep., III, 94, 95, 96, 97, 99, 107, 109. — IV, 43, 63. 54,64. ! Ep., lit, 98, 100, 101, 104, 105, 108. — IV, 40, 44, 53, 38.

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Baudoin, ami, dit-il, de la liberté de l’Église de Dieu, et il tint le pape au courant des incidents d’une lutte soutenue par son ordre et pour sa cause*. 11 pourrait être intéressant, mais il serait infini d’analyser l’abondante correspondance qui nous reste de ces années de sa vie.

Sa conduite continuait d’être diversement jugée. La discipline de l’Église souffrait de son absence; le désordre des mœurs en paraissait le triste fruit. Des âmes honnêtes se plaignaient de son opiniâtreté. De bons moines lui écrivaient pour lui peindre toutes leurs misères , et lui demander si , pour une seule parole d’un Guillaume de Warlewast, le pasteur devait abandonner son troupeau, quand aucune violence, aucun outrage ne l’en écartait? On lui citait l’exemple d’Ambroise résistant en face à Théodose. On semblait le trouver ou trop craintif, ou trop obstiné. On mettait sur sa conscience les tribulations et les écarts de son Église en son absence. Le roi avait soin de chercher publiquement tous les moyens de faciliter son retour; il annonçait le départ de nouveaux envoyés, pour solliciter à Rome une transaction qui rapprochât les deux parties. La reine Mathilde elle-même, dans un latin élé-

‘ Ep., IV, 46, 47, 48 — Toute la correspondance de celle époque est soigneusement remise en ordre, analysée et expliquée dans l’ouvrage de M. liasse, 1. 1, I. II, ch. VII, p. 404, etc. Je n’aurais pu que reproduire ce travail bien fait, mais d’une lecture un peu monotone.

gant, mais tout plein de recherche et de mysticité écrivait au pape pour le supplier de lui rendre son pasteur bien aimé, en lui peignant d’une manière pathétique les souffrances et les misères des brebis laissées à l’abandon, et Anselme eut plus d’une fois à expliquer, à justifier la prolongation de son absence. Le roi ne négligeait rien pour qu’elle parût l’effet d’un vain entêtement. 11 y avait, comme toujours, dans le parti de l’archevêque, des hommes résolus, irrités, intolérants, qui poussaient tout à l’extrême, et des hommes prudents, timides même, qui souhaitaient un accommodement, n’imporle à quelles conditions. 11 fallait que le primat, responsable des excès de zèle des uns, les couvrît et les modérât, tandis qu’il devait convaincre et raffermir les autres. 11 voyait avec douleur les impatiences, les faiblesses, toutes les fausses démarches, toutes les imprudences de langage qui ne manquent pas de se produire dans les partis durant la longue attente de la solution d’une affaire difficile. Il souffrait vivement des jugements du monde, quoiqu’il n’y cédât pas. 11 aurait voulu que l'on gardât sur lui un silence universel*. « Si vous et vos amis, écrivait-il à Ernulfe, prieur de Canterbury, vous gémissez de ce

* Ep., III, 99.

* Ep., III, 90 On a pensé que cette lettre pourrait être la réponse directe ou indirecte A deux lettres qu'Eadmer insère dans son récit sans dire qui les a écrites [llist. uov., IV, p. 69 et 71), mais dont la première pourrait être d’ErnuIfe. Cf. liasse, p. 416.

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qu’à mon retour de Rome je ne suis pas revenu en Angleterre, c’est un effet de votre amitié. Mais que j’aie l'air ainsi d’abandonner sans raison le soin de mon troupeau, c’est ce que n’estiment point les sages religieux à qui j’explique l’affaire; et en vérité je ne vous comprends pas. Car, autant qu’il est en moi, je n’abandonne pas le ministère; mais là où j’aurais à l’exercer, le séjour est impossible, comme vous pourrez le comprendre, si vous y regardez avec attention. Vous avez su en effet quelles sont les personnes avec lesquelles je ne puis, d’après la décision apostolique, communiquer sans péril pour mon âme, et dont je ne pourrais éviter la communion, une fois en communication avec le roi .qui communique avec eux. Que l’on veuille bien considérer ce que je pourrais faire , lorsque j’arriverais pour couronner le roi1 * III, que je célébrerais la messe, et qu’ils seraient tous autour de moi. Certainement je ne puis les chasser, je n’oserais prier avec eux, je ne saurais refuser au roi le devoir accoutumé de ma charge, puisque le seigneur pape le lui accorde et me prescrit de le lui rendre, quand je suis présent. S’il m’ordonne alors de rester chez moi, de ne pas aller à la cour, et, tout en remplissant les autres devoirs de mon minis-

1 Le roi avait été couronné et sacré k son avènement en H 00, mais l'usage était, dans les occasions solennelles, k l’ouverture des assemblées périodiques, de célébrer une cérémonie religieuse où le primat bénissait de nouveau la couronne. C’était un couron-

nement moins l’onction sacrée, liasse,!. I, p. Ali. Cf Aunol. in lib.

III Epist., p 575.

342 CHAPITRE xvn.

tère, de m’abstenir de la communion des méchants, le roi se plaindra, et avec lui tous ses évêques et tous ses barons, de ce qu’en refusant de le couronner, j’enlève à sa couronne un honneur, que, dans l’usage, lui doit le primat de son royaume. Alors il lui paraîtra juste, et ils l’exécuteront en fait, de transporter à une autre Église la prérogative de la nôtre. Ce qui une fois fait, moi vivant et présent, sans que ni moi ni personne le puisse empêcher, la dégradation de notre Église , chose intolérable , sera confirmée. Quand on dit que celui qui doit répandre son sang pour son troupeau et pour l'Église de Dieu , n’aurait pas dû fuir pour une parole, je réponds qu’il ne faut pas faire si peu de cas de cette parole qui contient tant de maux graves dont je viens de parler, et dans lesquels je ne puis me précipiter sans péril pour mon âme, sans préjudice pour l’Église qui m’est confiée. Enfin, je ne crains ni de verser mon sang, ni la destruction d’aucune partie de mon corps, ni la perte d’aucune chose. S’il n’arrivait de mal qu’à ma personne, je le souffrirais de bon cœur pour la défense de la vérité. Mais rien ne tomberait sur moi ; c’est notre Église et les hommes qui lui appartiennent qu’écraserait une lourde oppression, si je soutenais en Angleterre une lutte contre le roi, et la multitude persécutée m’imputerait ses misères en me maudissant. Il vaut donc mieux, ce me semble, qu’en mon absence une tribulation quelconque, si l’on ne peut l’éviter, afflige l'Angleterre,

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que si, moi présent et consentant, quelque mauvaise coutume était confirmée pour l’avenir, ou si un grand nombre d’hommes gémissait sous mes yeux de souffrir la tribulation pour moi. Si l’on objecte que le dommage qui peut résulter de mon absence pour les ûmes est plus grand que le mal temporel qu’occasionnerait ma présence, mal qu’il faudrait dédaigner, j’ai déjà dit que s’il me regardait, ma patience serait inébranlable. Mais puisque nous ne devons pas faire le mal pour que le bien arrive, nous ne devons pas attirer des maux sur les uns qui sont innocents, pour que le bien arrive aux âmes des autres. J’ai sans doute dit l’année passée, lorsqu’on me menaçait de me chasser, que je ne voulais point partir, retenu par la charge qui m’est imposée et par mon devoir d’obéissance ; mais je parlais ainsi à cause de ceux qui me menaçaient, ne voulant point fuir sur un simple mot de leur bouche, et non par aucune confiance dans l’utilité de ma présence, puisque bientôt la discorde et le conflit entre le roi et moi devaient éclater, et en échauffant tous les maux temporels, porter dans les biens spirituels une mortelle froideur. Quant à ce qu’on m'impute, d’avoir astucieusement diffamé le roi et son royaume, et l’évéque de Lincoln, non pas ouvertement et par moi-môme, mais secrètement et par mes moines; cela est faux, je n’ai poussé personne au monde à pareille chose. Et pour nos frères Eadmer et Alexandre qu’on en accuse principalement, ils ne savent ce

que cela veut dire, et vous n’ignorez pas que les délateurs, exagérant les petites choses outre mesure, sont ordinairement des menteurs. D’ailleurs, quand nous sommes allés à Rome, on parlait beaucoup de l’Angleterre dans Rome et hors de Rome. Dans tout cela, d’après moi et d’après de plus sages que moi, je ne puis suivre un meilleur conseil que d’attendre ce que Dieu disposera et d’abandonner la chose à son jugement. Quant à vous, sachez-le bien , ma volonté est, avec l’aide de Dieu, de ne devenir l’homme d’aucun mortel, de ne m’engager à personne par sePment de fidélité. Vous me demandez mon conseil sur la conduite à tenir avec ceux dont le seigneur pape m’a interdit la communion. La question est sujette à de grands doutes; il est moius grave de communiquer avec ceux avec qui le roi communique, surtout quand cette communion n’a été interdite qu’à moi par le pape et à Rome ; et je n’ose vous ordonner de communiquer avec ceux avec lesquels je ne communique pas. Mais si vous restez dans les termes où je vous ai laissés en vous quittant, je n’ai nul reproche à vous faire. Vous ne pouvez vous isoler de tout le royaume et vous n’étes pas complices de leur malice. Si l’on vous demande quelque chose qui ne convienne ni à votre honneur ni à votre religion, soyez bien décidés d’avance à ne vous laisser persuader, ni par menaces, ni par flatteries, ni par ruse, rien dont vous auriez un jour du repentir. Quoi qu’il arrive , pour Dieu et pour l'a-

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mour du prochain, ne désertez jamais la direction et le soin des frères, tant que la violence ne vous expulse pas de l’Église. Si les adversités et les tribulations tombent sur vous, n’en ayez que plus de courage , et n’abandonnez pas vos frères dans leurs épreuves. Si l’on exige d’un moine de notre Église serment ou engagement de fidélité, ou quelque pacte qui soit contre l’ordre, comme imposant envers quelque autorité un lien d’obéissance, réfléchissez bien, et dans la mesure de votre pouvoir et de votre savoir, détournez de vous une telle malice. Quel que soit l’avenir, je confie à la garde de Dieu vous et tous nos frères, et tout ce qui intéresse notre Église. » Cette lettre caractérise celui qui l’a écrite. Elle atteste un cœur pur, une conscience délicate, avec un peu de subtilité dans les scrupules et de timidité dans l’action. Le courage passif était au vrai le seul courage d’Anselme, ce qui arrive très souvent aux hommes d’une vertu inquiète et réfléchie; son Ame était plus élevée que son caractère n’était fort. Cependant la conduite qu’il tint contre le gré, je crois, de la majorité de ses amis, emlvarrassait beaucoup ses adversaires et obtenait enfin la solennelle approbation de l'Église. En cfl’et, quoique de nouveaux efforts eussent été tentés auprès de Rome et que la reine eût écrit au pape pour lui redemander son pasteur chéri, tout à coup Anselme reçoit une bulle où Pascal lui témoigne une vive sympathie, déclare faites à lui-méme les injures faites à son fils bien-

CÏ1APITRE XVII.

aimé, et l’informe que, dans un récent concile de Latran , sentence a été, au jugement du Saint-Esprit , rendue contre les conseillers du roi , savoir : le comte de Meulan et ses complices. La condamnation du roi n’a été différée que parce qu’il a dû faire partir à Pâques de nouveaux messagers. La bulle est datée de Latran, du 25 mars 1 1 05, et Pascal l’adresse avec quelques mots sévères à l’archevêque d’York pour qu’il la publie dans toute l’Angleterre1.

Anselme comprit qu’il fallait sortir de la politique expectante. 11 craignit la responsabilité de l’inaction après avoir redouté celle de l’initiative. L’arrêt était rendu ; il en fallait suivre les effets. De l’avis de l’archevêque de Lyon, il résolut de quitter cette ville et de se rapprocher de son diocèse. Il partit à la fin de mai pour la France, où l’avaient appelé , par deux lettres remplies de bienveillance et de respect, les rois Philippe Ier et Louis le Gros *, et il se dirigea sur Reims, où, depuis longtemps, il devait rendre visite à l’archevêque Manasses IL

En passant à La Charité-sur-Loire, qui était un prieuré de l’abbaye de Cluni , il apprit que la comtesse Adèle était malade dans son château de Blois, et il accourut auprès d’elle, jaloux plus que jamais de témoigner son attachement pour la famille royale, et sa reconnaissance pour une princesse qui l’avait soutenu libéralement dans ses deux exils et qui le

• Hist. nov., IV, p 70 et Ep., III, 99; IV, 38

' Ep., IV, 80 et 51.

prenait pour directeur religieux. Dans ces circonstances, il jugeait d’ailleurs utile de se rapprocher de la Normandie, c’est-à-dire de l’Angleterre, et de la personne peut-être la plus propre à servir d’intermédiaire, si des négociations étaient possibles. Il la trouva en voie de rétablissement, et demeura quelque temps avec elle à Blois. Là, dans de longues conversations sur les choses de conscience, il en vint aux motifs qui l’amenaient en France, et ne lui cacha pas qu’il arrivait pour excommunier le roi son frère. Adèle, effrayée, le pria de l’accompagner jusqu’à Chartres, où elle serait moins éloignée de Henri, qui se trouvait alors en Normandie.

Après avoir abusé de son adresse et de la simplicité chevaleresque de son frère pour éluder plus d’une fois le payement de la somme annuelle qu’il lui avait promise, après la lui avoir fait abandonner, de fort bonne grâce, à l’intercession de la reine Mathilde, le roi, profitant de l’avilissement où le caractère généreux, mais léger, du duc Robert laissait tomber son autorité, avait entrepris de lui enlever peu à peu ses États. Les divisions d’une noblesse remuante servaient à colorer et à faciliter une conquête , que la mobilité imprévoyante de Robert Courte-heuse , ou, selon les moines, son attache exclusive aux choses célestes, ne lui permit pas de disputer longtemps. Mais, en ce moment, Henri n’avait encore réalisé qu’une partie de ses projets ; il agissait en maître sur le continent, quoique son

frère ne fût pas encore dépossède. Dès qu’il apprit par sa sœur le voyage et les desseins d’Anselme, il consentit à l’entendre, ou plutôt il alla de lui-même au-devant d’une conférence, et fixa le rendez-vous dans la ville de L’Aigle, où l’on se réunit le 21 juillet. Il parut revoir son archevêque avec plaisir. Deux points surtout étaient à régler : la question des investitures et la restitution des biens séquestrés. Henri mit de l’empressement à tout rendre , ce second point fut bientôt accordé; mais tant que le premier restait incertain, les excommunications pouvaient amener des conflits, et le roi, en témoignant le désir de revoir Anselme en Angleterre , croyait indispensable d’ajourner encore son retour, et offrait l’éternel expédient d’une double ambassade en Italie. Anselme accepta ces conditions : c’était beaucoup pour lui de rentrer dans les biens et les droits de son siège , qu’il avait depuis trois ans trois fois réclamés en vain. Il consentit à attendre en France le résultat de nouvelles négociations; et, comme il trouva dans Robert de Meulan des intentions conciliantes, il profita de ce que les lettres du pape promettaient au comte grâce et bénédiction, pourvu qu’il se montrât favorable à la liberté de l’Église : il leva l’excommunication. Le comte de Meulan, depuis 1103 comte de Leieester, était un habile ministre, digne conseiller d’un habile roi.

Quoique l'affaire ne fût pas terminée, on était

moralement réconcilié ; les relations personnelles paraissaient amicales. On remarquait que le roi, s’il avait avec Anselme une affaire à traiter, se rendait le premier auprès de lui. On supposait que le bruit de l’excommunication imminente produisait autour du roi une telle impression, et surtout parmi ses nouveaux sujets, qu'il voulait à tout prix conjurer l’orage. Aussi écrivit-il outre-mer pour recommander à ses officiers tous les intérêts d’Anselme et de ses hommes, et il promit d’envoyer à Rome d’assez bonne heure pour que l’archevêque pût assister à l’assemblée périodique des fêtes de Noël. Ces nouvelles répandirent la joie dans les Églises d’Angleterre. « Un rayon de soleil, dit un écrivain, brilla dans les ténèbres de l’oppression *. »

Cependant les conventions de L’Aigle tardèrent à s’accomplir; le départ des messagers se fit attendre. Ces lenteurs peu explicables ramenèrent le découragement, et l’on commençait à dire qu’elles venaient de quelque séduction du diable, qui voulait l’anéantissement du christianisme en Angleterre. On déplorait, on exagérait même tous les maux si communs à cette époque, pour les rapporter à cette interminable querelle. Si des Églises étaient sans pasteurs, si les curés n’obéissaient qu’aux caprices du pouvoir séculier, si des nobles contractaient des mariages interdits par les canons, si des infâmes

1 Hist. nov,, IV, p. 71.

outrageaient la nature par leurs vices, si d’autres portaient de longs cheveux, c’était à l’absence du chef révéré de l’Église nationale que ces scandales étaient imputés. On lui écrivait pour le conjurer de reprendre l’exercice de son autorité. Le roi soutenait toujours qu’Anselme n’était absent que par sa volonté, et déplorait tout le premier les tristes conséquences de son éloignement.

Anselme, qui résidait tantôt au monastère du Bec, tantôt à Reims, supportait impatiemment ces longs retards. 11 s’inquiétait qu’on ne l’en rendît responsable. On lui avait bien annoncé le prochain départ de Guillaume de Warlewast , mais il ne le voyait pas arriver; il écrivait au roi pour le presser encore, au comte de Meulan pour lui faire entrevoir avec sévérité les conséquences d’un si long retardement. On ne sait quels en étaient les motifs; peut-être la distraction puissante d’autres grandes affaires , peut-être l’espoir persévérant d’épuiser la patience de l’archevêque, peut-être enfin le dessein secret d’indisposer le public contre son obstination. Mais enfin Guillaume de Warlewast arrive en Normandie, où Baudoin de Tournai doit se joindre à lui pour leur commune mission, lorsque tout à coup le roi écrit au prélat de retenir son envoyé : il vient d’apprendre par le clerc de Waldrick, son chancelier, qu’il y a deux papes à Rome, et que la guerre civile déchire la capitale de la chrétienté. C’étaient de faux bruits, ou du moins c'était une fausse ma-

nière de représenter la situation toujours agitée de l'Italie. En ce moment, au contraire, le pape, réconcilié avec le roi de France, s'appuyait sur le jeune Henri V, qui venait de se faire proclamer empereur, au mépris des droits de son père, déposé à Mayence. Il espérait voir l’Allemagne revenir à lui et ses affaires se relever. Anselme envoya donc au roi le père Gislebert pour le rassurer, et l'informer du départ de Guillaume et de Baudoin. D’ailleurs, ajoutait-il, Pascal, élu selon Dieu, était dès longtemps le pape accepté et confirmé par l’Église ; et si quelque persécution le venait fiapper , un chrétien ne devait pas s’en émouvoir, car il est écrit : « Dans « le monde, vous serez opprimé; mais ayez con- « fiance, j’ai vaincu le monde '. » (Jean, XIV, 33.)

Cette tranquillité d'âme ne régnait pas autour de lui. On s’inquiétait en Angleterre; la patience échappait; le roi, qui y était retourné pour rassembler les moyens d’achever la conquête de la Normandie, épuisait tous ceux de se procurer de l’argent. Aux termes des canons du dernier concile, les prêtres qui avaient des maîtresses devaient payer l’amende. On prétend que le roi, qui faisait le sévère, l’exigea de tous, innocents ou coupables ; et quand une procession de ces malheureux, pieds nus et en robe sacerdotale, vint à Londres, dans son palais, implorer sa miséricorde, il ne daigna pas même

1 Uist. n ov , IV, p. 72. — Ep., IV, G3, CI cl 67 ; III, I U.

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leur répondre, les traitant d’hommes sans religion. Ils allèrent tout humiliés supplier la reine d’intervenir; elle pleura, mais elle eut peur, et n’osa se mêler de rien. L’historien qui raconte toutes les misères de cette époque ajoute cependant qu'on ne les trouvera peut-être pas extraordinaires, puisque, enfin, il s’en était vu de semblables, non-seulement sous le roi Henri, mais sous son frère Guillaume, « pour ne rien dire de leur père, ajoute-t-il ; ut de pâtre taceam 1 . »

Plus les maux s’aggravaient, plus des supplications pressantes venaient assaillir et tourmenter Anselme. « Viens à nous, lui écrivaient les évêques; viens sans retard! Tes brebis sont sans pasteur; tu n’as plus d’excuse devant Dieu. >> — « Je vous plains, répondait-il; je compatis du fond du cœur à vos tribulations, mais il faut que j’attende le retour de mes envoyés. J’espère en Dieu ; je me fie en votre prudence; mais, pour racheter ma vie, je ne voudrais être ni le ministre, ni l’exécuteur, ni le témoin complaisant de tout ce qu’on vient encore d’ordonner contre l’Église. » Et pour détourner autant que possible sa part de responsabilité, il avertissait sévèrement le roi que ce n’était pas à lui de punir les prêtres qui auraient manqué aux prescriptions morales du concile. Jamais prince n’avait usurpé ce droit, qui n’appartenait qu’aux évêques. « Le péché

* But. not>., IV, p. 72.

est grave, et l’argent ainsi gagné, outre qu’il perdra votre âme, ne servira guère à vos intérêts terrestres. # Dans sa réponse, le roi se montra fort étonné de ces plaintes. Les mesures fiscales qu’il avait prises s’accordaient avec son rigorisme. « Je croyais, en faisant ce que j’ai fait, avoir agi comme pour toimême. Du reste, à l’Ascension, je consulterai mes barons ; mais sache bien que pas un de tes prêtres n’a été inquiété. » — « Je vous rends grâces , répondait Anselme ; mais croyez que ce que vous avez fait, vous ne l’avez pas fait pour moi, car si j’agissais ainsi, j’agirais contre Dieu. »

Voici la réponse du roi :

« Henri , roi des Anglais, à Anselme, archevêque de Canterbury, salut et amitié.

« Pour ce que tu m’as mandé touchant les prêtres, sache que j’ai fait ce qui m’a paru bienséant, et je pense avoir rempli un devoir. Sois averti que je passerai la mer dans peu ; et quand je me serai entretenu avec toi, si j’ai dans tout ceci commis quoi que ce soit, je le corrigerai avec l’aide du Dieu tout-puissant et avec tes conseils. — Témoin , Waldrick, chancelier. A Malborough ’. »

Le retour des envoyés vint ranimer enfin toutes les espérances. Le pape, las d’une si longue lutte

' Ep., III, 109, 121, 122. — Hi»t. nov., IV, p. 73 et 74. — Apud Merlebergam. Berg (en latin Berga) en saxon se prend pour Borg, Burgh, Borough, château, cité ou montagne fortifiée (Barley, Dictionanum Brilanntcum ).

entre des hommes dont les passions semblaient éteintes et les cœurs désarmés, était entré dans les sentiments d’indulgence sous l’empire desquels Anselme lui avait écrit. Il régnait alors comme un besoin général de réconciliation. Par une bulle spéciale, le saint-père venait en aide aux scrupules du primat, qui semblait craindre d’avoir encouru lui-même la censure par trop d’indulgence envers les excommuniés. « On ne peut relever ceux qui sont tombés, dit-il, sans se baisser ; mais, pour s’être baissé, on n’en est pas moins debout. » En même temps, il l’autorise à lever toutes les excommunications; à donner la bénédiction, nonseulement à ceux qui avaient reçu ou consacré des investitures , mais encore à ceux qui , à l’avenir, tomberaient dans les mêmes fautes , toute sévérité devant être suspendue jusqu’à ce que le roi ait été amené à d’autres pratiques. C’est ce qu’on peut espérer des sentiments de soumission qu’il témoigne pour le saint-siège , et des soins paternels que prendra l’archevêque de changer son cœur et celui de ses conseillers.

Anselme, en attendant la décision du roi, se rendit à Rouen avec Guillaume de Warlewast, chargé des lettres du pape, qui furent communiquées au synode alors assemblé. Datées de Bénévent du 23 mars, ces lettres annonçaient à Guillaume Bonne- Ame, archevêque de cette ville, et qui, pour- avoir marié le roi Philippe avec la femme du comte de

Montfort encore vivant, avait été depuis plusieurs années suspendu par le saint-siège*, que sa grâce dépendait du jugement d’Anselme, formellement autorisé à lever toute interdiction. Anselme avait pris l’initiative, en recommandant le prélat à la miséricorde apostolique. Il aimait à rétablir partout la paix et la liberté. Il y réussit encore cette fois.

A Rouen, il vit un personnage célèbre dont les aventures en Orient avaient fort occupé la renommée. Le duc Marc Boémond, prince d’Antioche, de race normande, comme fds aîné de Robert Guiscard, était, après une longue captivité en Syrie, venu en France pour uccomplir un vœu dans le Limousin, au tombeau de saint Léonard, qui passait pour un saint libérateur de captifs. Après avoir vu à Chartres la comtesse Adèle, veuve d’un de ses compagnons d’armes, il poussa jusqu’en Normandie, accompagné du cardinal romain Brunon , et d’un commandant de ses troupes qui se nommait Ilgyrc. C’était un véritable homme de guerre, élevé au Bec, connu d’Anselme depuis sa jeunesse, et qui lui devait beaucoup. On comprend quels furent leurs longs entretiens sur tant de combats livrés, de villes prises, de lieux bibliques visités, enfin sur toute cette guerre sainte, qui agitait, comme un roman, toutes

1 II y a du doute sur la cause de la suspension de Guillaume Bonne-Ame. Hist. nov., IV, p. 74. — Ep., III, 1A0. Annot., p. 560. — Gall. Christ., I. XI, p. 39 et App., p. 18. — D. Bouquet, t. XIII, p. U.

les imaginations. llgyre avait apporté d’Orient de précieuses reliques, notamment douze cheveux de la Vierge Marie, qu’il tenait du patriarche d’Antioche. Celui-ci certifiait que Notre-Dame se les était arrachés elle môme, lorsque, au pied même de la croix, le glaive de la douleur traversa son âme, au témoignage d’antiques manuscrits d’une grande autorité conservés dans son église. Ilgyre ajoutait qu’il n’avait accepté des objets si rares que pour en doter son pays, et qu’il comptait les distribuer à la cathédrale de Rouen, à l’abbaye de Saint-Ouen, enfin au monastère du Bec, dédié à la Vierge elle-même. Quatre cheveux furent, en effet, apportés au Bec, où était revenu Anselme, qui s’en réserva deux. « Comme gardien de sa chapelle, ajoute Eadmer, le dépôt m’en fut confié, et, aujourd’hui encore, j’en suis dépositaire. Je ne sais ce que d’autres penseront de cela ; ce que je sais avec une entière certitude, c’est que notre seigneur le révérend père Anselme les eut toujours en extrême vénération , et que moi-même, dans une expérience solennelle et sacrée, j’ai senti qu’il y avait dans ces cheveux quelque chose de grand et un signe de sainteté à remuer le monde*. »

Guillaume de Warlewast, qui était allé rendre au roi compte de sa mission, repassa en France pour venir chercher Anselme. Il lui apportait des lettres

1 Hist. HOV , IV, p. 78. — Ord. Vit., 1. X et XI, t. IV et p. 123, 185, 187 de la traduction.

affectueuses et pressantes; la reine laissait éclater sa joie ; le roi disait qu’il serait déjà en Normandie, s’il ne l’attendait en Angleterre, où il tenait à le recevoir en personne. Mais Anselme était malade au Bec. Guillaume lui faisait les peintures les plus attrayantes de l’accueil qui l’attendait; il lui vantait les bonnes dispositions du roi, et il ajoutait cependant : « Hâtez-vous ; faites effort. 11 peut s’élever un vent du siècle qui bouleverserait tout. # Anselme, surmontant sa faiblesse, se mit en route; mais, arrivé à Jumiéges, son mal le reprit avec plus de force, et il fallut retourner au Bec pour y attendre le roi. Son état paraissait alarmant; l'effroi se répandit autour de lui, et on accrédita le bruit de sa mort, surtout quand on vit qu’il ne pouvait rien manger. 11 disait d’une voix oppressée qu’il n’avait de goût à rien ; et comme on le suppliait de ne pas tout refuser : « Peut-être que je mangeiais de la perdrix, si j’en avais. » Voilà ses gens courant la campagne, et pendant tout un jour, sans rien trouver. Un serviteur du couvent, qui n’était pas prévenu, cheminait dans la forêt voisine, lorsqu’il rencontra une martre tenant une perdrix entre ses dents, et qui, à la vue d’un homme, s'enfuit en lâchant sa proie. L’oiseau fut rapporté et servi au malade, qui se trouva mieux; et les évêques et les abbés, qui affluaient déjà pour assister à ses funérailles, rebroussèrent chemin 1 .

• Ep., IV, 74, 75, 76. Fit., Il, p. 25. — Bist. »ot>., IV, p. 76.

Le roi n’avait cessé de lui témoigner une vive sollicitude, que la reine exprimait plus vivement encore. Il lui écrivait d'user de ses domaines de Normandie comme s’il en était le seigneur; il lui annonçait son prochain départ; et, en effet, il arriva au Bec le jour de l’Assomption (1 5 août 1 \ 06). Le prélat se sentit assez de force pour dire la messe solennelle; le roi et lui s'entendirent, et la paix fut enfin conclue. Les églises, que Guillaume le Roux avait le premier mises à contribution, furent replacées, franches et libres, dans les mains de l’archevêque. Le roi promit de ne rien prélever, lorsqu’elles deviendraient vacantes. Quant à la taxe dont il venait de frapper les prêtres, il fut réglé que ceux qui n’avaient pas encore payé, ne payeraient rien, et que les autres auraient pendant trois ans leurs biens quittes de toute charge. Enfin, il consentit à restituer à l’archevêque ce qu’il avait touché de ses revenus pendant son exil, et il fournit un gage du remboursement. L’expulsion de tous les laïques introduits comme gérants, collecteurs ou garnisaires dans les églises et les couvents fut promise, et le clergé redevint seul administrateur de ses biens et de ses affaires'.

* Tous ces derniers incidents depuis le départ de Lyon sont, pour ainsi dire, consignés dans une correspondance journalière, et l’on en trouverait ('histoire déjîi écrite, en lisant, dans l’ordre suivant, une trentaine de lettres éparses dans le lit* livre, dans le IVe et daus Eadiner, savoir : Du pape à Anselme, Ead., p. 70 ; d’Anselme à Ernulfe, III, 110; du roi à Anselme, Ead,, p. 72; d’An-

Telles furent les conditions que le roi concéda de très bonne grûce. Comme archevêque, Anselme pouvait être satisfait ; mais il restait à faire quelque chose pour le saint-siège.

selme au roi, 111, 111; du même au comte de MeuInn.Ead , p. 72; du roi à Anselme, IV, 63; du même au même, IV, 64; d'Anselme li Hugues de Lyon, 111, 123; réponse, 16., 124; d’Anselme à Ernulfe, IV, GG; dn roi h Anselme, t6, 67 ; réponse, III, 114; de plusieurs évêques à Anselme, «6., 121 ; réponse, «6., 122; d’Anselme au pape, IV, 73; du même au roi, Iil, 109; réponse, Ead., p. 74 ; réponse au roi, id., ibid .; réponse, id., ibid ; du roi & Anselme, IV, 77; de la reine au même, »6., 74; du pape à Anselme, III, 140; du même A l’archevêque de Rouen, Ead., p. 74; du roi h Anselme, IV, 73; de la reine au même, ibid. , 76; d’Anselme A l’abbé Uelgot, 111, 129.

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