‹ Saint Anselme de CantorbéryChapitre 67 sur 109 · RETOUR D’ANSELME EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

RETOUR D’ANSELME EN ANGLETERRE

cents autres hommes d’armes, et dix mille fantassins, et la Normandie. entière. Quant à ceux qui ont péri par l’épée, ils sont sans nombre. Je ne m’enorgueillis ni ne m’exalte de ce succès ; je ne l’attribue pas à mes propres forces, mais à une faveur de la divine Providence ; aussi, mon révérend père, je te conjure, comme un suppliant incliné à tes genoux, de demander au juge suprême, de qui l’arrêt et la volonté m'ont valu un triomphe si glorieux et si utile, que ce triomphe ne tourne pas à ma perte, mais profite à ce commencement de bonnes œuvres et de divin service, au maintien et à l’affermissement de la tranquillité de l'Église de Dieu, afin qu’elle vive libre désormais, et ne soit point ébranlée par les orages de la guerre. »

« Je me réjouis, répondait Anselme, et rends grâces de tout mon pouvoir au Dieu de qui procèdent tous les biens ; grâces pour votre prospérité et vos succès. Je me réjouis aussi et rends grâces du fond du cœur de ce que vous n’attribuez rien de ses bienfaits et de votre agrandissement à vous-même, à la puissance humaine, mais tout à sa miséricorde ; et de ce que vous promettez, autant qu’il est en vous, la paix et la liberté à l’Église. Et je vous supplie et vous conseille, comme votre fidèle, d’y persévérer, car là sera la force de Votre Majesté *. »

et qui y possédait quatre-vingt-huit manoirs. /</., ib„ p. 238. — Lanf. Op., App., p. 341. — Voyez aussi ci-dessus, p. 88.

1 Hist. nov., IV, p. 76.

Ainsi le troisième des fils de Guillaume le Conquérant, celui qui se croyait disgracié dans le partage de la succession de la famille de Rollon, vit se réaliser la prédiction consolante par laquelle son père vingt ans auparavant répondait à ses plaintes : « Résigne-toi, mon fils, souffre paisiblement que tes aînés passent avant toi; Robert aura la Normandie, Guillaume, l’Angleterre. A toi, je donnerai une bonne part de mon trésor; mais tu auras, dans ton temps, tout ce que j’ai pu jamais posséder, et tu surpasseras tes frères en richesse et en puissance * . » On ne manqua pas, dans le parti de l’Église, d’attribuer la victoire du roi à son raccommodement avec l’archevêque ; et nous pouvons remarquer ici Cte que l’histoire du moyen âge montre à plus d'une page : c’est que, tandis que la conscience était alors si fort éveillée sur de certaines questions, tandis qu’elle montrait une savante délicatesse dans des devoirs de convention, elle demeurait insensible et muette dans les débats de ce monde où la justice seule semblait intéressée, et la morale était loin encore de s’étendre à la politique. 11 s’en faut que la conquête de la Normandie fût un acte de tout point irréprochable : ni l’équité, ni la loyauté ne présidèrent à cette entreprise. Henri se montra ambitieux, acharné, impitoyable ; il réduisit en captivité son propre frère ; bientôt, pour couper court à toute tentative d’éva-

1 Bromlon, Chronic. Scr. X, p. 1002, Ord. Vit., 1. IV et VU, D. Bouquet, t. XII, p. 596 et 621.

RETOUR D’ ANSELME EN ANGLETERRE. 3G3 sion, il lui fit crever les yeux, et le retint prisonnier jusqu’en 1135, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il mourût dans le château de Cardiff, à l’âge de quatre-

vingts ans, ayant tristement survécu à tous ses compagnons d’armes de la terre sainte. Le même traitement fut infligé à Guillaume, comte de Mortain, fils d’un frère utérin du Conquérant1. Et cependant, on ne voit pas que ni l'Église, ni ce bon et noble Anselme lui-même ait exprimé, ait ressenti quelque scrupule d’assister tranquillement à ces odieux excès de l’ambition et de la politique. L’esprit humain ne se hasardait pas alors à tout juger, et il y a bien |>eu de temps que l’on a commencé à ne plus respecter la raison d’État. Encore est-ce peut-être pour avoir quelque chose de moins à respecter.

Le roi revint bientôt en Angleterre, après s’y être fait précéder par ses prisonniers les plus marquants. Il tint sa cour plénière à Pâques; mais il ajourna le règlement définitif des affaires ecclésiastiques à la Pentecôte, parce que le pape, qui était venu en France et allait y présider le concile de Troyes, avait demandé qu’on lui envoyât Guillaume et Baudoin, ces deux agents tant de fois employés par la diplomatie temporelle et spirituelle, \ja concile eut lieu au mois de mai 1107, et quoique les condamnations relatives aux investitures y aient été renouvelées, quoique la présence des envoyés anglais

1 Malt. Paris, t. T, p. 63. — Mallh., Westm., Flores histor., I. II, p. 7. — Mackinlosh, History of England, t. I, p. 128.

n’y soit pas historiquement prouvée, on peut supposer qu’ils en rapportèrent les éléments de la solution bientôt adoptée. A la Pentecôte, Anselme, qui était allé au monastère de Saint-Edmond pour consacrer une grande croix, se vit retenu par une fièvre dangereuse. Il n’avait plus que de courts intervalles de santé. Ce n'est donc que le 1er août que put s’ouvrir à Londres la convention annoncée des grands de l’État, et qui est regardée comme un concile1. Là, pendant trois jours, le roi et les évéques traitèrent, hors de la présence du primat, la question des investitures. Parmi ces évéques, on dut reconnaître avec plus de curiosité que d’édification ce Ralph Flambard, que nous avons vu favori, exacteur, prisonnier, proscrit, pirate. Le roi l’avait trouvé en Normandie, guerroyant dans les rangs de ses ennemis, et défendant comme seigneur la ville de Lisieux dont il n’avait pu devenir évôque 1 et qu’il se hâta de livrer après la bataille de Tinchebray; le roi le ramena avec lui et lui rendit son siège de Durham. On peut croire que Ralph fut de ceux qui, à l’assemblée de Londres, défendirent les anciens droits de la couronne; car il y eut encore en ce sens quelques opinions absolues. Mais tout s’arrangea finalement comine le pape l’avait réglé. Des deux points également interdits par Urbain II, l’hommage et l’investiture, Pascal tolérait l’hommage, et le roi cédait

« SS. concil., I. X, p. 755. — Fleury, 1. LX., I. XIV, p. iU.

* Dessin, Concil. Hotom. provine., part. 1 1 , p . 520.

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l’investiture. Cette transaction fut acceptée, et devant la multitude assemblée, le roi déclara que, désormais, personne ne serait investi d’un évêché ou d’une abbaye par la crosse et l’anneau reçus d'une main laïque ; l’archevêque, que nulle personne élevée à la prélature ne serait privée de la consécration pour avoir rendu hommage au roi. Il fut pourvu en conséquence aux nombreuses vacances ecclésiastiques de l’Angleterre, et même de la Normandie ; et l’on ne parla ni de l’anneau ni de la verge pastorale. En présence de la même assemblée, le primat demanda à Girard, nommé à l’archevêché d'York, de lui faire profession d’obéissance; mais le roi arrangea qu’au lieu d’une profession nouvelle. Girard promettrait au primat, la main dans la sienne, en sa présente qualité, la même soumission qu’il lui avait jurée avant de recevoir la consécration comme évêque de Hereford ; ce qui fut exécuté. Peu de temps après, il vint une lettre du pape qui ordonnait formellement au nouvel archevêque de faire acte de soumission à son primat1; maison se contenta de ce qu’on avait accompli.

II y eut ensuite à Canterbury un grand concours de clergé. Le primat donna la bénédiction à Guillaume, évêque de Winchester; à Roger, évêque de Salisbury; à Reinelm , évêque de Hereford. Guillaume de Warlewast fut promu à l’évêché d’Exeter,

1 Ep., III, 131.

et sacré, ainsi qu’Urbain, évêque de Glamorgan, le dimanche 1 1 août. On pourvut également au gouvernement de quelques abbayes importantes, et Eadwin, nommé abbé de Ramsey, mais dont le concile de Londres en 1102 avait annulé la nomination, reprit son titre et sa dignité. Le pape, consulté par Anselme au synode de Troyes, l’avait autorisé à rendre également l'abbaye d’Ely à Richard de Bienfaite ; mais quant au fils du comte de Chester, il ne reprit jamais son titre de Saint-Edmond , transféré depuis quelques années à Robert, prieur de Westminster*. Un religieux du Bec, nommé Hugues, qui n’avait pas encore reçu les ordres sacrés , fut appelé à l’abbaye de Saint-Augustin. Ernulfe de Beauvais, qui avait remplacé Henri au priorat de Canterbury, devint abbé dePeterborough. L’intérim fut laissé au sous-prieur Antoine.

Ainsi se termina cette épineuse et longue querelle. Anselme rendit au pape compte du dénoûment, et, en l’informant que, par l’opération de la grâce, le roi, docile à son commandement, avait, malgré beaucoup d’opposition, tout à fait abandonné l’investiture des Eglises ; il lui demanda le retour de ses bontés pour Robert de Meulan et Richard de Reviers, qui avaient insisté près de Henri avec le zèle de véritables féaux du saint-siège, de vrais enfants de l’Église. Cette lettre est transcrite par Ead-

1 Ep., III, 180. Monast. angl., I. H, p. 548 et t. III, p. 102

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mer comme une preuve de la ratification donnée à l'arrangement qui vient d’être raconté : « Ainsi , dit-il encore, Anselme remporta la victoire de la liberté de l'Église, pour laquelle il avait travaillé si longtemps. Car le roi, abandonnant l’usage de ses devancière, cessa d’élire par lui-même les personnes qui furent appelées à l’administration spirituelle, et de les investir, par le don de la verge pastorale, des Églises à la tête desquelles elles furent placées. « J’ai appris le travail du combat et la victoire du travail, lui écrivait Gislebert, évêque de Limerick , voilà les cœurs indomptés des Normands soumis aux décrets des saints Pères. Je rends à la divine bonté d’immenses actions de grâce. » Et il lui envoyait, en signe de joie et de gratitude, vingt-cinq petites perles qui, disait-il, sans être des plus belles n’étaient pas des moins précieuses*.

C’est une question encore agitée parmi les historiens, que celle de savoir si, comme le dit Eadmer, le primat de la Grande-Bretagne remporta la victoire. Son parti le crut ainsi; M. de Montalembert n’en doute pas ; Mœhler n’a pas même l'air de soupçonner qu’il y ait là une question. Un écrivain anonyme, à qui nous avons beaucoup emprunté, et qui a traité tout ce sujet avec une supériorité véri-

* Hist. nou., IV, p. 78. — Vit., p. 2S. — Ep., Ht, 163; IV, 80. Ce Gislebert était un Normand qu’Anselmc avait connu à Rouen j mais qui n’avait de commun que le nom avec Gislebert Crespin, abbé de Westminster. Cf. VVare, Antiq. o( Irelani, t. I, p. 503 et t. Il, p. 68; et Hist. litl. de la France, t. X, p. 192.

table, soutient qu’en de pareils débats, la victoire est à celui qui pense la remporter et que l’opinion proclame vainqueur, lors même que l’avenir ne ratifierait pas le jugement des contemporains. Mais un historien d’une grande autorité, le docteur Lingard, ne peut s’empêcher de dire : « En tout, l’Église gagna peu de chose à ce compromis. H put limiter, mais il ne détruisit pas l’abus principal. Si Henri céda sur une cérémonie superflue, il conserva le fond de la chose. Le droit qu’il assumait de nommer les évêques et les abbés demeura intact \ »

Il faut rappeler en peu de mots quel était le fond du débat. A vrai dire, il s’agissait de l’indépendance du clergé, et il semble que cette indépendance résidait surtout dans la manière dont étaient nommés ses chefs, c’est-à-dire les évêques ou les abbés. On peut contester à Gratien,ce moine qui fit au douzième siècle la collection des canons, l'authenticité de celui par lequel le concile de Rome aurait, sous Adrien Ier, reconnu à l’empereur Charlemagne le droit de choisir les prélats, et même le souverain pontife. Après comme avant Adrien, on prouve que les dignités ecclésiastiques étaient décernées par le suffrage du

1 Ans. Op., Ep., III, 124, 143. — Montalemberl. Saint Anselme, p. 160. — Mœhler, The Life , p. HO. — The british Critic, n° 67, p. 122. — Lingard. Hist. cTAnglet., t. II de la trad., ch. III, p. 193. M Scralchley qui appartient à l’Église anglicane, parait incliuer A l’avis du docteur Lingard. Biog. Dict., art. Anselm. Cf. liasse, p. 448, et V Histoire universelle de l'Église par l’abbé Rolirhadicr, t. XIV, p. 631.

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clergé et du peuple1. Mais elles étaient accompagnées de droits et de bénéfices féodaux que ne conféraient ni le peuple ni le clergé. Le prince, comme personnification de la conquête territoriale, concédait seul de tels avantages, et dès qu’il les concédait librement, il fallait bien qu’il approuvât l’élection faite, ou plutôt qu’il agréât d’avance le choix à faire; voilà comment la féodalité restreignait l’indépendance du clergé, et le subordonnait, dans les chefs de sa hiérarchie , à l’autorité temporelle. Celte subordination , dont la première condition était implicite et consistait dans la nécessité d’un accord préalable, se manifestait par ces deux formalités, l’investiture et l’hommage. Or la convention qui termina tout entre Henri et Anselme maintint intégralement l’état des choses moins l’investiture, et la suppression de cette dernière cérémonie semble, quand le reste subsiste, n’atteindre qu’une pure forme, un simulacre vain. C'est la dépendance en général que Grégoire Vil avait voulu détruire ; c’est la libellé de l’élection qu’il avait voulu rétablir ou défendre, tandis que ses successeurs s’attachèrent principalement à l’investiture parla crosse et l’anneau. Sous ce rapport, on ne voit pas qu’ Anselme ait paru jamais pleinement comprendre la portée de la question qu’il soulevait et de la réclamation qu’il faisait

‘ Ellies Dupin, Douzième siècle, p. 115 cl suiv. — C. S. Bcrard, Gratiani canones genuini ab apocnjphis discret i, part. II, l. II, c. 71, can. 22, disl. 63, p. 187 et suiv.

370 CHAPITRE XVUI.

entendre. Pénétré du principe de l’obéissance monastique, il réclamait sans faiblesse et sans passion ce que son chef spirituel lui disait de réclamer. Mais dans toutes les affaires, et surtout dans les affaires spirituelles, les apparences sont loin d'être une chose vaine. On ne peut considérer comme indifférente une formalité pour laquelle papes et rois se sont passionnés en sens opposés pendant cinquante ans, et il faut en de telles contestations moins regarder au prix de l’objet en lui-même qu’à l'importance que les partis y attachent. On ne doit pas tant peser la concession que ce qu’elle a coûté d’efforts à ceux qui l’ont obtenue. Il s’agit de savoir qui a cédé, et non pas tant ce que vaut ce qu’on a cédé. Or il est certain que, dans la lutte, le roi Henri a de notoriété historique cédé quelque chose à l’archevêque Anselme. D’un cûté, le pouvoir absolu, d'abord la volonté et la violence, puis la volonté et l'habileté; de l’autre, la patience, la résignation, une fermeté inébranlable et douce: quand celles-ci l’ont emporté, qui peut douter que la victoire ne soit grande?

En droit donc, si l’avantage est peu de chose, en fait il n’est pas sans importance. Moralement, le procès fut gagné, au moins dans le présent, et si, plus tard, on n’en a pas fait sortir des avantages bien effectifs, ce n’est la faute ni d'Anselme ni de ses contemporains. C’est que l’intervention du gouvernement dans la formation de l’administration épiscopale était une prérogative trop précieuse pour être

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définitivement abandonnée ; c’est que cette prérogative appartenait à un pouvoir sans cesse en progrès, au pouvoir royal, et qu’elle était nécessaire à la société séculière, destinée à se développer avec les années et à devenir de plus en plus l’élément dominateur des nations modernes. L’indépendance absolue de l'Église est impossible pour l'Etat, pour l’Église elle-même ; celte indépendance n’existe que diversement limitée, et presque partout elle a diminué en raison des progrès de la civilisation. Mais en Angleterre, et au commencement du douzième siècle, elle se releva un moment et sous sa meilleure forme , comme un fait moral plutôt que comme une institution de droit positif. Anselme tira de sa conduite et de son succès tout le profit qu’avouait l’équité et qui convenait à son caractère. Lui et le roi furent raisonnables : c’est une véritable habileté. Non-seulement le premier put dire en toute occasion que le second était revenu à de meilleurs sentiments, et respectait la liberté de l’Église (sans avoir toutefois abdiqué aucun pouvoir sérieux), mais il reprit, ou plutôt il gagna une position sans égale, la confiance, la déférence môme de son prince à certains égards, sa confidence dans les affaires importantes. Sans doute l'influence politique sur le choix des prélats ne fut pas anéantie, et le principe n’en avait jamais, en Angleterre, été formellement contesté, mais la liberté des élections fut respectée1 . Henri essaya bien, ' Ep , lit, 181. — Fit., p.23. — Hist. nov., IV, p. 78.

tantôt ouvertement, tantôt sous main, d’encourager et d’appuyer les prétentions d’York contre Canterbury; il sentait que l’unité primatiale était une limite à son autorité; mais il fut conduit, une fois le premier pas fait, à ménagerie primat, à lui céder en beaucoup de choses, à le soutenir pour se le conserver favorable ; enfin, dans ses voyages, à lui déléguer une partie du gouvernement, ainsi que jadis Guillaume le Conquérant à Lanfranc de Pavie, et à le tenir informé, comme une sorte de lieutenant général du royaume, du succès de ses négociations et de ses armes.

« Quant à ce que vous avez entendu dire, écrivait Anselme à Helgot, abbé de Saint-Ouen ‘, que mon seigneur le roi m’a confié son royaume et toutes ses affaires, afin que ma volonté dans leschoses qui dépendent de lui fût faite, cela est vrai... Cependant, comme il est écrit : « Tout m’est per- « mis, mais tout n’est pas avantageux ; » et ailleurs : « Tout m’est permis, mais tout n’est pas édifiant » (I Cor. VI, 12, et X, 23); je ne pense pas que la prudence me conseillât d’entreprendre, de tenter encore par moi-même rien de grand. Mais lorsque Dieu, par sa grâce, nous aura ramené le roi avec toute la bonne volonté que je conçois, j’espère que cette grâce de Dieu opérera pour lui et pour nous beaucoup de choses à son honneur et à notre satis-

1 Ef., III, 189.

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faction, autant que le permettent les vicissitudes de ce siècle. Pour moi, en ce qui touche le corps et le reste, tout va bien, grâce à Dieu, sauf cependant ma faiblesse physique que je sens augmenter chaque jour. •< Cette faiblesse et la brièveté du temps qu’il resta encore sur la terre furent cause apparemment qu’il n’entreprit en effet rien de grand. Sa vie s’écoula dans les honneurs d’une haute dignité séculière et dans la modestie des habitudes et des vertus du cloître. II s’occupa consciencieusement de payer ses dettes et de rétablir ses affaires, fort dérangées par ses disgrâces et ses voyages. 11 fut aidé en cela par le dévouement des moines de Canterbury, auxquels il abandonna en échange divers avantages attachés à l’épiscopat. C’est ainsi qu’il put relever l’administration temporelle de son Église, et dans les derniers temps en réparer les ruines et les pertes. Cependant il parait que son goût de simplicité et sa manière monacale de conduire les affaires ne furent pas universellement approuvés des gens du siècle '.

Nous retrouvons d’ailleurs de nombreuses traces de son influence morale, du respect qu’il inspirait à tous. C’est comme preuve du crédit de son nom au dehors que nous citerons de lui deux lettres à des prélats étrangers. Le Danemark , converti depuis un siècle à la foi chrétienne, avait longtemps dépendu pour le spirituel du diocèse de Hambourg;

' Hi.'t. nov., V, p. 86.

mais le roi Éric III, dans un voyage à Rome, en 1 098, avait obtenu d’Urbain II la promesse de la création d’un archevêché dans son royaume. Comme les effets de cette promesse tardaient à se montrer, Anselme, en allant en Italie, s’était chargé d’en presser de vive voix l’accomplissement; il l’avait fait, et le cardinal Albéric était venu apporter le pallium à Adcer, archevêque de Lund. C’est à, celui-ci, qui, apparemment, l’avait remercié, qu’ Anselme adresse des félicitations et des conseils. Il lui recommande surtout de se former un clergé exclusivement indigène *. Une lettre plus intéressante par son objet est sa réponse à Dias, évêque de Santiago de Galice, qui , pressé par les attaques des Maures, avait demandé au primat d’Angleterre de lui envoyer ses soldats. Cette demande ne doit pas surprendre; c’était le temps des croisades, et saint Jacques de Compostelle attirait de la Grande-Bretagne un bon nombre de pèlerins. Cependant Anselme répond que les guerres continuelles qui viennent de tous côtés assaillir le royaume, ne lui permettent pas de suivre son désir et de mettre en mouvement les milices féodales pour le secourir. Lorsque l’on veille à défendre son bien particulier, on s’occupe moinB du domaine commun, et il croit le servir aussi bien en lui promettant des prières au lieu d’une armée *. La date de cette lettre est inconnue. Il en est de même d'une

* Ep., IV, 90. Cf. liasse, I. I, /. II, ch. IX, p. 523.

* Ep., IV, t9.

foule de lettres qu’il nous faut négliger, où il entretient nombre de prélats et de religieux, et qui ne sont pas sans intérêt pour le dogme et la morale, ni pour l’histoire de la liturgie et de l’Église. En 1107, Alexandre Ier monta sur le trône d’Écosse; c’était le second des fils de Malcolm, qui régnèrent successivement tous les trois. Comme Edgar son prédécesseur, comme sa sœur la reine d’Angleterre, ce prince, fils d’une sainte et de la race d’Edward le Confesseur, était attaché à l’Eglise, et Anselme, habitué à trouver dans cette famille des protecteurs et des amis, lui écrivit pour le féliciter de son avéne- * ment, en honorant de justes regrets la mémoire de son frère. 11 insiste auprès de lui sur l’heureuse possibilité d’unir aux vertus chrétiennes la vertu royale ( fortitudo regia), et lui recommande les frères de la congrégation de Canterbury qui étaient détachés en Écosse '. Toutes ces correspondances ont leur prix; mais si elles le montrent partout respecté et partout égal à ses devoirs, elles n’indiquent nulle part que ce caractère , admirable de fermeté dans les situations défensives, eût rien de cette aptitude à l’action spontanée et dominatrice qui met au rang des grands personnages historiques les Grégoire VII et les saint Bernard.

Le roi était, comme on l’a vu, un grand justicier. Sa sévérité n’allait pas sans beaucoup d’hypocrisie,

1 Ep., III, 132.

ciurrniE xviii.

jusque là qu’un grave historien accuse fortement la pureté apparente de ses mœurs 1 . Quoi qu’il en soit, réconcilié avec l’Église, il put déployer sa sévérité naturelle au nom même de la loi sacrée. 11 commença par sa cour. C’était une cour, et partout où elle passait, la tranquillité publique, la propriété, les mœurs étaient en péril; l’avidité, le caprice et la licence menaçaient le bien-être et l’honneur des familles; on fuyait devant elle jusque dans les bois. De l’avis de son primat et de ses barons, le roi ordonna par un édit que tous ceux de sa suite qui se M livreraient à des excès auraient un membre coupé ou les yeux arrachés. Des peines rigoureuses furent également portées contre les faux monnayeurs, dont le nombre et l’audace inquiétaient tout le royaume. Quand il s'agissait de réformes morales, le roi s’entendait aisément avec son primat. Celui-ci étant venu à Londres au commencement du carême de 1 1 08, ils considérèrent ensemble que les prescriptions du dernier concile touchant les mœurs du clergé n’étaient pas observées. Beaucoup de prêtres gardaient leurs femmes, ou en prenaient s’ils n’en avaient pas. A la fête de la Pentecôte, une nouvelle assemblée épiscopale se réunit à Londres, et, avec l’assentiment des barons, posa des règles très détaillées pour assurer l’exécution des décisions du

1 Ord. Vit., 1. XI, t. IV de la trad., p. 207. Cf. Malmesb., Gest. Reg., V, p. 163, et Henri de Uuntingdon, Histor,, 1. VIII, p. 386 dans le recueil de Sarile.

concile. On prévit tous les cas où pouvaient se trouver les prêtres, les archidiacres, diacres, sous-diacres , les doyens et les chanoines. On régla les moyens de prévenir ou de constater leurs écarts ; des peines disciplinaires furent prononcées contre eux, et les biens-meubles des coupables dévolus à leurs évêques. Les femmes complices furent assimilées aux femmes adultères. Cependant il ne paraît pas que du vivant d’Anselme ces règles aient été exécutées à la rigueur1.

On s’occupa dans la même assemblée de la création d’un nouvel évêché. Hervey, évêque de Bangor (pays de Galles), avait été chassé de son siège par l’indocilité d’un peuple barbare encore et à demiconverti. Le roi, qui s’intéressait à lui , voulait lui donner l’évêché de Lisieux , en Normandie. Mais Anselme lui remontra quelles difficultés et quelles lenteurs les règles ecclésiastiques opposaient à cette translation. Hervey trouva un asile dans le monastère d’Ely, dont l’abbé venait de mourir peu après sa réintégration. Cet établissement était considérable ; des reliques précieuses y attiraient la vénération des fidèles; les édifices étaient beaux pour le temps, et comme le diocèse de Lincoln était très étendu, on eut l’idée d’en détacher Ely pour y placer le siège d’un évêché*. Ce ne fut pas sans négocia-

1 Hist. noo., IV, p. 81.

' Ep., III, 126, 183. — Hist. nov., IV, p. 79. — Selden., not., p. 132. — Malm., Gest. Pont., IV, p. 293.

tions qu’on y parvint. Il fallut, par un échange, indemniser Robert , évêque de Lincoln , et obtenir l’approbation du pape. Ilcrvey alla lui -même la chercher à Rome; il était porteur de lettres du roi et du primat. 11 leur rapporta des réponses favorables et prit possession du nouvel épiscopat, qui subsiste encore aujourd’hui dans l’Église anglicane.

De Londres revenu à Mortlake, Anselme se prépara à remplir les vides que la mort avait faits autour de lui. Depuis son retour en Angleterre, il avait perdu deux amis. L’un était l’archevêque de Lyon, mort au moment où il partait pour le concile de Guastalla (1106); c’est l’abbé de Cluni, Hugues, qui lui donna cette triste nouvelle 1 ; l’autre était son vieux et fidèle compagnon Gondulfe, qui rendit saintement le dernier soupir le 7 mars 1107. Le primat se transporta de sa personne à Rochester pour célébrer le service funèbre au milieu de la douleur publique. Peu après, Girard, archevêque d’York, avait cessé de vivre, et sa fin subite n’avait pas édifié son clergé. Il passait pour adonné aux sciences occultes, et l’on trouva sous son chevet un livre suspect qu’il lisait assiduement. Aussi son clergé l’ensevelit-il en plein air et non dans son église. La mort avait également rendu vacant le siège de Londres (1107). A Mortlake, le 2 juin, Anselme donna la prêtrise à Richard de Baumeis, qui avait, à la Pente-

1 Ep., IV, 79.

DEJIMEBS ACTES I)’ ADMINISTRATION. 379 côte, été désigné pour le remplir. De là il se rendit àCanterbury, et le jour des apôtres Pierre et Paul, 29 juin 1108, il conféra, en présence du chapitre et du peuple, à Radulfe, fils de Sifred d’Escures, et abbé de Séez, l’évôché de Rochester, après avoir reçu son hommage et sa foi, jurés, sur les quatre Évangiles, pour lui et ses successeurs à perpétuité. Radulfe était un Normand qui n’avait pu rester dans sa patrie, où, par fidélité aux doctrines romaines, il résistait aux volontés de son seigneur. Il s’était attaché à l’archevêque, qu’il devait remplacer un jour, et qui , avant de le désigner à l’élection, pria Dieu de l’éclairer par un signe, et ouvrit sa Bible au verset : « Ils seront semblables aux anges de Dieu (Matth., XXII, 36). » Le lendemain, il envoya Radulfe à Rochester , pour y recevoir de sa part l’investiture des mains de Guillaume, son archidiacre, car Rochester relevait féodalement de Canterbury. Le sacre n’eut lieu que le 11 août. Quelques jours auparavant, la bénédiction avait été donnée au nouvel évêque de Londres, qui, selon l’usage de ses prédécesseurs, gratifia d'un présent honnête i’Église de Canteibury.

C’est, en effet, dans cette cathédrale que ce dernier aurait dû être sacré, et il le fut le 24 juillet, dans la chapelle de l’archevêque, à sa terre de Pagham, sur le bord de la mer. C’était à la demande du roi, fort pressé d’envoyer Richard dans l’ouest pour ses affaires, et qui se trouvait à Chichester,

CnAPlTUE XVIII.

prêt à partir pour la Normandie. Anselme était venu le joindre; mais il se sentit si faible, qu’il ne put quitter sa maison de Pagham , pour aller bénir le port où le prince devait s’embarquer ' .

L’installation du nouvel archevêque d’York ne fut pas une chose aussi simple. Le comte de Meulan continuait à jouir du premier crédit; quoique Henri n’aimât pas à suivre les errements de son frère Guillaume le Roux, son ministre ne le laissait pas facilement favoriser les Anglais, surtout quand il s’agissait de donner les hautes dignités ecclésiastiques. Lors donc que le siège d’York devint vacant, on jeta les yeux sur Thomas dit le Jeune, neveu de l’ancien prélat du môme nom , chapelain du roi , prévôt de Saint-Jean-de-Beverley, et fds de l’évêque de Worcester ; ou, pour exprimer en termes officiels les formes de la nomination d’un archevêque, il plut au roi, par le conseil de ses barons, et du consentement du primat, que le choix tombât sur lui.

De là vint l'affaire la plus importante qui ait inquiété les derniers jours de la vie d’Anselme % désormais tout entier aux devoirs ordinaires de son administration. Malgré l’affaiblissement de l’âge et

1 Le roi était venu à Cliichesler, comptant s'embarquer pour la France probablement b Portsmouth. Pagham, lieu situé au sud de Cliichesler, était un bien donné en 680, par le roi Cedwalla, b l’archevêque Wilfric (Uonast. anglic., (. I, pages 89 et 93, et Angl. sac., p. 175).

*//!*/. not\,lV, p. 80-82. — Ep., IV, 149, 152, 153. Cf. Anonym. Hist. controv. Cant. et Ebor., Anglia sacra, p. 66.

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