CHAPITRE XIII
L ARGUMIilNT DE SAINT ANSELME
Le lecteur peut avoir maintenant une idée générale de la doctrine et des tendances de saint Anselme. Cette doctrine laissait . sans doute à désirer; eUe n'avait ni toute l'étendue, ni toute la précision que la philosophie chrétienne devait acquérir par la suite. On y reconnaît déjà néanmoins cette philosophie dans ses enseignements fondamentaux. Quant à la profondeur des conceptions, à l'élévation des idées, à la méditation enthousiaste de la vérité, il y avait des siècles que la civilisation occidentale n'avait connu un pareil docteur.
Cependant, ce ne sont point ces belles spéculations qui, devant la postérité, ont consacré la réputation de saint Anselme. On ne lit plus guère ses ouvrages; tout au plus les consulte-t-on quelquefois. Le charme littéraire de son exposition, le rapprochant à certains égards des grands écrivains modernes, est gâté pour nous par un langage qui n'est plus le latin classique. Le fond de son enseignement se retrouve avec plus de netteté et d'exactitude chez ses successeurs.
Au moyen âge et à la renaissance, où les ouvrages des principaux docteurs ont été l'objet de si nombreux travaux, on ne cite qu'un écrivain de renom qui se soit attaché à l'étude des œuvres de saint Anselme ; c'est le cardinal Aguirre, dont le commentaire fut imprimé à Salamanque en 1685 *. Encore Aguirre s'occupa-t-il surtout des enseignements théologiques.
Pour le grand public, une seule des opinions de saint Anselme est restée attachée à son nom, précisément parce qu'elle est discutée et discutable. Les contradictions dont elle a été l'objet ont retenu l'attention sur eUe. Nous voulons parler de ce fameux argument du Proslogium destiné à prouver l'existence de Dieu. Cet argument a obtenu des adhésions ardentes ; il a suscité également dès le début des oppositions très nettes. On a écrit des volumes pour et contre. C'est pourquoi nous ne l'avons pas compris dans l'exposé de la théodicée de saint Anselme. Il vaut vraiment la peine d'être examiné à part. L'énoncé de cet argument, les objections de ceux qui le repoussent, les motifs de ceux qui l'admettent, le jugement qui semble devoir être porté sur cette controverse : tel sera le sujet du présent chapitre.
1. On peut citer encore les auteurs suivants, qui ne sont connus que des érudits :
J. Porta, Philosophia scolastica $ecundum principia sancH Anselmi, Rome, 1690;
Le commentaire de Lardito, Salamanque, 1699-1703;
Tedeschi, Scholx sancti Anselmi doctrina, Rome, 1705.
l'argument de saint ANSELME. 269
Nous avons raconté ailleurs que saint Anselme était tourmenté de Fidée de trouver un argument très bref et cependant décisif contre les athées. On lit dans l'Écriture : « L'insensé a dit dans son cœur : Il n'y a point de Dieu *. » Cette pensée troublait notre saint. Comment cet être suprême, l'être des êtres, qui est tout ce qu'il est par lui-même, fondement et fin de toutes choses, notre bonheur et notre espérance, comment peut-il être ainsi méconnu? Qui peut être assez insensé pour penser qu'il n'existe pas? Saint Anselme voulait éclairer cet insensé, le confondre du moins, lui faire toucher du doigt son absurdité fondamentale. De là le nom d'insensé qu'il donnait à l'athée dans son opuscule et qui a joué un si grand rôle dans la controverse qui a suivi.
Nous avons vu comment le célèbre argument fut rédigé à trois reprises différentes. Lors de la rédaction définitive, saint Anselme domia à son écrit le nom à'Alloquium, discours adressé à Dieu. Il aimait à imprimer à ses expositions une tournure oratoire. Plus tard, il remplaça ce titre par celui de Proslogium tiré du grec, qui a le même sens. Il donnait ainsi à son second ouvrage de théologie naturelle un intitulé analogue à l'intitulé de la première étude, le Monologium,
En quoi consiste cet argument? Pour n'être point
1. Dixit insipiens in corde suo: non est Deus. {Ps. XIIT, v. 1.)
accusé de Faltérer, nous présenterons d'ahord au lecteur la traduction littérale du second chapitre du Proslogium, qui en contient, pour ainsi dire, la moelle.
Après avoir prié Dieu dans le premier chapitre de lui communiquer ses lumières, le prieur du Bec continue ainsi :
« Nous croyons, Seigneur, que vous êtes un être tel qu'on ne peut s'en représenter un plus grand. Est-ce donc qu'une telle nature n'existera pas parce que l'insensé a dit dans son cœur : Il n'y a pas de Dieu? Mais cet insensé quand il entend parler d'un être tel qu'on ne peut s'en représenter un plus grand, comprend ce qu'on lui dit, et ce qu'il comprend est dans son intelligence, alors même qu'il ne comprend pas que cela existe. Autre chose est d'avoir l'idée d'un objet; autre chose de comprendre que cet objet existe. Quand un peintre prémédite le tableau qu'il va faire, il ace tableau dans son intelligence, mais il comprend qu'il n'existe pas, puisqu'il ne l'a pas encore exécuté. Quand il l'a peint, il l'a dans son intelligence et comprend qu'il existe ; il Ta fait. On peut donc convaincre l'insensé luimême qu'il existe au moins dans son intelligence un être tel qu'on ne peut s'en représenter un plus grand. En eifet, ce qu'on lui dit, il le comprend; ce que Ton comprend est dans l'intelligence. Or ce qui est si grand qu'on ne peut rien se représenter de plus grand, ne peut exister seulement dans l'intelligence, car s'il existe seulement dans l'intelligence, on peut se représenter quelque chose qui existerait dans l'intelligence et en réalité.
l'argument de saint ANSELME. 271
ce qui est plus grand. Si donc ce qui est tel qu'on ne peut rien se représenter de plus grand existe dans Tintelligence seule, ce qui est tel qu'on ne peut rien se représenter de plus grand est tel qu'on peut se représenter quelque chose de plus grand. Mais certainement cela ne peut pas être. Il existe donc, sans aucun doute, quelque chose tel qu'on ne peut rien se représenter de plus grand et ce quelque chose existe dans l'intelligence et dans la réalité ^ »
On voit clairement l'intention du saint docteur. Tous ont dans l'esprit l'idée d'une chose telle qu'on n'en peut penser une plus grande. L'insensé lui-même a cette
1. Pour assurer notre impartialité complète, nous avons emprunté cette traduction au R. P. Ragey (U argument de saint Anselme, p. 6, Paris, Delhomme et Briguet, 1893), qui est un défenseur de l'argument.
Voici le texte latin :
Ergo, Domine, qui das fîdei intellectum, da mihi, ut quantum scis expedire, intelligam quia es, sicut et credimus, et hoc es quod credimus. Et quidem credimus te esse aliquid quo nihil majus cogitari possit. An ergo non est aliqua talis natura, quia dixit insipiens in corde suo : Non est Deus {Ps, XIII, 1)? Certe idem ipse insipiens, cum audit hoc ipsum quod dico, aliquid quo majus nihil cogitari possit, intelligit quod audit, et quod intelligit in intellectu ejus est, etiam si non intelligat illud esse. Aliud est enim rem esse in intellectu, aliud rem intelligere esse. Nam cum pictor prsecogitât quaB facturus est, habet quidem in intellectu, sed nondnm esse intelDgit quod nondum fecit. Cum vero jam pinxit, et habet in intellectu, et intelligit esse quod jam fecit. Convincitur ergo etiam insipiens esse vel in intellectu aliquid quo nihil majus cogitari potest, quia hoc quum audit intelligit, et quidquid intelligitur in intellectu est. Et certe id quo majus cogitari nequit non potest esse in intellectu solo. Si enim vel in solo intellectu est, potest cogitari esse et in re, quod majus est. Si ergo id quo majus cogitari non potest est in solo intellectu, id ipsum quo majus cogitari non potest est quo majus cogitari potest. Sed certe hoc esse non potest. Existit ergo procul dubio aliquid quo majus cogitari non valet et in intellectu et in re. {ProsL,2.
idée, car, lorsque je Fénonce, il sait très bien ce que cela veut dire. Une telle idée ne peut cependant exister dans Fesprit seul. Si elle était dans Tesprit seul, on pourrait penser qu'elle est aussi en réalité. Or ce qui est dans la réalité est plus grand que ce qui est dans Fesprit seul. Si donc elle n'était pas dans la réalité, on aurait l'idée d'une chose qui serait ce qu'on peut penser de plus grand et qui ne serait pas ce qu'on peut penser de plus grand. Flagrante contradiction!
Tel est l'argument de saint Anselme dans ce qu'il a d'essentiel. Nous l'apprécierons plus tard; nous nous bornons ici à l'exposer.
Le chapitre m du Proslogium est consacré à montrer que l'être tel qu'on n'en peut penser un plus grand, non seulement existe en réalité, mais encore qu'on ne peut penser qu'il n'existe pas*; autrement qu'il est nécessaire et par essence.
Le quatrième chapitre explique en quel sens l'insensé peut dire que Dieu n'est pas. Il le dit parce qu'il ne comprend pas suffisamment ce que le mot Dieu signifie.
Le reste de l'opuscule est consacré à déduire les perfections divines de cette première idée d'un être nécessaire existant par lui-même. C'est la reproduction abrégée des spéculations du Monologium, non une reproduction froide et sèche, mais une reproduction éloquente, animée par ces pensées pieuses et tendres, par
1. Potest cogitari allqaid qaod non potest cogitari non esse quod majus est quam quod non esse cogitari potest. [ProsL, 3.)
l'argument de saint ANSELME. 273
ces élans d'espérance amonreuse qui donnent tant de charme aux écrits du saint docteur.
Ces derniers chapitres ne touchent en rien l'argument prouvant l'existence de Dieu. Us développent la notion du souverain être, comme on le fait d'ordinaire, après avoir constaté sa réalité par tout autre argument.
Relevons toutefois une proposition sur laquelle nous aurons occasion de revenir. Non seulement, d'après saint Anselme, Dieu est l'être le plus grand que l'on puisse concevoir, mais il est plus grand encore que nous ne pouvons le concevoir ^ Remarque absolument juste, assurément ; mais alors cet êtrç n'est pas dans l'intelligence qui ne peu t le concevoir. Où est la preuve de sa réalité?
L'argument de saint Anselme est bien à lui. On ne le trouve dans aucun des Pères qui ont précédé.
On peut lire, il est vrai, dans saint Augustin, que ceux-là mêmes qui adorent d'autres dieux, ont la pensée que Dieu est l'être le meilleur et le plus sublime 2. L'évêque d'Hippone remarque également que la perfection augmentée entraîne l'être ^. Ces indications de saint Augustin ont pu suggérer à saint Anselme l'idée de son argument; mais elles ne représentent point une
1. Non solam es quo majus cogitari nequit, sed es quiddam màjas quam cogitari possit. {Prosl, 15.)
2. Dcom ab ils etiara qai aJios et susplcantur et Yocant et colunt deos slve in cœio sive in terra, ita cogitari ut aliquid quo nihil melius ^itatque subliraius. {De doctr. christ., 7.)
3. Tanto magis augetur species, tanto quidque tendere ut sit... quia species aucta cogit esse et Deum fatemur snmme esse. (Contra epist. fandamenti^ 40.) — Ipsum enim quanturacumque esse bonura est, quia summum bonum est summe esse. {De verâ relig,, 18.)
preuve formellement déduite comme celle du Proslogium.
Cette preuve est donc une création du génie de saint Anselme, à moins qu'elle ne soit une méprise. C'est ce que nous allons examiner.
L'opposition au Proslogium ne tarda pas à se manifester. Presque aussitôt après l'apparition de l'opuscule, le moine Gaunilon en publiait cette critique, intitulée : Défense de rinsensé^y que nous avons signalée au chapitre V.
Gaunilon n'entendait pas prendre parti pour l'insensé en tant que celui-ci refuse de croire en Dieu. Il voulait seulement montrer que l'insensé dans son incrédulité ne commet pas la contradiction implicite dont l'accuse le prieur du Bec. Par conséquent la preuve fondée sur une telle contradiction n'est point valable.
Gaunilon n'est pas un ennemi. Il ne ménage pas les témoignages d'admiration pour saint Anselme. Il reconnai très volontiers la haute valeur des spéculations contenues dans la suite du Proslogium. Mais c'est avant tout une tête carrée, un esprit net et logique. Les grands sentiments ne Téblouissent pas et il n'admet que ce qui lui parait clair.
Les objections du moine de Marmoutiers peuvent se résumer comme il suit :