Liber pro insipiente
l'argument de SAurr Anselme. 275
De ce qu'on a une chose dans Tesprit, il n'en résulte nullement que la chose existe en réalité. Que de choses on peut avoir dans Fesprit qui sont fausses et chimériques! J'imagine une île dans l'Océan la plus belle de toutes, s'ensuit-il que cette île existe? Il faut donc une raison particulière montrant que je n'ai pas cette chose dans Tesprit comme toute pensée quelconque. Il faut que je la comprenne clairement et qu'en la comprenant je voie qu^elle existe en effet. Si je ne la comprends pas ainsi, ajoute Gaunilon, toute cette discussion est inutile et ne mène à rien^.
Or je ne vois pas, dit notre critique, en quoi consiste cette idée d'un être tel qu'on n'en puisse concevoir un plus grand. J'entends bien une suite de mots, mais je ne puis déterminer la chose qu'ils désignent. C'est un objet complètement inconnu que je m'ejïorce de me représenter d'après le nom que j'entends lui donner. Je n'en ai aucune idée ni spécifique ni générique, pas plus que je ne comprends la nature divine elle-même. C'est précisément pour cela que je puis penser de la nature divine qu'elle n'existe pas 2.
1. Nisi forte taie illud constet esse non eo modo qao ctlam falsa quoqae Tel dabia haberi possit in cogitatione, et ideo non dicor illud auditura cogitare Tel in cogitatione babere, sed întellîgere et in intellectu habere, quia scilicet non possura hoc aliter cogitare nisi intelligendo id est scientiœ comprebendendo reipsâ illud exlstere. Si non potest, cur, contra negantem aut dubitantera quod sit aliqua talis natura, tota ista disputatio assumpta est. {Pro insipienie, 2.)
2. Tarn ego secundum rem vel ex specie vel ex génère notam cogitare auditum vel in intellectu habere non possum quam nec ipsum deum quem utique ob hoc ipsum etiam non esse cogitare possum. {Pro insipiente, 4.)
276 * SAUNT ANSELME.
Si vous appelez être dans Tintëllect ce qu'on ne peut connaître dans la vérité de sa nature, alors, oui, j'ai une telle idée ; mais il n'en résulte nullement que son objet soit aussi dans les choses, jusqu'à ce qu'on en ait donné une preuve incontestable *.
Le bon moine finit par un trait qui ressemble à une malice. Je sais, dit-il, que j'existe, puis-je penser que je n'existe pas? Si vous dites que je le puis, j'en puis dire autant de n'importe quoi; si vous dites que je ne le puis pas, il n'y a donc pas que Dieu dont on ne puisse penser qu'il n'existe pas ^
En effet, l'expression de saint Anselme n'était pas tout à fait exacte. Le propre de Dieu n'est pas qu'on ne puisse penser qu'il n'existe pas, non posse cogitari non esse y mais qu'on doive penser, si on comprend bien sa nature, qu'il ne peut pas ne pas être, cogitari non posse non esse.
En résumé l'objection fondamentale de Gaunilon est celle-ci : l'idée de l'être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand n'exprime directement la nature d'aucun être quelconque. On n'en peut donc tirer une preuve que cet être existe nécessairement en réalité.
1. Si esse dicendum est in iutellectu quod secundum veritatem cujusquam rei nequit saltem cogitari et hoc in meo esse non denego, sed quia per hoc esse quoque in re non potest ullatenus obtinere, illad esse adhnc penitus non concedo quousque mihi argumento probetnr indubio. [Pra insipieniCy 5.)
2. Gogitare me aatem non esse, quamdiu me esse certissime scio, nescio utrnm possim. Sed si possum, car non quidquid aliud eadem certitudiac scio. Si autcm non possura, non erit jam istud proprium Deo. {Pro insiptcnte, 1.)
l'argument de saint ANSELME. 277
La réplique de saint Anselme est très belle au point de vue oratoire. Elle est même un peu hautaine. Si saint que l'on soit, quand on rencontre de toutes parts des témoignages d'admiration, il est pénible d'entendre une voix discordante. La peine estplus sensible encore, quand cette voix vient on ne sait d'où, sans aucune marque qui assure son autorité. Gaunilon, en ejïet, n'avait pas signé sa critique ; on n'a su son nom que plus tard.
Au point de vue philosophique, saint Anselme ne parait pas avoir très bien compris les critiques de son adversaire. Il reprend les mêmes raisonnements proposés dans le Proslogium en leur donnant un autre tour. Il entend bien, comme le moine de Marmoutiers, qu'il faut une preuve, mais il persiste à la chercher dans l'analyse de l'idée de l'être tel qu'on ne peut en concevoir de plus grand.
Cette fois, il remarque que cet être ne peut être conçu que sans commencement. Pourquoi cela? Parce que nous avons l'idée d'un être sans commencement et qu'un tel être est évidemment plus grand que celui qui a un commencement et une fin . Mais d'où vient l'idée d'un être sans commencement? Saint Anselme, nous renvoie à la foi catholique 2.
Pour saint Anselme en ejïet, l'être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand est le Dieu des chrétiens, et Dieu est cet être même. Il passe sans cesse de l'un
1. Quo majos cogitari nequit non potest çogitari esse nisi sine initio* Lib. apolog.j 1.)
2. Fide et conscientia tua pro firmi^isimo utor arguraento. (/</., 1.)
à l'autre , sans remarquer que l'insensé auquel il est censé s'adresser n'est pas obligé de le suivre, puisque, par hypothèse, il ne croit pas à l'Église catholique.
Quoi qu^il en soit, une fois admis que l'être tel qu'on n'en peut concevoir de plus grand est sans commencement ni fin, c'est-à-dire éternel, il devient assurément facile d'en tirer son existence nécessaire. Celui qui avancerait qu'un tel être peut ne pas exister contredirait son éternité*.
De même il est en tout et partout 2; il est immuable, etc. 3. Saint Anselme rentre ici dans le grand chemin de la démonstration catholique qui de l'idée de Têtre nécessaire une fois acquise déduit toutes les perfections divines. Fallait-il donc pour y arriver s'engager dans un sentier si escarpé?
Saint Anselme avait bien senti qu'il ne pouvait partir de l'idée de l'être nécessaire qui n'est pas immédiatement évidente. D'un autre côté, il jugeait la preuve cosmologique trop longue. 11 avait donc tenté une route de traverse. Il avait cru trouver un point de départ dans l'idée de l'être tel qu'on ne peut en concevoir de plus grand. Mais il mettait sous cette idée bien des choses que l'athée refuserait d'y mettre sans preuve.
L'athée est-il au moins obligé de mettre sous cette
1. Si posset cogitari non esse posset cogitari habere principium et finem. (W., 3.)
2. Nullatenus ergo alicubi aut aliqaando totum non est, sed semper et ubique tolura est. {Id., U)
S.Valde eo meliusesseid qnodnollo modo indiget aut cogitur matari. (/d., 8.)
l'argument de saint ANSELME. 279
idée Texistence actuelle? Saint Anselme s'en croit assuré. Il avoue bien cpie de l'idée d'une chose on ne peut conclure son existence, mais il fait une exception pour la souveraine nature*. Il revient sur l'idée qu'être dans la réalité est plus grand qu'être seulement dans l'intelligence 2. Il lui paraît incroyable que quiconque comprend sa formule n'en saisisse pas une conséquence si rigoureuse ^. Aussi se plaint-il vivement que Gaunilon a travesti son argument.
Pauvre Gaunilon ! Il l'avait cependant exposé d'abord très correctement; mais, à la fin du paragraphe, l'attention lui avait manqué. Il avait écrit l'être le plus grand de tous, majus omnibus, au lieu de l'être tel qu'on ne peut en concevoir un plus grand, quo majus cogitari nequit. Saint Anselme triomphe de cette distraction. Ce n'est plus son argument qu'on a réfuté. Il montre compendieusement que les deux formules n'ont aucune analogie*. Il avait raison en un sens. Tout le nerf de sa démonstration était pour lui dans l'impossibilité de concevoir l'être le plus grand sans le concevoir existant. Mais cette impossibilité existe-t-elle? Gaunilon la contestait. Saint Anselme n'en donne d'autre preuve que ses affirmations ^i.
1. Nam etsi nulla quœ sant possunt intelligi non esse, omnia tamen possunt cogitari non esse prœter id quod summe est. (Lib. apolog.y 4.)