CHAPITRE XIV
CABAGTÈRE GÉNÉRAL DE LA PHILOSOPHIE DE SAINT ANSELME. SON INFLUENCE SUR l'ÉCOLE
Nous venons de voir quel retentissement a eu dans la suite des siècles Targument du Proslogium. Ce retentissement n est pas près de cesser. Toujours il y aura des adversaires et des partisans de l'argument de saint Anselme, parce qu'il met aux prises deux tendances indestructibles dans l'humanité , celle qui va droit à la vérité transcendante et celle qui recherche avant tout l'exactitude logique et la rigueur scientifique.
La preuve de l'existence de Dieu par l'idée du bien, qui est aussi personnelle à saint Anselme, nous eût paru digne d'une égale fortune. Mais comme elle n'est qu'une forme particulière de la preuve cosmologique, elle a moins attiré l'attention et suscité moins d'oppositions.
En dehors de ces deux preuves, nous avons relevé dans l'enseignement du docteur du Bec plusieurs thèses originales : telles la définition de la vérité, et la définition de la liberté. Ces thèses ne paraissent pas s'être imposées à ses successeurs. Sa doctrine sur l'éternité de
la vérité a été acceptée par saint Thomas, mais considérablement réduite.
Toutefois, il ne faudrait pas juger de Tinfluence qu'a exercée un philosophe uniquement par le nombre de vérités ignorées de ses prédécesseurs qu'il aurait fait reconnaître. Il est d'autres services qu'un penseur de génie peut rendre à la science. Tout en n'apportant que dès données déjà familières et fournies par la tradition, il peut jouer un rôle considérable par la manière dont il expose ces données, par les nouveaux horizons qu'il ouvre, par le mouvement qu'il imprime aux esprits.
Nous voudrions montrer qu'à ce point de vue, saint Anselme a exercé l'influence la plus décisive et la plus heureuse sur le développement de l'école scolastique.
Notre analyse de sa philosophie a été nécessairement un peu desséchante. Si consciencieuse que fût notre étude, comment prétendre conmiuniquer au lecteur les impressions qu'il eût éprouvées en face d'un philosophe, dont la valeur tient surtout à l'élévation de sa pensée et à la sublimité de ses intuitions?
Nous voudrions dans ces quelques pages en donner au moins une idée. /
Saint Anselme a puisé largement dans ses prédécesseurs. Mais il est assez difficile de se rendre un compte exact des notions dont il leur est redevable. Il ne citait
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guère que FÉcriture Sainte. A peine de loin en loin peut-on relever dans ses écrits les noms de saint Augustin, d'Aristote, de Cicéron, de Virgile, du grammairien Herodianus, etc.
Sa méthode de travail comportait peu de citations. Il lisait beaucoup ; il méditait longuement ce qu'il avait lu. Les notions acquises se complétaient et se transformaient dans son esprit, et, quand il se mettait à écrire, la forme de sa pensée était déjà bien éloignée de la donnée primitivement suggérée. La doctrine était devenue sienne, et il n'avait plus Fidée d'en appeler aux textes des auteurs. Pour retrouver Forigine de ses divers enseignements il faudrait analyser en détail les ouvrages qu'il a eus entre les mains. Pour la plupart des auteurs, le résultat ne vaudrait pas cette peine.
Il en est autrement de saint Augustin. On reconnaît à première vue que Févêque d'Hippone a transmis à saint Anselme tout le fond de sa doctrine. Les ouvrages de Fillustre philosophe africain ont dû être le livre de chevet de notre grand docteur, et leur lecture son occupation la plus ordinaire.
Mais que d'autres avant lui avaient lu saint Augustin ! Pourquoi n'en avaient-ils pas tiré ces vastes aperçus qu'on retrouve dans saint Anselme? On s'était habitué à ne voir dans les livres de ce Père de FÉglise qu'un code de la doctrine catholique. On en extrayait des textes pour répondre aux hérétiques et pour établir la continuité de la tradition. On s'escrimait aussi sur ces essais de logique qui sont parmi les œuvres les plus
médiocres de Tévêque d'Hippone. Mais ce hardi regard sur les grandes vérités philosophiques, c.ette analyse si pénétrante des facultés de Tàme humaine, cette chaleur de sentiment qui vivifiait et élevait la pensée, qui avait eu lïdée de se les approprier et de les reproduire? Personne jusqu'à saint Anselme.
Celui-ci, par la confraternité du génie, a saisi tout d'abord ce qu'il y avait de fécond dans l'enseignement de son glorieux prédécesseur. Le premier il a osé s'essayer à ces nobles spéculations dont saint Augustin nous a laissé un modèle si admirable. Il a su les reproduire dans toute leur beauté avec une note qui lui était propre.
Il n'y a qu'un grand maître pour comprendre ainsi un grand maître, s'assimiler sa doctrine et développer tous les trésors qui y sont renfermés.
Par là saint Anselme a rendu un immense service à la science occidentale. Il l'a rappelée du terre à terre de la logique formelle sur les hauteurs de la pensée. Il a rappris à ses contemporains à apprécier les larges horizons et à pénétrer les plus profonds secrets de la vérité transcendante.
Mais ce ne fut pas son seul mérite.
Si par sa doctrine saint Anselme relevait de saint Augustin, il était en même temps l'élève des écoles du moyen âge. Il s'y était habitué à cette logique serrée,
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à cette précision méticuleuse, à laquelle on exerçait les clercs. On reconnaît facilement dans tous ses ouvrages ce besoin de preuves, fruit de son éducation. Son raisonnement est toujours ferme, ses définitions, une fois posées, sont invariables, sa pensée est toujours d'accord avec elle-même.
En cela on peut le dire supérieur à saint Augustin. Celui-ci était orateur plutôt que logicien; il arrivait à la vérité plus par intuition que par des déductions bien conduites, et parfois il donnait de la même doctrine des expressions différentes suivant les circonstances, de sorte qu'on a pu faire valoir ses affirmations en faveur d'opinions très diverses.
Cette supériorité du logicien formé dans les écoles du premier moyen âge était sans aucun doute une grande force ; toutefois la logique n'est qu'un instrument, elle ne vaut que par l'usage qui en est fait. Tout dépend de la pensée que l'argumentateur a en vue. Il y a du vrai dans ce qu'ont avancé quelques penseurs modernes que pour faire un raisonnement, il faut déjà connaître la conclusion. Claude Bernard disait que pour bien expérimenter, il faut avoir une idée ; cette idée dirige les démarches de l'expérimentateur. De même pour raisonner avec fruit, il faut avoir son idée, il faut savoir où l'on veut en venir. L'argumentation est rarement un moyen de découverte ; elle est un moyen souvent précieux de vérification et de confirmation.
Les clercs du xi® siècle étaient d'intrépides disputeurs. Ils se battaient à coups de syllogismes comme les
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chevaliers à coups d'épée; mais leurs disputes étaient généralement sans portée et n'avaient pour objet que des questions secondaires. On peut voir un type de ces discussions dans le De Grammatico de saint Anselme lui-même. De quoi s'agit-il dans ce dialogue? on cherche à établir si le mot grammairien désigne une substance qu une qualité ; sujet assurément mesquin. Saint Anselme a su introduire dans cette controverse des idées intéressantes dont nous avons profité ; s'il s'en était tenu là, il n'aurait été qu'un bon régent de plus.
Il manquait à ces hommes un but digne de leurs efforts, de grandes doctrines à établir, une science supérieure à constituer. C'est la gloire de saint Anselme de leur avoir montré ce but. Le premier il a porté cette ardeur et cette force acquise sur le terrain de la haute philosophie. Il a donné l'exemple d'appliquer la puissance du raisonnement à l'ordre des notions transcendantes de la morale et de la religion naturelle.
Désormais on ne s'arrêtera plus aux arguties de la première époque. On continuera de raisonner avec ri gueur, mais on saura diriger son regard vers les vérités éternelles pour en tirer tout ce qu'elles contiennent Cette alliance d'une logique ferme et d'une inspiration élevée est la grande nouveauté que nous reconnaissons dans l'œuvre de saint Anselme. Saint Augustin volait vers la vérité d'un coup d'aile; saint Anselme la voit, lui aussi, mais il s'attache à établir sohdement les degrés pour y arriver. Par là il a frayé une route inconnue à ses contemporains, et où la grande scolastique entrera
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à sa suite. Par là il a donné à la science de son temps une puissante impulsion et il a préludé à Tépanouissemejit du XIII® siècle.
11 a fait plus encore, sans toutefois le vouloir. Il a préparé la séparation de la philosophie et de la théologie.
Depuis la chute de l'empire romain, on ne connaissait pas d'autre philosophie que la logique. Tout ce qu'on appelle métaphysique ou psychologie était à peu près ignoré. Le petit nombre de problèmes de cet ordre dont on se préoccupait étaient confondus dans la théologie, et s'ils devenaient l'objet de quelque contestation, on les tranchait comme les questions théologiques en remontant à ce qu'avaient dit et pensé les Pères.
La théologie elle-même employait très peu le raisonnement et se bornait à consulter les autorités. On peut en voir un exemple dans la manière dont procéda Lanfranc dans sa controverse avec Bérenger, Son grand argument était d'opposer la tradition. Un siècle et demi plus tard, saint Thomas, traitant à son tour du mystère de l'Eucharistie, suivait une voie toute différente; il employait toute sa science cosmologique à appuyer et à justifier les conditions de la présence réelle.
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Ce fut donc une grande nouveauté quand un moine du XI® siècle conçut le hardi projet d'éclairer par la raison seule des vérités connexe& au dogme et parfois le dogme lui-même. Cette tentative effrayait Lanfranc. C'était en effet une révolution, et Bouchitté a très justement qualifié la nouvelle méthode de rationalisme chrétien. Par le seul fait que la raison avait réussi à résoudre plusieurs problèmes fondamentaux, tels que l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, etc., il devenait évident qu'elle avait un rôle distinct et qu elle était maîtresse sur un certain territoire. La philosophie se créait une place à part à côté de la théologie.
Les plus grands changements se produisent la plupart du temps dune manière inconsciente. Saint Anselme croyait ne faire que de la théologie, déjà il couvait l'embryon de la philosophie. Bientôt cette science allait se développer dans son individualité propre. Elle devait rester encore quelque temps liée à la théologie comme auxiliaire, telle fut sa situation au xui® siècle. Puis elle sortira du cloître, respectueuse toutefois de la vérité religieuse. Enfin surviendra la tentation trop souvent écoutée de s'élever contre la théologie elle-niême. La philosophie a été pour TÉglise une grande force; elle l'a exposée aussi à de grands dangers. Les hommes ignorent trop souvent les conséquences bonnes ou mauvaises des principes qu'ils posent et dans l'état actuel dé Thumanîté, on ne peut leur mettre en mains une puissance qui ne devienne pas quelquefois un péril.
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Quoi qu'il en soit, rhomme qui a pu faire toutes ces choses, qui a rendu à ses contemporains la compréhension et l'amour des hautes spéculations, qui leur a appris à unir à la solidité du raisonnement la profondeur des conceptions, qui a retrouvé la philosophie perdue et préparé son émancipation, cet homme-là est digne certainement du titre de Docteur magnifique que lui avait décerné le moyen âge et mérite bien d'être compté parmi les plus beaux génies qui aient éclairé l'humanité.
FJN
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Avant-propos v