Théodicée, p. 48. Munster, Tbeissing
Le R. P. Lepidî est plutôt favorable. Il pense que Tàme, en tant qu'image de Dieu, peut donner une idée, non seulement de ses perfections, mais encore de son existence^.
Van Weddingen est flottant. Il admet la critique de saint Thomas. Il entrevoit néanmoins dans l'argument de saint Anselme l'expression de cet instinct supérieur de l'homme dont le terme est l'absolu. L'homme, en présence des êtres changeants et imparfaits, se démontre avec une irrésistible évidence un principe transcendant et personnel de tous les êtres : « C'est le commun argument de toutes les écoles. A cette déduction, basée sur le monde extérieur, correspond un phénomène psychologique, le plus grand sans contredit du monde interne... je veux dire le mouvement naturel de notre âme vers le Dieu infini. wEt, après avoir rappelé et confondu les enseignements de saint Thomas, de Platon, de Fénelon, sur la tendance native de la raison vers Tinfini, il conclut ainsi : « Cette démonstration de l'infinité du premier être n'est certes pas tirée de sa notion, de son idée. Elle est déduite de la manière toute spéciale dont l'absolu se pose devant nos facultés, notre conscience et tout notre être. En ce sens, elle présente avec l'argument du Prosloge une parenté réelle 2. »
Beaucoup plus net, beaucoup plus sévère aussi est le
1. Nonsolum divinas perfectiones manifestât, yerum eliam divinam existentiam. {Examen de ontologismo, ch. xyii,art. 4. Louyain, Fonteyn, 1874.)
2. Essai critique sur la philosophie de saint Anselme, p. 320 et suiy., Hayez, Bruxelles, 1875.
l'argument de saint ANSELME. 315
R. P. Fuzier, delà congrégation du Saint-Esprit, dans le mémoire qu'il a présenté aiï congrès international des catholiques à Fribourg (1897). Il montre que l'idée qui est le point de départ de l'argument de saint Anselme est de son aveu subjective, et que le principe même d'identité « exige que les attributs soient de même nature que le sujet, réels si le sujet est réel, conçus si le sujet est simplement conçu. » Il ajoute que l'existence n'est pas une perfection, même l'existence nécessaire : « l'existence nécessaire n'est pas plus une perfection que l'existence contingente. Elle est uniquement la réalisation des perfections, nécessaires, comme l'existence contingente est la position des êtres contingents. » Enfin il montre, comme nous l'avons nous-mêmes indiqué, que tous les défenseurs de la preuve d*e saint Anselme, à commencer par saint Anselme lui-même, ont été obligés de modifier l'argument pour en établir la valeur*.
Nous terminons ici l'exposé de la controverse à laquelle le Proslogium a donné lieu. Nous pourrions le prolonger pour ainsi dire indéfiniment. Nous pourrions citer encore Gassendi, Benedictis, Streenstrup, Heinrich, Mendelsohn, Kleutgen, Piccirelli, MM. Boirac, Rabier, A. de Margerie, Farges, Vallet, etc. La bibliographie de l'argument de saint Anselme est fort considérable. Mais nous craignons d'avoir déjà fatigué le lecteur. Ce que nous avons dit suffit amplement pour qu'il puisse se
\. La preuve ontologique de l'existence de Dieu par saint Anselme, r*" partie. (Compte rendu du congrès de Fribourg.)
rendre compte des divers points de vue où se placent les approbateurs et les critiques.
Qu'on nous permette seulement de résumer en quelques mots ce débat séculaire et de mettre en relief les principales conclusions qui paraissent s'en dégager.
Nous pensons que l'argument, tel que Ta proposé tout d'abord saint Anselme, c'est-à-dire comme un argument simple et suffisant pour convaincre un athée, n'est point efficace.
Nous le pensons, parce que chacune des trois propositions qui constituent l'argument nous parait entachée d'un vice sérieux.
Nous avons l'idée d'un être tel qu'on n'en peut concevoir un plus grand. Première proposition.
Cette proposition énonce un fait insuffisamment défini. L'idée d'un être tel qu'on n'en peut concevoir un plus grand ne caractérise nettement aucun être. Elle n'indique la nature précise d'aucun. Il est donc impossible d'apprécier sainement si un être connu sous cette seule note a droit ou non à l'existence.
Comme l'a très justement remarqué Gaunilon, on peut avoir l'idée d'une chose de plusieurs manières. On peut se représenter sa nature ; on peut aussi s'en forger une notion plus ou moins artificielle. S'il s'agit de la nature la plus grande que nous puissions nous repré-
l'argument de saint ANSELME. 317
senter dans son caractère propre, cela ne nous mènera pas bien loin. L'homme est înanifestement cette nature ; nous n'avons la connaissance d'aucune nature d'être supérieure à l'homme que par des analogies. Or on voit immédiatement qu'en ce qui concerne l'homme, l'argument n'a aucune portée.
S'il s'agit de Tidée que nous nous formons qu'il y a des êtres supérieurs à l'homme , et l'un d'eux supérieur à tous les autres, il s'agit d'une idée que nous avons tirée du spectacle des êtres et de leur hiérarchie, et que nous avons élaborée par le travail de notre intelligence. Alors cette idée vaut ce que valent les considérations qui nous ont conduit à la former. Ce sont ces considérations qu'il faudrait examiner, pour juger si une telle idée a une application dans la réalité.
D'ailleurs, comme nous l'avons remarqué, saint Anselme déclare que Dieu est plus grand que nous ne pouvons le concevoir. Il ne serait donc pas l'être tel qu'on n'en peut concevoir un plus grand; mais il serait au-dessus de cet être par sa grandeur inconcevable. Dès lors, comment appliquer l'argument ? Si Ton veut l'appliquer à l'être le plus grand que l'on puisse concevoir, il peut être répondu justement que cet être n'est pas le plus grand en réalité, ce qui énerve l'argument, fondé sur la contradiction de concevoir comme le plus grand un être tel qu'on pourrait en concevoir un plus grand. Si vousvoulez l'appliquer au Dieu inconcevable, on répondra non moins justement que ce Dieu n'est pas dans l'intelligence puisqu'on ne le conçoit pas. Ainsi disparaît
318 SAINT AlfSBLME.
la raison qui portait à conclure qu'il est aussi en réalité.
La seconde proposition Je l'argument est équivoque. Ce qui est en réalité est plus que ce qui n'est qu'en pensée, dit saint Anselme. Ceci peut s'entendre de deux manières.
Au point de vue de la réalité, ce qui n'est qu'en pensée ujest rien, c'est un pur néant. En ce sens, on peut très bien dire que ce qui est en réalité est plus que ce qui est en pensée. Le moindre petit passereau qui existe est plus qu'une perfection infinie qui n'existerait pas.
Mais s'il s'agit, comme dans le cas présent, de prendre un être en particulier au point de vue de sa nature, de sa perfection, de sa place dans la hiérarchie des êtres, alors il n'est plus vrai de dire que l'être qui existe est plus que l'être qui n'est que pensé. C'est le même être, la même nature, qui est envisagé dans deux cas différents, comme réalisé ou comme simplement conçu. Il n'y a point lieu de mettre l'un au-dessus de l'autre. Il y a, en ce qui concerne le degré d'élévation, parfaite identité.
L'existence, remarque le professeur Gutberlet, n'est point une perfection à proprement parler. C'est l'état des perfections réalisées.
Cependant, nous admettrions, contrairement à l'opinion duR. P. Fuzier, que l'existence nécessaire est une perfection, en ce sens précis que c'est une perfection d'avoir une nature telle qu'elle soit inséparable de l'existence. Mais ce n'est pas cette nécessité qui est en cause dans l'argument; c'est le fait de l'existence actuelle.
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Enfin, quoi que Ton puisse penser des observations qui précèdent, la conclusion est illégitime. Elle souffre du sophisme appelé dans l'école : passage de ce qui est dit relativement à ce qui est dit simplement, transitus a dicto secundumquid ad dictumsimpliciter.De ce que l'être tel qu'on n'en peut concevoir un plus grand doit être conçu existant, on conclut à son existence actuelle. On passe de r existence conçue à l'existence pure et simple. Saint Thomas a bien relevé ce défaut qui vicie profondément l'argument. On ne peut passer de l'ordre idéal à l'ordre réel sans s'appuyer sur un fait réel. L'argument de saint Anselme, tel qu'il le présente, prouverait tout au plus que l'être tel qu'on n'en peut concevoir un plus grand comprend l'existence nécessaire, doit être conçu comme existant par nature, si toutefois il existe; il ne prouve nullement qu'un tel être existe en fait.
Voilà pour quelles raisons nous croyons devoir refuser notre adhésion à l'argument de saint Anselme et le considérer comme une méprise de ce beau génie. Le Proslogiwn ne peut être admis que comme un résumé du Monologium à l'usage de ceux qui en ont compris les enseignements. Mais il n'est pas une démonstration pour celui qui n'admet pas la philosophie chrétienne. Isolé, il est impuissant. Uni au Monologium^ il n'y ajoute rien que de très belles élévations vers Dieu. Le Monologium suffit à la gloire du saint docteur.