MONSEIGNEUR, MES FRÈRES
C'est pour une fête charmante que vous vous êtes réunis: vous êtes venus goûter les jouissances de l'art le plus doux et pratiquer la vertu la plus parfaite. Ce soir, la musique et la charité se donnent ici, dans la joie, un baiser harmonieux. ‘
Permettez-moi de vous en féliciter. C'est un vif plaisir pour moi de prendre part à cette inauguration de vos orgues: et d'y avoir été invité est un honneur dont je vous remercie.
Tout parle d'harmonie dans cette fête: harmonie dans vos cœurs, qui vibrent à l'unisson dans la même religieuse allégresse, après avoir, dans la même religieuse générosité, doté votre église d'un orgue magnifique comme elle;—har-
monie entre le pasteur et les fidèles: lui, prodi. guant, avec les énergies constantes de sa volonté, les fat gues et la tenacité d’une vie d'apôtre, toujours en activité pour les âmes et les œuvres de Dieu; vous, unis de cœur à son cœur et répondant par une confiance sans limite à son zèle sacerdotal ;—-harmonie entre cette église, hymne merveilleux de l'architecture et de la sculpture à la gloire de Dieu, poème de pierre dont les chants, comme la flèche de Saint-Antoine, montent vers le ciel dans l'amour et l'espérance, et cet orgue qui en est le digne compléaent et l'anime de sa vie et de sa voix grandiose:—
harmonie dans tout ce qui nous entoure et nous | émeut:dans le bonheur qui palpite dans les âmes, rayonne sur les physionomies et jaillit en prières sur les lèvres, dans ce luminaire dont on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou du flamboiement qui nous-éblouit, ou de la féerie des décors qu'il met en relief, dans les voix du chœur chantant notre reconnaissance, dans l'admiration pour les artistes-frères qui on construit l'instrument merveilleux, qui fait leur honneur non moins que votre fierté, pour le virtuose célè-
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bre et modeste qui fait éclater ou murmurer dans son orgue tout le génie deson âme vibrante: dans la bénédiction enfin que nous apporte Mgr l'évéque de Fall River, dont la présence au milieu de nous témoigne, une fois de plus, de son zèle pour la beauté du culte et de sa paternelle bonte. Puissé-je, sans être trop en désaccord avec toutes ces harmonies, vous dire que l'orgue, syntèse de la musique universelle, est, de tous les instruments de musique, celui qui répond mieux à nos aspirations religieuses et s'accorde plus parfaitement avec nos sentiments humains.
Un évêque se demandait naguère quel était l'inventeur de l'orgue. Ilse répondit à lui même: C'est le Christianisme.
Par ces mots il signifiait moins un fait absolu qu'un ensemble de faits, correspondant à un D ensemble de tendances et de désirs de l'Église.
Dès les premiers siècles chrétiens, le poète Prudence pouvait écrire:
+. .0rgana disparibus calamis Christum concelebrat, Christum sonat, omnia Christum.
«Tout ce que l'orgue aux tuyaux inégaux
fait retentir d'harmonie, célèbre le Christ, chante la gloire du Christ. »
C'est qu'alors tous ceux qui prenaient part au culte divin, mandataires fidèles des traditions sacrées, n'avaient pas cédé à l'invasion du profane dans les mélodies du sanctuaire. L'art chrétien était une hymne constante à la gloire du Christ,--et c'était assez. Jésus-Christ n'est-il pas, en effet, l'artiste dont l'idéal doit présider à toutes les inspirations. N’est-il pas le grand harmoniste qui a rétabli l'accord brisé entre le ciel et la terre?
Ainsi l'ont entendu les artistes chrétiens de tous les temps. L'orgue devenant un auxiliaire. du culte religieux, qui rend à Dieu l'hommage de l’horme tout entier, de ses sens, de son cœur, de À son intelligence, ils ont compris qu'il ne doit point plaire seulement, mais enseigner, élever, prêcher. Dans le cœur des fidèles, il doit éveiller un écho divin, dans les intelligences allumer une pensée, à toute âme donner des ailes et la faire monter.
L'orgue parle le langage non seulement des initiés aux secrets de l’art musical, des connais-
Te
seurs qui analysent, mesurent, critiquent, formulent des jugements en termes techniques ; mais il parle aussi le langage entendu des petits. Si ignorant soit-il, le catholique, qui prie sous le charme de ses modulations, le comprend, et, sans exprimer de jugement, le romprend très bien.
L'orgue, c'est la majesté dans tout ce que l'art a de plus imposant. C'est là simplicité dans tout ce que l’art a de plus accessible.
L'orgue, c'est l'Évangile musical:—l'Évangile, plus profond que les traités des philosophes,
simple et clair comme un abécédaire d'école; l'Évangile, grand comme le Dieu dont il raconte ls miracles et les paraboles, humble comme le | ls de Marie, qui aimait les humbles, causait avec les enfants et caressait leurs têtes blondes.
Et c'est parce que l'orgue répond à tous les sentiments, s'émeut avec tous les cœurs, transporte même ceux qui n'ont pas de mots pour traduire leurs transports, que l'Église, —instituée, elle aussi, pour toutes les intelligences et Pour toutes les tendresses, pour grouper dans le même sein maternel les humbles et les grands
dans la même adoration du même Dieu, —a fait de l'orgue l'interprète de ses pensées et des tendresses de son cœur.
Que de réponses à nos questions et à nos inquiétudes d'âme, dans les vibrations des orgues! Et comme il est doux de les entendre, chaque fois, du moins, que l'organiste, s’illuminant du Christ, fait passer les inspirations de sa foi dans les jeux et le clavier de son instrument. Si variés que soient les sentiments humains, l'orgue répond à chacun d'eux, ou les traduit tous. Par son étendue, les degrés infinis de son échelle, ses multiples registres, ses richesses chantantes, ses accords, ses dissonances mêmes tour à tour absorbées par la mélodie normale, il passe de la douleur extrême des «de profundis » aux gaietés triomphantes des «alleluia », des nuits sombres du deuil et des agonies aux matins radieux des résurrections.
Vous voulez compter les impressions qui se succèdent dans le cœur mobile de l’homme, disait l’auteur des «Méditations poétiques, »
comptez plutôt les vagues qui ondulent sur le mobile Océan.—Vous voulez compter, ajoutons-
nous, les sentiments que l'orgue traduit dans son mélodieux langage, comptez plutôt les murmures et les chants que la mer redit à ses rivages, quand ses vagues viennent mollement mourir sur le sable des grèves, ou quand le vent des tempêtes lui siffle des airs lugubres, la soulève, la secoue avec fureur, et la jette, échevelée et sanglotante, à l'assaut des falaises.
Est-ce la joie que vous désirez éprouver ?— cette joie surnaturelle qui ensoleille les physionomies, réchauffe et élargit la vie en la reliant à l'éternité? Venez, entrez, l'église est ouverte, la messe va commencer.
L'orgue y prélude Par une marche; et déjà cette musique enveloppe les hommes et les choses d’un air de fête. On sent dans le pas allègre de la foule remplissant les nefs, dans les regards Contents et recueillis, dans toutes les mines heureuses, en habits de dimanche, dans les échos répercutés par les voûtes et par les cœurs, combien il est doux à l'âme chrétienne, en attendant l'hosanna des cieux, de se redire, comme leprêtre va l’entonner tout à l'heure, à l'autel: «Sursum corda!» en haut, toujours plus haut, les cœurs]
Écoutez encore. Ce n'est plus une marche joyeusement évocatrice que l'orgue exécute. Il s'est adouci, comme voilé: il soupire le «Kyrie eleison, » Seigneur, ayez pitié de nous! Puis, fort de cette pitié infinie, avant de professer gravement les articles de notre symbole, il proclame gloire à Dieu dans le: hauteurs des cieux.
Écoutez encure. Est-ce la voix du Dieu du Sinaï qui gronde là-haut et rcule soudain comme un tonnerre? ou, pendant l'offertoire, est-ce l'accent mystérieux de quelque prophète inspiré? N'est-ce pas la voix de Jésus que l’on entend à l'élévation ? de ce Jésus descendu sur l'autel et qui appelle: Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués? Et, comme la voix de ce Dieu doux et humble, la voix de l'orgue ne s’est-elle pas faite, elle aussi, douce et humble, discrètement émue pour nous parler et nous émouvoir ?
Écoutez-encore. C'est la voix de nos morts que nous entendons dans les lentes mélodies tristes, échappées des flancs de l'orgue, aux jours des funérailles et des anniversaires funèbres; tels le stabat d'un Rossini, les hymnes baignées de larmes des semaines
saintes, les longs soupirs d’une mère en deuil.
Écoutez, écoutez encore. C'est, après nos communions, notre propre voix passée dans l’instrument. Il chante nos actions de grâce, il adore, et il espère avec nous, il module, au ciel qui a visité la terre, nos misères et nos demandes, et lui porte nos mercis reconnaissants.
Pr
Ah! je ne m'étonne pas, orgue merveilleux, que par toi, il fasse si bon revenir dans la maison de Dieu! Tu prends l’homme par tout ce qu'il y a de meilleur et de plus délicat, de plus religieux et de plus humain à la fois, pour l’ennoblir et le surnaturaliser.
Tu as toutes les voix de la nature, tu es le résumé des concerts que l'univers chante à la gloire de Dieu!
Tu as l'éclat saisissant des soirs d’éclair et d'orage. Tu as la douceur attendrissante et mélancolique de la brise emportant sur son aile la fraîcheur des campagnes, l’arôme des bois, le son Pieux des angelus, le parfum ravi aux prairies et aux frondaisons nouvelles. Tu as des mouve-
ments de colère comme celle du Juge suprême, et tu prononces des condamnations dans les consciences coupables. Après des chants d'oiseaux et des accents guerriers, tu as des épanchements de tendresse, comme une voix d'ami, consolante et longtemps attendue.
Et dans cette voix, ce sont des souvenirs aimés qui reviennent, toute une jeunesse avec ses bonheurs ingénus, ses voiles blancs de première communion, le village où l’on se prend à revenir rêver, dans les routes témoins de nos premiers éclats de rire et de nos premiers chagrins, parmi les tombes ou sur les grèves, où nous avons pleuré les parents qui ne sont plus. Je ne m'étonne plus, 6 voix de l'orgue, que saint Augustin ait pu dire que tu avais été la première à lui parler de conversion ; que Voltaire lui-même se soit avoué incapable de se soustraire à ton ascendant ; que le sceptique Montaigne ait senti sa foi se réveiller au bercement de tes accords; que l’'ncrédule Rousseau, t'écoutant dans une chapelle, soit tombé à genoux pour adorer et supplier le Seigneur de prendre pitié de ses malheurs!
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Non, je ne m'étonne pas, puisque tu parles tous les langages et fais écho à tous les sentiments, puisque tu prêches et fais naître, en même temps, les sourires de l’espérance et couler les larmes du repentir.
Larmes et sourires, ces deux mots ramènent dans ma mémoire un spectacle que vous avez plus d’une fois contemplé.
C'est le matin, un gai matin de printemps.
Mai vient de finir, et juin s'étale, vert dans les champs, attiédi dans l'air, embaumé dans les parterres et blanc dans les pommiers.
Un orage a éclaté pendant la nuit, et l’atmosphère lourde du soir est devenue lucide et fraîche. Pas un souffle dans l'air, pas un nuage dans la lumière rose du matin. La nature attend, émue, le soleil qui va parrître . qui paraît. Ses premiers rayons, ainsi que des flèches d’or, percent les taillis, les branches d'arbre ruisselantes encore de l'orage, et font resplendir, comme des diamants, les gouttes de pluie qui y sont restées suspendues et tremblantes. Soudain passe un vent léger. Il secoue les branches, et les gouttes suspendues tombent. Et c'est l'orage encore
dans les rayons du soleil: —ce sont les larmes de la nuït dans les sourires du jour.
Ce spectacle se refait sous la voûte de nos églises.
Un soir de bénédiction du saint Sacrement, un homme est venu s'agenouiller dans la nef.
La nuit s'est faite et l'orage des passions a éclaté dans son âme sceptique ou jouisseuse, La vie y est lourde, car c’est un rude poids à porter que le remords.
Mais voici: le soleil des tabernacles va paraître; il monte sur l'autel dans les rayons de l'ostensoir. L'atmosphère du temple devient alors lucide et émouvante: la lumière du Christ pénètre ce cœur et fait étinceler tout ce qui y reste encore de sensible et de généreux: les souvenirs, les doux reproches, les chers appels de retour. Les regrets s'accumulent dans cette âme débordante, quand, tout à coup, les mélodies de l'orgue s'élèvent en frémissant. Elles passent comme un vent du ciel, secouent ce cœur tremblant, et des larmes coulen. des yeux.
Vibre, oh! vibre encore, instrument de Dieu, puisque tu fais tomber la pluie des repentirs
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dans la lumière de la foi, les larmes de l'amour à travens les sourires de l'espérance! Vibre et fais chanter dans un ensemble sublime toutes tes voix: voix de l'Église, voix du ciel et voix de la terre, toutes les puissances de l'éloquence et de la beauté, harmonisées avec tout ce qu'il y a de plus surnaturel dans l'âme et de plus sensible dans le cœur de l’homme!