‹ Saint-Antoine de New Bedford, Mass. [microforme]Chapitre 14 sur 25 · PARALIPOMÈNES, XXIX · texte numérisé non relu

PARALIPOMÈNES, XXIX

MESSEIGNEURS, MES FRÈRES, En m'invitant à assister à l'inauguration de votre église, votre curé m'a écrit: «Mes parois-

siens comptent sur vous, car un grand nombre d'entre eux viennent de votre diocèse et seregardent un peu comme vos fils. »

De lui-même il n'avait besoin de rien dire.

Je le connaissais depuis longtemps. Des liens d'intime affection m'unissaient à lui. Je savais qu'un patriotisme apostolique lui avait fait quitter la terre de son berceau, pour venir travailler dans cette partie de la Nouvelle Angleterre. De loin, j'ai suivi ses travaux et ses œuvres: c'était plus qu'il n'en fallait pour que je me rendisse avec empressement à son appel: je suis venu.

Nous sommes, mes frères, au soir d'un beau jour. La fête que nous venons de célébrer ensemble laissera dans tous les cœurs d’ineffaçables souvenirs. Elle a été la réalisation de vos vœux, en même temps que la récompense de votre foi et de votre générosité.

Pasteur et fidèles, vous avez accompli une œuvre qui restera un de vos plus beaux titres de gloire. Cette œuvre, soyez-en sûrs, est comprise et appréciée sur la terre comme elle l’est dans les cieux. Le Seigneur vous dit à tous, il me semble,

comme autrefois à son serviteur David : «Quand vous avez pensé en votre cœur à bâtir une maison à mon nom vous avez bien fait. »

Les évêques et les prêtres si nombreux, venus de partout, pour prendre part à vos saintes réjouissances vous répètent l'éloge divin: «Vous avez bien fait. »

Lorsque, ce matin, sous la présidence du vénéré et sympathique évêque de ce diocèse, se déroulaient dans toute leur magnificence les cérémonies sacrées, lorsque toutes les Ames fondues en une seule âme faisaient monter vers le ciel leurs supplications et leurs actions de grâces, je me rappelais le souvenir touchant que les livres saints nous ont laissé de la dédicace du temple de Salomon.

Toute cette page serait à lire et à méditer en ce moment. Elle vous convient, mes frères, à tant de titres, avec cette différence, toutefois, qu’à Jérusalem ce n'était que la figure et qu'ici nous avons la divine réalité. Je la résume.

David avait pris possession de son riche palais. Il y vivait heureux. Un jour il dit au prophète Nathan: «Voyez, j'habite une maison de

cèdre et l'Arche de l'Alliance est sous des tentes de peaux. Cela ne doit pas être; je bâtirai au Très-Haut un temple qui soit digne de lui.» Et Nathan lui répondit : «Votre pensée est agréable au Seigneur, mais ce n’est pas vous, c'est Salomon votre fils qui lui élèvera la demeure que vous avez rêvée. »

David se soumit et légua à Salomon le glorieux héritage. Il avait amassé déjà les plus précieux trésors. Dès qu'il succéda à son père, Salomon entreprit de recueillir l'or et l’argent, et l’airain, et le fer, la pierre, le marbre, et les bois les plus rares. Il mit à exécuter l'œuvre qui lui avait été confiée toute son ardeur, toute sa sagesse, tout son amour. Il alla chercher au loin les architectes dont il avait besoin; il appela les ouvriers les plus habiles, et des milliers commencèrent les travaux gigantesques qui devaient durer sept années entières.

Et après sept années, le temple put enfin être dédié au Seigneur. Ce fut une fête comme il ne s’en était pas encore vu sous le soleil. Israël y accourut de partout. Elle dura quatorze jours. L’enthousiasme était dans toutes les âmes; les

victimes pacifiques furent immolées par milliers : l'Arche d'Alliance fut placée dans le Saint des Saints. Le Tout Puissant faisait sentir sa présence à son peuple aimé. Et alors Salomon, tombant à genoux, fit une prière comme jamais prière n'était encore sortie d'une bouche humaine. C.était une prière et c'était un chant. Écoutez.

«Est-il donc croyable que Dieu habite véritablement sur la terre? Car si le ciel et les cieux des cieux ne vous peuvent contenir, combien

moins cette maison que j'ai bâtie? »

À cette question qui trouble sa raison, Salomon répond dans son cœur, comme plus tard répondra saint Jean en présence de l’auguste mystère de l’Incarnation du Verbe. Il croit à la bonté et à l'amour infini de Dieu, Et il poursuit:

«Seigneur, si quelqu'un a péché, et s’il vient ici repentant, n'est-ce pas que vous lui accorderez son pardon? Si le ciel est fermé, s’il ne pleut point à cause des fautes de votre peuple, “et si, en ce lieu, le peuple vous prie et fait pénitence, n'est-ce pas. Seigneur, que vous laisserez

MGR PAUL BRUCHÉ Archevèque de Montréal

tombersurlaterre la pluie qui la rendra féconde ? Si la famine ou la peste éclate, et si l'on vient ici implorer votre miséricorde, n'est-ce pas Seigneur que vous aurez pitié, et que les fléaux | cesseront? L'étranger lui-même qui viendra ici vous invoquer ressentira les effets de votre bonté. Seigneur, que vos yeux soient ouverts aux supplications de votre serviteur et de votre peuple d'Israël, afin que vous les exauciez dans toutes les choses pour lesquelles ils auront recours à vous. »

Et Salomon pria plus longtemps encore.

Mes Frères, ne sont-ce pas des prières analogues, pleines de la même foi et de la même confiance que l’Église, par la voix de son pontife a adressées sous ces voûtes au Seigneur ? Et les célestes bénédictions sont descendues abondantes sur vous et sur vos foyers.

Donc, vous avez vous aussi construit un temple. C'est ce que Lacordaire a appelé la chose la plus grande et la plus belle que l'homme puisse faire ici-bas. Et il ne se trompait point, car par le temple l'homme prouve sa foi en Dieu, affirme le besoin qu’il a de

lui et démontre la nécessité du culte public.

Les paiens avaient couvert leurs villes et leurs campagnes d'édifices sacrés. Et qu'étaient. ce, cependant, que les dieux et les déesses qu'ils honoraient? Est-ce qu'ils ne personnifiaient pas souvent le vice aussi bien que la vertu ? Les idoles de pierre ou de bronze qui les représentaient avaient des yeux et ne voyaient point, des oreilles et n’entendaient point. Il n’y avait en réalité rien à espérer de leur prétendue puissance. Ÿ eut-il jamais un cœur humain qui les aima? Et cependant le temple s’imposait. Une cité sans lui eut été déserte et vouée à tous les malheurs. Et il est étonnant de voir le respect avec lequel on entrait dans cette demeure riche ou modeste consacrée à la divinité.

Pour nous, enfants de lumière, nous connaissons mieux notre Dieu. Il est notre Père et il nous aime infiniment. C'est notre Créateur et notre Rédempteur. Il est descendu au milieu de nous et a pris notre nature. Pour nous il a souffert et il est mort. Il est ressuscité et remonté triomphant dans le ciel; mais avant de nous quitter, il a trouvé le moyen de perpétuer sa

présence parmi nous jusqu'à la fin des siècles. Il nous a donné son Eucharistiel Depuis le soir à jamais mémorable de la Cène, l'Hostie consacrée n'est pas disparue de la terre. Nous l’avons avec nous partout où, par cinq paroles des lèvres d’un prêtre, s'opère le grand et réel prodige de la transubstantiation. Et sous l’hostie, c’est lui Jésus-Christ, Dieu et homme que nous possédons et que nous adorons! Dès lors, pourra-ton jamais trop faire pour l'hostie? pourronsnous jamais lui rendre trop d'hommages ? Ciselez donc vos ciboires d'or, érigez vos tabernacles, élevez vos cathédrales et vos basiliques ; Michel- Ange, prends le Panthéon et porte-le dans les airs pour en faire la coupole du plus majestueux temple de l'univers. On construit des palais pour les princes et les rois de ce monde. Que les plus riches palais soient pour le roi du ciel caché et vivant sous la blanche hostie.

La raison et le cœur tiennent ici le même langage. Un peuple, du reste, donne la mesure de sa foi par le zèle et la générosité qu'il met à bâtir ses églises. Le treizième siècle fut le plus grand siècle de foi, et voyez les superbes cathé-

drales dont il a enrichi l'Europe. Il avait véritablement compris le don de Dieu.

Mes frères, vous êtes des hommes de foi et vous l'avez démontré éloquemment en dotant votre paroisse de ce beau monument religieux. J'ai lu au frontispice l'inscription qu'on y a gravée: « ÆDIFICAVERUNT DOMINO OPI- FICES SANCTI ANTONII.» «Ce sont les ouvriers de St-Antoine qui l'ont érigé au Seigneur. »

OPIFICES Non pas les hommes de la finance, les privilégiés de la fortune, ceux qu’on appelle «des millionnaires, » mais ceux qui travaillent, ceux qui peinent et gagnent leur pain à la sueur de leur front, hommes de tout métier et de tout négoce, jeunes gens et jeunes filles de l'usine, serviteurs et servantes, voilà ceux qui ont fait l'œuvre admirée de tous. Voilà ce qui m'émeut, et c’est la parole que j'emporte dans mon cœuùr: « Ædificaveruxt Domino opifices Sancti Antonii. »

Mais le premier de ces ouvriers, le chef zélé et inlassable, ai-je besoin de le nommer? Son nom est aujourd'hui sur toutes les lèvres comme

il est dans tous les cœurs. Je sais les démarches, les sollicitudes les contrariétés, les angoisses, les larmes mêmes que votre église lui a coûtées. Mais Dieu a béni ses labeurs. C’est maintenant pour lui le jour du triomphe et de l'action de grâces, car il a pu mener à bonne fin ce que j'appellerai la grande œuvre de sa vie de prêtre et de pasteur.

Mes frères, Dieu est content de vous. Pour lui, pour sa maison, vous avez donné joyeusement, de votre superflu et peut-être même de votre nécessaire. Et je vous entends me dire que vous donnerez encore et de grand cœur.

Je vous félicite de comprendre si bien votre devoir de chrétiens et de paroissiens catholiques. Après tout, n'est-il pas vrai que vous n'avez fait que rendre à Dieu une partie des biens que vous teniez de lui? Ce que vous avez donné ne vous a pas appauvris, Votre charité, au contraire, n'a-t-elle pas été la cause du succès dans vos entreprises et du bonheur qui a régné dans vos foyers? Il ne sera jamais vaincu en générosité, Celui qui a promis de ne pas laisser sans récompense le simple

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