‹ Saint Antoine de PadoueChapitre 11 sur 40 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Processions solennelles au tombeau du Saint. — Nombreux miracles. — Sa Canonisation.

Les funérailles du bienheureux Antoine apaisèrent les désordres civils sans éteindre la flamme de la piété publique. L'église Sainte-Marie devint le rendez-vous de toute la cité et comme le centre de la religion.

Les habitants de la Tête-du-Pont ouvrirent la série des manifestations dont Padoue fut le théâtre. Ils n'avaient pas oublié les extravagances qu'ils avaient commises les jours précédents et les périls qu'ils avaient fait courir à leurs concitoyens. Ils comprenaient que leur zèle n'avait pas dû plaire à celui qu'ils voulaient honorer. Ils vinrent donc au tombeau du Bienheureux pour réparer l'outrage fait à sa mémoire. Ils étaient précédés du clergé, avec la croix et la bannière ; ils versaient beaucoup de larmes : ils poussaient de profonds gémissements et se frappaient la poitrine. Arrivés

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à l'église Sainte-Marie, ils quittèrent leurs chaussures ; ils s'avancèrent vers le tombeau avec tant de respect et de tels sentiments de componction, qu'à ce spectacle toute l'assistance était attendrie.

Pour mettre un peu d'ordre dans le mouvement qui s'opérait dans l'église Sainte-Marie, et qui aurait amené une confusion inévitable, on organisa des processions par quartier et par paroisse ; on assigna à chacune son jour et son heure. Dès lors elles se succédèrent régulièrement, avec un cérémonial qui était à peu près le même pour toutes et dont la dévotion envers le Bienheureux faisait les frais. Tous les âges, toutes les conditions et tous les sexes se mêlaient dans les rangs pressés des visiteurs. On y voyait des soldats qui avaient changé leurs habitudes et qui ne craignaient pas de se déranger pour donner satisfaction à leur foi. A côté, on apercevait de nobles dames dont la délicatesse bravait la fatigue, souvent très grande, qu'il faut supposer au -sein des vastes agglomérations de peuple. La terre où reposait le corps du Bienheureux était devenue une terre sacrée. On laissait les chaussures à la porte, et l'on savançait pieds nus, afin de mieux témoigner le respect dont on était rempli. Lès religieux eurent leur tour ; on les vit prosternés devant le tombeau du Bienheureux qui, en étant un serviteur de Dieu, était encore l'orgueil de l'état monas-

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tique, dont il demeurait pour tous un très parfait modèle. L'évêque de Padoue, suivi de tout son clergé, y vint en grande pompe. Les maîtres de l'Université, à la tête de leurs élèves ; les magistrats et les citoyens les plus illustres, escortés par la milice ; les professeurs des arts et métiers, défilaient les uns après les autres, conformément au programme qui avait été tracé. Ils s'avançaient, pieds nus, tenant des cierges à la main, avec une modestie et un recueillement admirables. " Chaque procession qui venait au tombeau du bienheureux Antoine était précédée de cierges allumés qui mesuraient plusieurs pieds. Souvent on ne pouvait pas les faire passer sous les portes de l'église Sainte- Marie ; alors on était obligé de les réduire sur place. Ces cierges n'étaient pas moins remarquables et par la beauté de leur forme, et par la variété des sujets qu'on avait dessinés à leur surface. Plusieurs étaient d;un poids si considérable, qu'il fallait les porter sur les épaules, ou les trainer sur des chars. Comme la foule qui assiégeait l'église était immense et qu'elle ne diminuait jamais, ceux qui ne pouvaient pas pénétrer dans l'intérieur, établissaient leurs cierges sur la place publique et les laissaient brûler en plein air ; d'autres les allumaient sur les murailles et les toits des maisons. Ils veillaient dans les rues et les carrefours ; ils se privaient de sommeil ; ils enduraient joyeusement les

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chaleurs de l'été et le froid de l'hiver. Rien ne pouvait décourager leur dévotion, ni les arracher aux douces émotions d'une fête qui ne finissait que pour recommencer. "

" Les jours et les nuits se suivaient sans interrompre ces saintes occupations ; tandis qu'ils se succédaient, les louanges et les actions de grâces se répétaient et montaient vers le Ciel. Padoue était dans l'allégresse ; elle était ornée de lumière comme un temple ; elle resplendissait du double éclat des torches et des âmes qui brûlaient comme des lampes. Les ténèbres semblaient s'être dissipées à jamais : la nuit avait perdu ses droits, "

" A cette même époque, quand la tempête qui avait agité Padoue se fut apaisée, les miracles brillèrent comme des éclairs dans un ciel sans nuage. Au contact du tombeau de l'homme de Dieu, les malades recouvraient la santé, quelle que fût l'infirmité dont ils étaient affligés. Ceux qui ne pouvaient pas l'atteindre, à cause de la foule qui l'assiégeait nuit et jour, étaient guéris sur les places publiques, en présence de tout le peuple. Alors, comme dit le Prophète, les yeux des aveugles s'ouvraient ; les sourds entendaient : le boiteux sautait comme un cerf; la langue des muets se déliait pour louer le Seigneur avec transport."

Cependant le bruit des miracles qui s'opéraient, se

répandait au loin. L'enthousiasme des Padouans gagnait peu à peu les villes voisines et les pays étrangers. Bientôt toutes les nations de l'Europe s'ébranlèrent et organisèrent un pèlerinage au tombeau du Bienheureux. On partait pour Padoue, comme on partait pour Jérusalem, pour Rome et pour Saint Jacques, en Galice. On vit accourir des Vénitiens, des habitants de Vicence. des Lombards, des Bsclavons, des gens d'Aquilée, des Allemands, des Hongrois, des

Espagnols, des Français En voyant de leurs

propres yeux les miracles de premier ordre qui se renouvelaient chaque jour, ils n'avaient pas assez d'une langue pour célébrer la puissance de Dieu qui se manifestait d'une manière si éclatante. Très-souvent la grâce touchait leur cœur ; et ils confessaient leurs péchés aux Frères Mineurs qui suffisaient à peine à une pareille tâche. " Chose digne d'attention : les malades qui venaient à Padoue solliciter la guérison de leurs infirmités, n'étaient jamais exaucés, quand ils refusaient de se confesser. Ceux au contraire qui consentaient à s'approcher du saint Tribunal et qui prenaient la sincère résolution de vivre selon l'Evangile, se retiraient toujours soulagés, ainsi que l'attestèrent ceux qui avaient été témoins du prodige. "

Un mois s'était à peine écoulé depuis la mort du Bienheureux, et déjà le clergé et le peuple demandaient

sa canonisation. L'évêque de Padoue avait ordonné une enquête sur ses miracles, à mesure qu'ils se produisaient. Ce premier procès fut apporté à Grégoire IX par des députés choisis parmi les personnages les plus considérables en dignité, et les plus estimés pour leur sagesse. Ils exposèrent la cause de leur voyage à la Cour Romaine qui leur fit l'accueil le plus bienveillant. Les prélats écoutaient avec ravissement les merveilles qu'ils racontaient : ils étaient stupéfaits de la rapidité des manifestations surnaturelles dont Padoue était le théâtre. Après avoir mûrement délibéré, on décida qu'on procéderait à une nouvelle enquête sur l'authenticité des miracles du Bienheureux. On confia cet examen" à Jacques Corrado, évêque de Padoue, auquel on adjoignit les Prieurs de Saint-Benoît et de Saint- Augustin, et deux religieux de l'Ordre des Frères Prêcheurs.

Les députés revinrent à Padoue remplis de joie ; ils divulguèrent aussitôt les instructions qu'ils avaient reçues du Saint Siège. Alors tous ceux qui avaient obtenu quelque grâce au tombeau du Bienheureux, hommes et femmes accouraient de tous côtés pour rendre témoignage à là vérité. On désigna le lieu où les dépositions seraient faites ; on entendit les témoins ; on employa toutes les précautions que la prudence prescrit en pareille occurrence \ et on rédigea le Procès-

Verbal de tous les miracles qui résistèrent à une sérieuse critique. Quand ce travail fut fini, on nomma une seconde députation chargée d'aller poursuivre en cour de Rome la cause introduite, et d'en presser l'exécution. L'évêque avec le clergé déléguèrent deux chanoines de la cathédrale et deux Frères Mineurs. Les magistrats de la cité et le municipe choisirent un égal nombre de nobles chevaliers accompagnés d'une brillante escorte. Le corps des professeurs de l'Université rédigea une lettre collective, dans laquelle il demandait la canonisation du bienheureux Antoine. Mais les envoyés emportèrent une recommandation plus puissante encore, car en ce temps-là, il y avait à Padoue deux illustres cardinaux de la sainte Eglise. Ils arrivèrent à Padoue au moment où l'on songeait à envoyer la députation au Pontife Romain. Ils furent témoins des nombreux miracles qui s'opéraient au tombeau de l'homme de Dieu : et, après avoir vérifié par eux-mêmes, avec beaucoup de soin, toutes les circonstances, ils remirent aux députés des Lettres pour le Souverain Pontife, dans lesquelles ils rendaient hommage à la vérité.

Quand Grégoire IX eut entendu la nouvelle supplique que lui adressaient le clergé et le peuple de Padoue, il convoqua une seconde fois le Collège des Cardinaux, et il ordonna que les miracles dont il

venait de recevoir les Procès- Verbaux et qui étaient établis sur des dépoitsions authentiques, fussent soumis à un autre examen.

Enfin, la régularité de l'information une fois admise, et la vérité des miracles sérieusement établie, il n'y avait qu'à procéder à la Canonisation du Bienheureux, à laquelle rien ne s'opposait.

Donc, l'an de l'Incarnation de Notre Seigneur 1232 et la sixième année du Pontificat de Grégoire IX, le 30 mai, jour de la Fête de la Pentecôte, au milieu d'un immense concours d'hommes, venus de toutes les parties de l'Europe, dans la ville de Spolète, on lut devant tout le peuple assemblé, du haut de l'ambon de l'église cathédrale, les miracles qui prouvaient la sainteté d'Antoine, et justifiaient les honneurs qu'on allait lui décerner.

Après cette lecture, au milieu des acclamations du peuple qui ne pouvait pas contenir ses transports, le Pontife Romain, Pasteur suprême du troupeau du Christ, se tint debout sur son trône ; et, élevant ses mains vers le Ciel, en invoquant le nom de la trèssainte Trinité, il déclara que le bienheureux prêtre et confesseur Antoine, était inscrit au Catalogue des Saints. En même temps il fixa sa Fête au jour de sa mort dont on n'avait pas encore célébré le premier anniversaire. Il accorda à tous ceux qui, étant contrits

et confessés, visiteraient son tombeau, le jour de sa fête ou un des jours de l'octave, la rémission d'une année de pénitence.

Aussitôt les Prélats assistants entonnèrent le Te Deum ; ensuite le Pontife Romain, élevant la voix, s'écria : " O docteur sublime, lumière de la sainte Eglise, bienheureux Antoine, qui avez tant commenté et si parfaitement observé la loi céleste, priez pour nous le Fils de Dieu '. "

Une année ne s'était pas encore écoulée depuis la mort de l'homme de Dieu, Antoine, et déjà il était placé sur les autels. C'était un fait sans exemple dans l'histoire des Canonisations, depuis l'établissement des formes régulières auxquelles elles étaient désormais soumises !

Le jour où l'homme de Dieu, Antoine, fut mis au nombre des Saints, il arriva à Lisbonne, sa première patrie, un événement extraordinaire.

Les hommes et le-, femmes, saisis d'une soudaine inspiration dont personne ne soupçonnait la cause, sortirent à la même heure de leurs maisons ; et, se répandant sur les places -publiques, ils se mirent à chanter, à danser, à trépigner, dans une singulière allégresse. En même temps, toutes les cloches de la ville sonnèrent à la fois et exécutèrent de joyeux carillons, sans qu'aucune main ne leur imprimât le mouvement.

Au milieu de ce concert mélodieux, les habitants de Lisbonne ne pouvaient pas se contenir ; ils continuaient à danser et à se livrer à l'allégresse. Tandis que chacun cherchait à deviner d'où venait un pareil phénomène, des Frères nouvellement débarqués, et qui venaient d'Italie, annoncèrent que le jour où avait éclaté une joie si extraordinaire, le bienheureux Antoine avait été inscrit au catalogue des Saints !

" Et, maintenant, Antoine triomphe, ô mon Dieu ! Il chante le cantique d'allégresse dans votre Paradis où il a désormais sa demeure. O lumière éternelle ! en l'inondant de vos rayons, vous le rendez semblable à vous ; et vous demeurez sa félicité et sa vie. "

" Cieux azurés, terre féconde, océans immenses, dites à toutes les créatures qui s'agitent dans vos espaces, de bénir le Seigneur qui, en multipliant les miracles d'Antoine, augmente dans l'esprit des fidèles, l'espérance de la vie future."

" O mon âme, bénis le Seigneur qui a donné Antoine à son Eglise ; emprunte à la trompette ses mâles accents ; appelle à ton secours le tambourin et la harpe, le psaltérion et les cymbales ; mêle dans une même harmonie tous les instruments de musique, pour mieux traduire ta mystérieuse jubilation ! "

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