CHAPITRE VIII
Saint Antoine connaît, par révélation, que sa fin est prochaine. — son bref séjour a l'hermitage de Campietro. — Le gigantesque noyer et les trois cellules. — Sa dernière maladie. — Sa mort. — Ses
funérailles.
Antoine, le véritable apôtre du Christ béni, connaissait, bien à l'avance, l'heure de sa mort. Elle était maintenant prochaine : mais pour ne point attrister ses Frères, il ne voulut pas la leur révéler.
Cependant, " environ quinze jours avant sa mort, le bienheureux Antoine, assis sur une colline, regardait la plaine, parée à cette saison de tous les charmes du printemps. Il jeta les yeux sur Padoue qui s'épanouissait à son centre et semblait sortir d'un bouquet de fleurs. Alors il ressentit un tressaillement intérieur ; il se mit à la féliciter de la beauté de son site et de la couronne que Dieu avait attachée à son front. Ensuite il se tourna vers son compagnon de route, et il pro-
phétisa la gloire dont elle serait bientôt comblée. Mais il ne dit pas quelle serait cette gloire ; encore moins de qui elle viendrait. "
L'événement se chargeait d'éclaircir ce mystère. Au lendemain de la mort du bienheureux Antoine, Padoue recueillera les bénéfices des paroles qu'il lui adressa en la quittant. Alors commencera la procession des peuples qui viendront de tous côtés la visiter : ses murs seront trop étroits pour contenir les multitudes. Nuit et jour elle retentira des louanges de son incomparable apôtre : elle succombera sous le poids et la magnificence des présents dont on ornera ses temples : elle sera inondée des miracles qui s'accompliront dans son sein, autour de l'autel où reposera son trésor. Le nom d'Antoine sera son plus beau titre : par lui elle sera la consolation de tous les malheureux. " O Padoue, cité chérie de Dieu, autrefois si heureuse aux jours immortels d'Antoine ! Tu as raison de te livrer à l'allégresse et de laisser éclater tes transports. Sois toujours digne de la bénédiction de l'élu de Dieu, Antoine, qui t'a valu un magnifique patrimoine de gloire ; garde jusqu'à la fin avec jalousie le dépôt que le ciel t'a confié ! "
Cependant l'homme de Dieu, Antoine, songea à profiter des quelques jours de loisir qui lui étaient accordés. Il partit pour Campietro, petit bourg au nord de
Padoue, dans une région très retirée et très paisible. Là vivait un noble seigneur appelé Tisso, qui avait eu une existence orageuse, dans les camps en temps de guerre, et durant la paix dans les pays où il continuait le métier des armes. Mais il sut réparer tous ses désordres par une vie exemplaire : Dieu se servit du bienheureux Antoine pour le ramener à lui. Touché par sa parole, il renonça à la milice et aux honneurs du siècle : il se mit corps et biens à la disposition du saint homme, pour suivre en tout ses conseils. Il entra dans le Tiers-Ordre de saint François ; et il fut jusqu'à la fin le modèle de toutes les vertus. L'arrivée de son père spirituel lui causa uue joie difficile à décrire : il lui fit un accueil où le respect se mêlait à la tendresse : il l'entoura de prévenances et de soins. Il avait sur son domaine un bosquet, situé à une petite distance du couvent des Frères, dans lequel se trouvait un noyer gigantesque dont le tronc donnait naissance à six branches qui, en s'élevant et en réunissant leur feuillage, formaient une espèce de couronne impénétrable aux rayons du soleil. A la vue de ce noyer, l'homme de Dieu désira qu'on lui bâtit une cellule entre les branches, parce que ce lieu lui semblait très propre à favoriser le recueillement et la tranquillité de l'âme. Dès que le bon Tisso eut appris de la bouche de ses Frères le pieux désir du saint homme,
il se mit à construire sur le noyer trois petites cellules : une pour le Bienheureux, les deux autres pour le Frère Luc et le Frère Roger, ses compagnons de voyage. Il fit cette besogne avec une grande dévotion : quand elle fut terminée, les trois solitaires s'installèrent dans leur couvent aérien.
" Au fond de sa cellule verdoyante, le bienheureux Antoine menait la vie érémitique où il goûtait d'ineffables délices. Il se nourrissait des sucs embaumés de l'Ecriture Sainte : il s'adonnait fréquemment à la contemplation. Le noyer de Campietro fut sa dernière demeure, tant qu'il vécut parmi les hommes. Là, séparé des foules tumultueuses, et du bruit des événements du monde, il pensait à lui-même, sans cesse occupé à de saintes méditations, et absorbé dans de ferventes prières. Ainsi il s'élevait toujours plus haut au-dessus des choses périssables ; il purifiait son cœur de toutes les souillures que la vie a coutume de faire contracter aux nôtres. Sublime pénitent qui n'avait à expier que son innocence, il recherchait avec soin les grains de poussière que le commerce des séculiers aurait pu déposer sur lui. Quand il croyait découvrir quelque légère imperfection, il versait d'abondantes larmes de componction, véritable baptême qui, ne trouvant pas de taches à laver, faisait resplendir son âme de tout l'éclat des pierreries. On sentait bien qu'il était à h
porte du ciel, et qu'il allait entrer en possession de la félicité des élus
Le bienheureux Antoine retiré à Campietro, à côté d'une maison de son Ordre, ne donnait à la contemplation que les heures libres. Son amour pour la régularité ne lui permettait pas de se dispenser des exercices de la communauté. Il quittait donc sa retraite, selon son habitude, et il venait vers ses Frères, afin de prendre avec eux sa réfection. C'est alors que la main de Dieu le toucha pour lui donner le signal du départ. A peine était-il assis à table, que ^e.-. forces l'abandonnèrent : tout à coup il s'affaissa ^ur lui-même. Cependant le malaise qu'il éprouvait augmentait de plus en plus : il fut contraint de se lever : et appuyé sur les bras de ses Frères, il essaya de marcher. Mais il lutta en vain contre la défaillance : il ne put soutenir le poids de ses membres, et il s'étendit sur un lit de paille. Alors il sentit que la dissolution de son corps était proche. Il appela un de ses compagnons, le Frère Roger, et il lui dit : %* Si vous le trouvez bon, mon Frère, pour épargner à cette petite Résidence tout embarras, je me ferai transporter à Padoue, chez nos Frères de Sainte-Marie. " Le Frère Roger y consentit. Aussitôt il fit préparer un char pour y déposer le Bienheureux, malgré la résistance des Religieux de Campietro qui le coniuraient avec larmes de ne pas
leur ravir un si précieux trésor. Mais ils ne purent pas changer les résolutions du pieux malade : c'est pourquoi ils se décidèrent, malgré les protestations de leur tendresse, à le laisser partir. Déjcà le char approchait des portes de Padoue, quand un Frère qui était en route pour aller visiter le bienheureux Antoine à Campietro, vint à sa rencontre. Dès qu'il le vit étendu et presque sans vie, il lui conseilla de ne pas avancer : car, en entrant dans la ville pour gagner le couvent de Sainte-Marie, il s'exposait à être arrêté et tourmenté par le peuple que le spectacle de son mal ne manquerait pas d'émouvoir. Le parti le plus sage était, selon lui, de se retirer au monastère des Clarisses de XArcella, proche de là, hors la ville, et auprès duquel les Frères Mineurs, directeurs de cette Communauté, avait une modeste habitation. Le Bienheureux goûta cet avis, et il se fit conduire en ce lieu. Il y était à peine arrivé que sa maladie, aggravée probablement par la fatigue du voyage, prit une tournure alarmante : il fut réduit bientôt à la dernière extrémité. Il se reposa quelques instants pour donner à ses forces épuisées le temps de renaître ; ensuite il fît la confession de ses fautes, avec les sentiments de l'humilité la plus profonde. L'absolution qu'il reçut, en augmentant sa vie surnaturelle, surexcita pour un moment sa vie organique : il se mit .tonner d'une- voix claire l'hymne: Ogloriosa <
mina. C'était le chant du cygne. Combien de fois, aux jours héroïques de son apostolat, n'avait-il pas fait retentir les temples de son cantique chéri ! Maintenant qu'il va mourir, il le répète avec un accent particulier d'amour. " C'était, dit un historien, la récompense de sa tendre dévotion envers les mystères de la Vierge, principalement envers sa très glorieuse Assomption. " Alors il leva les yeux vers le ciel et il y tint longtemps son regard attaché. Comme on lui demandait ce qu'il apercevait, il répondit : "Je vois mon Dieu. "
Cependant les Frères qui l'assistaient, comprenant que son bienheureux trépas était proche, songèrent à lui donner l'extréme-onction. Dès que le saint homme aperçut le Frère qui portait, selon la coutume de l'Eglise, l'huile des infirmes, il le regarda fixement et lui dit : "Je possède cette onction au-dedans de moimême. Mais quoiqu'il ne soit pas nécessaire que vous me la fassiez extérieurement, je la recevrai néanmoins avec plaisir, parce qu'elle sera utile à mon âme. " Il reçut donc l'onction sacrée : ensuite ayant étendu ses mains encore humides, il récita avec les Frères, les psaumes de la Pénitence. Une demi-heure après, il expira doucement, comme un homme qui s'endort entre les bras de ses frères. Ainsi cette âme très sainte, affranchie de la prison de son corps, s'abîma dans l'océan des splendeurs éternelles. Son corps semblait
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endormi ; ses mains desséchées par la fièvre et noircies par l'air, devinrent blanches comme la neige et colorées comme dans sa première jeunesse ; tous ses membres demeurèrent flexibles et prenaient la disposition qu'on voulait leur donner. Ceci arriva Tan de l'Incarnation du Christ 1231, le treizième jour du mois de juin.
Cependant les Frères de TArcella voulaient tenir secret le trépas du Bienheureux, de peur que le peuple ne se soulevât à cette nouvelle, et qu'il ne se portât en masse et tumultueusement au couvent. Mais ils rirent d'inutiles efforts. Les petits enfants de Padoue, comme s'ils étaient animés de l'esprit prophétique, furent les premiers à connaître l'événement. Ils parcoururent la ville par bandes, en criant : " Il est mort le Père saint : il est mort saint Antoine '.
Leurs louanges étaient l'écho des cantiques que les anges chantaient dans le ciel, en voyant monter son âme glorieuse ; elles étaient le prélude de celles que l'Eglise devait bientôt lui décerner.
Dès que le bruit de ce malheur fut répandu, le peuple laissa ses occupations ; et sans se mettre en peine de gagner sa journée pour vivre, il vola comme un essaim d'abeilles vers le couvent de FArcella qu'il enveloppa aussitôt, et qu'il mit, pour ainsi dire, en état de siège. Les habitants du quartier alors appelé Têtedu-Pont, se distinguèrent par leur ardeur à se rendre :
ils avaient un intérêt particulier à défendre le corps du Bienheureux, parce qu'il était chez eux. En conséquence, ils armèrent tous les jeunes gens, et ils les placèrent en sentinelles autour du monastère, pour en défendre l'entrée.
Au milieu de cette confusion, on n'entendait que des lamentations et des gémissements. C'était un peuple d'orphelins qui pleuraient la perte de leur Père. Mais la douleur des Filles de Sainte Claire surpassait toutes les autres. Elles étaient inconsolables d'être privées de l'appui d'un si grand homme dont les lumières éclairaient leurs doutes et dont les vertus encourageaient leur faiblesse. Elles firent même des démarches auprès des citoyens les plus considérables de Padoue, à l'effet d'obtenir la faveur de conserver dans •leur monastère le corps du Saint. Malheureusement pour elles, les Frère- de Sainte-Marie élevaient des prétentions contraires à leurs pieux désirs. Ils soutenaient que la volonté du saint homme était d'être enseveli dans leur couvent : ils invoquaient le témoignage d'un Frère à qui il avait recommandé, en mourant, de ne rien négliger pour que son corps fût transporté a l'église Sainte-Marie. Aussi ils insistaient vivement pour obtenir satisfaction; et déjà ils se préparaient à enlever le saint corps. Mais les habitants de la Tête-du-Pont leur opposèrent une vigoureuse
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résistance : ils ne leur permirent pas même de le toucher. En même temps ils doublèrent les postes des gens armés, qui veillaient nuit et jour, de peur que par surprise on ne leur ravît leur précieux trésor.
Alors les Religieux ne sachant quel parti prendre, allèrent trouver 1 evêque de Padoue, et remirent l'affaire entre ses mains. Ce digne Prélat, aussi pieux que prudent, recommanda d'abord toute cette difficile et délicate affaire au Dieu de paix et de réconciliation : puis il entama avec les divers prétendants de conciliantes négociations : elles durèrent plusieurs jours durant lesquels chacun des partis vécut dans de perpétuelles alarmes. Enfin le cinquième jour de la mort du Bienheureux, toutes les difficultés étaient aplanies et tout se trouvait prêt pour la célébration publique de ses funérailles. C'est dans l'église du couvent de Sainte-Marie que devaient reposer les restes du Saint.
L'évêque, à la tête de son clergé, se dirigea vers le monastère de l'Arcella. Il était suivi des magistrats de la cité qu'escortaient des soldats en armes, et d'une multitude innombrable dépeuple. Cette immense procession, dont chaque anneau était une ville ou une bourgade, faisait retentir les airs d'hymr - et
de cantiques spirituels avec une allégresse qui enlevait à la mort ses couleurs sombres. Pour revenir à l'église Sainte-Marie, le cortège traversa If quartier de
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la Tête-du-Pont ; et sa marche vraiment triomphale remplit tous les cœurs des plus douces émotions. Le corps du Bienheureux était porté sur les épaules des citoyens les plus illustres de Padoue : les magistrats partageaient avec eux cet honneur ; ils s'estimaient très heureux de pouvoir toucher le cercueil seulement du bout du doigt. On alluma tous les cierges qu'on put trouver chez les marchands et chez les particuliers ; chaque assistant en tenait un à la main. Il y en avait une quantité si prodigieuse, que toute la ville semblait être en feu. Quand on fut arrivé à l'église Sainte-Marie, Tévêque célébra la me>>e. Aprè^ les dernières prières, on dé posa le saint corps dans un sarcophage fait d'une pierre très-extraordinaire et d'une couleur insaisissable qu'on découvrit miraculeusemen le jour des funérailles. C'était le cinquième jour après le trépas du Bienheureux. L'humble Antoine se trouvait bien sans doute dans le coin obscur qu'il occupait ; mais il ne devait pas y rester toujours. Bientôt Padoue le tirera de sa modeste tombe, pour le placer dans un temple magnifique, élevé à l'envî par la reconnaissance de la terre et par les miracles du ciel !
Dormez en paix, sous le regard de Dieu, sous les ailes des anges, vaillant athlète du Christ, émule du séraphique François, fléau des hérétiques, amant de la Pauvreté, père des âmes, serviteur de la Vierge, corç-
templateur sublime, olivier fertile, d'où découlait l'huile de la consolation ; vigne magnifique, épanouie dans l'Eglise et dont le fruit réjouissait les peuples en les enivrant de l'Esprit-Saint ; lumière des pontifes, vengeur des opprimés, effroi des tyrans, zélateur de la discipline, champion intrépide du bon droit. Votre apostolat fut court, mais bien rempli ; les traces qu'il a laissées sont immortelles ; le monde marchera toujours à l'odeur de votre mémoire. " Aimable pèlerin, qui avez foulé les rivages du siècle, maintenant vous habitez les tabernacles éternels. Rendez-nous propice le Dieu qui a rassasié vos désirs, en vous donnant la vie véritable. Conduisez-nous jusqu'au sommet de la sainte montagne : accordez-nous, ô bienheureux Antoine, d'être un jour réunis à Celui qui est à la fois Dieu et homme, dans le saint Paradis où il se montre à découvert. " A la louange et à la gloire du Dieu un et trine, qui vit et règne dans les siècles, des siècles. Ainsi-soit-il !