‹ Saint Antoine de PadoueChapitre 2 sur 40 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Naissance de saint Antoine. — Ses premières années. — Son entrée chez les chanoines réguliers. — Sa vie religieuse.

A la fin du douzième siècle de l'ère chrétienne, l'an ii 95, un enfant naissait, qui était destiné à être un des plus grands thaumaturges de son temps. Il s'appela d'abord Fernandez de Bouillon : le monde devait le connaître sous le nom d'Antoine de Padoue. Le Portugal fut sa patrie. C'est l'antique Lusitanie, sur la plage occidentale de la Péninsule hispanique, encadrée par l'Océan, par le Duro, et les chaînes de montagnes qui la séparent de l'Andalousie et de l'Estramadure. Elle était chère aux Romains, par la beauté de sa topographie, la pureté de son ciel, la richesse de son sol, et la douceur de ses fruits. Ils y fondèrent des établissements qui durèrent autant que leur gloire.

Fernandez de Bouillon vint au monde le 15 août, jour de l'Assomption de la Sainte Vierge, à Lisbonne,

ville située sur la rive droite du Tage, et à une faible distance de son embouchure. Il eut pour père Martin de Bouillon et pour mère Marie-Thérèse Tavera, alors qu'ils étaient encore dans la fleur de l'âge. Martin de Bouillon était de la lignée de Godefroy de Bouillon, chef de la première croisade et premier roi franc de Jérusalem. Marie-Thérèse Tavera descendait d'une ancienne maison qui avait régné dans les Asturies au huitième siècle.

On conserve avec respect le berceau des rois. Les deux berceaux de Fernandez de Bouillon sont restés des reliques que les siècles chrétiens ont enveloppées d'amour. Le palais de ses ancêtres, après avoir été le siège des Comices de Lisbonne, est devenu la somptueuse église de saint Antoine. On a eu le soin d'enchâsser dans le monument la place de la chambre où naquit l'apôtre franciscain : véritable perle plus précieuse que l'or et le marbre dont elle était ornée. Les fonts baptismaux sur lesquels il reçut l'emi sainte de la régénération, ont échappé aux lavages du temps. Ils sont là tout entiers, attestant avec une éloquence irrésistible la puissance de la grâce et le parti qu'en peut tirer une âme qui sait en profiter. Ceux qui vont prier dans la cathédrale de Lisbonne, y font encore des pèlerinages ; ils appuyent leur tête contre cette piscine qui fait penser : ils ressuscitent dans leur âme

les germes divins que le baptême y sema ; ils versent des larmes au souvenir de leurs péchés, et ils se relèvent meilleurs et consolés. A quelques pas de là, dans la même enceinte, leurs yeux se reposent avec émotion sur un degré en pierre, placé à l'entrée du chœur. Il a gardé la trace d'une croix miraculeuse que le jeune Fernandez traça de son doigt pour dissiper la vision du diable qui lui était apparu sous une forme horrible. Six siècles sont passés sur cette croix ; et ils ne l'ont effacée ni sur la pierre, ni dans le cœur des pieux chrétiens qui lui ont voué un culte de vénération.

Le cœur d'une mère vertueuse est un vase très pur que le Saint-Esprit remplit de ses bénédictions, et qui, en s'épanchant dans l'âme de son enfant, l'enrichit des dons célestes. La première enfance de Fernandez s'écoula sous les yeux de sa pieuse mère ; et dès lors on vit se développer en lui des instincts merveilleux.

A peine sorti des langes, il était déjà remarquable par la délicatesse de sa conscience et la pureté de ses mœurs. Tandis qu'à cet âge, les enfants ont coutume de se montrer légers, et courent avec avidité après les bagatelles et les folies du monde, lui était rempli d'une sagesse précoce, et il imitait l'exemple de ses pieux parents. Il visitait fréquemment les églises et les monastères. Volontiers il tendait ses petites mains vers les pauvres afin de soulager leur misère. Il avait un

goût naturel pour la prière : la pensée de Dieu provoquait son recueillement sans effort. Les noms de Jésus et de Marie furent les premiers que ses lèvres prononcèrent en se déliant. Sa mère lui faisait réciter fréquemment la salutation angélique et il profitait admirablement de ses pieuses leçons. Il donnait déjà à Dieu de précieux gages, mais ils devaient être suivis de plus riches offrandes. De graves écrivains nous assurent qu'à cinq ans, Antoine, marchant sur la trace de plusieurs autres saints, prit une détermination importante qui aurait été une témérité, si l'inspiration surnaturelle n'en avait pas été la raison dernière. Un jour, en contemplant une image de la Vierge Marie, il se sentit épris de ses charmes ; et jaloux de l'imiter, il prononça le vœu perpétuel de virginité.

Quand le moment fut venu de lui donner une éducation digne de son rang et de sa destinée, on songea à le confier à des maîtres. Les Chanoines de la cathédrale de Lisbonne avaient ouvert un collège que la confiance des grandes familles du pays rendit bien vite florissant, et qui continuait à préparer des générations fortes, capables de défendre les droits de Dieu, et d'assurer l'ordre dans la société européenne encore incertaine de ses voies.

Lors donc que le jeune Fernandez eut atteint l'âge de raison, il fut placé par ses parents à l'école de

leglise de la bienheureuse Mère de Dieu, pour y apprendre les lettres humaines et pour y être formé à la vertu, sous la direction des ministres du Christ dont un jour il devait être le hérault. Ainsi son enfance s'écoula comme celle du patriarche Jacob, loin du bruit et dans la paix de l'innocence. Jacob habitait sous les tentes du désert : lui vécut caché dans le secret de la face du Seigneur.

Les historiens sont d'accord pour reconnaître que Fernandez était doué de facultés supérieures, et que ses progrès dans l'étude furent très rapides ; et l'un d'eux nous a laissé un tableau de ses mœurs, tandis qu'il faisait ses études. En voici les principaux traits. Le nouvel écolier de la cathédrale avait une gravité charmante, il n'aimait pas les jeux bruyants ; il ne prononçait pas de paroles inutiles ; il avait pour le silence un certain goût qui est ordinairement le signe d'une âme élevée au-dessus de la terre et très unie à Dieu. Il ne riait jamais aux éclats ; à cet âge tendre, il avait de la vie une science précoce. Humble à ses propres yeux, il ne se doutait pas des mérites dont il était rempli. Doux envers ses amis, délicat en matière de charité, il ne commettait jamais de jugement téméraire, cette tentation ordinaire aux esprits pénétrants. Il avait pour ses maîtres un respect religieux ; et il étendait ce respect à toutes les créatures sur lesquelles il voyait luire

un rayon de la lumière divine. Fernandez resta, jusqu'à l'âge de quinze ans, parmi les élèves de la cathédrale de Lisbonne, portant l'habit des clercs de cette église, servant à l'autel et étant regardé par tous comme un ange de piété et d'innocence.

Arrivé à sa quinzième année, le jeune Fernandez songea sérieusement à quitter le siècle. Dieu lui inspira d'entrer chez les Chanoines Réguliers de Saint- Augustin. Ces religieux qui jouissaient d'une grande réputation de science et de sainteté avaient un monastère dans les environs de Lisbonne. C'est laque Fernandez alla demander son entrée. Quand le noble postulant, prosterné aux pieds de l'abbé, eut obtenu la grâce d'être admis au nombre des Frères, il se releva bienheureux. Il quittait son père et sa mère : le Seigneur le recueillait dans son amour. Il avait laissé le manoir de ses aïeux ; il entrait en possession de l'héritage des saints. Il avait donné aux pauvres les richesses de la terre ; il était comblé de biens spirituels qui valent davantage.

Cependant deux années ne s'étaient pas encore écoulées au monastère de Lisbonne, et Fernandez comprit que cette demeure n'offrait pas aux désirs ardents de son cœur une solitude assez profonde ; les visites de ses parents et de ses amis ne troublaient que trop ses pieux exercices. Après avoir mûrement réfléchi

et beaucoup' prié, il résolut de s"éioigner du voisinage de Lisbonne et obtint de ses Supérieurs la permission de passer au monastère de Sainte-Croix de Coïmbre, qui était le chef-lieu de la Congrégation.

Les Chanoines Réguliers menaient la vie contemplative. Ils partageaient leur temps entre la prière et letude. Seulement ils avaient conservé la tradition apostolique ; et à l'exemple des anciens Pères, ils se reposaient de leurs méditations par le travail des mains. Le chœur, la cellule et le jardin furent les trois théâtres sur lesquels brilla la vertu de Fernandez. Scrupuleux observateur de la Règle, il quittait tout au premier son de la cloche qui était pour lui la voix de Dieu. Mais il ressentait une douceur particulière à l'heure de la prière. Pendant le sommeil il veillait encore ; une soif mystérieuse le consumait et le faisait soupirer après le saint temple. Le silence de la nuit favorisait l'essor de ses pensées ; et la psalmodie était pour lui pleine de charmes.

Tandis qu'il ornait son âme de vertus, Fernandez ne négligeait pas de cultiver son intelligence ; il avait suivi, à l'école de la cathédrale de Lisbonne, les cours de grammaire et de littérature ; il était versé dans la connaissance de l'antiquité païenne. Mais cette connaissance n'est que la parure de l'esprit humain. Pour le rendre puissant, il faut autre chose. Fernandez le

savait : aussi ni la nuit ni le jour, il ne s'accordait aucun repos. Autant que les circonstances le lui permettaient, il était sans cesse occupé de la science divine, exerçant son esprit dans de saintes pensées, et dans les méditations célestes. L'Écriture Sainte était son étude de prédilection. A cette étude, il joignait celle des Pères de l'Eglise. Les monuments de leur éloquence .étaient constamment dans ses mains. Il les parcourait avec attention et en tirait un grand profit. Sa mémoire était prodigieuse : il retenait tout ce qu'il lisait. C'est ce qui explique pourquoi en peu de temps il fut si versé dans la science sacrée.

Mais parce que la science enfle, le jeune étudiant de Sainte-Croix en chercha le correctif dans l'accomplissement des devoirs de la vie monastique. Il savait que la charité qui édifie, préserve encore l'âme de la sécheresse, compagne inévitable de l'étude. C'est pourquoi il saisissait avec empressement toutes les occasions qui s'offraient de l'exercer. Il était admirable au chevet de ses frères malades : il leur prodiguait des soins délicats dont les dispositions de son cœur doublaient le prix. Là, il oubliait les livres, mettant au-dessus de toutes les spéculations l'honneur de soulager les membres souffrants de Jésus-Christ. Un jour, il reçut la récompense de son dévouement. Tandis qu'il assistait un Frère, il comprit, pendant une crise plus grave qu'à

l'ordinaire, qu'il n'était pas tourmenté d'une infirmité corporelle, mais qu'il était agité par le démon. Aussitôt il se dépouilla de l'aumusse qu'il portait sur ses épaules, comme tous les Chanoines Réguliers, et il la jeta sur le pauvre patient qui fut instantanément délivré. Dieu qui autrefois attacha au manteau d'Elie la puissance de diviser les eaux du Jourdain, et à l'ombre des vêtements de Pierre la vertu de guérir les malades, permit que l'habit de son serviteur Fernandez opérât ce miracle, en attendant que les multitudes enthousiastes se suspendissent aux plis de sa robe de bure, et que le miracle de Sainte-Croix de Coïmbre se continuât le long des chemins de l'Europe, sur les intelligences fascinées par l'erreur et sur les consciences déshonorées par le péché.

Fernandez opposait encore aux périlleux labeurs de la pensée le travail des mains, que la règle prescrivait à tous les religieux. Il se soumettait avec joie à cette obligation. Il laissait la plume pour prendre la bêche ; il passait sans effort de la méditation des principes à la culture du potager. Son humilité trouvait son compte dans une occupation dévolue ordinairement aux illettrés du couvent. Il n'était pas fâché de ' mortifier sa chair, en la courbant vers la terre, et en la condamnant à l'arroser de ses sueurs. La grâce le poursuivait partout. Les anciens auteurs racontent qu'un

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jour, tandis qu'il se livrait à quelque modeste travail, aux environs de l'église, il entendit le signal de l'élévation de la messe. Selon son habitude, il se prosterna le front dans la poussière, pour adorer la sainte victime ; mais la muraille de l'église s'ouvrit, et le Bienheureux put à son aise contempler l'hostie sacrée dans les mains du prêtre. O Seigneur, c'est ainsi que vous traitez ceux qui vous aiment ! A ceux qui quittent tout, vous vous donnez vous-même ; ainsi vous leur composez des félicités sans proportion avec les sacrifices qu'ils s'imposent. Fernandez de Bouillon croissait en âge, en science et en vertu. Cette âme bienheureuse était comme un bel arbre planté sur le bord d'un ruisseau. Il se dilatait dans le courant des eaux célestes, afin de porter son fruit à l'heure marquée par la Providence. Il était la gloire de son Ordre, la joie de ses condisciples et l'orgueil de ses maîtres. Cependant il leur préparait une déception douloureuse. Le dessein de Dieu était encore dans l'ombre ; mais l'heure de sa manifestation approchait.

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