‹ Saint Antoine de PadoueChapitre 3 sur 40 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Saint Antoine entre dans l'Ordre de Saint-François d'Assise. — Son départ pour l'Afrique. — Il tombe malade. — Son retour. — Il se trouve au chapitre général de son ordre a assise ; inconnu de tous. — L'hermitage de Monte-Paolo. — Premier sermon a Forll. — il y révèle son talent.

Tandis que les aimables vertus de Fernandez de Bouillon parfumaient encore les solitudes de Sainte- Croix de Coïmbre, au fond de l'Ombrie, François d'Assise avait commencé à étonner le monde par les merveilles de sa sainteté. Son Ordre, devenu déjà célèbre après quelques années d'existence, allait s'étendant de royaume en royaume. Il avait traversé les Pyrénées, et s'était fixé en Espagne sous la direction de son illustre Fondateur. De là il avait pénétré en Portugal, où le Bienheureux Zacharie et deux autres religieux fondèrent, vers l'année 1216, le couvent d'Alenquer, puis celui de Saint-Antoine d'Qlivarez, près de

Coïmbre, qui leur fut donné par la reine Urraque, épouse d'Alphonse II. Les religieux du petit couvent d'Olivarez venaient demander l'aumône aux Augustins de Sainte-Croix, dont ils eurent bientôt conquis l'affection par leur modestie et leur humilité. Lorsque Fernandez vit pour la première fois les disciples de François d'Assise, il se sentit ému jusqu'au fond du cœur ; il avait compris jusqu'à quel détachement des choses terrestres pouvait conduire l'amour du Sauveur. Quelque temps après, un des religieux du couvent d'Olivarez étant venu à mourir, Fernandez vit son âme s'élever glorieuse vers les célestes demeures. Cette vision fut pour lui comme un parfum délicieux : il sentit croître son estime pour cet Ordre, et le désir d'y chercher un refuge plus assuré commença à germer dans son esprit.

Un événement plus solennel changea ce désir en une résolution inébranlable. Vers 12 19. cinq Frères- Mineurs entraient en Portugal, se dirigeaient de là vers les contrées de l'Espagne occupées par les Maures, pénétraient ensuite au Maroc, où ils terminaient leur vie par un glorieux martyre. L'an 1220. leurs précieuses reliques étaient rapportées à Coïmbre, au milieu de nombreux et éclatants miracles, et déposées dans même du monastère de Sainte-Croix.

En apprenant les circonstances du martyre des cinq

Frères-Mineurs, et surtout en vénérant leurs reliques, Fernandez sentit dans son cœur un immense désir d'imiter ces vaillants soldats de Jésus-Christ, et de donner son sang pour la gloire de son divin Maître. Cette pensée ne pouvait quitter son esprit; il y rêvait le jour et la nuit. " Puissé-je, se disait-il à lui-même, puissé-je être rendu participant du triomphe de ces martyrs ! Plût à Dieu qu'il me fût donné de fléchir les genoux et d'ofrir ma tête au glaive du bourreau pour l'amour de Jésus- Christ. ! " Et il redoublait ses prières et ses austérités, afin que Dieu lui fit connaître sa sainte volonté et les moyens de l'accomplir.

Un jour, tandis que retiré à l'écart pour mieux cacher à ses frères son secret, il versait d'abondantes larmes, sans pouvoir sortir encore entièrement de ses perplexités, saint François, qui était en Italie, lui apparut dans une vision miraculeuse, rapportée par tous les historiens, et il lui annonça de la part de Dieu, qu'il devait entrer dans la Religion des Frères-Mineurs. En même temps il souleva devant ses regards un coin du voile de l'avenir, lui faisant ainsi connaître les bénédic* tions qui étaient réservées à son apostolat.

Tous ses doutes étant levés, Fernandez, sans perdre un instant, alla trouver son Supérieur, lui découvrit les désirs de son âme et le conjura de ne point s'opposer à leur exécution. Grande fut l'affliction de celui-ci. De-

puis dix ans Fernandez édifiait la pieuse demeure des Augustins par une ferveur qui ne s'était pas démentie un seul jour : il était considéré comme une des gloires futures de l'Ordre. Craignant néanmoins d'aller contre les desseins de Dieu en s'opposant à cette demande, le vénérable Supérieur laissa à Fernandez la liberté de répondre à l'appel du ciel ; mais il voulut que la cérémonie de vêture eût lieu dans le monastère de Sainte- Croix.

Fernandez s'empressa de révéler sa résolution aux Fi ères-Mineurs, et leur dit entre autres choses : " Frères bien-aimés, je désire de toute l'ardeur de mon âme prendre le saint habit de votre Ordre ; seulement, promettez-moi de m'envoyer, quand je l'aurai revêtu, au pays des Sarrasins, afin que je puisse mêler mon sang à celui de vos saints Martyrs et avoir part à leur couronne. " Ravis de joie en entendant ce discours, les disciples de François bénirent le Seigneur et promirent à Fernandez de venir le lendemain au monastère de Sainte-Croix pour le revêtir de l'habit de leur Ordre. Le lendemain, en effet, Fernandez quittait la blanche tunique des chanoines Réguliers, pour prendre l'humble et grossière bure de Saint-François. Il dit adieu ensuite à cette maison, témoin de ses rapides progrès dans la piété et la science, emportant le regret de tous ses confrères. Ceux-ci ne purent retenir leurs larmes

êîi voyant s'éloigner l'objet de leur légitime orgueil et de leurs espérances les plus chères.

Ce fut vers le mois de juillet de l'année 1220 que Fernandez de Bouillon entra chez les Franciscains, au petit couvent de Saint-Antoine-des-Oliviers (Olivarez) près de Coïmbre : il avait vingt-cinq ans. Il prit alors le nom d'Antoine, soit qu'il voulût par là se faire oublier du monde, soit qu'il voulût honorer de cette manière le saint patriarche de la vie cénobitique, à qui le couvent d'Olivarez était dédié.

Après s'être bien pénétré de l'esprit de sa nouvelle Règle, après l'avoir étudiée dans ses moindres détails» et avoir imploré dans la pénitence et l'humiliation les lumières du Père céleste, Antoine obtint de passer en Afrique pour y reprendre l'œuvre des cinq glorieux Martyrs, ses Frères. Il espérait faire luire la lumière de la foi sur ces régions infortunées, ou devenir victime de son zèle. Dieu en avait décidé autrement ; Antoine était réservé aux travaux et au martyre de la vie apostolique.

A peine débarqué sur le sol africain, il fut saisi d'une fièvre violente contre laquelle les remèdes et les soins furent sans effet. Frère Philippin, son compagnon, en avertit les supérieurs, qui lui donnèrent ordre de retourner en Espagne ; mais Dieu lui-même se chargea de conduire Antoine où l'appelait sa volonté. Comme

— là

te vaisseau qui le portait s!approchait des côtes d'E> pagne, une violente tempête l'assaillit et le conduisit en Sicile. De là, après quelque temps de repos, Antoine, accompagné de frère Philippin, se rendit à Assise, où saint François avait convoqué un Chapitre général pour la fête de la Pentecôte (12 21).

Tout dans cette auguste assemblée intéressa la piété d'Antoine et son désir de perfection. Il contempla avec bonheur cette intrépide phalange d'apôtres, prêts à donner leur sang pour Jésus-Christ. Il admira surtout son bien-aimé Père, et recueillit précieusement toutes ses paroles pour les conserver pieusement dans son esprit et dans son cœur. Se réputant indigne de la société de ces serviteurs de Dieu, Antoine gardait le silence et se plaçait toujours au dernier rang ; aussi personne ne le remarqua, ni ne s'occupa de lui. A la fin du Chapitre, lorsqu'on distribuait les charges et les missions diverses, nul ne le réclama ; d'ailleurs, étranger au pays, il n'était connu de personne (1), et seul, parmi tous ses Frères, il allait rester à la disposition du Généra], lorsque frère Gratien, Provincial de Bologne, Tayant rencontré, lui demanda s'il était prêtre : sur sa réponse affirmative, il obtint du Général qu'Antoine fût associé à sa Province pour dire la messe dans le

( I ) Excepté de saint François, son Graphique Père, qui lui était apparu, comme nous l'avons vu précédemment, lorsqu'il était eneetfe dans son oouveTit de Sainte-Croix, à Coïmbre.

couvent solitaire de Monte-Paolo, près de ForlL

Antoine passa environ dix mois dans cette retraite. Inconnu au monde, il était ignoré même de ses frères. Il célébrait tous les jours l'auguste Sacrifice, et partageait ensuite son temps entre la contemplation et les plus humbles emplois de la maison. Un des frères s'était creusé une petite cellule dans le flanc d'un rocher pour y vaquer plus tranquillement à la prière ; Antoine obtint que celui-ci lui en fit l'abandon. Il s'y livra aux rigueurs de la pénitence la plus austère et à la méditation des Saintes Ecritures, heureux de pouvoir ensevelir dans la solitude les faveurs du ciel, et d'immoler dans une rigoureuse pénitence une vie échappée au martyre. L'an 1222, plusieurs religieux du couvent de Monte- Paolo se rendirent, avec quelques frères Dominicains, auprès de l'évêque de Forli, pour recevoir les Saints Ordres ; Antoine les accompagnait ainsi que le Supérieur de la communauté. Le gardien, prié par l'évêque d'adresser aux ordinands quelques paroles d'édification, renvoya l'honneur aux enfants de saint Dominique. Ceux-ci s'en étant excusés, le gardien s'adressa à ses religieux, mais sans plus de succès. Saisi alors comme d'une inspiration soudaine, il se tourne vers Antoine, à qui personne n'eût osé songer, et lui enjoint, au nom de l'obéissance, de prendre la parole (i).

(i) Aur, Sér,, Saint Antoine de Padoue : L

L'Auteur de la Vie Anonyme du Saint, reprodui dans les Acta Sanctorum, place ici ces touchant réflexions : il Le Supérieur, en lui ordonnant de parle ne pensait pas qu'il sût un mot d'Ecriture Sainte, qu'il eût jamais lu autre chose que ce qui est renfern dans l'Office divin. Il espérait néanmoins quïl pourn dire quelque chose, parce que, dans de très rares c constances, il l'avait entendu exposer son avis en boi termes, quand il y était contraint. Chose étonnant» Ce grand homme, à qui la mémoire tenait lieu de bibli thèque, et qui était merveilleusement doué pour exp ser la théologie mystique, passait parmi ses frères po un religieux qui savait mieux laver les ustensiles de cuisine, que développer les mystères de l'Ecritu: Lui-même avait conjuré son Gardien de lui accord la faveur de laver les assiettes à la cuisine, et de balay chaque jour les corridors du couvent, confessant qi n'était pas bon à autre chose, tandis qu'en réalité il et un vase d'élection, orné des plus riches dons du Saii Esprit. En consequence.il lavait chaque jour la vaisse avec beaucoup de dévotion et une profonde humili et il mettait également de Tordre dans les cellules ses frères, donnant ainsi un rare exemple d'humilité de mépris de lui-même.

Invité donc à prendre la parole devant ce religie auditoire. Antoine hésita d'abord : il essaya de s'ex<

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;er ; mais bientôt cédant à l'obéissance, il vint se proserner aux pieds de l'évêque pour recevoir sa bénédicion et commença à parler.

Il prit pour texte de son discours ces paroles de 'Apôtre : " Le Christ s'est rendu obéissant pour nous 'usqu'à la mort. " Elles s'appliquaient très exactement i sa situation personnelle. " Animé de la crainte de Dieu, il s'exprima d'abord avec simplicité ; mais à nesure qu'il avançait dans le développement de son ;ujet, il employa un langage si brillant, il s'éleva à une elle hauteur, dans l'exposition des doctrines mystiques, ni'il plongea tout son auditoire dans l'admiration, auant à cause de son éloquence qui était une surprise, |u'à cause de sa parfaite charité dont on resta très édifié. On avouait tout haut qu'on n'avait jamais en- ;endu un pareil discours. Au milieu de l'enthousiasme général, les cœurs étaient remplis de consolation. A Dartir de ce moment, les Frères entourèrent de vénération celui dans lequel ils venaient de découvrir, :omme par miracle, la lumière de la divine sagesse, }ui se conciliait chez lui avec une si remarquable lumilité. "

Informé aussitôt par le Provincial de Bologne des -nerveilles opérées en la personne d'Antoine, le séraphique Patriarche François lui ordonna d'annoncer lux peuples la parole évangélique. Ce fut en 1222 et

à la vingt-septième année de son âge que saint Antoine inaugura son ministère apostolique.

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