ÉMOTION
qu'il enseigne, cet ami des hommes n*agit, ne pense, ne souffre et ne jouit qu'en vue des autres ; l'amour de ses semblables est la raison première, et leur bonheur, la fin dernière de tout ce qu'il écrit.
La vie d*Àthanase est une œuvre suivie, avec un but parfaitement déterminé, vers lequel tendent sans arrêt, sans défaillance et sans déviation ses efforts , ses actes et ses écrits, qui eux-mêmes sont des actes. Rien de décousu ni d'interrompu dans cette intelligente et laborieuse existence. Survient-il une traverse et tout semblet-il se briser : il se recueille et, avec une persévérante énergie, reprend le fil de la tâche qu'il s'est proposée. Rien de fatal, ni dans le choix, ni dans Texécution du dessein qu il poursuit presque de son adolescence à sa vieillesse ; ni les puissants du monde, ni une force supérieure à Thomme ne purent rien sur cette Ame indépendante et maîtresse d'elle-même. Tout, en sa conduite, est voulu et réalisé dans l'entière possession de ses facultés et dans la plénitude de sa liberté ; sa constance est une vivante démonstration de la libre volonté et de la force morale de l'homme.
Dès avant l'éclat d'Arius, il avait compris les périls qui menaçaient le christianisme*. L'anarchie de pensée qui s'emparait de l'Orient mettait aux prises les diverses églises et le clergé de chaque ^lise; c'étaient partout des troubles et des discordes interminables ; à peine victorieuse des persécuteurs, l'Eglise s'en allait en dissolution. En même temps, les empereurs qui l'avaient prise sous leur protection , grandissaient contre son ancienne
indépendance et dissimulaient à peine la prétention de s'en faire les maîtres et les pontifes.
Athanase posa le sacerdoce en face de lempire, et, maître des esprits où les Césars avec leurs légions étaient à peine maîtres des corps, il fut le vrai roi de l'Egypte. Pour arrêter les usurpations du pouvoir séculier, à son insu et par le seul ascendant du génie et de la vertu, il usurpa lui-même ; il excita, il autorisa presque les défiances et les persécutions plus politiques que religieuses de Constantin, de Constance et de Valens, et telle était l'assurance qu'il avait communiquée dans tout l'empire à la puissance ecclésiastique contre la puissance civile, telle était la supériorité qu'à son exemple les représentants de Dieu avaient partout conquise sur les représentants de Tempereur, qu'un simple prêtre d'une modeste église osait tenir ce fier langage au gouverneur d'une grande province, accouru pour châtier une sédition : « La loi du Christ te soumet comme les autres à ma puis- » sance et à mon trône ; car nous aussi nous sommes » rois (*). » Après Athanase et comme lui, Basile, Grégoire de Nazianze et Chrysoslome furent, par l'intelligence et la vertu, de véritables rois en face des empereurs faibles et méprisés qui ne tentèrent jamais de leur enlever la puissance qu'ils tenaient du dévouement et de l'admiration des peuples que pour finir par s'humilier devant eux.
Ces triomphes, si purs qu'ils; soient, et quoique les vaincus les aient, pour ainsi dire, imposés aux vainqueurs, n'en sont pas moins regrettables. Ce n'est pas
(*) Saint Grégoire db Naz., Aux citoyens de Nazianze et au préfet irrité, 8, p. 322, d.
impunément que, même au nom d'un principe supérieur à rhomme,on porte atteinte au principe d autorité sans lequel il n est rien de stable pour Thomme. Athanase remporta sur Tanarchie intellectuelle dans laquelle se dissolvait le monde romain, une victoire moins contestable et, s'il est permis de le dire en parlant d'un homme dont les luttes avaient été moins des attaques que djBS résistances, plus légitimes. Sans doute, en mourant, il voyait Tarianisme dominer encore dans tout l'Orient, s'étendre en Occident, et jusque chez les barbares de Germanie qui devaient longtemps encore prolonger son existence ; et il devait se demander avec douleur quel était le résultat do tant d'efforts, de travaux et de combats. Mais, si la victoire n'était pas définitive, elle était désormais assurée.
Entre les doctrines extrêmes d'Arius et de Sabellius, Tune mettant Dieu hors du monde, l'autre le confondant avec lui , il avait, sans rien innover , précisé la doctrine de l'Eglise et fixé la formule de la foi : Un Dieu triple et un, Etre, Intelligence et Vie, hors de tout par son essence, et présent dans tout par son énergie, créateur et conservateur du monde , sauveur et rédempteur de l'humanité. Et ainsi il avait mérité l'éternelle reconnaissance de toutes les communions de la grande famille chrétienne, même de ceux qui , sans partaget toute sa croyance, ont pu, grâce à lui, mieux comprendre la divinité que nous sentons en nous et s'en former une idée plus conforme au sentiment intime de l'homme.
II avait fait plus que de fixer la doctrine au milieu de l'instabilité de l'esprit oriental ; il laissait dans la foi de Nicée l'Egypte qu'il avait trouvée en proie aux incertitudes de l'esprit d'examen et de la pensée individuelle.
Alexandrie, le premier foyer de larianisme^ était devenue la métropole de Torthodoxie orientale. Surveillant ou, pour reprendre Texpression de son panégyriste, épistàte de toutes les églises d'Orient, pendant que Tariahisme vainqueur se morcelait en sectes rivales , il avait, de concert avec le- jeune archevêque de Césarée, groupé et réuni en une ligue de jour en jour plus compacte et plus puissante les orthodoxes dispersés et jusque-là plus divisés par de mutuelles défiances que par les églises ennemies qui les séparaient. Insensiblement la transformation de TEgypte s'opérait dans le reste de l'empire d'Orient. Athanase pouvait mourir; il laissait pour terminer son œuvre de jeunes collaborateurs, des hommes d'action et des penseurs comme lui, mais écrivains plus parfaits.
Comment cet homme, isolé en Orient, séparé de ses alliés d'Occident par les mers et la surveillance des ofû-ciers publics, poursuivi et condamné par les conciles, persécuté et traqué par les empereurs, les préfets ^et les chefs militaires, écrivant et dirigeant aussi souvent du fond du désert que de son palais d'Alexandrie, a-t-il pu réaliser ce prodige? La vigueur de son caractère n'eût pas suffi et se fût brisée en efforts impuissants contre les passions, les défiances et les mauvais vouloirs de ces esprits dîsputeurs et indisciplinés, s'il n'eût su les prendre, à force de conciliation, par des concessions intelligentes et des séductions qui, à première vue, semblent incompatibles avec sa nature impérieuse. Inflexible sur les principes, souple dans les moyens, pourvu qu'ils soient acceptables, implacable, violent et caustique pour les intraitables, il est plein d'indulgence, d'aménité et de mansuétude évangélique pour les faibles et les hési-
tants. Il sourit avec incrédulité quand on les accuse, n'en parle qu'avec estime et sympathie, et indirectement leur envoie des mots qui rapprochent et rallient. A la force d'Ame du Romain , il unit la dextérité du Grec.
C'est avant tout un homme d'action. Mais qu'est-ce que l'action dans un chef de doctrine sans la pensée? et qu'est-ce que la pensée sans les séductions du langage pour la communiquer? Ritter s'étonne qu'un esprit aussi vigoureux se soit arrêté à des problèmes spéciaux et n'ait point poussé jusqu'aux dernières déductions scientifiques sa doctrine formée dans l'école d'Alexandrie et développée à Tombre vénérée d'Origène? C'est méconnaître le rôle qu'Athanase s'était imposé. Esprit plus pratique que spéculatif, il n'a point de doctrine personnelle ; plus théologien que philosophe , dans un temps où tout le motide innove, il se garde d'innover et d'ajouter à cette confusion d'opinions individuelles. Il aide à fixer la foi de l'Eglise, à la dégager du tourbillon où elle se perdait dans une agitation stérile, et, quand elle est arrêtée sous l'inspiration même de Dieu, il consacre sa science à l'expliquer et à la commenter. Dans ce rôle modeste, mais salutaire, il sait encore s'élever à la philosophie et à l'éloquence, et, par elles, conquérir des populations entières sur l'hellénisme et l'arianisme.
Il connaît tous les secrets de la langue attique, tous les mystères de la philosophie grecque; mais, moins préoccupé du style que de la doctrine dont il is'est fait l'apôtre, et plus à Faction qu'à la spéculation, la parole et la pensée ne sont entre ses mains que des instruments de combat. Dans l'œuvre de transformation religieuse qui, surtout du commencement du troisième siècle
à la fiD du quatrième, fit insensiblemeut passer le monde orieutaJ des temples de rhelléoisme dans ceux du christianisme , Clément et Origène, avant larchevêque d'Alexandrie, avaient tout donné à la pensée ; après lui, Basile, Grégoire deNazianze et Chrysostome, furent surtout des amants de la forme et des artistes de langage, des rois dans Tart de charmer et de remuer les cœurs ; aucun, dans un même degré , ne mêla et n'assujettit les conceptions de lesprit et le talent de la parole aux luttes de la vie active, et ainsi ne réalisa mieux Tidéal que depuis un des princes de l'éloquence s'est fait du véritable orateur : un homme qui ne se sert de la parole que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité et la vertu.