PRÉFACE
Si l’on nous demandait de justifier le choix que nous avons
fait d’Augustin pour objet de cette étude et l’extension que nous avons donnée à notre travail, nous répondrions par ces paroles de l’éminent historien de la philosophie, Henri Ritter : « Augus- «tin se trouve comme docteur au point de transition de deux « époques, l’époque ancienne et l’époque nouvelle. Cette situa- « tion lui donne l'influence grandiose à laquelle aucune autre « ne peut être comparée dans l’histoire de notre culture scienti- « fique. >» — L’influence de la pensée d’Augustin s’étend au travers du moyen âge qu’elle remplit jusqu’à l’âge moderne, et la philosophie comme la théologie de notre siècle la subissent encore fortement. Une histoire impartiale et complète de cette pensée, de ses origines, de son développement, serait donc un livre utile et important. Ce livre n’existe pas, en langue française du moins. Nous avons essayé d’en écrire le premier volume,
Parmi des nombreux défauts de notre travail, un des plus graves sans doute, c’est précisément qu’iln’est qu’un premier volume. -Obligé, pour ne pas entreprendre une œuvre qui réclamerait bien
des années d'étude, de tracer une ligne au milieu du développement de la pensée d’Augustin et de ne nous occuper, pour le moment, que de ce qui se trouve en decà de cette limite, nous avons dû négliger ou ne mentionner qu’en passant plusieurs éléments de doctrine, qui se trouvent déjà comme des germes dans cette première période, mais qui n’acquièrent leur signification et leur intérêt que lorsqu'on en peut étudier l’épanouissement dans la période subséquente. À ce point de vue, notre travail sera trouvé incomplet. Nous attendons ce reproche et nous l’acceptons d’avance.
A s’en tenir aux grands traits cependant, la partie de la vie d’Augustin que nous avons choisie pour champ d’étude peut bien être considérée comme formant un tout distinct. Les fonctions ecclésiastiques dans lesquelles il est introduit par l’ordination donnent aux préoccupations du prêtre, de l’évêque surtout, une direction nouvelle. Jusqu’alors il était avant tout philosophe (philosophe non chrétien, puis philosophe chrétien). Depuis lors il devient avant tout homme d’Église. Cette première période se distingue donc de la suivante par des caractères assez nets. Elle comprend d’ailleurs toute une évolution intellectuelle qu’on pourrait appeler complète puisqu'elle est celle d’une pensée qui, partie de la foi chrétienne, s’égare longtemps parmi des doctrines trompeuses et finit par revenir à son point de départ, mais rendue consciente d'elle-même, affermie, éclairée par ce long voyage. — La foi enfantine d’Augustin, son attachement au dualisme manichéen, son panthéisme, son scepticisme, son retour à la foi catholique, l’illumination de sa pensée par le platonisme et le système de philosophie chrétienne qu’il élabora en combinant l’enseignement chrétien avec la doctrine platonicienne, voilà les objets successifs de notre étude.
Notre guide, dans la première moitié de notre travail, sera le livre des Confessions. Nous devrons naturellement, pour nous attacher tout spécialement à l’élément intellectuel, ne faire qu’une très-petite place dans notre exposition à l’élément moral et au jeu des passions qui prêtent à ce beau livre un #i pathétique intérêt. C’est notre programme lui-même qui nous oblige à effacer les couleurs du tableau, afin que le dessin en apparaisse
plus nettement. — Pour notre seconde partie, l'exposition de la philosophie platonico-chrétienne d’Augustin, les ouvrages qu’il composa entre sa conversion et son ordination seront notre source principale. :
Nous nous sommes d’ailleurs aidés des travaux de plusieurs auteurs.
En premier lieu, C. Bindemann, der heiïlige Augustinus, 8 vol. ouvrage très-complet et auquel nous avons beaucoup emprunté, bien que nous nous séparions de l’auteur sur plus d’un point important.
En outre :
Possidius Calamensis, Sancti Augustini Vita.
Lenain de Tillemont, Mémoires pour servir à l'Histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. XIII.
Nourrisson, la Philosophie de Saint Augustin. 2 vol.
L'abbé Flottes, Études sur Saint Augustin, études fort intéressantes mais qui n’épuisent pas l’histoire du développement
de la pensée proprement dite.
E. Suisset, Introduction à la Cité de Dieu.
P. Janet, Introduction aux Confessions.
Poujoulat, Histoire de Saint Augustin, 2 vol.
H. Ritter, Histoire de la philosophie chrétienne, trad. Trullard, livre VI.
Ueberweg, Grundriss der Geschichte der Philosophie, PO D . S16.
A. Fouillée, La Philosophie de Platon, 2 vol, 22
J. Müller, Die christliche Lehre von der cu ee Buch, I. Capitel.
Neander, Geschichte der christlichen Religion, IL. B. 9, AD. p. 1209 à 1215.
F. C. Baur, Die christliche Kirche vom Anfang des vierten bis zum Ende des sechsten Jahrhunderts.
Les citations des Confessions sont faites d’après l’excellente traduction de M. Janet.