‹ Saint-Augustin d'après ses ConfessionsChapitre 13 sur 13 · ER · texte numérisé non relu

ER

Qu'on se rappelle d’abord qu'il était Africain, né à Thagaste, élevé à Madoure et à Carthage; et qu’on se représente ce qu'était l’Afrique proconsulaire au quatrième siècle de notre ère. Les lettres étaient florissantes à Carthage, à cette époque, les spectacles y étaient nombreux et brillants, et attiraient une foule immense. Mais ung immoralité affreuse régnait alors dans la capitale de l’Afrique, et les instincts de férocité, qui n’ont jamais disparu de cette riche région, si admirablement située, mais brülée par un soleil ardent, donnaient souvent naissance à des rixes sanglantes. Quand nous lisons les Confessions, nous ne saurions méconnaitre l'influence que l’Afrique a exercée sur Augustin. La langue romaine se transforme dans ses écrits, et son style fait songer à ce génie arabe fervent et subtile, frappé tour à tour des soleils d'Afrique et d’Asie*. Il n’est pas douteux que le climat de l'Afrique ait été pour quelque chose dans cette imagination ardente insatiable de science, de plaisirs et d’amour.

Mais les écrits d’Augustin et notamment les Confessions portent les traces non-seulement de sa patrie mais encore de son époque. L'éducation qu’il reçut, fut toute romaine, et pendant toute la période qui nous occupe il montra le goût le plus prononcé pour les chefs-d’œuvre de la poésie et de l’éloquence.

Déjà à un âge peu avancé, alors que l’étude est encore une corvée pour la plupart des jeunes gens, son imagination puissante lui faisait trouver un grand charme à la lecture des poëtes. Il nous apprend”, que les lecons du professeur de grammaire étaient pour lui pleines d'intérêt;

1 Villeman, Tableau de l’éloquence chrétienne au IVe siècle. 2 L.4, ch, 17.

ces es et quand il faisait l’école buissonnière, ce n’était pas, comme ses compagnons d'enfance, pour jouer, mais pour se glisser au théâtre. Pendant toute sa jeunesse il avait la passion des spectacles, préférant toutefois la tragédie à la comédie”; car c’était pour lui une grande jouissance que d’éprouver de la compassion.

Bien que les douleurs fietives 'telles qu’elles sont représentées par les auteurs tragiques, aient fait sur lui une profonde impression, c'était la forme bien plus que le fond qui, dans les œuvres littéraires, était l’objet de son admiration”. Cette préoccupation de la forme tient sans doute à son éducation. Il raconte, en effet“, quels étaient les exercices par lesquels son professeur de grammaire tàchait de faire prendre à ses élèves de bonnes habitudes de langage. Il parle du succès qu’il eut un jour, pour avoir, mieux que tous ses condisciples, traduit en prose le monologue de Junon, qui se plaint de ne pouvoir détruire la flotte des Troyens*. «Je prenais pour modèles, dit-il, des hommes qui se seraient crus couverts de honte s’ils avaient fait quelque barbarisme ou quelque solécisme dans le récit de leurs bonnes actions, mais qui étaient loués, et se vantaient eux-mêmes lorsqu'ils racontaient leurs passions avec élégance et abondance, dans des termes corrects et bien construits °.»

‘À l’exemple de ses maitres, il tenait avant tout à ce qu’un discours füt bien écrit et exprimé avec élégance; les plus grands hommes de son époque c’étaient, à son sens,

1-F4$ch.9. 2 L5,ch.2. 8 LA, ch.18-19% 4,124, ch, 46- A7. 5 L.1, ch. 47. Énéide, 1.4, v.37 ss. Quintilien, 1. 10, ch. 5, recommande la traduction de vers en prose comme un excellent exercice de style del; ch 18.

PPT 1e les rhéteurs Victorinus et Hiérius”, qui exerçaient alors leur profession à Rome, aux applaudissements de tout l'empire. Lorsque plus tard il s'établit lui-même à Milan, comme professeur de rhétorique, il suivit bien les sermons d’Ambroise, mais son seul bui était d'entendre un discours bien tourné*.

L'amour d’Augustin pour la beauté de la forme, surtout son amour des beautés littéraires, le détermina à écrire un ouvrage «sur le beau et sur le convenable». Nous ne possédons plus ce livre. Nous savons seulement qu’Augustin le dédia au célèbre rhéteur Hiérius.

En signalant le goût prononcé d’Augustin pour les chefs-d’œuvre de la littérature, nous devons regretter qu’il n’ait pas été à même d’étudier la littérature grecque, et de puiser dans ce fonds si riche de belles pensées et de beau langage. Dans son enfance, en effet, il éprouva une véritable aversion pour la langue grecque, et sans la terreur du châtiment, il n’en aurait rien appris du tout”. Mais,

s’il ne sut lire dans le texte original, ni Platon, ni Homère", il étudia avec une ardeur d'autant plus grande les auteurs latins. Parmi les orateurs, il goûtait surtout Cicéron, dont il aimait le style majestueux et les périodes abondantes, et qui, par son Hortensius, lui inspira, même à un âge peu avancé, le désir de se vouer à la sagesse. Mais de tous les auteurs celui qu'il préférait, c'était Virgile. La douceur de la poésie de Virgile, et la violence des passions qui s'y trouvent exprimées, l'intéressèrent vivement, et le désespoir et la mort tragique de Didon, en se voyant abandonnée et trahie, lui arrachèrent des larmes. «Je

LL. 4;ch.14;L. 8,ch.2. 2 L.5,ch.44 S:L°4, ch. 14. 4 14, ch. 14.

pleurais, dit-il, sur Didon mourante et se donnant ellemême la mort,.... et si l'on m'empéchait de lire ces choses, je pleurais de ne pouvoir point lire ce qui me faisait pleurer ‘.» -

ll se reprocha vivement plus tard son amour de la poésie et du beau en général. Nous serons moins sévères que lui, et nous croirons au contraire que cet amour du beau, qui n'existe jamais sans être accompagné, dans une certaine mesure, de l'amour du bien et du vrai, a contribué, plus qu'il ne s'en doute lui-même, au réveil qui plus tard s’est opéré en lui.

Ce qu'on ne saurait contester, c’est que, malgré le dédain qu'il affiche pour les études littéraires, ces étuiles ont laissé dans ses écrits des traces incontestables. Qu'on se rappelle qu'il a écrit au IV° siècle, à une époque de décadence complète pour la littérature non moins que pour la politique ; et cependant le langage d’Augustin ne contraste pas autant qu’on pourrait le croire avec celui des auteurs latins d’une époque plus privilégiée. En tous cas, parmi les auteurs du. [V° siècle, il n'y en a guère dont le style puisse être comparé au sien. A quoi attribuer cette heureuse exception, si ce n’est à ses études littéraires ? On trouverait sans doute plus d’une réminiscence dans ce langage presque classique et si riche en métaphores et en comparaisons.

1] faut reconnaitre cependant que le mauvais goût, qui gàte la plupart des œuvres littéraires de son époque, n'est pas non plus sans avoir laissé de traces dans le livre dont nous nous occupons. Quoique souvent neuve et simple, son éloquence est en bien des endroits entachée

4 F4, ch, 15.

d'affectation et de raffinement, Les antithèses et Les subtilités dont il a parsemé son livre, ne font que trop reconnaitre en lui un auteur d'une époque de décadence ; lorsqu'il dit, par exemple : «Les biens de cette vie doivent être d'autant moins pleurés, qu’on les pleure davantage, et en même temps doivent être pleurés d'autant plus, qu’on les pleure moins ‘ |

Le mauvais goût du temps se révèle encore d'une facon manifeste dans les comparaisons forcées qu'il établit entre le firmament et les Saintes-Écritures, entre les hommes pécheurs et la mer. «Qui donc, s'écrie-t-il, si. ce n'est toi, Seigneur, a mis au-dessus de nous ce firmament d'autorité, c'est-à-dire tes Saintes-Écritures? car il est écrit: Le ciel sera plié comme un livre, et maintenant il est étendu au-dessus de nous comme une peau ?

N'est-ce pas encore en partie à la différence des époques que nous devrons attribuer l'abîime qui sépare Angustin d'un autre auteur de Confessions, de Jean-Jacques Rousseau, lequel a d’ailleurs avec lui plus d’un point de ressemblance ?

Chez l’un et chez l'autre nous trouvons une âme ambitieuse, aimante, que le plaisir enivre et ne satisfait pas, que la célébrité fatigue, que l'étude agite, et qui poursuit toujours une fantastique espérance de bonheur et de vérité. Et cependant l'un se présente superbe devant le tribunal de Dieu et dit: «....J'ai dévoilé mon intérieur tel que tu l’as vu toi-même, Être éternel. Que chacun découvre à son tour son cœur au pied de ton trône avec la même sincérité ; ét puis qu'un seul te dise, s’il l’ose : Je fus meilleur que cet homme-là °.»

1 L.40,ch.14. ?L. 15, ch. 15. 3 J. J. Rousseau,fConfess., [, L. 4.

L'autre, plein d’'humilité, s'appelle lui-même, dès le début de son livre : un atome entre les créatures, portant partout avec lui sa mortalité comme le témoignage de la résistance de Dieu aux superbes. ... Pourrait-on méconnaitre en comparant le langage de ces deux hommes l'influence de deux époques profondément différentes ? Rousseau vivait dans un temps, où l'esprit humain venait de se dégager des entraves, imparfaitement brisées par Luther et par Calvin, dont pendant des sièeles l'oppression cléricale avait enlacé les consciences; à une époque où le souvenir des Le Tellier et des Louvois était encore présent à toutes les mémoires. Il s’en était suivi une réaction violente contre toute autorité. Au siècle du grand roi avait succédé le siècle des philosophes. Le XVII siècle est le règne de l’individualisme.

Augustin lui aussi avait vu le parti qui possédait toutes ses affections triompher, après de longues annéés de persécution. Pourchassés pendant des siècles, traqués comme des bêtes fauves, jetés aux lions, les chrétiens étaient devenus les maitres de l’empire. Mais ce changement subit des rôles semblait l'effet d’un miracle. Tout victorieux qu'ils fussent, ces chrétiens, qui peu d'années auparavant avaient été prêts à affronter le martyre, ne voulaient attribuer leur victoire qu’à la toute-puissance et à la miséricorde de Dieu qui les avait bénis, malgré leur indignité.

Parmi les influences, qui ont agi sur Augustin, et dont les traces se retrouvent dans les Confessions, il n°y en a pas de plus manifeste que celle de la religion chrétienne. On voit à chaque page que c’est le souffle vivifiant du christianisme primitif qui l’a inspirée, et l’en-

Ti thousiasme avec lequel Augustin raconte l'impression profonde produite sur lui par le récit de la vie de Saint- Antoine‘ prouve combien était encore intense, à cette époque ce zèle religieux allumé dans les âmes par les sublimes enseignements de l'Évangile et par les souvenirs encore tout récents des martyrs.

Qu'on se dise, avec cela, que cette époque de vie et de foi pour les âmes croyantes était en même temps pour tout le reste du peuple une époque de prostration et d’avilissement, une époque de décrépitude politique et sociale dont aucune autre époque n’a offert le triste spectacle. Le sentiment de la grandeur du christianisme, comparée à la vanité du monde, qui a inspiré à Augustin son beau livre de la Cité de Dieu, ce sentiment l’anime également lorsqu'il écrit les Confessions. Aussi je ne saurais mieux terminer ce travail qu’en transerivant un passage du critique éminent qui fait si bien connaitre cette époque intéressante :.... «Quand la vie sociale n’offre plus rien de grand, souvent l’ardeur du génie, privilège de quelques hommes, s’égare ets’emporte en spéculations mystiques. Ils sont enthousiastes du ciel parce qu’ils ne se sont pas assez dignement occupés de la terre. Leur âme, incapable d’inaction, prend l’infini pour carrière ?.»

Vu, Permis d'imprimer, Strasbourg, le 9 mars 1866, Strasbourg, le 14 mars 4866, Le Président de la soutenance, Le Recteur, RICHARD. CHÉRUEL.

! Voir p.26. 2 Villemain, Tableau de l’éloquence chrétienne au

[Ve siècle,

Page 1