Lib. VII, c. XX, n° 26; col
très exercée, mais établie dans l'erreur, ne peut dans cet état, et comme telle, ni produire, ni adopter les- réflexions précisément opposées à son ignorance ou à son erreur. Car enfin, pour avouer que Ton se trompe, il faut commencer déjà à ne plus se tromper; et pour se reconnaître ignorant, il faut que l'ignorance soit moins complète. C'est ce que les Soliloques enseignent : « L'âme ne peut voir avant d'être guérie ; mais si elle n'est pas convaincue que sans cela il lui est impossible de voir, elle ne s'applique pas à se guérir ^. »
Or, la formation intellectuelle doit susciter dans l'intelligence une énergie qui d'abord ne s'y montrait pas. Elle doit conduire tantôt de l'ignorance à la réflexion philosophique et à l'intellection, et tantôt de tel mode d'intellection à tel autre, c'est-à-dire de l'erreur à la vérité. Mais la difficulté comme le mystère de cette œuvre consiste en ce que, à chaque moment, il faut avoir prise sur une intelligence ou inerte, ou faite pour résister; car à chaque moment une intelligence ne voit et ne raisonne que selon sa force actuelle et que selon ses convictions doctrinales actuelles 2.
1. Soliloq., lib. I, c. vi, n" 6 ; t. I, col. 876. — Cf. lib. I, c. xiv, n» 25 ; t. I, col. 882.
2. Sur ce poiat fondamental, on consultera : 1° De l'Ordre (lib. Il, c. IX, n« 26) ; — 20 De la Quantité de l'âme (c. vu, n» 12 ; c. xxvi, n" 50) ; — 30 Des Mœurs de l'Église (lib. I, c. vu, n" 11 ; c. xvii, n° 31 ; c. 25, n° 46). — 4° Quatre-vingt-trois Questions (Quaest. LXVIII, n» 3); — 50 [391] De l'Utilité de croire (c. xiii, n° 28) ; — 6» [388-395] Libre Arbitre (lib. II, c. VII, VIII, IX, x); — 7" Les Confessions (lib. IX, c. iv, n^lO). Ce sont là les passages qui se rapportent très directement à la question ; on pourrait en joindre beaucoup d'autres, et notamment ceux qui seront indiqués au paragraphe suivant.
Le chapitre IX du second livre De V Ordre contient sur tout cela un enseignement qui, en raison de l'époque où il est formulé, a une signification plus intime et plus vivante ; il se résumerait fort bien en ces termes : toute intelligence doit subir, d'abord, une formation, et c'est après l'avoir subie, qu'elle est enfin en état de voir la raison des choses. Voici les propres paroles de saint Augustin : « Personne n'arrive à connaître, sinon en partant de l'ignorance ; mais nul ignorant ne sait comment il doit correspondre à ceux qui l'instruisent, ni par quel moyen il se rendra capable d'être instruite » Ce mot très important est aussi d'une absolue vérité. A ce mot doit s'ajouter celui-ci qui a été écrit pour l'éclaircir et pour le confirmer : « (Une fois l'enseignement reçu) , c'est alors que susceptible d'accepter la doctrine, on apprend enfin combien sont raisonnables les préceptes qu'à l'origine on a suivis sans comprendre -. » Enfin, on lit encore au même endroit : « L'autorité est la première selon le temps, mais la raison la première selon la réalité. » Par où il faut entendre que la connaissance philosophique réfléchie l'emporte sur la connaissance de foi simple et naïve.
Que d'ailleurs l'enseignement d'autorité précède tout, c'est un fait d'absolue nécessité 3. Personne, au début de
1. Nullus imperitus novit qualem se debeat prœbere docentibus et quali via esse docilis possit {De Ordine, lib. II, c. ix, n° 26).
2. Per qux cum docilis factus fuerit, tiim demum discet et quanta ratione prxdita sint ea ipsa quœ secutus est ante rationem [Ibid.).
3. De Moribus Ecclesix : « naturse quidem ordo ita se habet, ut cum aliquid discimus, rationem prœcedat auctoritas » (c. ii, n" 3; t. I, col. 1311). — Devera Religione,c. xxiv, n° 45; t. III, col. 141 : « auctoritas fidem
son existence , n'a raisonné par soi-même, en philosophe. Chacun a dû commencer par subir un enseignement, une influence doctrinale qu'il ne cherchait pas et qu'il n'avait pas la faculté de choisir. C'est seulement plus tard que l'on arrive à raisonner; et plusieurs, alors, ont l'intelligence pervertie; or, « parmi les aveuglements de Terreur, quelle âme se trouvera jamais apte à voir la lumière delà vérité, ou seulement à faire efi'ortpourla voir ^? » Il y a pleine incompatibilité entre l'adhésion actuelle à Terreur, et une perception intellectuelle de la vérité : « Pour le moment, il faut agir avec vous, non pas en vue de vous faire comprendre (la doctrine catholique) , car vous ne le pouvez pas, mais en vue de susciter en vous quelque désir de comprendre 2. » L'une et Tautre phrase appartiennent au même livre, et elles ont été écrites en 388 ou 389. Cette date n'ajoute rien à leur vérité ; elle permet seulement de deviner quelles préoccupations remplissent l'esprit de saint Augustin. Il se souvenait d'avoir été cette intelHgence pervertie ou déçue, qui ne reconnaît pas son mal, et qui n'a pas d'autre activité actuelle que de se complaire dans Terreur ^. C'est encore au même livre, qu'à propos des Manichéens, il écrit : « Ceux-là seuls blâment nos saintes Écritures,
flagitat et rationi prœparat hominem ». Cf. De Quantitate animx, c. tu, n° 12. — Dfi Vtilitate credendi, c. xii, n» 26, et n° 27 vers la lin : « Nam et res humanœ promptiores a d dignoscendum sunt, quam divinx »; or il vient de rappeler combien, dans les choses humaines, l'autorité a un rôle important.
1. DeMoribus Ecclesix (lib. I, c. vu, n^ 11; 1. 1, col. 1315).
2. De Moribus Ecclesix (lib. I, c. xvii, n' 31 ; t. I, col. 1324).