I. Saint Grëgoîre de Nazianze, Oratio XUII, Sa
bère repoussant celui de Constance. Valens, baptisé par des hérétiques, et faisant profession d'hérésie, n'avait aucun droit à être compté parmi les fidèles. Mais JSasile était aussi conciliant qu'intrépide ; il n'eût pas voulu éteindre par un refus blessant la première étincelle de bonne volonté qu'il apercevait chez son ennemi. Là se bornèrent ses concessions : il ne donna pas la communion à l'empereur.
Les deux adversaires demeurèrent quelque temps ainsi, dans un état, si l'on peut dire, de paix armée. Bientôt, cependant, la haine persévérante des ariens l'emporta de nouveau dans les conseils de Valens. On obtint de lui l'exil de l'évêque de Césarée. L'heure du départ fut fixée ; il devait avoir lieu de nuit, à cause de l'amour que le peuple portait à Basile. Déjà la voiture était attelée : les ennemis du confesseur de la foi, prévenus, laissaient éclater leur joie; les catholiques pleuraient; quelques amis fidèles, comme Grégoire de Nazianze, se tenaient prêts à suivre le voyageur. Celui-ci, sans montrer d'émotion, et sans faire d'autres préparatifs, avait seulement donné ordre à l'un de ses serviteurs de l'accompagner, porteur de ses tablettes. Soudain, une nouvelle se répand : le fils de l'empereur est malade, on désespère de sa vie ! Valens avait un fils unique, né en 366, et surnommé Galate, parce qu'il était venu au monde pendant un séjour de l'empereur en Galatie. Une fièvre pernicieuse yenait de l'atteindre à Césarée : les médecins, mandés en grande hâte, paraissaient désespérer de la guérison. « Le malheur abat et humilie les rois, » dit Grégoire : il touche surtout le cœur des mères. L'impératrice Dominica supplia son mari de recourir aux prières de Basile. « L'enfant a été frappé, disait-elle, à cause de la manière injuste dont celui-ci est traité. » Dans l'excès de son inquiétude, Valens
consentît à tout. Aussitôt contre-ordre est donné : deux officiers de la maison militaire de l'empereur, Térence et Arinthée, accourent chez Basile, au moment où celuici allait partir pour Texil. Ils le conjurent, au nom de Valens et de l'impératrice, de venir sans retard au palais prier sur l'enfant malade. Basile y consent, mais sous la condition que l'enfant, qui n'était pas encore baptisé, recevrait le baptême des mains d'un prêtre orthodoxe, et serait instruit dans la foi catholique. A son arrivée, le petit prince se trouva mieux. On le crut guéri. Mais, dès que Basile eut quitté le palais, les ariens reprirent le dessus. Cédant à leurs conseils, Valens fit baptiser son fils par l'un d'eux. Presque aussitôt l'enfant mourut. « Tous les assistants, tous les témoins de ce malheur, dit Grégoire de Nazianze, demeurèrent persuadés qu'il eût été sauvé, » si Valens n'avait manqué k sa promesse*.
Cependant les ariens avaient regagné leur ascendant sur l'esprit du souverain. Ils pressèrent celui-ci d'ordonner de nouveau l'exil de l'évêque. Valens finit par céder. Mais il ne le fit pas sans trouble. La mort de Galate l'avait frappé de terreur. Malgré son attachement à l'hérésie, il n'était pas éloigné de voir dans cette mort une punition divine*. Aussi, au moment de signer l'ordre de bannissement, sa main tremblait si fort qu'une première plume, puis une seconde, se brisèrent sans qu'il pût tracer son nom. Une troisième fois, il tenta encore d'écrire, et le roseau se rompit de nouveau. Alors, croyant à un miracle, et s'inclinant
I. Saint Grégoire de Nazianze, Oratîo XLIII, 54 ; saint Ephrem (dans Cotelier, Mon. EccL graecae^ t. III, p. 63) ; Socrate, IV, a6;Sozomène, VI, i6; Thëodoret, IV, i6.
a. Rufin, Hist. eecL, II, 9
devant la volonté de la Providence, il déchira, plein d'émotion, la sentence d'exil*.
Une sorte d'attrait, mêlé de terreur, ramenait malgré lui Valens vers Basile. Il voulut le revoir à l'église. Il y revint, s'assit de nouveau parmi les fidèles, entendit l'instruction, fit son offrande. Puis, l'office terminé, il fut introduit dans le sanctuaire, où Basile, assis, l'attendait. Là, abrité par le voile qui, dans les anciennes basiliques, séparait l'autel de la nef, il put s'entretenir longuement avec le saint docteur. Plusieurs personnes de la suite impériale étaient présentes; Grégoire de Nazianze assistait aussi à l'entretien. « Avec quelle sagesse, dit celui-ci, Basile parlait à l'empereur! C'était bien la parole de Dieu qui sortait de sa bouche'. » C'était bien aussi, parfois, la parole de l'homme du monde, accoutumé à remettre, d'un mot piquant, chacun à sa place. Parmi les assistants à ce colloque à la fois solennel et intime était un important fonctionnaire de la cour, surintendant des cuisines impériales, qui portait assez ridiculement le grand nom de Démosthènes. Celui-ci, ayant voulu se mêler à l'entretien et fait une objection, commit un solécisme. « Quoi! dit en riant Basile, Démosthènes ne sait pas le grec ! » et comme le grossier personnage s'emportait, il le renvoya à ses sauces. Valens sortit de l'entretien, en laissant à Basile une large aumône pour ses fondations charitables'.
a A partir de ce moment, ajoute saint Grégoire, Va lens se sentit mieux disposé envers Basile et son Église. Les rigueurs s'apaisèrent, comme des flots qui ont ren-
I. Saint Éphrem (Cotelier, t. III, p. 65); Thëodoret, IV, i6. a. Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XLIII^ 53. 3. Saint Grégoire de Nysse, Contra Eunomium, I; Théodoret, IV, i6.
contré un obstacle*. » Il s^agit là d'un apaisement tout relatif, car, jusqu'à la fin de son règne, c'est-à-dire pendant cinq ans encore, Yalens ne cessera de persécuter les catholiques. Cependant, il ne recommencera la persécution qu'après avoir quitté Césarée. Les Églises de la Syrie, de la Mésopotamie, de la Palestine, de l'Egypte, de toutl'Orientromain, souffrirent alors cruellement; mais le souvenir de Basile protégea la Cappadoce. « Je suis, écrivait-il lui-même quelques années plus tard, comme un rocher contre lequel les vagues de l'hérésie ne cessent de se briser, et qui abrite derrière lui tout le rivage; ou plutôt, ajoute-t-il avec humilité, je ressemble à cette chose infime, vile et petite entre toutes, le grain de sable, que la volonté du Tout-Puissant a posé comme limite aux colères de l'immense océan*. »
I. Saint Grégoire de Nazianze, Oraiio XLllI^ SX ». Saint Basile, Ep, ao3, i.