‹ Saint BasileChapitre 48 sur 137 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Basile occupait depuis un an le siège de Césarée, quand les événements vinrent justifier la sagesse de ceux qui Vy avaient élevé.

La persécution contre les catholiques était dans son plein. Valens, récemment baptisé par un prélat arien, tenait ses promesses en essayant d'implanter partout rhérésie. Devant cette affaire principale s'effaçaient tous les intérêts de TÉtat. Magistrats, généraux, soldats, y étaient employés. Les excès commis sous Constance furent vite dépassés. On imaginerait difficilement scène plus horrible que le martyre de quatrevingts ecclésiastiques de Constantinople, abandonnés en pleine mer sur un navire auquel les bourreaux mirent le feu. Dans toutes les villes où passaient l'empereur et sa suite, les catholiques subissaient d'affreux traitements. Grégoire de Nazianze montre les églises livrées aux hérétiques, aux païens et aux juifs, l'orgie portée jusque sur l'autel et dans la chaire sacrée, des vierges outragées, des fidèles livrés aux bêtes, des évêques déchirés avec des ongles de fer, le sang chrétien inondant les pavés des sanctuaires. Au milieu de ces scènes d'horreur, Valens traversa la Bithynie. En Galatie, il rencontra moins de résistance, et fit par con-

séquent moins de victimes. Couvert du sang d'une de ces provinces, fort des apostasies obtenues dans Tautre, il s'avançait maintenant vers la Cappadoce*.

Basile l'y attendait de pied ferme. Mais il n'eut pas tout de suite à se défendre contre les promesses et les menaces de l'empereur. Avant celui-ci, divers personnages arrivèrent à Césarée et s'efforcèrent d'amener le métropolitain à un compromis. Ce furent d'abord quelques évêques ariens, conduits par un prélat galate, le vieil Evippius, littérateur renommé, avec qui Basile avait jadis entretenu des relations d'amitié. Sa seule réponse à leurs avances fut de les séparer de sa communion*. Mais il fut bientôt assailli par des dignitaires ou des employés de la cour, magistrats, chambellans, eunuques. A tous il opposa la même résistance. Saint Grégoire de Nazianze, qui peut-être y assista, qui en tout cas put en entendre le récit de la bouche même de Basile, a laissé une sorte de procès-verbal de son entretien avec le plus redoutable de ces adversaires, Domitius Modestus, préfet du prétoire, le même qui avait fait brûler en pleine mer quatre-vingts prêtres de Constantinople. Celui-ci avait reçu, comme Valens, le baptême de la main d'un prêtre arien : il respirait tout le fanatisme de la secte. Quand Basile fut amené devant lui, sans même lui donner, comme le voulait l'usage, son titre d'évêque, il l'apostropha grossièrement en ces termes :

a Quelle raison as-tu donc, toi, de t'opposer audacieusement à un si grand empereur, et, seul entre tous, de lui désobéir?

I, Saint Grégoire de Nazianze, Oratio XXXI II, 3,4; XUl, 22 ; XUII, 46 ; saint Grégoire de Njsse, Contra Eunomium^ I ; Socrate, Hist. eccL, IV, i5; Sozomène, VI, i3; Thëodoret, IV, 19, 21.

2* Saint Basile, £p, 68, 128, 244 ? a5i.

a — Que veulent dire ces paroles ? répondit Basile. De quelle audace et de quelle désobéissance parles-tu ? Je ne comprends pas.

« — Tu ne suis pas la religion de l'empereur, alors que tous les autres ont été soumis ou domptés.

« — Mon empereur, à moi^ me le défend; je ne puis adorer aucune créature, ayant été créé de Dieu et destiné à participer à la nature divine.

« — Et nous, que te paraissons-nous donc ? Eh quoi ! tu ne considères pas comme un honneur de te joindre h nous, et d'entrer dans notre compagnie?

« — Vous êtes de hauts magistrats, des hommes illustres, je ne songe pas à le nier; mais vous n'êtes pas supérieurs à Dieu. Il me serait, certes, très honorable de devenir votre ami ; mais vous êtes aussi des créatures de Dieu, et vous avez pour égaux bien d'autres hommes, qui nous sont soumis. Car ce n'est pas la dignité des personnes, mais leur foi qui honore le christianisme. »

Le préfet se leva alors en colère de son siège :

a Quoi? s'écria-t-il, tu ne crains pas mon pouvoir?

« — Pourquoi craindrais-je ? que peut-il m'arriver? que puis-je avoir à souffrir ?

« — Ce que tu souffriras ? quelqu'un des châtimeats que j^ai le pouvoir d'infliger.

« — Lequel ? fais-toi comprendre.

« — La confiscation, l'exil, la torture, la mort.

« — Fais-moi d'autres menaces. Aucune de celles-ci ne me touche.

« — Comment?

a — Parce que la confiscation ne peut atteindre celui qui n'a rien, à moins que tu n'aies envie de ces vêtements usés et de quelques livres, qui font toute ma richesse. L'exil ne m'effraie pas davantage : je n'ap-

partiens à aucun lieu : cette terre où je suis n'est pas mienne; en quelque pays que je sois mené, j'y serai chez moi. Pour mieux dire, je sais que toute la terre est à Dieu, et je me considère partout comme un étranger et un pèlerin. Quant aux tourments, ils ne m'importent guère : mon corps est si frêle, que le premier coup l'abattra. La mort me sera un bienfait : elle m'enverra plus vite à Dieu, pour qui je vis, que je sers, pour qui je suis déjà à demi mort, et vers qui j'ai hâte d'aller.

« — Personne jusqu'à ce jour, dit le magistrat stupéfait, ne m'a parlé avec une telle liberté.

« — C'est que peut-être, répondit Basile, n'as-tu jamais rencontré un évêque. Tout autre t'eût parlé et résisté comme moi. En toutes choses, ô préfet, nous sommes doux, paisibles, et nous nous considérons comme les derniers des hommes, ainsi que le commande notre loi. Contre personne, je ne dis pas contre un si grand empereur, mais pas même contre un plébéien, un homme de basse condition, nous ne nous élevons avec arrogance. Mais quand notre Dieu est en cause, alors nous ne connaissons plus rien, et nous ne voyons que lui seul. Le feu, le glaive, les bêtes, les ongles qui déchirent la chair, nous font plus envie que terreur. Accable-nous donc d'injures, menace, fais ce que tu voudras, use de tout ton pouvoir. Mais que l'empereur le sache bien : tu ne pourras nous vaincre et nous soumettre à tes doctrines impies, quand même tu nous annoncerais des supplices encore plus atroces que ceuxci*. »

Saint Grégoire de Nysse, qui résume avec moins de détails cet entretien, ajoute que le préfet, subitement radouci, changea de ton.

Page 1