CHAPITRE IX
Alcnin aVait inspiré au grand empereur le saint amour dont il était enflammé pour son ordre , et nous avons des vers latins de Charlemagne, adressés aux religieux du Mont-Cassin, dans lesquels il célèbre la paix et la douceur de ce pieux asile.
« Là y dit-il j un repos assuré est offert aux âmes malades ; là y règne une pieuse paix , une sainte humilité et la plus belle union entre tous les frères. A chaque heure du jour, des cantiques de louange , des chants d'amour divin s'élancent vers le trône du Christ : mes vers , allez, volez, et dites à Tabbé et à tous ses enfants , salut et bonheur ! ' »
Rdbin - Maur.
Il était moine du monastère de Fulde en Allemagne, et appartenait à la plus, grande noblesse du pays. Il était élève d'Alcuin , et il avait puisé à son école et l'amour des lettres et la pratique des solides vertus. Cet humble moine bénédictin eut la gloire de réconcilier Louis le Débonnaire avec ses enfants, après avoir eu le courage , au moment où ce mal-
< Vers de Chtriemagae à Paol Diacre.
H4 LAKFRANC.
heareux prince éiait déposé par ses fils , de publier un Traité sur le respect que doivent avoir les enfants pour leur père , les sujets pour leur prince. Son zèle , sa charité ^ la pureté de sa doctrine égalaient ses talents. Il a beaucoup écrit en vers et en prose ; on lui doit des homélies , un livre sur la vue de Dieu , la pureté du cœur et la manière de faire pénitence.
Il mourut archevêque de Mayenceen 856, après avoir, fidèle aux traditions de son ordre, fait fleurir dans son diocèse les lettres et l'agriculture. Ses livres, trésor précieux pour le temps, furent légués
par lui à l'abbaye de Fulde. On lit encore aujour-
d'hui avec plaisir un poème de Raban-Maur sur la sainte Croix.
Lanfranc.
Dans les premières années du onzième siècle , un jeune homme se distinguait dans les plus fameuses école8»de l'Itaïîe du Nord. Un jour, avec plusieurs disciples choisis, il traversa les Alpes et la France, et vint s'établir à Avranches , en face de l'Angle-
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lerre, que les aventureux Normands devaient bientôt conquérir. Son enseignement public devint cé> lèbre ; on y accourait de toutes parts , lorsque Lanfranc, se repliant sur lui-même, considéra la vanité de la science et de la gloire, et prit la résolution de fuir dans la solitude, pour y chercher de toutes les forces de son âme le seul bien durable. 11 se mit en route pour Rouen ; mais voilà qu'à la nuit tombante , comme il traversait le bois qui bordait alors les rives de la Risle , il est attaqué par des voleurs , qui le dépouillent de tout ce ^qu41 possède , lui lient les mains derrière le dos, lui bandent les yeux, et régarent au plus épais du taillis. Il s'affligea beaucoup , puis il voulut prier ; mais la prière ne pouvait descendre sur ses lèvres arides. Humilié , désolé , il s'écria : a Mon Dieu ! pendant longtemps j'ai fatigué mon âme et mon corps pour étudier les sciences , et je suis assez malheureux pour ne savoir vous prier ! Délivrez-moi des inquiétudes mortelles qui m'obsèdent , et avec votre grâce je «onsa^^rai ma vie à vous servir ! »
Son esprit devint plus calme. Vers l'aurore, il entendit des voyageurs passer dans le chemin ; il crie, il implore du secours. On vient, on le délivre avec des paroles d'amitié. Lanfranc ne demande
1 1 6 laivfrànc.
qu'une chose : le chemin du plus pauvre monastère qu'il y ait dans le pays. On lui répond que le plus pauvre, le plus petit est le monastère du Bec, qu'un saint homme venait de fonder, et on lui en indique la route. Lanfranc arrive au Bec , et trouve l'abbé Herluin occupé à bâtir un four ; il lui dit en l'abordant qu'il veut être moine. L'abbé ordonne à Roger, son compagnon , de lui faire lire la règle de saint Benoît. Lanfranc la lit et dit à Herluin qu'avec l'aide de Dieu , il est disposé à pratiquer tout ce qui y est ordonné. Celui-ci se prosterne et baise les pieds de l'étranger, en remerciant Dieu d'avoir amené à son ordre* un homme si savant et si célèbre.
Lanfranc ne s'enorgueillit pas de sa science , et 11 y avait comme une lutte édifiante entre Tabbé et le novice. HerliHn témoignait à son illustre disciple du respect , de la déférence ; Lanfranc , devant son supérieur, se rendait petit par la soumission et l'humilité. Pendant trois années, il resta ignoré des hommes. L'abbé lui ordonna eii6n de commencer un enseignement public, où accoururent ceux qui cherchaient la science. Chaque jour, son école devenait plus célèbre. Lanfranc, encore une fois , voulut se soustraire par la fuite à
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cet cmprciiseinent et à ces éloges de la foule. Tout était prêt y quand Herluio eut une irision eitraordinaire qui lui révéla les projets de son fils. Un aimable enfant, son neveu, Hughes, fils de Beaudry, luj apparut et l'instruisit du malheur dont son école était menacée. Le vieillard , affligé , ne put dormir le reste de la nuit. Dès qu'il fit jour, il alla trouver Lanfranc , s'assit à côté de Imij le pressa sur son cœur, et lui dit ; a Je suis bien malheureux , mon fils , d'être ainsi éprouvé par le Seigneur! Celui que j'avais demandé avec tant de larmes et de prières , celui en qui j'avais mis mon espérance , celui qui devait nourrir dans la piété Técole du Bec , eh bien ! il part , je vais le perdre ! Lorsque Dieu , ô mon Lanfranc , t'amena ici , je crus que le Ciel avait exaucé mes prières; je me reposais sur toi du fardeau de ma c|;iarge , et tu veux m'abandonner et te retirer dans la solitude! » Lanfranc répondit par ses larmes et par la promesse solennelle de ne jamais quitter son maître.
Mm il ne put tenir cette promesse ; une volonté supérieure l'appela à Caen , pour y diriger les moines de l'abbaye de Saint-Etienne ; puis il fut appelé par Guillaume le Conquérant , duc de Normandie et roi d'Angleterre ^ sur le siège archiépis-
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copal de Cantorbéry. Là , Lanfranc put déployer les taleots, le zèle, les vertus dont le Seigneur l'avait enrichi. Il réforma le clergé saxon , fonda * des monastères , fit refleurir les études , et parmi les fatigues de son laborieux épiscopat^ il sut encore diriger \ers le bien Tâme fougueuse de Guillaume y et Ton peut dire que tout ce qu'il se fit de bien sous ce règne s'accomplit sous son inspiration. L'amour de ses premières études ne l'avait pas quitté , il écrivait encore, il composait des traités théologiques , il combattait les hérésies de son temps , et le seul délassement de ses travaux^ c'était quelques voyages en Normandie , et quelques jours de repos au milieu de ses frères, à l'abbaye du Bec. Le vieil abbé Herluin le recevait comme un fils , et convoquait tous les pauvres des environs, qu'il comblait de largesses , afin que leur joie s'unit à sa joie , et que la fête de son cœur paternel fût aussi une fête pour les amis du Christ.
Lanfranc parvint à un âge avancé; il posa la couronne d'Angleterre sur le front de Guillaume le Roux , et mourut à Cantorbéry, âgé de quatrevingt-quatre ans , laissant le premier siège épiscopal d'Angleterre à un autre moine bénédictin , à saint Anselme , cet illustre serviteur de Marie.
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Pierre le Vônérable.
Pierre le Vénérable . abbé de Cluny , fut cher à ses religieux et à ses contemporains par ses talents y sa bonté , la grâce prévenante de son extérieur, de son langage et de ses manières. Il appartenait à la première noblesse de l'Auvergne , et ses parents l'avaient oSert dès son enfance au monastère de Cluny. Il entretint parmi ses religieux la vigueur de l'esprit monastique , et il partagea constamment y avec saint Bernard et l'abbé Suger, la supériorité du mérite et de la célébrité sur les grands hommes de ce temps. L'illustre abbé de Clairvanx était son ami le plus intime et le plus cher; il témoigna au coupable et célèbre Abailard une pîlié délicate et compatissante , lui donnant , en ses malheurs , un refuge dans l'abbaye de Cluny, le réconciliant avec saint Bernard, et l'engageant, à force de services et d'affection , à rétracter ses erreurs et à consoler l'Eglise par une sincère pénitence. Les souverains pontifes employèrent les talents de ce saint abbé dans des négociations difficiles. Il gagnait la confiance par le charme inexprimable de sa douceur et de sa sincérité , et pour-
iSO 8CGER.
taot y à ces qualités aimables , il joignait une fermeté rare qui ne trahit jamais la cause remise entre tes mains par une molle complaisance ou une imprudente simplicité. Enfin ^ après avoir rempli dignement sa carrière , il mourut à Cluny, au milieu de ses frères, le 24 décembre 1156. On a de Pierre le Vénérable six livres de lettres, un excel* lent traité sur la divinité de Jésvs-Christ , un autre sur r autorité de l' Église, sur le sacrifice de la messe, sur les suffrages pour les morts , etc. Son style est correct et agréable, surtout dans ses lettres , où se révèlent ses hautes facultés , sa rare prudence et la charité de sa belle âme.
Suger.
Honneur de la patrie, qui s'enorgueillissait de voir autour du trône des amis si fidèles, Tabbé Suger fut aussi la gloire de la religion : c'est à Tombre des autels, c'est dans la vie sévère du cloître que se sont formés ces talents supérieurs , ces vertus si rares , ce désintéressement si parfait, cette réunion exceptionnelle des qualités de l'intel-
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ligeace et dii cœur. Suger avait été élevé , dès son bas âge, par les Bénédictins de Saint-Denis; il avait eu pour ami , pour compagnon de ses éludes et de ses jeuiy Louis 9 fiis de France, depuis Louis le Gros. Les deux condisciples, arrivés à la jeunesse , durent se séparer : Louis alla prendre possession du trône , Suger embrassa la profession monastique* Mais rélève de Saint-Denis , devenu roi , n'avait pas oublié son ami ; il l'appela auprès de lui , il en fit son conseil et son guide. Suger dirigeait à la fois les affaires de justice , la guerre et les négociations étrangères : son esprit actif et laborieux suffisait à tout, et loin d*ètre embarrassé et distrait par le tumulte des affaires du siècle , il s'appliquari encore avec ferveur à ses devoirs religieux et à l'adminls-» tration de l'abbaye de Saint- Denis, dont il était devenu le chef. Touché des exhortations de saint Bernard, qui. par ses paroles et ses exemples, prêchait la réforme et l'austérité parmi les religieux, Suger aurait voulu se renfermer entièrement dans son cloître, mais le fils de son ami , le jeune roi Louis VU, prêt à partir pour la croisade, le nomma régent du royaume. Ce fut alors qu'il put déployer ses talents , sa prudence et cet amour du roi et du peuple qui lui mérita le nom de Père de la patrie*
122 SlJGBlt.
U lit régner la paix et la justice par toat le royaume, et gouverna le trésor royal avec tant d'économie , que sans charger les peuples y il trouva moyen de faire face à toutes les dépenses de la croisade. Fort de la puissance royale y il mit en pratique les leçons qu'il avait tant de fois répétées à Louis le Gros et à Louis VII : que le devoir des rois de France était de réprimer de leur main, et par le droit originaire de leur office , Taudace des grands qui déchiraient r£tat par des guerres sans fin , qui désolaient les pauvres et opprimaient les églises. Il rendit le royaume florissant et paisible à Louis , à son retour d'Orient, et il s'opposa, au nom du bien public, par toutes les raisons que pouvaient lui suggérer son génie et son expérience ^ au fatal divorce que méditait alors le roi, et qui, en rendant à rhéritière d'Aquitaine ses biens et sa liberté , devait lui permettre d'en enrichir quelque puissance ennemie de la France. Les conseils de Suger ne furent pas écoutés. Quoiqu'il fût arrivé à la vieillesse, il voulut consacrer encore les derniers moments de sa vie à sa pairie et à la religion , et il s'occupa à rassembler les éléments d'une nouvelle croisade. II nourriscait l'intention de faire lui-même le saint pèlerinage, mais Dieu l'appela à lui avant qu'il eiU
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j)0 ezécoler ce dessein. Il moarut à Saint^Denis, en 4152, & Tûge de soixante-dix ans, entre les bras .des évéqoes de Noyon , de Sentis et de Soissons. Louis YII honora $es funérailles de sa présence et de ses larmes. L'administration de Suger a fait longtemps les regrets de la France et l'admiration des .nations étrangères : peu de ministres ont géré la chose publique avec autant de zèle, de sag^se, de modération et de désintéressement. La confiance .des rois, l'amour des peuples , la vénération des contemporains, furent ici-bas la récompense de l'abbé Suger. a S'il y a dans l'Eglise de France , écrivait saint Bernard au pape Eugène, quelque vase de prix qui embellisse le. palais des rois, c'est sans doute le vénérable abbé Suger. »
Suger, .a laissé une Vie de Loui^ k Gros ,eX des ,kHr€8.
Dom Mabillon. .
Nous. franchissons un espace de.plu8ieu|!s siècles, et nous, passpns, des. religieux hommes d'état et savants tout à la «fois, à .ceux, qui ont renfermé la science dans le cloître, et qui n'ont voulu de l'étude
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que les plaisirs purs qu'elle sait donner. Parmi ces bommes si utiles et si modestes , un des plus remarquables , un de ceux qu'on peut citer comme un type de l'érudition bénédictine y c'est dom Ma— billon.
Il était né le 23 novembre 163St dans un petit village de la Champagne , Saint-Pierre-Mont , d'une famille honorable et pieuse , et il reçut au foyer domestique une première éducation qui l'initia au bien et à la vertu. Ses goûts le portèrent de bonne heure vers la retraite , et il choisit TOrdre de saint Benoit et la réforme de saint Maur pour s'y consacrer à Dieu. Ses premières années de vie rehgieuse furent données aux études ecclésiastiques et aux exercices prescrits par la règle et acceptés par la vire ferveur du jeune religieux. Mais sainte était délicate ; on l'envoya à la campagne , à Notre- Dame-de-Nogent , pour s'y rétablir dans le repos et la solitude; et là, abrité par les murs d'une des plus vieilles abbayes de France , s*éveilla son goût pour l'antiquité et pour les recherches historiques. Les circonstances y et surtout la sage direction des supérieurs , secondèrent le désir qu'il éprouvait de se livrer à l'étude; il alla habiter tour à tour les abbayes de Gorbie , de Saint-Denis ^ de Saînt-Ger-
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roain-des-Prés, qui possédaient de riches bibliotbèques et de précieuses archives , trésors sans prix que dom Mabillon sut exploiter. Il trouva à Saint- Germain y pour maître et pour guide , un savant vieillard , dom Luc d*Achéry, pour lequel il conserva toute sa vie une touchante reconnaissance qu'il manifesta en inscrivant le nom de dom ' d' Achéry avant le sien y avant tous les volumes des Actes des saints. Cet ouvrage y Actes des saints de r Ordre de Saint-Benoît , fut le premier dont Mabillon s'occupa. II demanda des recherches immenses, -car quelle congrégation religieuse a donné plus de saints à l'Eglise que la filiation de Saint-Benoit? Cet énorme travail se publia en neyf volumes infolio ; il fut goûté tout à la fois des religieux qu'il édifiait et des savants qu'il instruisait. La publienttion des Œuvres complètes de saint Bernard succéda aux Actes des saints. Fénelon , Bossuet chérissaient le modeste bénédictin et le consultaient souvent sur des points épineux d'histoire et de doctrine. Sans sortir de son cloître ni de son humilité, dom Mabillon était devenu une des lumières intellectuelles de l'Europe; on le consultait de toutes parts : tous ceux qui s'occupaient d'études ecclésiastiques et bistoriques trouvèrent -en lui un guide éclairé , et sa
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vertu retenait ceux que sa science avait attirés, car, à son savoir extraordinaire, il joignait une modestie, une douceur, un esprit de conciliation , bien rare' chez les savants de son siècle et de tous les siècles. Colbert , ce grand homme à qui n'échappait aucune des gloires de la France , appréciait dom Mabillon ; il le chargea d'une mission en Allemagne , et l'en-' voya chercher, dans les archives de ce pays , tout ce qui pouvait intéresser l'histoire de France , servir à la célébrité de la nation et de la maison royale. Dom Mabillon trouva plusieurs chartes et pièces curieuses, et les publia dans un journal de soa voyage. Il fut chargé d'une seconde mission en Italie, et là il étudia les origines chrétiennes dans les catacombes. De retour en France , il composa et publia un Traité des études monastiques, et il reprit son savant travail de la Diplomatique , science des diplômes , titres , actes , chartes qui nous ont été légués par les siècles passés et qui sont les sources de notre histoire. Dom Mabillon avait une sagacité admirable pour démêler ce qu'il y a de plus confus dans la nuit des temps et pour approfondir ce que rhistoire offre de plus difficile. Il donne , dans son savant traité , des principes pour l'examen des diplômes de tous les âges et de tous les pays ) efil a