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Saint Bernard abbé de Clairvaux et les abbayes de Cluny et de Citeaux

De toutes les provinces des Gaules envahies par les Barbares au quatrième siècle, la Bourgogne aVàit été la plus désolée dans ces grandes exterminations de races. L'aspect des terres, depuis le Jura jusqu'au Rhône et à la Saône» était affreux : les villes en ruine, les campagnes couvertes de roncesi les plaines en friches, les coteaux dévorés par les herbes parasites ; des forêts sans issues , des torrents sans, lit, qui creusaient des marais pestileniiels ; toutes les traditions de la culture romaine per^

a) Je me sers de l'orihographe usuelle; mais dans la charte de fondatioa scellée par GyiUsttme, duc d'A^uilatne (910) , on lit Glugiil C'est ainsi que récrit le Révé- Vi'nà Vbfe Lou^uevaL Histoire de rÉglise gallicane*

6 SAINT BBttNÀRD

dues; et, pour achever ces misères, la violence des féodaux campés sur la cime des monts, comme l'aigle dans sou aire.

Au commencement dû dixième siècle (910) , dans le Màconais, à quelques lieues de la Saône, en un lieu abandonné aux bêtes fauves, aux couleuvres, aux sei^pents, on vit arriver uue vingtaine de moines de l'Ordre sacré de Saint- Benoit ; quelques chroniques disent qu'ils étaient détachés du monastère de Vé2elay (1) , déjà puissant par sa richesse et par sa science; quelques chartes laisseraient croire qu'ils appartenaient aux cOÎônies que l'abbaye de Saint-Viclor-lez- Marseille, fondée par Cassien, avait étendues jusque dans la province de Valence.

Les chroniques de Gluny racontent ainsi la i'oiidation du monastère : l'Empereur Charle-

magne, ce grand esprit, ardemment pieux,

parce qu'il voulait fonder et pej'pétuer un empire, avait concédé, par une chai te de 801, le pauvre village (pagus) (•2)deCluny à l'évêque deMâcon, qui généreusement eu fit don à Avana, sœur

(1) Le nlonaslërc de Vézclay , près d'Avallon, a sa curieuse chroniqtte dans la Collection historique des Déû6* dlctins ; il avait été fondé par Gérard, comte de Rous* sillon (846). '

(2) Clupy est k cinq lieues de Màcon.

Bkint BSRNAllD Y

de Guillaume» duc d'Aquitaine, le fondateur de

tant de monastères agricoles : le duc appela sur ce territoire la première colonie de moines. La charte , scellée par Guillaume, existe encore; elle est le modèle des donations pieuses du moyen âge (1)*

A peine arrivés à leurs nouvelles demeureSi ces religieux se livrèrent aux plus rudes labeurs de culture, de défrichement ;i sous les saints abbés Mayeul, Odon^Odiion^ Hugues. Au com* mencement du dousième siècle, ils étaient parvenus à un si haut degré de civilisation ei d'art ^ pour l'architecture, la peinture et la sculpture, qu'ils construisirent la primitive et splendide église de Cluny, la plus grande du moyen âge^ ils élevèrent de vastes bâtiments», crûrent des villages, enseignèrent aux serfs, aux couniiuiiaux,à bâtir des maisons, 4 féconder les terres,

à assainir les marais, à renipla( e»* ronces par le hlé e( par les vignes transportées d'Italie* L'Ordre de Saint-Benoît, essentiellement colonisateur, ne s'était pas arrêté dans ces voies : une vingtaine de moines détachés du monastère de Cluny s'étaient mis eu marche du côté de la ■haute Bourgogne; entre Beauneet Dijon, au

(1) Ou Uuuvcra la cliarlc originale à la Tin du volume*

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milieu de coteaux dénudés, les religieux avaient construit quelques cellules dans un lieu désert appelé Citeaux (1), que leur avait donné Reynard, vicomte de Beaune. Là s'étaient accom« plies les mêmes merveilles qu'à Cluny : les coteaux incultes s'étaient transformés en vignobles; savanis initiateurs des méthodes de culture transmises de Naples et de la Sicile par saint Benoit, les moines avaient transporté les ceps des vignes de Tivoli et de Salerne, chantés par Horace, dans les lieux les plus incultes de la Bourgogne : Nuits, Pomard, Volnay, Pouilly, Meui'sault ; les riches métairies de Cîlcaux devinrent des écoles d'agriculture selon les mé* thodes des Toscans : déjà l'on voyait partout jaunir le blé, serpenter la vigne entrelacée aux arbres fruitiers.

On était au retour de la première Croisade.

La société féodale^'dans son pèlerinage d'Orient à travers la Grèce et l'Asie mineure, s'était pénétrée d'un esprit nouveau (2) . Il régnait une activité féconde dans toutes les àuies, et les souvenirs des Croisades ouvraient de vastes ho-

(I) L'ubbayo do Cficaux fut établie entre Beaunc et laenlis (nr sainl Uoberl,abb6 deMolesme»lc 21 mars J09S. (I) JVi fait connaUrc ccttle société dans mon Philippe*

SAIMT BEBNAED 9

rizoDs aux pèlerins revenus dans leurs ûefs et même dans leurs communes ; les récits des chroniques sont plus colorés ; les villes bour* geoises prennent de l'importance; Louis-le- Gros fondait , reconnaissait ou organisait les communes; les belles cathédrales s'élevaient sur les églises primitives» au pronaos de pierre, aux porches gallo-romains. Chaque baron, dans son pèlerinage à Jérusalem , visitait Constantinople» Antioche, Nicée, et le retour de la Croisade était marqué par des libéralités aux monastëres, pleins d'antiques souvenirs et de saintes reliques transportées d* Orient.

Le douzième siècle fut aussi un temps fécond eu intelligences supérieures : Suger, Pierre le Vénérable, Abailard, Gilbert de la Porrée. Il se

fit un sourd travail autour de la féodalité, qui se

régularisait dans une vaste hiérarchie sous le

suzerain; les iiionasLères, les abbayes s'étendirent sur la surface du sol comme de pieuses hôtelleries de la civilisallou. La juridiction de Clunyt je Tai dit, se développait au loin ; ses religieux appartepaient à la règle réformée de Saint-Benoit. Clteaux, colonie de Cluny, gardait néanmoins son indépendance; les religieux travaillaient sur de plus fécondes méthodes, luttant contre les obstacles du soL

iO SAINT BERNARD

Les chroniques ont fait une horrible description de cette campagne de Bourgogne; les religieux cultivateurs a*éèrent la Câte^iFOr^ nom qui lui est resté dans la géographie moderne (1).

Dans ce monastère de Cîteaux, on vit arriver, au mois de mai 1110 (2), un jeune étudiant d'origine bourguignonne, élève de FUniversitéde Paris (3), suivi de quelques uns de ses condisciples ; ils demandaient avec instance d'être admis dans le monastère* Çe jeune homme, dont toutes les chroniques parlèrent bientôt, s'appelait Bernard, fils d'un comte, seigneur du château de Fontaine ; sa mère était fille des châtelains de Montbard. L'origine de Bernard ne pouvait être plus noble; ce nom était déjà célèbre dans l'Ordre monastique. L'an 923, aux environs d'Annecy, était né Bernard de Menthon (4) , le fondateur d'une maison hospitalière bâtie sur les plus hautes Alpes.

(1) Les généraiioDS ingrates ne se souviennent plus qu'ils doivent aux moines les splendides produits de la

Côlc-crOr.

(2) Celle lîalcest fix6c par le Caiiulairc de Cliiny.

(3) Saint Bernard avait eu pour maUre Abailard.

(4) Le nom de Bernard était fort commun parmi la no* blesse provinciale des Gaules. Plusieurs des rois d'Italie s*appelaient Bernard.

SAINT B£IJiAED il

Quarante aus de sa vie avaient été consacrés à des missioDS dans les diocèses de Sion, de Genève, de Tarantaise, de Milan, de Novare, pour couvertir à la religion et à la morale les populations des champs à de mi- barbares, quelques-* unes encore païennes* Touché des fatigues et des périls que souffraient les pèlerins en traversaut les Alpes pour visiter à Rome les tombeaux des saints Apôtres, Bernard de Menthon établit, sur les pics les plus élevés, deux hospices pour recumllir les voyageurs : Tun sur le mont Joux (mons-Jovis), au flanc des Alpes, où se voyait encore un temple dédié à Jupiter (le paganisme resta longtemps populaire parmi les pasteurs) ; l'autre, sur l'autre face, nommé Ca» lonne Joux (1), à cause d'une colonne élevée pour indiquer la route à travers les neiges éternelles. Le temple et la colonne furent brisés, et, sur leurs débris, Bernard de Menthon cons^ truisit deux hospices destinés aux voyageurs égarés parmi les glaciers. Le paganisme dispa--

ruL dérinitivcmenL du milieu de la montagne :

Bernard de Menthon groupa les habitants en

(1) Sans doute Jovis (JupiLei). On y voyait encore quelques débris de cette colonne au dix-seplième siècle. Le mot pa;en vient même du mot de pagus^ village» Voy. du Camge, t« pa^^

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petits villages autour des deux refuges, biciiiùt appelés du nom de leur fondateur le Petii et le Grand Saint-Bernard. Là, nul champ, nul arbuste; quelques bruyères émaîUées dd fleurs bleues formûent toute la végétation. Ces montagnes, élevées de â,000 pieds romains, étaient ensevelies sous un linceul blanc pendant neuf mois de l'année; le bruit des tempêtes se mêlait aux glapissements des loups. Les religieux, accourant au secours des pèlerins égarés, les recueillaient, les sauvaient au milieu des ava^ lanches.

Saint Bernard de Menthon était parmi les

iueux , 011 le disait au moins , de ce jeune homme, aussi du nom de Bernard, qui se pré- » sentait avec ses compagnons au monastère de Gtteaux, pour demander, avec une ardeur incomparable, la tonsure monacale. D*une admirable figure, d'une taille noblement élancée, ses parents le destinaient à une alliance de race, pour perpétuer leur maison. Lu religieux qui vivait à Clairvaux décrit ainsi la beauté de saint Bernai d ; a Sa taille, bien qu ordinaire^ paraissait élevée, à cause de Télégance de ses formes ; la grâce répandue sur son visage tenait plus de l'esprit que de la chair;une certaine pureté an-* gélique et la simplicité de la colombe rayon-

SAIKT BElINAflD f3

. naîeut dans ses yeux ; une légère teinte colorait ses joues, et sa chevelure blonde tombait sur son cou d'une blancheur éblouissante (i).

Sur ]a famille, la jeunesse de saint Bernard, qui peut mieux nous renseigner que raml du pieux fondateur, Guillaume^ abbé de Saint* Thierry ? Il Ta suivi depuis Tenfance; il l'a vu a la maison paternelle comme dans le monastère* Guillaume li'écrit qu'en tremblant; celle vie Téblouit, i'entralne, et il veut la faire connaître à tous comme un exemple de grandeur et de piété (2) ; a 0 Seigneur Dieu 1 sur le point d'é« crire, pour l'honneur de votre nom, la vie du serviteur que vous avez donnéàvoti*e Église, alin qu'elle refleurisse dans Pantique vertu de la grâce apostolique, j'invoque votre amour, dont le secours m*a déjà autrefois soutenu. »

Ainsi, tout plein de la pensée de Dieu, Guillaume de Saint-Thierry commence sa narration remplie de modestie : «La mère de Bernard, la pieuse Alèthe, le portait dans son sein, lui, le tjroi^ième de ses fils, lorsqu'elle vit en songe un

(1) Les trois historiens qui ont écrit la vie de saint Bernard leur abbé, sont Guillaume, abbé de Saint-Thierry, qui la commença en 1140; le second est Arnaud, abbé de Bonne val ; le troiaième , Geoffroi , moine de Clairvaux.

(2) Gnilianme, abbé^de SainuThierry, cha|k. .I.

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petit cbien blanc, roii88àti*e sur le dos, et qui aboyait. Violemm^At effrayée de ce songe, elle consulta un homme religieux, qui répondit à Alëthe toute tremblante ; a Ne crains rien : tu « seras la mère d'un excellent chien qui doit n être le gardien de la maison du Seigneur, et qui a poussera de grands aboiements contre les en* « nemis de la foi ; et comme un bon chien, par la «vertu salutaire de sa langue , il guérira l'âme u de bien des gens. » A cette réponse, quelle reçut comme venue de Dieu, la pieuse femme fut transportée de joie, déjà toute pénétrée d'amour pour ce fils qui n'était pas encore né* » Saint Bernard vint au monde en 1091, Fannée même où l'Occident s'ébranlait tout entier pour la Croisade. Cet entraînement de pérégrination vers r Orient était si puissant, que comtes, barons, seigneurs abandonnaient tout pour délivrer le tombeau de Jésus-Christ \ on ne tenait plus à son fief, à son manoir ; on les aliénait, on les vendait, on les donnait aux mo* nastères, parce que là était l'activité, la vie, l'ordre. C'est du dixième au douzième siècle que s'organise et se développe le mouvement monastique : tous les nouveaux Ordrœ sortaient de la règle deSaint*Benolt, comme les branches verdoyantes d'un vieux tronc robuste. Dans

SAINT BBENAED 1$

le mondci tout a sa raison d'être. La société du moyen ftge avait besoin de règle, la terre de culture, les hommes d'enseignement, et les Ordres religieux reçurent cette mission deDiea.

La première éducation de saint Bernard fut faite à ia collégiale de Gbàtillon. On remarquait déjà son goût pour la solitude pleine d'ai dentés aspirations : les premières années de Tenfance disent souvent ce que sera la vie ; (* Bernard se montrait d'une très-grande simplicité, aimant à vivre avec lui-même ; sonmis à ses parents, reconnaissant pour tous, simple, pudique au delà de ce qu'on peut croire ; il n'aimait nulle part à beaucoup parler*, dévot envers Dieu, afin de conserver pour son enfance, appliquée à l'étude des lettres, la faculté d'apprendre et de connaître. » Le pieux biographe, qui l'avait suivi dans les moindres épisodes de sa vie, ajoute que ses parents, ne voulant pas contrarier une vocation si ardente, si dessinée, renvoyèrent à la savante Université de Paris, où il contracta de vives et sincères amitiés avecles étudiants qui entouraient , comme des abeilles, sur le mont Sainte-Geneviève, la brillante ruche de toutes les sciences (1) : orné

(1) L'Université éiaii alors toute catholique el orlho» doxe avani les euseignemenls d'Abaiiard.

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des mœurs les plus douces et d'une éloquence séduisante» Beruard était vanté, parmi les graves étudiants, comme un jeune homme de vives

espérances.

Le monde dans lequel il entrait lui offrait

mille séductions et plusieurs carrières pleines d'avenir. Bernard devait résister aux amitiés orageuses de ses coui gagnons d'étude et quelquefois aux entraînements de leurs mauvaises raœurb : d Le sinueux serpent, qui le haïssait par-dessus tout, étalait devant lui les pièges et les tentations, et en diverses rencontres dressait des embûches sous ses pas (1). » Ainsi, la vocation religieuse se révélait puissante dans ce jeune cœur, et avec cette volonté, une véritable séduction dans la parole, qui en<trainait les autres âmes. A cette époque de sa vie, déjà saint Bernard avait acquis cette puissance d'esprit, cette douce énergie de volonté qu'il exerçait plus tard sur ses proches et ses amis ; u Les mères cachaient leurs ûls, les femmes retenaient leurs maris, les amis détournaient leurs amis : car l'ËsprU-Saint donnait tant de force à sa voix qu'à peine aucune affection ne pouvait les retenir. »

(1) Guillaume de SaÎDi-Thierry : sa chronique est d'un laiin lrèe-pttr«

SAiMT BEAHARD 17

Saint Bernard toutefois marcha lenteoieiU et avec des précautions infinies à son œuvre, afin de ne pas détourner les esprits faibles d'une vocation difficile; il ne conduisit pas d*abord ses amis, ses disciples dans un monastère, sous le froc et le vêtement de saint Benoit: il avait peur de les alarmer tout d'un coup par de trop grands sacrifices ; seulement il les réunit en congrégation pieuse et séculière, sans les arracher à la vie de famille : a On n'avait jamais vu dans ce temps et dans ce pays, des hommes voués à la vie monastique rester dans le monde« Après leur pre« mière résolution pourtant, les compagnons de saint Bernard ^demeurèrent, pendant six mois» vêtus de r habit séculier, afin de rassembler plus de disciples. » Comme les idées qu'exprimait saint Bernard n'appartiennent plus à la génération présente, on ne s'explique pas cette entraînante éloquence qui dominait les Ames; il fallait qu elle fût sublime, car nul n'exerce d'influence sur son temps s'il n'a une supériorité dans ses tendances et ses aspirations. .

Les paroles de saint Bernard avaient donc groupé autour de lui des jeunes hommes pleins d'abnégation et de sentiments pieux ; tous appartenaient à sa propre laaiilieou aux hautes races de la Bourgogne* Cette vocaticn serait-

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elle lérme, persévérante, à travers ua monde plein de eédactioti^ si surtout chacun restait plus longtemps dans sa cité avec ses habitudes^ sa famille^ au milieu des tendres aflbctions et des aspects mondains ? Bernard réfléchit toute une année I il la passa dans les devoirs d'une prédication assidue, parmi ses proches amisi

jusqu'A ce qu'il se fût assuré du dévouement de

tous,etalors il choisit pour lieu de retraite une des pieuses colonies de saint BenoU(l) 2 le mo«* nastère de Cîteaux était pour ainsi dire sous sa main» à quelques lieues du toit paternel, [Ctteaux h pciiiu fondé et néanmoins déjà célèbre : u L'établissement récent de Tordre de Giteaux s'offrit à sa pensée, continue le pieux biographe. La moisson était .abondante, mais elle manquait d'ouvriers. Sans aucune hésitation ni crainte, Bernard y tourna son attention» pensant qu'il pouvait se cacher et échapper , dans le secret de la présence de Dieu, aux importun! tés des bommest mais voulant surtout y chercher un refuge contre la vainQ gloire de la noblesse mondaine , des dons de Tesprit et peut-^étre du nom de saint, n De cette humble demeure, il va s'élevei jusqu'à conduii'e souverainement son Ordre» et

(i) Les Bénédiclins , article saiiU Bernard, Histoire littéraire de la France^ t. XUI, p. iâ9-âd&

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dominer le monde pat* la parole : n Bernard était

entré dans cette maison de Citeaux au moment où elle était pauvre d*esprit et presqulgnorée,

avec l'intention d*y rester lui-même ignoré et obscmr comme ttn vase perdu \ mais Dieu en

disposa autrement, et le prépara comme un

vase d'élection, non-seulement pour affermir et

étendre l'Ordre uionastique, mais aussi pour

porter son nom devant les rois et les nations et

jusqu à rextréiult'j de la terre ( 1 ) . Ne se croyant pas Tobjet d'une telle faveur, ou^ pensant plutôt à la modestie de son cœur etàlaconstancede son dessein , il avait souvent dans Tesprit et même dans la bouche ces paroles t «Bernard, Berce nard, pourquoi es-tu venu ici ?» et dès les premiers jours dë son entrée dans les cellules, il commença à préparer en lui ce qu'il voulait apprendre aux autres, n ■ Ainsi l'abbé Guillaume, du fond de son monastère, pressent et juge déjàla grandeur de son ami : Bernard n'est pas seulement destiné à gouverner un monastère \ il doit enseigner, en* traîner les rois et les peuples. C'est de Cileaux qu*il va s'élancer pour accomplir ses œuvres \

et poui taiiL Bernard y mène une vie humble et

(i) Guillaume écrivait ces paroles daas uno des colonies de l'Ordre de Glairv&ua^

20 SAINT B£ENAAD

modeste , travaillant de ses mains à la culture du sol» le but et la destinée de l'ordre de saint Benoît. Telle n'étuit pourtant pas la seule pensée de rinslituiion:pour dominer les hommes il faut la science et Tesprit: Bernard le savdt bien. Jusqu'à ce que le temps fût venu de ces hauts enseignements, humble frère de Clteaux, il travaillait en manœuvre : u Clteaux alors au milieu des terres incultes, véritable désert à quelques lieues de Dijon, n'avait encore qu'un petit nombre de religieux, tous voués au tra* vail des mains, au labourage plus qu'aux études scientifiques, dans lesquelles excellait saint Bernai d ; cependant il n'hésita pas à s'associer aux labeurs des champs, 4 la fertilisation du sol. Lorsque les frères faisaient quelqu'ouvrage manuel, auquel il n'était pas habitué ou auquel son inhabileté rempêchait de prendre part, il le rachetait en creusant la terre ou en fendant du bois (1) etle portant sur ses épaules, ou par des travaux quelconques* Dès que les forces lui manquaient, il recourait aux plus vils ouvrages et compensait le travail par Thumilité de son œuvre, et il n'en manquait pas à

(1) Quelques vieilles miniatures des manuscrits rcr'iésenlcul fièie Bernard Iravailbnl comme un bûclieron, ou comme un manœuvre purt;:Qi des pierres pour bàùr*

SAINT B£ailARD 21

Citeaux. Dans le temps de la moissoD, les frères étaient occupés, avec ferveur et la joie du Saint- Esprit, àcouper les blés ; comme Bernard était en quelque sorte hors d*état de faire te travail

et qu il n'y entendait rien,on lui dit de s'asseoir et de se reposer ; extrêmement affligé, il eut recours à la prière et demanda à Dieu avec de grandes larmes qu'il lui accordât la grâce de moissonner, La simplicité de sa foi ne ti ompa pas le saint religieux : car aussitôt qu'il l'eut de* iuandé, ilTobtint. Il se vante agiéableuient depuis ce jour d'être plus habile que les autres dans ce travail ; et il est d'autant plus livré à la dévotion pendant-cet ouvrage, qu'il se souvient qu'il a reçu seul de Dieu la faculté de le faire. Reposé par les travaux ou les ouvrages de cette sorte, il priait, il lisait ou méditait continuellement* »

Voilà donc une haute intelligence, un esprit de méditation et de lecture qui s'impose le travail des mains le plus dur, le plus en opposition avec la vie d'étude et de contemplation. Cette naïve description des travaux des religieux dans la moisson nous montre l'aspect d'un monastère au moyen Age et quel exemple de travail, d'ordre, de gouvernement, les moines donnaient à la génération barbare et paresseuse

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qui les entourait. Cette obligation des travaux agricoles et des défrichements était le grand devoir des frères de Çiteaux (1) , dont les métairies déjà s'étendaient au loin ; les religieux plantaient la vigne aux ceps vigoureux : ils aimaient à substituer cette riche culture aux coteaux eu friches et aux marais. Les frères empruntèrent encore à T agriculture romaine afin de Tensei-» gner aux paysans , les aires pour fouler (calcare) le blé, les moulins pour ie moudrOf les cuves pour recueillir le vin , les tonnes immenses (2) pour le laisser vieillir, comme ie conseillaient Virgile et Horate, dont les religieux de Saint- Benoit avaient recueilli les manuscrits. La prescription essentielle de la règle était la colonisation incessante, ia propagation de l'idée monastique ! quand Ctteaux put suffire à ses propres travaux et que sa population religieuse s'accrut incessamment, l'abbé Étienne chargea Bernard d'aller fonder une nouvelle colonie monastique en un lieu nommé Clairvaux, situé dans le

(t) Ce n*était au reste qu^uoe application exacte de h

règle de Cassien et de l'Ordre de Sai al- Benoît.

(2) Quelques écrivains passionnés des temps modernes ont fiit UQ grtef «uk religieux de conserfer le vin dans CCS toQneaax immenses que nous admirous encore k Nuremberg et h Heidelberg.

SAINT BBftNARB 33

territoire de Bar (1), non loin de la rivière

d'Aube : a C'était une ancienne caverne de voleurs, dit un contemporain, appelée autrefois la vallée de V absinthe, soit à cause des plantes d'absinthe qui s'y tjrouvent en abondance, soit à cause de ramerturae de douleur qu éprouvaient ceux qui tombaient entre les mains des malfai* teurs. »

Saint Bernard n'hésita pas à remplir la mission de son abbé: Tobéissance était le premier devoir du religieux, et Tou vit bientôt unesainte troupe de moines, vêtus d'une robe de bure, la croix eu tête, partir processioaueliemeut de Gi-> teaux pour se rendre dans la contrée de F Aube, Ils étaient vingt euviiuu : les uns, tisâeui:s de laines, charpentiers, serruriers, architectes, peintres ; les autres, vignerons, meuuiers, faucheurs, forgerons; tous au reste pieux et lettrés. Après quinze jours de marche, ils atteignirent la contrée de Clairvaux» «Les frères s'établirent daiîs ce lieu d'horrcuret de vaste solitude:

là, pendant quelque temps, ils servirent le Seigneur avec simplicité et pauvreté d'esprit,

(!) GUiraux èlail situé entre Bar et Ghamnoiit» près de Vsndœuvrc* Le monastère de Clairvaux fut l'école d'enseignement pour rexploitatîon des mines el des forges ai uombreuses dans ces cooirées»

24 SAiMT BËRNAftD

endurant a faim, la soif, le froid, la nudité et un grand nombre de veilles. Le plus souvent ils se nourrissaient de feuilles de hêtre. Leur pain, comme celui du prophète, était composé d*orge, de aiiliet, de vesces; en sorte qu'un homm'e pieux, à qui on l'avait servi dans ta maison de Clairvaux , remporta secrètement en pleurant abondamment, pour montrer à tous, comme un miracle, de quelle manière vivaient des hommes et de tels hommes (1). »

Ces dures abstinences, ces privations, ces jeunes nécessaires n'empêchèrent pas le développement de la nouvelle colonie : il est des âmes qui aiment les obstacles, les sacrifices ; des esprits qui appellent les difficultés et sourient à la lutte. Les frères travaillaient avec une ardeur incomparable; én quelques années la transformation fut complète : les greniers se remplirent de blé; des pommiers, des cerisiers, furent transportés dans tous les environs de Bar-sur- Aube ; Tingénieuse industrie des religieux devint une source infinie de richesses pour les serfs et les communes, auxquels ils don* liaient rexeaiple de la persévérance et du travail. Les frères de Clairvaux, avec les arts et la

(1) ViL Bernard» f Guillaume abbé.

SAINT BLlilSAUD lo

caiture des terres, leur enseignaient encore les industries manuelles : les habitants de la petite ville de Bar venaient apprendre & filer le lin,

le chanvre, à fabriquer les clous, à bâtir des

maisons plus régulières» plus solides ; les reli*

gleux en avaientloui iii les iiiodèlesenélevanule leurs mains des cellules en larges pierres carrées. Le monastère devint le centre d'un actif mouvement industrie), qui s'étendit dans la Champagne et la Lorraine.

La rapide transformation de Clairvaux lut Tœuvre de Bernard, esprit pratique dansTadministration particulière des monastères, tout en restant l'intelligence supérieure dans le gouvernement de ses frères. Au point de vue de la société civile et de la civilisation, le XI' siècle fut assurément Je moins avancé, le plus barbare ; eh bien! dans cette anarchie profonde, dans cet oubli des lois et du droit, venaient se grouper des hommes supérieurs, qui, par la science, par le travail, corrigaient les mœurs, réglaient la conscience de l'homme, et faisaient de la règle un devoir pour les grands et les petits*

L'ascendant pieux et moral de saint Bernard s'étendit sur toute sa famille : on vit son père, sa mère, ses ireres, ses sœurs quitter leur château, les plaisirs du monde, pour se consa-

26 SAINT BBENARD

crer à la vie luonaslique ; sa mère et ses sœurs fondèrent sous ses inspirations un monastère de femmes de la règle de Cîteaux :

elles s'appelèrent Bernardines, du nom de leur fondateur. Les chroniques racontent qu'une des sœurs de saint Bernard, restée dans le monde, vint le visiter ; quand le saint la vit dans ses riches atours, il ne voulut pas la recevoir, et les paroles qu'il lui adressa furent si ioucbantes et si belles, qu'elle déchira de ses mains sa brillante paruie et prit le vuile dans le monastère, après avoir distribué ses biens aux pauvres.

CARACTÈRE ET INFLUENCE DE SAINT BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVAUX. — S£S GONT£HPORAIIXa SOG£R» PlERRft LB TÉaiRABLKi PROGRÈS DU GOUTCRRIMElfT DB CLAIRYAUX.

1125-llâO

Dans la marche des siècles, Tautorlté appartient nécessairement à la force ou à la science \ en dehors de ces deux sources du pouvoir, il n^est plus rien. La force s'était épuisée et corn* promise au milieu desanarchies et des violences de la féodalité ; lorsque les Croisades, ce réveil des âmes, cette lumière au milieu des ténèbres, entraînèrent en Orient les barons, les chevaliers, il s opéra une sorte de révolution dans les esprits* De ces expéditions datent la décadence du pouvoir violent des barons et le développement de l'autorité ecclésiastique; comme ré-* suhai, le triomphe de la science, l'éclat des monastères, la puissance des abbés, qui protégèrent les faibles et les pauvres.

Un des génies pratiques de ce temps, Suger, né

28 SAINT B£RNABD

(i'uDe race de communaux ou inêuie de serfs (1) , simple religieux deTOrdre de Saint-Benoît, était deveuupar son seul mérite abbé de Sainl-Denis, en France, 1* abbaye illustre qui datait de la première race. Charlemague avait encore grandi la puissance de ce monastère. Sous ses voûtes antiques, aux leçons de ses religieux, les iiis des rois formaient leur éducation, et Sugei*, après avoir donné les preuiières leçons des lettres au jeune fils de Louis VI,enétaitdevenu le ministre ; toutefois l'autorité de l'abbé Suger était plus locale, administrative, qu'elle n'était universelle. Suger consolidait, étendait T autorité royale, organisait ses forces, économisait ses deniers, relevait Saint-Denis dans ses formes splendides, avec ses beaux vitraux coloriés. Suger ne s*occupait qu'accidentellement des questions de dogme et des Conciles ; abbé toujours armé, il laisait la guei re dans le Parisis aux biies de Montmorency et de Montihéry, vieux chefs féodaux qu'il forçait à robéissancc. Mais Suger n'exerçait que peu d'actiou sur les idées populaires ou sur les affaires de l'Eglise universelle, qui se traitaient par les Conciles, alors la légis-

(1) Sager éuit né en 10B7 ; il avait été consacré k l'âge de six ans dans le monastère de Saint-Denis; on ne dit

[tas le nom de son père.

latioii sociale. £o dehors de cette suprême forcet ' il n'y avait plus que des iofluences éparpillées^ capricieuses, violentes. Suger n'était qu'un homme politique.

Pierre le Vénérable (1), abbé de Cluny, ténait une plus haute place par la renommée de l'abbaye qu'il gouvernait. Saint-Denis appartenait déjà au passé (l'époque carlovingienne) : chaque pouvoir fait son temps ; si le cartulaire de Saint^Denis conservait les chroniques de la moaai cliie, les abbés avaient perdu de leur antique pmssance. La réforme de Cluny avait le prestige de la nouveauté ; elle était dans le mouvement des idées. Pierre le Vénérable, lié avec tout ce que la science avait de plus élevé, écrivait, dans toutes les controverses, sur les questions de schisme et d'hérésie* Cluny devenait la tète de l'Ordre de Saint-Benoît; Clteaux et Glairvaux en étaient les colonies ; Pierre le Vénérable, par sa parole savante et sérieuse, exerçait une de ces dictatures mo* raies qui sont fortes parce qu elles viennent pour réprimer un désordre ou remplir un vide;

(I) Pierre le Vénérable, d'après l'opinion de dom M ibil- \on, était né on 1092, d'une (amille féodale (les Monlboissier). Les Bénédictins ont publié une Nuiice sur Pierrer le Vénémble dans VHistoire Hiiéraire d» domième sièclei

80 fSAiftt BBIIIIAAI»

Quelle plAce serait réservée au Jeune Bernard flRfl9 eêtte société où brillaient déjà Suger et Pierre le Vénérable ? L'œuvre de Clair vaux était dans tous ses commencements pleine de labeur et de misërei Par la puissauce de ses actes et de fta parole, à peine trois années s'étaient-

elles écoulées aoua raction de saint Bernard,

que le gouvernement deGiairvaut a'ét&tt fondé ; jses terres étaient fécondes et nombreuses (1). TMt en oonsidérant Gluny, Ctteaux, comme

l^origine sacrée de sa fondation, Clairvaux g&rdaii son indépendanoe et augmentait sa renommée \ ses colonies se multipliaient, les vertus de ses eolitairea brillaient au loin : ce fut à

cette époque que saint Bernard émerveilla 1

gtiseiles roii et les princes, par lasagesse de ses

conseils et de sa médiation l « Comme saint Bernard} chéri de Dieu et des hommes, fiorissait par tant de vertus et de miracles dans Glairvaut et dans les villes et les contrées voisines, où des soins douiesLiques nécessitaient sa présence; il commença, soit pour les besoins coauiiuns de l'Église , soii par amour pour ses frères ou par obéissance à

(1) Lêi Aanftles As Clilnraut donaent jour put Jotir les nsmiflei nfMeê par iiittt Batttifdi.

SAINT BERNAED 31

sed dapérieurs, à concilier par la paix les querelles des Églises et des piiaces du siècle (1). La force de la prédication commetiçait à briller en lui à un si haut point, qu'il fléchissait et amenait à prendre i'iiablt les cœurs les plus durs, et ne revenait presque jamais seul à la maison. Bientôt, par un miracle au-^dessus de

tous ceux qui s'étaient opéiés dans cette vie

par le moyen d'un seul homme languissant à

demi-mort et ne conservant que le pouvoir de la parole, cette vallée» obscure jusque-là, devint Clairvaux (brillante vallée) de fait comme de nom, et, du haut d'une montagne, répandit sui* les bas lieux de la terre l'éclat d'une lumière divine. Vide et stérile de tout bien auparavant^ ses déserts devinrent féconds, et ses habitants multipliés commencèrent à célébrer leur bonheur. »

• Le premier usage que fit saint Bernard de soti ascendant, de sa puissance, ce fut de fon« dre dans un même esprit toutes les colonies de Clairvaux. Les génies supérieurs aiment deux choses : la délibération et l'unité. Telle fut la pensée de saint Bernard en établissant les chapitres généraux, assemblée représentative annuelle :

(l) Bernardi Vita Guiii. abUU

32 ' SAIMT BKRNâKD

de cette manière, on put se voir, s'entendre»

délibérer en commun. Il fut décidé ensuite que l'abbaye serait transportée dans un lieu voisin et plus central» d'où elle pourrait mieux diriger les fermes, les usines et la culture des terres : ce Déjà plusieurs maisons de cet Ordre, filles de celle-ci, peuplaient les déserts en deçà et au delà des montagoes et de la mer; et chaque jour on voit encore affluer de nouveaux prosé* lytes. Partout on demande et on envoie des frères» et les rois des nations et les évêques des Églises s'estiment heureux que leurs villes et leurs pays aient été dignes d'obtenir des Pères de la maison de l'homme de Dieu. Que dis-je?

cet Ordre fut porté aux lieux où» pour ainsi dire» il ne se voit plus d homnies, jusque chez les nations barbares» en qui la férocité naturelle efface en quelque sorte la nature humaine. Par cette prédication, les bêtes sauvages des forêts devinrent des hommes ou s'accoutumèrent à vivre avec les hommes» et apprirent à chanter le nouveau cantique du Seigneur (l). »

Les documents contemporaips nous donnent la liste exacte des monastères que saint Bernard

(1) 11 ne faut pas prondro g^'ogrophiqucmont cl h h 1( Ufc le récit de Guillaume: le uord de TEurope, à parlir de la Fri»e, était alors un pays barbare.

SAINT B£ANARD 33

foada durant sa vie : ils sont si nombreux que sans des témoignages précis on ne pourrait le croire. La Qaliia christiana en compte plus de quatre-vingts (1).

En se reportant aux idées, aux émotions»

aux besoins du moyen âge, il est impossible de ne pas être vivement frappé de ces résultats obtenus par saint Bernard : le monastère alors était plus qu'une cité; c était une association d'hommes qui, sous la loi de la fratermté« coiicouraiciit k l'éducation, à la civilisation des contrées : nobles, bourgeois et serfs, à la répression de la force brutale , un contre-poids à la féodalité; les reliques vénérées dans les monastères inspiraient un tel respect, qu elles devinrent le palladium des faiblesi des opprimés : un miracle sauvait la femme poursuivie par le baron mécréant ; la pauvre biche trouvait même yn abri auprès du reliquaire : qui aurait pu alors s'opposer à la violence, si ce n'est Tabbé mltré, qui, la crosse en main, menaçait le féodal des colères du ciel ?

On recourait toujours à saint Bernard comme à Tesprit pratique appelé à décider toutes les

(•} Voir la liste chronologique aux pièces à la fin de ce volume*

34 SAIHT BBBNAED

questions difticiles; on le choisissait pour juge volontaire, le plus solennel hommage qu*on puisse rendre à l'homme supérieur 1 11 fut cbai*gé de rédiger les statuts de l'Ordre des Templiers, les moines armés du moyen-âge. Enfin, on ^investit de la plus hante mission dans TÉglise, le choix du Souverain Pontife, qui se balançait entre deux compétiteurs après la mort du Pape Honorius : le premier, le cardinal Saint-Ange, feligieux de Saint-Jean-de-Latran, avait été élu sous le nom d*Innocent II ; le second, Pierre de Léon (1) t vénitien d'origine, était acclamé sous le mm d'Anaclet : tout-puissant à Home, il avait forcé Innocent II à chercher un refuge dans le midi de la France en implorant la protection de Louis VL Saint Bernard se prononça pour Innocent II dans un Concile national convoqué à Étampes (2) ; le roi, les comtes, les évêques français s'y étaient rendus avec un louable empressement : saint Bernard se confondit dans leurs rangs comme abbé de Clairvaux, sans aucune préséance : il repoussait les dignités, les privilèges. « Dès que tout le monde fut arrivé à Étampes, qu'on se fut

(i) Il éUil fils d'un Jatf converti.

(S) ConciL Bstamp» , n. 30. On le trouve dans la

collection des CoDcilcs.

SAINT BERNAED 35

préparé par le jeûne et de ferventes prières adressées à Dieu, et que le roit les évâques él les grands du royaume se furent assis j)oiir traiter et discuter d'un commua accord T objet en question, on pensa et on arrêta tout d'une voix quune aifaire qui regardait Dieu serait remise à la décision du serviteur de Dieu saint Bernard, et que sa bouche seule prononcerait sur cette grande cause. Le saint, quoique tremblant et effrayé, acquiesçant toutefois à Tavis d'hommes pieux et fidèles, examina soigneuse^i ment la régularité des formes de T élection, pesa les mérites des électeurs, scruta la vie et la re» nommée de celui qui avait été le premier élu, et ouvrit enfin une I>ouche que remplissait le Saint-Esprit : entre tous donc lui seul prenant la parole, nomma Innocent comme celui que la monde devait reconnaître pour Souverain Pontife« Tous s'écrièrent en même temps qu'ils approuvaient ce choix. On chanta les hymnes accoutumées en pareille occasion & la louange du Seigneur; tous jurèrent en outre obéissance à Innocent et adhérèrent unanimement à son élection. »

Ainsi, la décision de saint Bernard avait suffi pour faire un Pape, c'est-à-dire la plus haute-

dictature de l'Église et du monde. Les temps

36 SAINT BEUIfARD

modernes se vanuot de leurs orateurs, de leurs hommes politiques : en serait-il beaucoup de comparables à saint Bernard ? Chaque époque ason esprit,sa grandeur ; lorsqu'une intelligence est assez puissante pour dominer tous les intérêts, c'est qu'elle porte avec elle-mènie une immense supériorité. Saint Bernard triomphe partout : il décide le roi Henri d'Angleterre à venir jusqu'à Chartres reconnaître et saluer le Pape Innocent II ; l'empereur Henri II accourut à Liège pourrencJie le même hommage. Henri soulevait quelques difficultés sur la question des investitures, vieille querelle de la Papauté et de r Empire; Saint Bernard fit sceller^par T empereur lui-même, une bulle de renonciation, aprèsunede cesbaranguesentrainantes quifrap* paient les esprits et entraînaient les cœurs (i).

La France, r Angleterre, TAUemagne avaient reconnu le Pape élu, mais cette victoire ne suffit pas à saint Bernard : il accompagna Innocent II en Italie, afin d'anéantir les dernières opposi*^ tions que l'élection française avait soulevées à Rome surtout. Cette mission réussit encore sans qu'il fût besoin de recourir aux armes, à la

(i) Deux rois seulement perststèreat k reconnaître Ânns ce furent David, lol d*fioo6se» et Roger, loî de Sicile (Béaédict. Art de tférif, les dates).

coercition ; sur son passage, saint Bernard en*

core décida couiiue arbitre le schisme que les évêques du Milanais soutenaient contre TÉglise universelle. Le Concile de Pise (1) fut dirigé et habilement conduit par l'abbé de Clairvaux ; et quand le Pape lui offrit des évêchés, la robe de pourpre de cardinal, ssûnt Bernard s'enfuit comme devant une tentation, pour revoir sa retraite chérie, son désert de cénobite. Ainsi T Église au treizième siècle était en avant des. formes du gouvernement moderne : Pélection, la délibération, la puissance d'un seul, les assemi^iées qui secondent et contrôlent Tautorité.

Saint Bernard obtint sur sa route un triomphe de popularité incomparable, dont les épisodes sont recueillis par les chroniques : a A peine Bernard avait -il repassé les Alpes, que les pâ* très, les bouviers et tous les gens de la campagne accouraient au devant de lui du haut de leurs rochers; tous s'écriaient de loin en demandant sa bénédiction ; puis, grimpant à tra-* vers les gorges des montagnes, ils regagnaient les parcs de leurs troupeaux, et pleins de joie,

(\) ConciL Pisan,, 1434. Ce n'était pas un Concile général. Le dixième Concile général fut tenu à Lalraa ea

SAINT BBEHAB0

se redisant les uns aux autres qu'ils avaient cuateiiiplé le saint du Srigneur et obtenu la faveur de voir sa msàn étendue sur eux et de recevpîr sa bénédiction après laquelle ils soupiraient. Enfin, étant arrivé à PesançoQ. il fut conduit en grande pompe jusqu'jt Langres, vers les frontières du territoire de cette cité. Quelques-uns de ses frères de Glairvawc vinrent à sa rencontra et se prosternèrent à ses genoux. Ils se levèrent ensuite pour l'embrasser ; puiai caui> sant tour à tour ^vec lui, ils Vfunenèrent gaiement à Glairvaux. »

Le monastère, au retour de son abbé, ne put plus suffire à la masse de religieux de tout ordre, de toute condition, qui accouraient s'y abriter, et Ton songea & l'agrandir encore i « Quelques religieux l'avaient demandé : le lieu où ils étaient établis, incommode et resserré, était incapable de contenir une si grande multitude; chaque jour, le nombre des nouveaux vQnus arrivant en foule l'augmentait ; les recevoir dans ce qu'il y a de cellules déjà construites était impossible : la chapelle suffisait à peine. Les religieux avaient remarqué au-dessus de Qairvaux une plaine propre à un grand établissement, qui, à l'avantage d'être baigné par un fleuve dans sa

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