Saint Bernard abbè de Claivaux et les abbayes de Cluny et de Citeaux
ASPECT DE LA BOORGOGRE AD DIXIÈME SIÈCLE. — FORDATIOR PE CLÜNT (I) ET DE CITEADX. — LES GIlARDES FERMES MODÈLES. — RETODR DE LA PRE- MIÈRE CROISADE. — RAISSARCE ET ÉDUCATION DE SAINT BERNARD.
De toutes les provinces des Gaules envahies par les Barbares au quatrième siècle, la Bourgogne avait été la plus désolée dans ces grandes exterminations de races. L’aspect des terres, depuis le Jura jusqu’au Rhône et à la Saône, était affreux : les villes en ruine, les campagnes couvertes de ronces, les plaines en friches, les coteaux dévorés par les herbes parasites ; des forêts sans issues , des torrents sans lit, qui creusaient des marais pestilentiels ; toutes les traditions de la culture romaine péril) Je me sers de l’orlliographe usuelle; mais daos la rliarle de fondation scellée par Guillaume, duc d’Aquiluinc (91U), on lit Clugni. C’est ainsi que l’écrit le Révér. nd Père Longueval. Histoire de PÉglise gallicane,
dues; et, pour achever ces misères, la violence des féodaux campés sur la cime des monts, comme l’aigle dans son aire.
Au commencement du dixième siècle (910), dans le Mâconais, à quelques lieues de la Saône, en un lieu abandonné aux bêtes fauves, aux couleuvres, aux serpents, on vit arriver une vingtaine de moines de l’Ordre sacré de Saint- Bonoît ; quelques chroniques disent qu’ils étaient détachés du monastère de Vézelay (1) , déjà puissant par sa richesse et par sa science; quelques chartes laisseraient croire qu’ils appartenaient aux colonies que l’abbaye de Saint-Victor-lez- Marseille, fondée par Cassien, avait étendues jusque dans la province de Valence.
Les chroniques de Cluny racontent ainsi la fondation du monastère : l’Empereur Charlemagne, ce grand esprit , ardemment pieux, parce qu’il voulait fonder et perpétuer un empire, avait concédé, par une charte de 801, le pauvre village (pagus) (2)deCluny à l'évèquc deMâcon, qui généreusement en fit don à Avana, sœur
(1) l.e monaslèrc de Vézclav , près d’Avalloii, a sa curieuse chronique dans la Collection historique des Bénédiclins; il avait été fondé par Gérard, comte de Bous* sillon (846) .
{i) Cluny est k cinq lieues de Mkeon.
de Guillaume, duc d’Aquitaine, le fondateur de tant de monastères agricoles : le duc appela sur ce territoire la première colonie de moines. La charte , scellée par Guillaume, existe encore ; elle est le modèle des donations pieuses du moyen âge (1).
A peine arrivés à leurs nouvelles demeures, ces religieux se livrèrent aux plus rudes labeurs de culture, de défrichement, sous les saints abbés Mayeul, Odon, Oclilon, Hugues. An commencement du douzième siècle, ils étaient parvenus à un si haut degré de civilisation et d’art pour l’arcliitecture, la peinture et la sculpture, qu'ils construisirent la primitive et splendide église de C.luny, la plus grande du moyen âge; ils élevèrent de vastes bâtiments, créèrent des villages, enseignèrent aux serfs, aux communaux, h bâtir des maisons, à féconder les terres, â assainir les marais, h remplace'* les ronces par le blé et par les vignes transportées d’Italie. *
L’Ordre de Saint-Benoît, essentiellement colonisateur, ne s’était pas arrêté dans ces voies : une vingtaine de moines détachés du monastère de Cduny s’étaient mis en marche du côté de la haute Bourgogne; entre Beaune et Dijon, au
(1) On li’ouvcra la ciiarlc originale a la fin du voluinci
milieu de coteaux dénudés, les religieux avaient construit quelques cellules dans un lieu désert appelé Cîteaux (1), que leur avait donné Reynard, vicomte de Beaune. Là s’étaient accomplies les mêmes merveilles qu’à Cluny : les coteaux incultes s’étalent transformés en vignobles; savants initiateurs des méthodes de culture transmises de Naples et de la Sicile par saint Benoît, les moines avaient transporté les ceps des vignes de Tivoli et de Salerne, chantés par Horace, dans les lieux les plus incultes de la Bourgogne : Nuits, Pomard, Volnay, Pouilly, Meursault ; les riches métairies de Cîteaux devinrent des écoles d’agriculture selon les méthodes des Toscans : déjà l’on voyait partout jaunir le blé, serpenter la vigne entrelacée aux arbres fruitière.
On était au retour de la première Croisade, société féodale,'dans son pèlerinage d’Orient à travers la Grèce et l’Asie mineure, s’était pénétrée d’un esprit nouveau (2). Il régnait une activité féconde dans toutes les âmes, et les souvenirs des Croisades ouvraient de vastes ho-
(I) L’iibbnyn do Cttcanx fui élablie entre Beaune el Gcniis par saint Hubert, abbé dcMolesme, le 2l mars 1098. (I) J’ai fait connaître cette société dans mon Philippe-
AuyuiW.
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rizons aux pèlerins revenus dans leurs fiefs et même dans leurs communes : les récits des chroniques sont plus colorés ; les villes bourgeoises prennent de l’importance ; Louis-le- Gros fondait , reconnaissait ou organisait les communes; les belles cathédrales s’élevaient sur les églises primitives, au pronaos de pierre, aux porches gallo-romains. Chaque baron, dans son pèlerinage à Jérusalem, visitait Constantinople, Antioche, Nicée, et le retour de la Croisade était marqué par des libéralités aux monastères, pleins d’antiques souvenirs et de saintes reliques transportées d’Orient.
Le douzième siècle fut aussi un temps fécond en intelligences supérieures : Suger, Pierre le Vénérable, Abailard, Gilbert de laPorrée. Il se fit un sourd travail autour de la féodalité, qui se régularisait dans une vaste hiérarchie sous le suzerain; les monastères, les abbayes s’étendirent sur la surface du sol comme de pieuses hôtelleries de la civilisation. La juridiction de Cluny, je l’ai dit, se développait au loin ; ses religieux appartenaient à la règle réformée de Saint-Benoît. Cîteaux, colonie de Cluny, gardait néanmoins son indépendance; les religieux travaillaient sur de plus fécondes méthodes, luttant contre les obstacles du sol.
Les chroniques ont fait une horrible description de cette campagne de Bourgogne ; les religieux cultivateurs créèrent la Côle-d’Ot', nom qui lui est resté dans la géographie moderne (1).
Dans ce monastère de Cîteaux, on vit arriver, au mois de mai 1110 (2), un jeune étudiant d’origine bourguignonne, élève de TUniversité de Paris (3) , suivi de quelques uns de ses condisciples ; ils demandaient avec instance d’être admis dans le monastère. Ce jeune homme, dont toutes les chroniques parlèrent bientôt, s’appelait Bernard, fils d’un comte, seigneur du château de Fontaine ; sa mère était fille des châtelains de Montbard. L’origine de Bernard ne pouvait être plus noble ; ce nom était déjà célèbre dans l’Ordre monastique. L’an 023, aux environs d’Annecy, était né Bernard de Menthon (4) , le fondateur d’une maison hospitalière bâtie sur les plus hautes Alpes.
(1) Les générations ingrates ne se souviennent plus qu’ils doivent aux moines les splendides produits de la Côte-d'Or.
(2) Celle date est fixée par le Carlulairc de Clunj.
(H) Saint Bernard avait eu pour maître Abailard.
(4} Le nom de Bernard était fort commun parmi la noblesse provinciale des Gaules. Plusieurs des rois d’iialie s’appelaient Bernard.
Quarante ans de sa vie avaient été consacrés à des missions dans les diocèses de Sion, de Genève, de Tarantaise, de Milan, de Novare, pour convertir à la religion et à la morale les populations des champs à demi-barbares, quelquesunes encore païennes. Touché des fatigues et des périls que souffraient les pèlerins en traversant les Alpes pourvisiter àllome les tombeaux des saints Apôtres, Bernard de Menthon établit, sur les pics les plus élevés, deux hospices pour recueillir les voyageurs : l’un sur le mont Joux (m'ons- Jovis) , au flanc des Alpes, où se voyait encore un temple dédié à Jupiter (le paganisme resta longtemps populaire parmi les pasteurs) ; l’autre, sur l’autre face, nommé Colonne Joux (1), à cause d’une colonne élevée pour indiquer la route à travers les neiges éternelles. Le temple et la colonne furent brisés, et, sur leurs débris, Bernard de Menthon construisit deux hospices destinés aux voyageurs égarés parmi les glaciers. Le paganisme disparut définitivement du milieu de la montagne : Bernard de Menthon groupa les habitants en
(t) Sans doulo Jovis (Jupiter). On y voyait encore quelques débris de cette colonne au dix-septième siècle. Le mot payen vient même du mot de pagus, village. Voy. du Gange, v. pagus.
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petits villages autour des deux refuges, bientAt appelés du uom de leur fondateur le Petit et le Grand Saint'Be7'nard. Là, nul champ, nul arbuste; quelques bruyères émaillées de fleurs bleues formaient toute la végétation. Ces montagnes, élevées de 4,000 pieds romains, étaient ensevelies sous un linceul blanc pendant neuf mois de l’année; le bruit des tempêtes se mêlait aux glapissements des loups. Les religieux, accourant au secours des pèlerins égarés, les recueillaient, les sauvaient au milieu des avalanches.
Saint Bernard de Menthon était parmi les aïeux , on le disait au moins , de ce jeune homme, aussi du nom de Bernard, qui se présentait avec ses compagnons au monastère de Cîteaux, pour demander, avec une ardeur incomparable, la tonsure monacale. D’une admirable figure, d’une taille noblement élancée, ses parents le destinaient à une alliance de race, pour perpétuer leur maison. Un religieux qui vivait à Clairvaux décrit ainsi la beauté de saint Bernard : « Sa taille, bien qu’ordinaire, paraissait élevée, à cause de l’élégance de ses formes ; la grâce répandue sur son visage tenait plus de l’espritque de la chair;une certaine pureté angélique et la simplicité de la colombe rayon-
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naient dans ses yeux ; une légère teinte colorait ses joues, et sa chevelure blonde tombait sur son cou d’une blancheur éblouissante (1).
Sur la famille, la jeunesse de saint Bernard, qui peut mieux nous renseigner que l’ami du pieux fondateur, Guillaume, abbé de Saint- Thierry ? IlTa suivi depuis l’enfance; il l’a vu à la maison paternelle comme dans le monastère. Guillaume n’écrit qu’en tremblant ; cette vie l’éblouit, l'entraîne, et il veut la faire connaître à tous comme un exemple de grandeur et de piété (2) : « O Seigneur Dieu ! sur le point d’écrire, pour l'honneur de votre nom, la vie du serviteur que vous avez donnéàvotre Église, afin qu’elle refleurisse dans l’antique vertu de la grâce apostolique, j’invoque votre amour, dont le secours m’a déjà autrefois soutenu. »
Ainsi, tout plein de la pensée de Dieu, Guillaume de Saint-Thierry commence sa narration remplie de modestie : «La mère de Bernard, la pieuse Alèthe, le portait dans son sein, lui, le troisième de ses fils, lorsqu’elle vit en songe un
(1) Les trois historiens qui ont écrit la vie de saint Bernard leur abbé, sont Guillaume, abbé de Saint-Thierry, qui la commença en 1140; le second est Arnaud, abbé de Bonneval; le troisième, GeoiTroi, moine de Clairvaux.
(2) Guillaume, abbé de Saint-Thierry, chap. I.
petit chien blanc, roussâtre sur le dos, et qui aboyait. Violemment effrayée de ce songe, elle consulta un homme religieux, qui répondit à Alèthe toute tremblante : « Ne crains rien : tu «seras la mère d’un excellent chien qui doit « être le gardien de la maison du Seigneur, et qui «poussera de grands aboiements contre les en- « nemis de la foi ; et comme un bon chien, par la «vertu salutaire de sa langue, il guérira l’ânie «de bien des gens. » A cette réponse, quelle reçut comme venue de Dieu, la pieuse femme fut transportée de joie, déjà toute pénétrée d’amour pour ce fils qui n’était pas encore né. » Saint Bernard vint au monde en d091, l’année môme où l’Occident s’ébranlait tout entier pour la Croisade. Cet entraînement de pérégrination vers l’Orient était si puissant, que comtes, barons, seigneurs abandonnaient tout pour délivrer le tombeau de Jésus-Christ ; on ne tenait plus à son fief, à son manoir ; on les aliénait, on les vendait, on les donnait aux monastères, parce que là était l’activité, la vie, l’ordre. C’est du dixième au douzième siècle que s’organise et se développe le mouvement monastique : tous les nouveaux Ordres sortaient de la règle de Saint-Benoît, comme les branches verdoyantes d’un vieux tronc robuste. Dans
Je monde, tout a sa raison d’être. La société du .moyen âge avait besoin de règle, la terre de .culture, les hommes d’enseignement, et les Ordres religieux reçurent cette mission de Dieu.
La première éducation de saint Bernard fut faite à la collégiale de Châtillon. On remarquait ,déjà son goût pour la solitude pleine d’ardentes aspirations : les premières années de l'enfance disent souvent ce que sera la vie : « Bernard se montrait d’une très-grande simplicité, aimant à vivi’e avec lui-même ; soumis à ses parents, reconnaissant pour tous, simple, pudique au delà de ce qu’on peut croire ; il n’aimait nulle part à beaucoup parler; dévot envers Dieu, afin de conserver pour son enfance , appliquée à l’étude des lettres, la faculté d’apprendre et de connaître. » Le pieux biographe, qui l’avait suivi dans les moindres épisodes de sa vie, ajoute que ses parents, ne voulant pas contrarier une vocation si ardente, si dessinée, l’envoyèrent à la savante Université de Paris, où il contracta de vives et sincères amitiésaveclesétudiants qui entouraient, comme des abeilles, sur le mont Sainte-Geneviève, la brillante ruche de toutes les sciences (1) : orné
(1) L’Udivcrsilé élait alors toute catholique et orthodoxe avant les enseignements d’Âbailard.
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des mœurs les plus douces et d’une éloquence séduisante, Bernard était vanté, parmi les graves étudiants, comme un jeune homme de vives espérances.
Le monde dans lequel il entrait lui offrait mille séductions et plusieurs carrières pleines d’avenir. Bernard devait résister aux amitiés orageuses de ses compagnons d'étude et quelquefois aux entraînements de leurs mauvaises mœurs : « Le sinueux serpent, qui le haïssait par-dessus tout, étalait devant lui les pièges et les tentations, et en diverses rencontres dressait des embûches sous ses pas (1) . » Ainsi, la vocation religieuse se révélait puissante dans ce jeune cœur, et avec cette volonté, une véritable séduction dans la parole, qui entraînait les autres âmes. A cette époque de sa vie, déjà saint Bernard avait acquis cette puissance d’esprit, cette douce énergie de volonté qu’il exerçait plus tard sur ses proches et ses amis : « Les mères cachaient leurs fils, les femmes retenaient leurs maris, les amis détournaient leurs amis : car l’Esprit-Saint donnait tant de force à- sa voix qu’à peine aucune affection ne pouvait les retenir. »
(i) Guillaume de Sainl-Thicrry : sa chronique esl d’un lalin très-pur.