SAINT BERNARD H
Saint Bernard toutefois marcha lentement et avec des précautions infinies à son œuvre, afin de ne pas détourner les esprits faibles d’une vocation difficile ; il ne conduisit pas d’abord ses amis, ses disciples dans un monastère, sous le froc et le vêtement de saint Benoît: il avait peur de les alarmer tout d’un coup par de trop grands sacrifices; seulement il les réunit en congrégation pieuse et séculière, sans les arracher à la vie de famille : « On n’avait jamais vu dans ce temps et dans ce pays, des hommes voués à la vie monastique rester dans le monde. Après leur première résolution pourtant, les compagnons de saint Bernard demeurèrent, pendant six mois, vêtus de l’habit séculier, afin de rassembler plus de disciples. » Comme les idées qu’exprimait saint Bernard n’appartiennent plus à la génération présente, on ne s’explique pas celte entraînante éloquence qui dominait les âmes; il fallait quelle fût sublime, car nul n’exerce d’influence sur son temps s’il n’a une supériorité dans ses tendances et ses aspirations.
Les paroles de saint Bernard avaient donc groupé autour de lui des jeunes hommes pleins d’abnégation et de sentiments pieux ; tous appartenaient à sa propre famille ou aux hautes races de la Bourgogne. Celte vocaticn serait-
elle ferme, persévérante, à travers un monde plein de séduction, si surtout chacun restait plus longtemps dans sa cité avec ses habitudes, sa famille, au milieu des tendres affections et des aspects mondains? Bernard réfléchit toute une année ! il la passa dans les devoirs d’une prédication assidue, parmi ses proches amis, jusqu’à ce qu’il se fût assuré du dévouement de tous,etalors il choisit pour lieu de retraite une des pieuses colonies de saint Benoît (1) : le monastère de Cîteaux était pour ainsi dire sous sa main, à quelques lieues du toit paternel, ’Cîteaux à peine fondé et néanmoins déjà célèbre : « L’établissement récent de l’ordre de Cîteaux s’offrit à sa pensée, continue le pieux biographe. La moisson était abondante, mais elle manquait d’ouvriers. Sans aucune hésitation ni crainte, Bernard y tourna son attention, pensant qu’il pouvait se cacher et échapper , dans le secret de la présence de Dieu, aux importunités des hommes; mais voulant surtout y chercher un refuge contre la vaine gloire de la noblesse mondaine, des dons de l’esprit et peut-être du nom de saint, n De cette humble demeure , il va s’élevei jusqu’à conduire souverainement son Ordre, et
(1) Les Bénédictins, article saint Bernard, Butoir e littéraire de. la France, l. XllI, p. Î29-23S.
dominer le monde par la parole : « Bernard était entré dans cette maison de Clteaux au moment où elle était pauvre d’esprit et presqu’ignorée, avec l’intention d’y rester lui -même ignoré et obscur comme un vase perdu ; mais Dieu en disposa autrement, et le prépara comme un vase d’élection, non-seulement pour affermir et étendre l’Ordre monastique , mais aussi pour porter son nom devant les rois et les nations et jusqu’à l’extrémité de la terre (1). Ne se croyant pas l’objet d’une telle faveur, ou, pensant plutôt à la modestie de son cœur et à la constance de son dessein , il avait souvent dans l’esprit et même dans la bouche ces paroles: «Bernard, Ber- « nard, pourquoi es-tu venu ici? » et dès les premiers jours de son entrée dans les cellules, il commença à préparer en lui ce qu’il voulait apprendre aux autres, »
Ainsi l’abbé Guillaume, du fond de son monastère, pressent etjuge déjàla grandeur de son ami : Bernard n’est pas seulement destiné à gouverner un monastère; il doit enseigner, entraîner les rois et les peuples. C’est de Cil eaux qu’il va s’élancer pour accomplir ses œuvres ; et pourtant Bernard y mène une vie humble et
(I) Guillaume écrivait ces paroles daus uno des colonies de l’Ordre de Clairvaux.
modeste , travaillant de ses mains à la culture du sol, le but et la destinée de l’ordre de saint Benoît. Telle n’était pourtant pas la seule pensée de l’institution : pour dominer les hommes il faut la science et l’esprit : Bernard le savait bien. Jusqu’à ce que le temps fût venu de ces hauts enseignements, humble frère de Citeaux, il travaillait en manœuvre : « Cîteaux alors au milieu des terres incultes, véritable désert à quelques lieues de Dijon, n’avait encore qu’un petit nombre de religieux, tous voués au travail des mains, au labourage plus qu’aux études scientifiques, dans lesquelles excellait saint Bernard ; cependant il n’hésita pas à s’associer aux labeurs des champs, à la fertilisation du sol. Lorsque les frères faisaient quelqu’ouvrage manuel, auquel il n’était pas habitué ou auquel son inhabileté l’empêchait de prendre part, il le rachetait en creusant la terre ou en fendantdu bois (1) etle portantsur ses épaules, ou par des travaux quelconques. Dès que les forces lui manquaient, il recourait aux plus vils ouvrages et compensait le travail par l’humiliié de son œuvre, et il n’en manquait pas à
(I) Quelqùcs vieilles niinialurcs des manuscrits représentent frère Bernard travaillant comme un bûcheron, eu comme un inanoüa\rc perlant des pierres pour bûtir.
Cîteaux. Dans le temps de la moisson, les frères étaient occupés, avec ferveur et la joie du Saint- Esprit, àcouper les blés; comme Bernard était en quelque sorte hors d’état de faire ce travail et qu’il n’y entendait rien, on lui dit de s’asseoir et de se reposer ; extrêmement affligé, il eut recours à la prière et demanda à Dieu avec de grandes larmes qu’il lui accordât la.grâce de moissonner. La simplicité de sa foi ne trompa pasle saint religieux : car aussitôt qu’il l’eut demandé, ill’obtint. Il se vante agréablement depuis ce jour d’être plus habile que les autres dans ce travail ; et il est d’autant plus livré à la dévotion pendant cet ouvrage, qu’il se souvient qu’il a reçu seul de Dieu la faculté de le faire. Reposé par les travaux ou les ouvrages de cette sorte, il priait, il lisait ou méditait continuellement. ))
Voilà donc une haute intelligence, un esprit de méditation et de lecture qui s’impose le travail des mains le plus dur, le plus en opposition avec la vie d’étude et de contemplation. Cette naïve description des travaux des religieux dans la moisson nous montre l’aspect d’un monastère au moyen âge et quel exemple de travail, d’ordre, de gouvernement, les moines donnaient à la génération barbare et paresseuse
qui les entourait. Cette obligation des travaux agricoles et des défrichements était le grand devoir des frères de Cîteaux (1) , dont les métairies déjà s’étendaient au loin; les religieux plantaient lavigne aux ceps vigoureux : iis aimaient à substituer cette riche culture aux coteaux en friches et aux marais. Les frères empruntèrent encore à l’agriculture romaine afin de l’enseigner aux paysans , les aires pour fouler (calcare) leblé, les moulins pour le moudre, les cuves pour recueillir le vin , les tonnes immenses (2) pour le laisser vieillir, comme le conseillaient Virgile et Horace, dont les religieux de Saint- Benoît avaient recueilli les manuscrits. Laprescription essentielle de la règle était la colonisation incessante, la propagation de l’idée monastique : quand Cîteaux put suffire à ses propres travaux et que sa population religieuse s’accrut incessamment, l’abbé Étienne chargea Bernard d’aller fonder une nouvelle colonie monastique en un lieu nommé Clairvaux, situé dans le
(1) Ce n’étail au reste qu’une application exacte de la règle de Cassien et de l’Ordre de Sainl-Benoll.
(i) Quelques écrivains passionnés des temps modernes ont fait un grief aux religieux de conserver le vin dans ces tonneaux immenses que nous admirons encore k Nuremberg et k Heidelberg.
territoire de Bar (1), non loin de la rivière d’Aube : « C’était une ancienne caverne de voleurs, dit un contemporain, appelée autrefois la vallée de l'absinthe, soit à cause des plantes d’absinthe qui s’y trouvent en abondance, soit à cause de l’amertume de douleur qu’éprouvaient ceux qui tombaient entre les mains des malfaiteurs. »
Saint Bernard n’hésita pas à remplir la mission de son abbé: l’obéissance était le premier devoir du religieux, et l’on vit bientôt une sainte troupe de moines, vêtus d’une robe de bure, la croix en tête, partir processionnellement de Cîteaux pour se rendre dans la contrée de l’Aube. Ils étaient vingt environ : les uns, tisseurs de laines, charpentiers, serruriers, architectes, peintres ; les autres, vignerons, meuniers, faucheurs, forgerons; tous au reste pieux et lettrés. Après quinze jours de marche, ils atteignirent la contrée deClairvaux. «Les frères s’établirent dans ce lieu d’horreuret de vaste solitude: là, pendant quelque temps, ils servirent le Seigneur avec simplicité et pauvreté d’esprit,
(1) Clairraux élail silué entre Bar et Chaumont, près de Vandœuvre. Le monastère de Clairvanx fut l’école d’eiiseignemcnl pour l’exploitation des mines et des forges si nombreuses dans ces contrées.
24 SAINT BEnNAUD
eiulurant a faim, la soif, le froid, la nudité et un grand nombre de veilles. Le plus souvent ils se nourrissaient de feuilles de hêtre. Leur pain, comme celui du prophète, était composé d’orge, de millet, de vesces ; en sorte qu’un homme pieux, à qui on l’avait servi dans la maison de Clairvaux , l’emporta secrètement en pleurant abondamment, pour montrer h, tous, comme un miracle, de quelle manière vivaient des hommes et de tels hommes (1). » Ces dures abstinences,- ces piivaiions, ces jeûnes nécessaires n’empêchèrent pas le développement de la nouvelle colonie : il est des âmes qui aiment les obstacles, les sacrifices ; des esprits qui appellent les difficultés et souvient à la lutte. Les frères travaillaient avec une ardeur incomparable; en quelques années la transformation fut complète : les greniers se remplirent de blé ; des pommiers, des cerisiers, furent transportés dans tous les environs de Bar-sur-Aube ; l’ingénieuse industrie des religieux devint une source infinie cTe richesses pour les serfs et les communes, auxquels ils donnaient l’exemple de la persévérance et du travail. Les frères de Clairvaux, avec les arts et la
(l) Vit. fien?arct., Guillaume abbé.
SAINT Dtr.NAIlD
culture des terres, leur enseignaient encore les industries manuelles : les habitants de la petite ville de Bar venaient apprendre cà filer le lin, le chanvre, à fabriquer les clous, à bâtir des maisons plus régulières, plus solides ; les religieux en avaient fourni les modèlesen élevant de leurs mains des cellules en larges pierres cariées. Le monastère devint le centre d’im actif mouvement industriel, qui s'étendit dans la C-hampagne et la Lorraine.
La rapide transformation de Clairvaux fut l’œuvre de Bernard, esprit pratique dans l’administration particulière des monastères, tout en restant l’intelligence supérieure dans le gouvernement de ses frères. Au point de vue de la société civile et de la civilisation, le XI' siècle fut assurément le moins avancé, le plus barbare ; eh bien! dans cette anarchie profonde, dans cet oubli des lois et du droit, venaient se grouper des hommes supérieurs, qui, par la science, par le travail, corrigaient les mœurs, réglaient la conscience de l’homme, et faisaient de la règle un devoir pour les grands et les petits.
L’ascendant pieux et moral de saint Bernard s’étendit sur toute sa famille : on vit son père, sa mère, ses frères, ses sœurs quitter leur château, les plaisirs du monde, pour se consa-
crer à la vie monastique ; sa mère et ses sœurs fondèrent sous ses inspirations un monastère de femmes de la règle de Cîteau.x : elles s’appelèrent Bernardines, du nom de leur fondateur. Les chroniques racontent qu’une des sœurs de saint Bernard, restée dans le monde, vint le visiter ; quand le saint la vit dans ses riches atours, il ne voulut pas la recevoir, et les paroles qu’il lui adressa furent si touchantes et si belles, quelle déchira de ses mains sa brillante parure et. prit le voile dans le monastère, après avoir distribué ses biens aux pauvres.
CARACTÈRE ET INFLUENCE DE SAINT BERNARD, ABBÉ DE CLAIRVADX. — SES CONTEMPORAINS SUCER, PIERRE LE VÉNÉRABLE. — PROGRÈS DU GOUVERNEMENT DE CLAIRVADX.
Dans la marche des siècles, l’autorité appartient nécessairement à la force ou à la science ; en dehors de ces deux sources du pouvoir, il n’est plus rien. La force s’était épuisée et compromise au milieu des anarchies et des violences de la féodalité ; lorsque les Croisades, ce réveil des âmes, cette lumière au milieu des ténèbres, entraînèrent en Orientles barons, les chevaliers, il s’opéra une sorte de révolution dans les esprits. De ces expéditions datent la décadence du pouvoir violent des barons et le développement de l’autorité ecclésiastique; comme résultat, le triomphe de la science, l’éclat des monastères, la puissance des abbés, qui protégèrent les faibles et les pauvres.
Un des génies pratiques de ce temps, Suger, né
SAINT UEllNAUI)
d’une race de communaux ou même de serfs (1) , simple religieux de l’Ordre de Saint-Benoît, était devenu par son seul mérite abbé de Sainl-Denis, en France, l’abbaye illustre qui datait de la première race. Charlemagne avait encore grandi la puissance de ce monastère. Sous ses voûtes antiques, aux leçons de ses religieux, les fds des rois formaient leur éducation, et Suger, après avoir donné les premières leçons des lettres au jeune filsde Louis VI,enétaitdevenu leministre ; toutefois l’autorité de l’abbé Suger était plus locale, administrative, qu’elle n’était universelle. Suger consolidait, étendait l’autorité royale, organisait ses forces, économisait ses deniers, relevait Saint-Denis dans ses formes splendides, avec ses beaux vitraux coloriés. Suger ne s’occupait qu’ accidentellement des questions de dogme et des Conciles ; abbé toujours armé, il faisait la guerre dans le Parisis aux sires de Montmorency et de Montlhéry, vieux chefs féodaux qu’il forçait à l’obéissance. Mais Suger n’exerçait que peu d’action sur les idées populaires ou sur les affaires de l’Église universelle, (jui se traitaient par les Conciles, alors la légis-
(1) Suger était né en Î087 ; il avait été consacré h l’.^ge (le six ans dans le monastère de Saint-Denis; on ne dit pas le nom de son père.
lation sociale. En dehore de cette suprême force, il n’y avait plus que des influences éparpillées, capricieuses, violentes. Suger n’était qu’un homme politique.
Pierre le Vénérable (1) , abbé de Cluny, tenait une plus haute place par la renommée de l’abbaye qu’il gouvernait. Saint-Denis appartenait déjà au passé (l’époque carlovingienne) : chaque pouvoir fait son temps ; si le cartulaire de Saint-Denis conservait les chroniquesde la monarchie, les abbés avaient perdu de leur antique puissance. La réforme de Cluny avait le prestige de la nouveauté ; elle était dans le mouvement des idées. Pierre le Vénérable, lié avec tout ce que la science avait de plus élevé, écrivait, dans toutes les controverses, sur les questions de schisme et d’hérésie. Cluny devenait la tête de l’Ordre de Saint-Benoît; Cîteaux et Clairvaux en étaient les colonies ; Pierre le Vénérable, par sa parole savante et sérieuse, exerçait une de ces dictatures morales qui sont fortes parce qu’elles viennent pour réprimer un désordre ou remplir un vide.
(I) Pierre le Vénérable, d’après l’opinion dedom Mnbillon, était né on 1092, d’une famille féodale (les Montboissier). Les Bénédictins ont publié une Notice sur Pierre le Vénérable dans Y Histoire littéraire du douzième siècle.
30 fSAINT BERNABD
Quelle place serait réservée au jeune Bernard dans cette société où brillaient déjà Suger et Pierre le Vénérable ? L’œuvre de Clairvaux était dans tous ses commencements pleine de labeur et de misère. Par la puissance de ses actes et de sa parole, à peine trois années s’étaienlelles écoulées sous l’action de saint Bernard, que le gouvernement de Clairvaux s’était fondé ; ses terres étaient fécondes et nombreuses (1). Tout en considérant Cluny, Cîteaux, comme l’origine sacrée de sa fondation, Clairvaux gardait son indépendance et augmentait sa renommée; ses colonies se multipliaient, les vertus de ses solitaires brillaient au loin ; ce fut à cette époque que saint Bernard émerveilla l’Église, les rois et les princes, par lasagesse de ses conseils et de sa médiation : « Comme saint Bernard, chéri de Dieu et des hommes, florissait par tant de vertus et de miracles dans Clairvaux et dans les villes et les contrées voisines, où des soins domestiques nécessitaient sa présence; il commença, soit pour les besoins communs de l’Église , soit par amour pour ses frères ou par obéissance à \
' (1) Les Annales de Clairvaux donnent jour par jour les merveilles opérées par saint Bernard.
ses supérieurs, à concilier par la paix les querelles des Églises et des princes du siècle (1). La force de la prédication commençait à briller en lui à un si haut point, qu’il fléchissait et amenait à prendre Vhabit les cœurs les plus durs, et ne revenait presque jamais seul à la maison. Bientôt, par un miracle au-dessus de tous ceux qui s’étaient opérés dans cette vie par le moyen d’un seul homme languissant à demi-mort et ne conservant que le pouvoir de la parole, cette vallée, obscure jusque-là, devint Clairvaux (brillante vallée) de fait comme de nom, et, du haut d’une montagne, répandit sur les bas lieux de la terre l’éclat d’une lumière divine. Vide et stérile de tout bien auparavant, ses déserts devinrent féconds, et ses habitants multipliés commencèrent à célébrer leur bonheur. »
Le premier usage que fit saint Bernard de son ascendant, de sa puissance, ce fut de fondre dans un même esprit toutes les colonies de Clairvaux. Les génies supérieurs aiment deux choses : la délibération et l’unité. Telle fut la pensée de saint Bernard en établissant les chapitres généraux, assemblée représentative annuelle :
(1) Bernardi Vila Guill. abbal.
SAINT BEnNAllU
de cette manière, on put se voir, s’entendre, délibérer en commun. Il fut décidé ensuite que l’abbaye serait transportée dans un lieu voisin et plus central, d’où elle pourrait mieux diriger les fermes, les usines et la culture des terres : i( Déjà plusieurs maisons de cet Ordre, filles de celle-ci , peuplaient les déserts en deçà et au delà des montagnes et de la mer; et chaque jour on voit encore allluer de nouveaux prosélytes. Partout on 'demande et on envoie des frères, et les rois des nations et les évêques des Églises s’estiment heureux que leurs villes et leurs pays aient été dignes d’obtenir des Pères de la maison de l’homme de Dieu. Que dis-je? cet Ordre fut porté aux lieux où, pour ainsi dire, il ne se voit plus d’hommes, jusque chez les nations barbares, en qui la férocité naturelle efface en quelque sorte la nature humaine. Par cette prédication, les bêtes sauvages des forêts devinrent des hommes ou s’accoutumèrent à vivre avec les hommes, et apprirent à chanter le nouveau cantique du Seigneur (l). »
Les documents contemporains nous donnent la liste exacte des monastères que saint Bernard
(1) Il ne faul pas prcnJre géographiquement et k la h ure le récit de Guillaume: le nord de l’Europe, à partir de la Frise, était alors un pays barbare.
fonda durant sa vie : ils sont si nombreux que sans des témoignages précis on ne pourrait le croire. La Gallia christiana en compte plus de quatre-vingts (l)à
En se reportant aux idées, aux émotions, aux besoins du moyen âge, il est impossible de ne pas être vivement frappé de ces résultats obtenus par saint Bernard : le monastère alors était plus qu’une cité; c’était une association d’hommes qui, sous la loi de la fraternité, concouraient à l'éducation, à la civilisation des contrées : nobles, bourgeois et serfs, à la répression de la force brutale , un contre-poids à la féodalité ; les reliques vénérées dans les monastères inspiraient un tel respect, qu’ elles devinrent le palladium des faibles, des opprimés : un miracle sauvait la femme poursuivie par le baron mécréant; la pauvre biche trouvait même un abri auprès du reliquaire ; qui aurait pu alors s’opposer à la violence, si ce n’est l’abbé mîtré, qui, la crosse en main, menaçait le féodal des colères du ciel ‘i
On recourait toujoursà saint Bernard comme à l'esprit pratique appelé à décider toutes les
(i) Voir la liste chronologique aux pièces k la fin de ee volume.
questions difficiles; on le choisissait pour juge volontaire, le plus solennel hommage qu’on puisse rendre à l’homme supérieur ! Il fut chargé de rédiger les statuts de l’Ordre des Templiers, les moines armés du moyen-âge. Enfin, on l’investit de la plus haute mission dans l’Église, le choix du Souverain Pontife, qui se balançait entre deux compétiteurs après la mort du Pape Honorlüs : le premier, le cardinal Saint-Ange, religieux deSalnt-Jean-de-Latran, avait été élu sous le nom d’innocent II ; le second, Pierre de Léon (1), vénitien d’origine, était acclamé sous le nom d’Anaclet : tout-puissant à Rome, il avait forcé Innocent II à chercher un refuge dans le midi de la France en implorant la protection de Louis VL Saint Bernard se prononça pour Innocent II dans un Concile national convoqué à Étampes (2) ; le roi, les comtes, les évêqües français s’y étaient rendus avec un louable empressement : saint Bernard se confondit dans leurs rangs comme abbé de Clairvaux, sans aucune préséance’: il repoussait les dignités, les privilèges. « Dès que tout le monde fut arrivé à Étampes, qu’on se fut
(t) U élail fils d’un Juirconverli.
(2) ConciL Estamp., n. 30 On le trouve dans la collection des Conciles.
préparé par le jeûne et de ferventes prières adressées à Dieu, et que le roi, les évêques et les grands du royaume se furent assis pour traiter et discuter d’un commun accord l’objet en question, on pensa et on arrêta tout d’une voix qu’une affaire qui regardait Dieu serait remise à la décision du serviteur de Dieu saint Bernard, et que sa bouche seule prononcerait sur cette grande cause. Le saint, quoique tremblant et effrayé, acquiesçant toutefois à l’avis d’hommes pieux et fidèles, examina soigneusement la régularité des formes de l’élection, pesa les mérites des électeurs, scruta la vio et la re^ nommée de celui qui avait été le premier élu, et ouvrit enfin une bouche que remplissait le Saint-Esprit : entre tous donc lui seul prenant la parole, nomma Innocent comme celui que le monde devait reconnaître pour Souverain Pontife. Tous s’écrièrent en même temps qu’ils approuvaient ce choix. On chanta les hymnes accoutumées en pareille occasion à la louange du Seigneur J tous jurèrent en outre obéissance à Innocent et adhérèrent unanimement à son élection. »
Ainsi, la décision de saint Bernard avait suffi pour faire un Pape, c’est-à-dire la plus haute dictature de l’Eglise et du monde, Les temps
3G SAINT BEIINAUD
modernes se vantent de leurs orateurs, de leurs hommes politiques : en serait-il beaucoup de comparables à saint Bernard? Chaque époque a son esprit,sa grandeur ; lorsqu’une intelligence est assez puissante pour dominer tous les intérêts, c’est qu’elle porte avec elle-même une immense supériorité. Saint Bernard triomphe partout: il décide le roi Henri d’Angleterre à venir jusqu’à Chartres reconnaître et saluer le Pape Innocent II ; l’empereur Henri 11 accourut à Liège pour rendre le même hommage. Henri soulevait quelques difficultés sur la question des investitures, vieille querelle de la Papauté et de l’Empire; Saint Bernard fit sceller, par l’empereur lui- même, une bulle de renonciation, aprèsunede ces harangues entraînantes qui frappaientles esprits et entraînaient les cœurs (1).
La France, l’Angleterre, l’Allemagne avaient reconnu le Pape élu, mais cette victoire ne suffit pas à saint Bernard : il accompagna Innocent II en Italie, afin d’anéantir les dernières opposi*' tiens que l’élection française avait soulevées à Rome surtout. Cette mission réussit encore sans qu’il fût besoin de recourir aux armes, à la
(1) Deux rois seulement persistèrent k reconnaître Anaelet : ce furent David, roi d’Écosse, et Roger, roi de Sicile (Bénédict. Art. de vêrif, les dates).
coercition ; sur son passage, saint Bernard encore décida comme arbitre le schisme que les évêques du Milanais soutenaient contre l’Église universelle. Le Concile de Pise (1) fut dirigé et habilement conduit par l’abbé de Clairvaux ; et quand le Pape lui offrit des évêchés, la robe de pourpre de cardinal, saint Bernard s’enfuit comme devant une tentation, pour revoir sa retraite chérie, son désert de cénobite. Ainsi l’Église au treizième siècle était en avant des formes du gouvernement moderne : l’élection, la délibération, la puissance d’un seul, les assemblées qui secondent et contrôlent l’autorité.
Saint Bernard obtint sur sa route un triomphe^ de popularité incomparable, dont les épisodes sont recueillis par les chroniques : « A peine Bernard avait -il repassé les Alpes, que les pâtres, les bouviers et tous les gens de la campagne accouraient au devant de lui du haut de leurs rochers; tous s’écriaient de loin en demandant sa bénédiction ; puis, grimpant à travers les gorges des montagnes, ils regagnaient les parcs de leurs troupeaux, et pleins de joie,
(i) Concil. Pisan,, H34. Ce n’était pas un Concile général. Le dixième Concile général fut tenu à Latran en H39.
38 SAINT BEBNAKD
se redisant les uns aux autres qu’ils avaient contemplé le sîünt du Seigneur et obtenu la faveur de voir sa main étendue sur eux et de recevoir sa bénédiction après laquelle ils soupiraient. Enfin, étant arrivé à Besançon, il fut conduit en grande pompe jusqu’à Langres, vers les frontières du territoire de cette cité. Quelques-uns de ses frères daClairvaux vinrent à sa rencontre et se prosternèrent à ses genoux. Ils se levèrent ensuite pour l’embrasser j puis, causant tour à tour avec lui, ils l’amenèrent gaiement à Clairvaux, »
Le monastère, au retour de son abbé, ne put plus suffire à la masse de religieux de tout ordre, de toute condition, qui accouraient s’y abriter, et l’on songea à l’agrandir encore ; « Quelques religieux l’avaient demandé : le lieu où ils étaient établis, incommode et resserré, étmt incapable de contenir une si grande multitude } chaque jour, le nombre des nouveaux venus arrivant en foule l’augmentait ; les recevoir dans ce qu’il y a de cellules d^à construites étmt impossible : la chapelle suffisait à peine. Les religieux avaient remarqué au-dessus de Clairvaux une plaine propre à un grand établissement, qui, à l’avantage d’être baigné par un fleuve dans sa partie la plus basse, offrait une étendue de ter-
SAIItt SiBUARD
raina assez spacieuse pour tous les besoins du monastère : prés, fermes, arbrisseaux et vignœ, et à laquelle il ne manquait que d'ètre enfermée par une clôture de grands arbres, auxquels on put facilement suppléer par des murs de pierres, fort abondantes dans le pays (1) »
Tandis que tous les religieux demandaient cet agrandissement, smnt Bernard seul s'y refusait : <1 Vous voyez, disait-il, que nous n’avons élevé nos maisons de pierres qu’à force de travaux et de fnûs, et qu'il nous a fallu les plus grandes dépenses pour amener des conduits d'eau dans chacune de nos cellules (2) ; si nous détruisons toutes ces constructions, les hommes du siècle pourront méchamment penser de nous et croire à d'excessives richesses, que cependant nous ne possédons pas j on dira que l’opulence noos a rendus fous. » Les religieux insistèrent, et enfin saint Bernard se rendit à leurs vœux : « par l’espérance, disait-il, d’ouvrir la porte plus large à ceux qui venaient à Dieu. Les frères eux-mèmes
(1) Les terres de l’abbaye de Clûrvaux s'étendirent alors depuis Longcbamps jusqu’à Juvancourt-surd’Aube.
(%) Le système de conduire les eaux de l’Aube dans chacune des cellules et de les rendre ensuite à la rivière, suppose une haute intelligence hydraulique.
s’employèrent de toutes manières aux travaux : ceux-ci coupaient les bois, ceux-là taillaient les pierres; les uns construisaient les murs, les autres conduisaient, par des canaux multipliés, les eaux du fleuve et les élevaient de manière que leur chute fit tourner les moulins. En même temps, les foulons, les boulangers, les tanneurs, les forgerons, construisaient des machines propres à l’exercice de leurs métiers, afin que l’eau, conduite par des canaux souterrains dans toutes les parties de la maison, sortît et coulât bouillonnante partout où l’utilité s’en ferait sentir. Enfin, on fit si bien, que ces mêmes eaux, ainsi répandues sur tous les points de la maison, retournèrent dans leur lit principal et rendirent au fleuve tout ce qui lui appartenait. Les murs, qui embrassaient entièrement le vaste espace de terrains du monastère, furent finis avec une promptitude inattendue. La maisorr ne s’éleva pas moins rapidement, et cette communauté, qui venait à peine de naître, grandit et s’accrut en peu de temps (1). »
Ainsi les religieux firent tout de leurs mains : telle était la règle du travail imposée par saint
(1) Bermrdi Vita, Guillaume, abbaU Ce serait un beau livre à faire que Thistoire du travail au moyen âge, inspiré et dirigé par les monastères.
Bernard. Non-seulement Clairvaux possédait des tailleurs de pierre habiles, des architectes qui construisaient les porches, les pronaos, les arceaux hardis, les ogives fleuries, les sculptures des églises, les peintures des vitraux ; les moines étaient encore des horticulteurs incomparables, des ouvriers hydrauliques qui élevaient et distribuaient les eaux pour faire marcher les forges et les moulins : chaque cellule avait ses robinets, ses bains ; ces mêmes eaux circulaient dans les prés, à travers les vignes et les vergers, pour aller ensuite à la rivière par mille canaux.
Au milieu de ces travaux agrestes, une nouvelle retentit dans le cloître : un humble religieux de Clairvaux, du nom de frère Bernard, comme le saint lui- même, envoyé à Rome, nommé abbé de saint Anastase, fut élu Pape le 27 février 1145, sous le nom d’Eugène III. Saint Bernard, étonné et presque affligé, écrivit aux cardinaux : « qu’ils avaient tiré un mort du tombeau pour le replonger dans les affaires : vous avez choisi un sujet rustique, à qui vous ôtez la bêche et la cognée, pour le revêtir de la pourpre et lui imposer un fardeau formidable aux anges mêmes (1 ) . »
(l) Epislol. S. Bernard. ; Mabillon, recueil.
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Sans s’arrêter devant ces modestes paroles^ ie conclave persista dans cette élection. Saint Bernard alors se hâta d’écrire au nouveau Pontife, Eugène 111, une lettre de sages conseils : « Mon fils Bernard est devenu mon père Eugène; je souhaite que l’Église change en mieux. Que je serais heureux, si, avant de mourir, je voyais l’Église telle qu’elle était dans son premier âge, quand les Apôtres étendaient leurs filets, non pour pêcher de l’or ou de l’argent, mais pour prendre les âmes. C’est ce que l’Église attend de vous (1). »
Le Pape Eugène eut à peine le temps de lire l’épitre de saint Bernard, car il était forcé de quitter son siège pontifical : Rome, violemment agitée par les idées de République, avait méconnu l’autorité du Pape ; les Romains élisaient un sénat avec un tribun ; les maisons des cardinaux étaient abattues etpiUées. Eugène 111, forcé d’abord de s’abriter à Yiterbe, expulsé par les citoyens en révolte, traversa les Alpes et vint jusqu’à la métropole de Paris, où il fut splendidement accueilli par le roi Louis le Jeune ; se s^rant bientôt de tous ces honneurs, Eugène 111
(1) Ce langage ferme et familier rentrait dans la manière de saint Bernard *, il faisait sa force.
SllRT BZBHAKD
accourut visiter Clairvaux, sa maison originaire, dont il était l’enfant chéri. Quelle joie parmi les religieux I un des frèrœ portait la tiare I Saint Bernard promit son concours au Souverain Pontife exilé t il considérait les Romains comme une population légère et sans foi, l’Italie comme une terre versatile et qui n’avîdt pas la conscience de ce qu’elle faisait : le temps viendrait pour la restauration d’Eugène III. Un grand mouvemeut éclatait dans la chrétienté, et le peuple criait une seconde fms ; Croisade ! Croisade ! Dieu le veut (1) !
(1) Sur cette révolution romaine, on peut consulter les Annales ée Muratoii, si exactes, si détaillées.