SAI»T BERNARD ET LES CROISADES. — CONTROVERSE
D'aBAILARU. — GILBERT DE LA PORRÉE. — EON DE
l’Étoile. — Arnaud de bresgia.
Les génies exceptionnels aiment les entreprises, je dirai presque les aventures ; ils s’éprennent des idées vastes, fécondes, hardies ; ils saisissent l’esprit d’une société et le suivent en la dirigeant. Ainsi fut saint Bernard, et, à ce point de vue, supérieur à Suger, caractère contenu, administratif, qui opposa les idées d’économie et de repos aux entraînements de l’Europe chrétienne s’armant pour la Croisade. Si saint Bernard se mit à la tête du mouvement, Suger voulut le retenir, et, à la fin, il fut lui-même emporté par le torrent de l’opinion : il n'est point de force qui puisse s’opposer à la volonté enthousiaste d’un peuple (I).
(1) Il ne faut pas oublier que Louis VII commençait son règne, et qu’en général les souverains veulent marquer les premiers jours de leur avènement par de glorieuses entreprises.
On ne doit pas aujourd’hui juger la Croisade avec l’esprit prévenu du XVIII* siècle. L’Europe chrétienne ne prit pas l’initiative de l’invasion et de la guerre ; les Arabes conquérants (les ^Sarrasins) avaient envahi l’Asie-Mineure et l’Égypte. Rois et peuples chrétiens, appelés par les empereurs grecs, aspiraient à reconquérir ces contrées, autrefois leur apanage ; la Croisade n’était qu’une réaction contre l’islamisme, en vertu de cette idée qui tôt ou tard s’accomplira : « Que les Turcs, race tartare, doivent être rejetés sur les plateaux de l’Asie. » Les chrétiens de la Croisade voulaient courageusement rentrer dans ces provinces, qu’ils avaient possédées plus de cinq siècles (1).
Il faut lire dans les chroniques du moyen âge les lamentables récits des violences et des outrages subis par les fidèles en Orient : les peuples étaient réduits à l’esclavage, les femmes outragées, les églises envahies, le tombeau du Seigneur souillé d’ordures; l’Europe chrétienne voulait se venger. D’autres causes secondaient cette colère du peuple. Dans la première expédition, sous Godefroide Bouillon, les chevaliers
(i) C’est k ce point de vue qu’il faudrait écrire aujourd’hui l’histoire des Croisades.
derOccidents’étaientemparésderAsie mineure.
Jérusalem étmt au pouvoir des Croisés. Les barons, les châtelains devaient soutenir, protéger les établissements fondés pai' les premiers Croisés en Syrie, en conquérir d’autres, venger ceux qui étaient morts dans ces lointaines expéditions ; ils avaient des frères, des amis, des parents, dans les colonies de Jérusalem, d’Ascalon et d’Antioche; ils se levaient pour vaincre ou mourir avec eux : il y a toujours solidarité dans le cœur du soldat; la chevalerie de l’Europe ne pouvait laisser périr l’œuvre de Godefioi de Bouillon. La grandeur de saint Bernard fut de se placer résolument à la tête de ces idées (1). Louis le Jeune, profitant delà présence du Pape Eugène 111 pour donner plus d’éclat à la prédication de la Croisade, réunit tous les hauts féodeaux dans une cour plénière, tandis que saint Bernard partait pour l’Allemagne et décidait l’empereur Conrad à prendre la croix. Ceux qui restaient étaient des égoïstes ou des lâches : les châtelaines leur envoyaient des fuseaux.
(1) Saint Bernard prêcha la Croisade dans le nord de la France et en Allemagne sur l’invilalion d’Eugène 111 , élu Pape en 11^5. Habillon. Annal.
La seconde Croisade n’eut pas tous les résultats que les chevaliers et les barons avaient espérés : si elle fut couronnée par la prise d’Ascalon, cité considérable, une des clefs de la Syrie; si cette conquête consolida la domination des Francs, les pertes des Croisés furent immenses. La conséquence naturelle de ce faible résultat obtenu après tant de sacrifices, devait être l’affaiblissement du crédit de saint Bernard et de l’opinion qui l’avait inspiré. Mais quand l’idée qu’un grand esprit jette au vent des multitudes répond à leur enthousiasme, les échecs, les imprévoyances, les malheurs, les fautes même n’altèrent pas sa popularité : la multitude s’identifie si bien avec celui qu’elle aime, qu’elle prend la responsabilité de ses actions ; elle accepte les malheurs comme elle aurait applaudi au triomphe. En vain les trouvères et les troubadours, hostiles à la Croisade, lancèrent leurs sarcasmes contre les princes et les religieux qui l’avaient accomplie : leur voix fut à peine écoutée.
Toutefois ces plaintes, ces accusations trouvaient des échos parmi les universitaires. Saint Bernard hardiment attaquaces résistances. Il n’y a de force que dans l’unité de doctrine, et l’on n’est maître de la société qu'à la condition d'une
SAINT BEUNAKD
parfaite identité de principes. De là cette persévérance énergique de saint Bernard à lutter contre les fausses idées. Or, c’est un fait considérable que cette apparition subite, aux XI® et XIP siècles, de presque toutes les hérésies des temps primitifs de l'Église, depuis les gnostiques jusqu’aux ariens et aux manichéens. Si la partie noble et courageuse de la société partait avec enthousiasme pour la Croisade, la portion studieuse, savante, s’agitait dans les disputes d’université et les controverses (1). Saint Bernard parut dans l’arène pour les combattre ; il grandit sa renommée, sa science, en s’opposant avec fermeté à toutes les innovations.
L’abbé de Clairvaux avait eu pour maître aimé un universitaire du nom d’Abailard, célèbre alors par son savoir et dont la vie a depuis été poétisée par des admirations extrêmes. Né en Bretagne, il avait étudié sous le scolastre Guillaume de Champeaux , à l’Université de Paris ; luimême avait ouvert une école libre de rhétorique et de philosophie. Abailard, d’une âme inquiète, impatient de toute contrainte, avait acquis une autorité imposante sur les étudiants nombreux qui remplissaient les vastes cellules de l’Univer-
(1) J’ai cherché l’origine de toutes ces hérésies du moyen âge dans mou Philippe-Auguste.
SAINT BEI\NA nn
sité; sa vie était loin .d’être régulière, et, au milieu de toutes les licences, il avait séduit une jeune fille du nom d’Héloïse, éprise de sa parole, de sa science et surtout de ses chants : car maître Abailard, avec une voix douce et tendre, s’accompagnait sur lacithare (1). Héloïse était nièce d’un archidiacre de Paris, du nom de Fulbert; la tradition dit que l’archidiacre se vengeacruelleiuent d’une lâche séduction accomplie sous un toit hospitalier ; le scandale fut grand ; Abailard se renferma dans un monastère de l’Ordre de Saint-Benoît; Héloïse prit le voile pour faire oublier les abandons de sa vie. Ce fut alors que s’engagea cette correspondance sacrilège, entre un moine et une religieuse qui parlent de science et d’amour et s’exaltent par des syllogismes (2). Les libres penseurs ont beaucoup loué les lettres d’ Abailard et d’Héloïse, pour prouver que les grilles n’empCchent pas les élans sensuels : quel intérêt peuvent olTrir les épanchemements érudits de cette écolière
(1) La cithare était l’iDstrumeot chéri et accoutumé des troubadours.
(2) Les lettres d’Abailard et d’Héloïse ont été recueillies dans ses Œuvres complètes, publiées pour la première fois en 1616, in-4<>. L’édition princeps porte ce titre: Petr. Ahelardi et Heloisœ conjugis ejus opéra 7iunc primùin edit. ex manusc. Paris, 1616.
qui devient mère en écoutant les dissertations sur les réaux et les ou sur le Paradet.
11 y a toujours quelque chose de trivial dans l’érudit qui parle de la femme et de l’amour (1) .
Ce scandale, donné par un universitaire licencieux et une fille perdue, eût été dédaigné et méprisé par saint Bernard, si Abailard n’avait cherché la renommée dans des écrits qui attaquaient le Symbole sacré de Nicée. Il est rare que l'orgueil de la science n’entralne pas les esprits superbes vers l’erreur : Abailard, dans son paroxysme de philosophie, avait donné au Saint-Esprit une place supérieure dans le dogme de la Trinité. Dès lors saint Bernard, l’austère gardien du pur Symbole, n’hésita pas à attaquer hautement Abailard, dont la doctrine était un composé des erreurs d’Arius, de Pélage et de Nestorius. Saint Bernard avait toujours aimé Abailard son maître; dans une visite qu’il fit au Paradet^ il s’était aperçu qu'Héloïse et ses religieuses ne récitaient pas l’oraison dominicale dans les termes orthodoxes : au Panem nostrum quotidianum elles substituaient : Panem nostrum supersubstantialem. Saint Bernard, pro-
(1) Abailard était né en 1079 , k quelques lieues de Nantes; Héloïse ou Loïse, k Paris, en ilOl. Fulbert était chapelain du roi Henri I*'.
SilNT BERNAHO
fondément affecté, n’hésita pas à le reprocher aux religieuses àxiParadet comme une hérésie. Héloïse en écrività Abailard, et il s’engagea une controverse très-vive; l’érudit soutint la supériorité de son texte sur la version orthodoxe : « Dans saint Matthieu l’on trouve Supersubstantialem^ tandis qim saint Luc dit quotidianum : or, saint Matthieu était le disciple direct de J. -G. , tandis que saint Luc n’avait connu que la tradition des Apôtres. » Tel fut le thème d’ Abailard.
Saint Bernard n’hésita plus à flageller cette doctrine. Dans l’accomplissement d’un devoir il n’y a jamais à reculer : quand la conscience parle haut, les amitiés s’effacent. En vain l’on a voulu élever Abailard, scolastre subtil, et colorer sa vie tourmentée par ses élans d’impuissance : l’universitaire et sa doctrine sont oubliés. Son excessif orgueil lui fit dédier un monastère au Saint-Esprit consolateur (le Paraciet) , qu’il plaçait au dessus du Père et du Fils (1). Cette doc-
(1) Abailard fut exilé dans l’abbaye de Saint-Gildas ; Héloïse établit ses religieuses à Ârgenteuil. Le couvent est détruit; il n’en existe plus qu’une colonne aujourd’hui dans la maison de campagne de M. Amyot, mon ami, et mon éditeur. Le tombeau que l’on v(dt au Père-Lachaise est une œuvre de fantaisie, dont l’architecture ogi vale appartient aux quatorzième et quinzième siècles. Héloïse (ut enfermée à Argenteuil en 11S1.
trine, saint Bernard la poursuivit à outrance. Aujourd’hui que la société civile a succédé à la société religieuse, on comprend peu ces poursuites inflexibles dirigées contre des doctrines purement spéculatives. On ne doit pourtant pas condamner le moyen âge d’une façon absolue : est-ce que les gouvernements laïques n’ont pas leurs dogmes ? ne frappent-ils pas les hérésies politiques aussi inflexiblement que le faisaient les Conciles à l’égard des doctrines religieuses ? Nul ne peut impunément attaquer la constitution d’un État moderne : l’opinion républicaine est punie quand elle se proclame la vérité sous la monarchie ; la Trinité des pouvoirs : Royauté, Sénat, Communes, ne peut être mise en question sans que l’écrivain encoure une peine ; les formes sont changées, mais la répression reste la même.
Ce débat entre saint Bernard et Abailard a été raconté d’une façon simple et naïve par l’ami et le biographe de l’abbé de Clairvaux : «Dans ce temps, dit-il, existait Pierre Abailard, fameux docteur, célèbre dans l’opinion de tous par sa science, mais qui avançait sur la foi des dogmes dangereux (1). Comme ses écrits, remplis des
(I) S. Bernard. Vit. Dans Mabillon.
plus grands blasphèmes, commençaient à se répandre de toutes parts, des personnages érudits et fidèles rapportèrent à l’homme de Dieu les nouveautés profanes qu’ils renfermaient, tant dans leurs expressions que dans leur sens. Bernard, qui avec bénignité ordinaire désirait redresser l’erreur d’Abailard, mais non le couvrir de confusion, lui adressa secrètement de sages avertissements et en agit envers lui avec tant déraison et de modestie, que celui-ci, touché de componction, promitde s’en remettre sur tous les points à son jugement et de se corriger. Mais ce même Pierre n’eut pas plus tôt quitté l’homme de Dieu, que, stimulé par d’iniques conseils, vain des forces de son esprit et se fiant malheureusement à sa grande expérience dans l’art de disputer, Abailard rétracta l’engagement plus sage qu’il avait pris, suppliant en outre l’évêque de Sens, métropolitain de la province, de réunir dans son église un nombreux Concile ; il accusa l’abbé de Clairvaux d’attaquer ses livres en secret, ajoutant qu’il était prêt à défendre ses ouvrages à la face de tout le monde ; il pria que, si le susdit abbé avait quelque chose contre lui, il fût appelé à ce Concile. Il fut fait ainsi qu’il l’avait demandé ; mais
notre abbé refusa d’abord nettement de venir à
SâlMT BBRR&RO
ce Concile, disant que cette afiaire n’étût pas la sienne. Cédant ensuite aux conseils d’hommes importants, et craignant que, par l’eüet de son absence, le scandale ne s’augmentât parmi le peuple, il consentit enfin à se mettre en route ; mais ce ne fut pas sans tristesse et sans larmes qu’il lit cet effort sur lui-même, ainsi qu’il le dit dans une lettre au Pape Innocent, oh il détaille pleinement et clairement toute cette affaire. » Saint Bernard ne cherchait pas d* abord le débat public avec Aballard, l’ancien maüttre qu’il avait mmé : il aurait voulu le ramener doucement, sans dispute accentuée ; mais Âbailard avait lui-même provoqué le Conôle, et l’abbé de Clairvaux ne pouvait refuser de l’y suivre : « Le jour airive. Devant une nombreuse assemblée du clergé, le serviteur de Dieu présente les écrits de Pierre Abailard et en désigne les passages erronés. On donne à celui-ci le choix, ou de nier que ses ouvrages soient de lui, ou de reconnaître et de rectifier ses erreurs, ou de répondre (1) aux raisons et aux preuves tirées
(1) Pendant la tenue de ce Concile, Abailard et Héloïse s’écriTaient les lettres les plus licencieuses, par exemple celle oü se trouvait ce passage plein des souvenirs du passé : Piura erant oscula qukm sententiœ; sœpiùs ad sinum quàm ad libros deducebantur manus. Et l’on s’étonne qu’un tel religieux ait été condamné I
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des saints Pères ^ mais lui, qui ne voulait pas se repentir et se sentait hors d’état de résister, en appela, pour gagner du temps, au Siège apostolique. Bernard alors l’assura qu’on ne se porterait à micune rigueur contre sa personne; il le conjura de répondre librement et en toute sécurité. Abailard avouait dans la suite aux siens, comme eux-mêmes le disent, qu’à cette heure il sentit sa mémoire se troubler, sa raison s’obscurcir et son sens intérieur s’évanouir; le Concile renvoya le maître bbre,ën condamnant son abominable erreur, il ne put trouver un appui auprès de la chaire du bienheureux Pierre. Le pieux Pontife qui occupait le Siège apostolique, enveloppant dans la même sentence et les doctrines hérétiques et leur auteur, condamna les ouvrages d’ Abailard au feu et l’écrivain au alence, dans une abbaye solitaire (1). »
Incontestablement, saint Bernard avait agi sans haine de la personne d’ Abailard en poursuivant ses théories ; le Souverain Pontife n’appliqua lui-même aucune peine personnelle, se contentant de lui imposer le silence pour éviter
(1) L’abbaye de Saint-Gildas, dans le diocbse de Vannes, dont Abailard fut nommé abbé, était une solitude un peu sauvage.
le scandale (1). Le maître de la scolastique ne céda pas : il est dans les hommes de science ' et de théorie un entêtement orgueilleux qui brave tout. Or, les pouvoirs doivent-ils céder devant ce qu’ils croient une erreur, un danger, et surtout une insulte à leur autorité? Avec la conviction des périls de l’Église devant l’hérésie, saint Bernard poursuivit sa voie. A côté d’ Abailard s’était élevé Gilbert de la Porrée, esprit plus grave, moins mêlé aux passions humaines, moins orgueilleux surtout. Né à Poitiers vers l’an 1070, après avoir fait ses premières études à la collégiale, il était venu se perfectionner sous les maîtres qui dirigeaient les écoles de Chartres et de Laon. La régularité de sa conduite et la sévérité de ses mœurs répondaient à son ardeur pour les sciences et l’on avait récompensé son mérite par la chancellerie de l’église de Chartres, dignité à laquelle étaient attachés les devoirs de l’enseignement. Gilbert
(1) Âbailard ne s’était évité aucun scandale : il avait eu un enfant d’Héloïse, que, par une bizarrerie scientifique, il vait nommé Aslrolnbe. Héloïse, fille sans pudeur, écrivait îi Abailard qu’elle aimait mieux être sa maîtresse que sa femme. On ne s’étonne pas qu’à tous ces titres Abailard et Héloïse aient mérité une grande place dans le panthéon philosophique. Pope et Colardeau ont traduit leur lettres en vers.
s’en acquitta avec succès. Sa renommée le fit appeler à Paris pour y remplir une chaire de .dialectique et de théologie : tout épris des doctrines réalistes, il triompha des nominaux (1) avec d’autant plus de facilité que ceux-ci venaient d’éprouver un échec considérable par la condamnation d’Abailard. Élu en 1141 à la scolastique de Poitiers, les habitants, frappés de tant de science, l’élurent pour leur évêque. Gilbert, entraîné dans les voies de la dialectique, osa mêler des opinions hardies à ses sermons de théologie. Deux de ses archidiacres. Galon, esprit sévère, Arnaud, qu’on avait surnommé le clerc qui ne rit jamais, allèrent déférer leur évêque au Pape Eugène III, alors à Sienne ; ils avertirent aussi saint Bernard , encore tout éclatant de sa victoire sur Abailard.
L’évêque de Poitiers fut cité au Concile de Paris avec une grande solennité. Les propositions soumises au jugement de l’assemblée furent considérables. Gilbert soutenait : «l®que l’essence divine n’est pas Dieu; 2" que les propriétés des personnes divines ne sont pas les
(1) Les Bénédictins, dans Histoire littéraire de la France, se sont étendus sur le véritable caractère des deux écoles de philosophie les réalistes et les nominaux, subtilité scolastique du moyen âge.
personnes mêmes ; 3* que les attributs divins ne touchent pas les personnes divines ; â” que la nature divine ne s’est pas incarnée, mais la personne du Verbe ; 6® qu’il n’y a point d’autres mérites que ceux de Jésus-Christ ; 6® que le baptême n’est réellement conféré qu’à ceux qui doivent être sauvés, n Ces subtilités d’école s'écartaient du dogme pur et simple de Nicée. Gilbert, philosophe transcendant, se défendit avec une érudition habile et une parole aisée : on lui donna une année pour réfléchir et se repentir; il fut cité de nouveau à im Concile qui se tint à Reims (1148) (1). L’évêque Gilbert se présenta devant ce Concile, que présidmt le Pape en personne ; il faisait porter devant lui un grand nombre de volumes où il prétendait trouver sa justification; il lut donc beaucoup d’une manière confuse, jusqu’à ce que le Pape l’interrompît par ces paroles paternelles ; « Mon frère, vous rapportez là bien des choses, et des choses que nous n’entendons pas; répondez-moi simplement : cette souveraine essence que vous confessez être en Dieu, en trois personnes, croyez-vous qu’elle est Dieu ?» — « Je ne le crois
(1) La vie et les œuvres de Gilbert de la Porrée ont été résumés exactement par le janséniste Tabaraud.
pas, » répondit Gilbert avec une certaine hardiesse. Le lendemain, il voulut expliquer cette réponse hérésiarque en disant que Dieu signifîait tantôt la nature, tantôt la personne; il n’avait entendu ce terme qu’au second sens. Alors saint Bernard prit la parole : « A quoi bon tant de discours? l’unique cause du scandale, c’est que vous passez dans l’opinion de beaucoup pour enseigner et croire que l’essence et la nature de Dieu, sa divinité, sa sagesse, sa bonté, sa grandeur ne sont pas Dieu, mais la forme par laquelle il est Dieu ; est-ce là votre sentiment, oui ou non ? » Gilbert, devant une question théologique si nette, demeura toutinterdit : sa doctrine fut condamnée solennellement. La force de l’abbé de Clairvaux venait précisément de l’étude profonde des Écritures saintes et des Pères de la primitive Église : on ne parle bien qu’à la condition de savoir bien. Sous l’influence de saint Bernard, le Condle se montra donc conciliant : tout en reconnaissant les blasphèmes que contenait la doctrine de Gilbert, les Pères cherchèrent à détourner de lui la peine sévère qu’il avait méritée.
Après les erreurs de Gilbert, furent prôchées celles d’Éon de l’Étoile t comme Abaiiard, il exagérait la puissance de l’Esprit dans la Trinité.
CO
Puis s’éleva un Italien, Arnaud de Brescia, attaquant avec hardiesse l’autorité des Papes, leur souveraineté sur Rome; Arnaud de Brescia dénonçait les richessess du clergé et les mauvaises mœurs des Ordres monastiques (1). Saint Bernard marcha la tête haute devant tous ses adversaires; il flétrit l’esprit séditieux des Romains, qui avaient osé renverser le Saint-Siège; il leur prédit les maux infinis de l’anarchie : la ville de saint Pierre et des Apôtres pourrait-elle vivre sans l’autorité du Pape? Les martyrs des catacombes se lèveraient plutôt de leur linceul pour protester contre la folie de ce peuple qui osait rêver une Rome sans la chaire de saint Pierre (2) : « Qui peut ignorer, s’écrie-t-il, la vanité, l’ignorance des Romains ? peuple nourri de séditions, cruel, intraitable, méprisant l’obéissance, à moins qu’il ne soit trop faible pour résister. Quand il promet de servir, il aspire à régner ; quand il promet l’obéissance, il veille pour la révolte; habile à la méchanceté, il n’a jamais appris à faire bien ; odieux à la terre, au ciel ; impies envers Dieu, séditieux envers eux-mêmes;
(1) Arnaud de Brescia avait été un disciple de S. Bernard k l’Université de Paris.
(2) Les lettres de saint Bernard aux Romains sont fort remarquables.
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jaloux (le leurs voisins, inhumains envers les étrangers, les romains n’aiment personne et ne sont aimés d’aucuns. Ils veulent inspirer de la crainte et sont dans de continuelles appréhensions sur eux-mêmes : faibles devant leurs supérieurs, intolérables avec leurs égaux, ingrats pour leurs bienfaiteurs ; généreux en promesses, avares en action; l’adulation, la calomnie, la trahison sont les arts familiers de leur politique (1). »
Les invectives de saint Bernard dénonçaient la conduite insensée des Romains : ils avaient créé une république municipale et ne savaient pas la défendre 1 Arnaud de Brescia s’empara d'une dictature bientôt renversée; et quand le désordre fut à son comble, Rome suppliante rappela ses Papes. La cité des Brutus était morte, et sa puissance reposait sur la tiare : les Papes exilés, Rome devenait une ville déserte; l’herbe parasite rampait sur ses monuments, ses basiliques étaient vides, et quelques sarabandes ne pouvaient remplacer les processions saintes et la bénédiction pontificale du haut de la Chaire des Apôtres.
Au douzième siècle, des sectes de mani-
(1) Hernardus, de Considérât, , lib. IV, c. ii.
chéens, chassées comme des bohémiens de l’Asie-Mineure et de la Grèce, étaient venues se réfugier en Lombardie et dans plusieurs provinces du Midi de la France. Ces hérétiques s'attaquèrent surtout aux sacrements de 1*Église, au pouvoir des évêques, au caractère sacré des prêtres. Pierre de Bruys, simple laïque, chef d’une de ces bandes, parcourut les provinces, saccageant les basiliques, les croix, les autels ; ils rebaptisaient les chrétiens, fouettaient les prêtres et les moines. Fier du concours de la multitude, Pierre de Bruys (1) osa, sur la grande place de Saint-Gilles, en Languedoc, brûler publiquement un amas de croix brisées ou abattues et d’autels renversés.
Comme les écrits de Pierre de Bruys ne sont pas parvenus jusqu’à nous, il serait difficile de préciser ses doctrines ; cependant on peut les résumer dans les points suivants : « !• le baptême est inutile aux enfants avant l’âge où rationnellement ils peuvent faire un acte de foi en le recevant ; 2* on n’a pas besoin d’églises ni de lieux de sacrifice, la prière étant aussi agréable à Dieu dans une taverne et sur une
(1) Hosbeim dit, dans son Histoire de PÉglise, œuvre protesunte, que Bruys avait renoncé aux doctrines du manichétsoie.
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place publique qu’aux pieds des autels; 3* on ne doit adorer ni croix ni images; A* l’Eucharistie ne contient ni la chair ni le sang de Jésus-Christ, ni même la figure et appai-ence de son corps; ô° les prières, les offrandes, les œuvres de charité faites par les vivants sont inutiles aux morts (1). »
Les doctrines de Pierre de Bruys étaient donc les avant-coureurs de l’anabaptisme, qui depuis agita l’Allemagne et la Hollande. On n’a pas assez étudié le douzième siècle, époque des grands périls pour l’ordre, la propriété, la hiérarchie. On s’explique la Croisade contre les Albigeois, l’utilité pratique des prédications de saint Dominique et même la néces»té de l’Inquisition. Oui, chaque époque de péril pour l’ordre et la société appelle des lois exceptionnelles : les gouvernements politiques en ont fourni des exemples plus encore que l’autorité religieuse. Saint Bernard fut une de ces grandes figures qui sauvent les sociétés dans les temps de crise.
(1) Pour avoir une idée exacte des doctrines de Pierre de Bruys, il faut consulter les Œuvres de Pierre le Vénérable. Les protestants le reconnaissent comme un de leurs patriarches. Voyez Perrin, ffisU des Vaudois.
Il ne suffisait pas de réprimer les erreurs, il fallait corriger les mœurs mauvaises dans le clergé : car la première condition de la force, c’est la vertu : « Aujourd’hui, s’écrie saint Bernard dans un de ses sermons, les païens, les hérétiques, laissent en paix l’Église ; ce sont ses faux enfants qui l’affligent : les dignités ecclésiastiques sont devenues l’objet d’un honteux trafic, d’un négoce ténébreux; on vient chercher dans le sanctuaire, non les biens spirituels, mais l’opulence et le luxe ; c’est pour satisfaire sa cupidité qu’on se coupe les cheveux, qu’on assiste aux offices, qu’on dit des messes, qu’on chante des psaumes ; on se dispute impudemment les évêchés, les archidiaconés ; c’est à qui peut parvenir à dissiper les revenus des églises en superfluités et en dignités mondaines. «Saint Bernard est bien dur pour le clergé de son temps ; il le traite du haut de son inflexible vertu : il sait que, pour lutter contre les hérétiques, il faut que l’Église se réforme elle-même, qu’elle soit pure et sainte : « Nul homme, dit Garat (1) (un philosophe du dix-huitième siècle), n’a peut-
(1) Garai {Éloge de Suger), élève de Rousseau et de Voltaire, minislre de la justice sous Danton ; il fut chargé de signifier h Ix)uisXVI son arrêt de mort.
être exercé sur son siècle une influence aussi extraordinaire. Entraîné vers la vie solitaire et religieuse par un de ces sentiments impérieux qui n’en laissent pas d’autre dans l’âme, il alla prendre sur l’autel toute la puissance delà religion. Lorsque, sortant de son désert, il paraissait au milieu des peuples et des Cours, les austérités de sa vie, empreintes sur des traits où la nature avait répandu la grâce et la force, remplissaient toutes les âmes d’amour et de respect. Éloquent dans un siècle où la pensée et les charmes de la parole étaient absolument inconnus, il triomphait de toutes les hérésies dans les Conciles; il frappait de terreur les courtisans jusqu’au pied du trône; il faisait fondre en larmes les peuples au milieu des places publiques. Son éloquence paraissait un des miracles de la religion qu’il prêchait. Enfin l’Église, dont il était la lumière dans ces temps barbares, semblait recevoir les volontés divines par son entremise. Il dirigea les rois et les ministres, à qui son inflexible sévérité ne pardonna jamais un vice : tous s’humiliaient sous ses réprimandes comme sous la main de Dieu même. Les peuples, dans leurs calamités, allaient se ranger autour de lui, comme ils vont se jeter au pied des autels. Égaré par l’enthousiasme de son
SAINT BERNABD
zèle (1) , il donna à ses erreurs l’autorité de ses vertus et la puissance de son caractère; mais il ne faut pas croire qu’il ait jamais voulu tromper, ni qu’il ait eu d’autre ambition que celle d’agrandir l’empire de la religion. C’est pourquoi il eut son ascendant avec bonne foi. L’Église, malgré ses erreurs, l’a mis au rang des saints; la philosophie, malgré les reproches qu’elle lui fait, doit l’élever au rang des grands hommes. »
Ainsi s’exprime M. Carat: la figure historique de saint Bernard l’a frappé-d’ admiration. M. Carat (2) garde assurément quelques-uns des préjugés et des faux jugements du dix-huitième siècle : il considère les Croisades comme l’expression du fanatisme; et pourtant, lui qui avait vécu au milieu des opinions et des scènes ardentes de la Révolution française , devait savoir mieux qu’un autre la force, la puissance des opinions populaires; il avait vu d’autres croisades : les multitudes soulevées
(1) Ici le philosophe se montre encore avec ses préjugés contre l'esprit du moyen àgc.
(2) M. Carat fut sénateur et académicien sous le premier empire ; il est mort au reste pieusement dans le pays basque, au milieu de ses compatriotes, après avoir reçu tous les Sacrements. Décembre 1833.
marchant à la conquête, un fanatisme bien autrement terrible et sanglant! Mais les esprits trop admirateurs du présent jugent les idées du passé avec des préventions avèugles ; ils croient que les idées marchent quand elles ne font que se transformer.
LA TRADITION DES MIRACLES DE SAINT BERNARD. — SA PRÉDICATION DANS LE LANGUEDOC, EN ALLEMAGNE. — SON RETOUR A CLAIRVAUX, SES SOUFFRANCES, SES MA- LADIES ET SA MORT.
l’.ette vie si active, tout empreinte des événements suprêmes et des controverses du douzième siècle, fut encore rehaussée, illuminée par des miracles éclatants venus de Dieu et recueillis avec respect dans les annales contemporaines : saint Bernard guérit les malades par l’imposition des mains ou par ses ferventes prières ; il chasse les démons, flagelle les passions mauvaises et rend à leur pauvre mère les enfants au teint livide de la mort ; les paralytiques marchent, les agonisants reviennent des portes de la tombe ; le méchant est flétri, le bon * est secouru. Et ces faits merveilleux, accomplis devant des milliers d’hommes, surexcitent la ferveur, l’enthousiasme des fidèles; ils sont ra-
SAINT BEBNARD
contés par des témoins oculaires et par des religieux convaincus, qui n’auraient pas menti à tout un peuple (1).
La science sceptique rejette tous ces témoignages par ce raisonnement toujours le même : « L’ordre matériel ne peut être interrompu dans sa marche inflexible. » Nous répondrons, sans invoquer les témoignages de la foi : La science est impuissante pour expliquer certains phénomènes dans l’ordre des esprits : a-t-elle dit son dernier mot sur le sommeil, les rêves, le magnétisme, le somnambulisme, toutes ces forces mystérieuses agissant en dehors des certitudes scientifiques? La foi du chrétien est plus sûre et plus ferme : elle croit que Dieu choisit certains de ses serviteurs pour manifester sa puissance; le Seigneur peut tout quand les prières sur les ailes des anges s’élèvent jusqu’à lui : il ne serait pas Dieu s’il ne pouvait pétrir le monde comme une molle argile, s’il ne pouvait suspendre les lois de l’univers : les Livres saints sont pleins de miracles, et ceux qui
(1) On peut lire les miracles de S. Bernard dans ses trois hagiographes ; Guillaume, abbé de Saint-Thierry ; Arnauld, abbé de Bonneval, et frère Geoffroi de Clairvaux, témoins presque oculaires.
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n’y croient pas ne sont pas chrétiens de l’Évangile, pas même juifs du Vieux Testament.
Quelques-uns de ces miracles de saint Bernard sont racontés avec une simplicité ravissante par ses frères, ses compagnons, qui le suivaient dans ses pieux voyages : car l’abbé de Clairvaux multipliait ses pérégrinations depuis son retour d’Italie. Le Languedoc surtout était plein de trouble et d’hérésie : les églises étaient abattues, les croix brisées, la sainte Eucharistie dispersée par des mains sacrilèges. Saint Bernard, épuisé de fatigue, triste, malade, voulut couronner sa vie par une prédication solennelle dans le midi des Gaules. 11 conservait sa voix écoutée, le prestige immense de sa parole, et rien ne pouvait résister aux exhortations qu’il jetait du haut de la chaire ou sur la place publique : (( Le saint homme, dont l’Église de la Languedoc avait souvent réclamé le secours, se laissa enfîn persuader par les sollicitations du révérendissime Albéric, évêque d’Ostie, légat du Siège apostolique ; il se mit en route. A son arrivée, le peuple de cette contrée le reçut avec une piété incroyable et comme un ange envoyé du ciel. Il ne put demeurer longtemps parmi ce peuple, parce qu’il ne fut au pouvoir de personne de contenir la foule de ceux qui se préci-
pitalent sur ses pas (1). Il prêcha pendant quelques jours dans la cité de Toulouse et dans d’autres endroits que les hérétiques avaient infectés de leurs doctrines ; partout il allait éclairant beaucoup de gens simples dans leur foi, raifermissant ceux qui chancelaient, ramenant les égarés et accablant de son autorité les corrupteurs des âmes et les obstinés, de manière qu’aucun d’eux n’avait la présomption, jé ne dis pas de lui résister, mais de paraître en sa présence.
n A Sarlat, près de Toulouse, on présenta au serviteur de Dieu plusieurs pains pour être bénis, ainsi que cela se pratiquait partout. Lui, élevant les mains, faisant le signe de la croix, les bénit au nom du Seigneur et dit : v Si les malades de cette ville qui auront goûté de ces pains, recouvrent la santé, voua reconnaîtrez alors que c’est nous qui vous enseignons des choses vraies, et que les hérétiques vous en annoncent de fausses. » A ces paroles hardies, dites avec trop de certitude, le vénérable évêque de Chartres, l’illustre Geoffroi, qui était présent et tout proche de l’homme de Dieu, fut saisi de crainte et reprit : « Oui, s’ils mangent de ces
(1) Dont! MabilloD, dans les Œuvres de S. Bernard, donne quelques lettres sur ce voyage.
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pains avec une foi sincère, ils seront guéris. » L’évêque craignait que la proposition ne fût trop osée. Mais le saint abbé, plein d’une confiance sans bornes dans la puissance du Seigneur, répliqua : « Non, je»n’ai point dit cela, mais bien que tous ceux qui en goûteraient seraient guéris, afin que tous reconnaissent. que nous sommes des hommes véridiques envoyés de Dieu. » Alors tant de malades goûtèrent de ce pain et revinrent à la santé, que le bruit de ce miracle se répandit dans toute la province, et que l’homme de Dieu, passant à son retour par des endroits, évita et craignit de reparaître en ce lieu à cause de la foule intolérable qui se serait réunie sur ses pas. (1) »
Dans le pays de la Languedoc , inondé d’hérésie, ces miracles étaient nécessaires pour la conversion des âmes : ce pain vivifiant qui guérissait les malades était le symbole de l’Eucbaristie, nié, profané par les hérétiques. Saint Bernard, avec une naïveté et une simplicité douce et charmante, repoussait le mérite de ces prodiges de la foi; il ne s’en croyait pas digne : il les rapportait à Dieu : « Je me demande avec un profond étonnement, disait-il, ce que signi-
(1) Pom MabilloD a annoté avec grand soin celte partie de la Vfe de S. Bernard.
fient ces miracles et pourquoi Dieu a trouvé bon de faire de telles choses par de telles mains. Il me semble n’avoir rien lu dans les pages des saintes Écritures sur cette espèce de miracle : car les prodiges sont opérés quelquefois aussi par des imposteurs. J’ai bien la conviction d’être loin de la perfection, mais j’ai aussi celle d’être étranger à toute imposture. » Dans les derniers temps de sa vie, il crut avoir trouvé la vraie route pour sortir de ces doutes : « Les miracles ont lieu, disait-il (1), je ne l’igriore pas, non en vue de la sainteté d’un seul, mais du salut de beaucoup. Dieu considère dans l’homme par lequel il effectue de telles choses, non pas tant sa perfection que l’opinion qu’on a de lui, et c’est ainsi qu’il met en recommandation parmi les peuples les vertus que l’on croit à celui-ci. Il n’y a donc rien qui m’appartienne en propre dans les miracles exécutés par moi ; ils sont, je le reconnais, le résultat de la renommée dont je jouis plus que de ma vie, et ils arrivent moins à ma considération que pour l’avertissement des autres. j>
Dans ces douces et humbles paroles se révèle l’esprit de saint Bernard : c’était pour l’utilité
(1) L’abbé Guillaume a consacré tout un chapitre aux miracles de S. Bernard.
de tous que le Seigneur lui confiait un pouvoir merveilleux, à lui, si faible de corps, si maladif 1 Delà Languedoc, saint Bernard passa les Pyrénées pour prêcher en "Espagne un peu après l’époque du Cid , ce temps héroïque où Rodrignue Diaz de Bivar, vainqueur des Sarrasins, menait cinq rois maures enchaînés aux pieds du roi de Castille. Saint Bernard ranima le zèle des Croisades pour la délivrance de la patrie castillane : mais, avec un esprit de tempérance et de modération, il voulut qu'on ménageât les Sarrasins et les Juifs. Lors de la seconde Croisade, Bernard, alors auprès de l’Empereur, avait sauvé les Juifs des massacres dans le nord des Gaules et en Allemagne (1) . Il gardait cette belle empreinte dans ses sermons à saint Jacques de Compostelle, à Burgos, dans la vieille Castille récemment conquise : « Épargnez le sang des hommes, ramenez-les doucement à Dieu. »
Le caractère du génie, c’est l’universalité : l’esprit de saint Bernard n’appartenait pas à une .seule nation. A peine Sa tâche finie en Es-
(t) Les Juifs étaient alors en exécration aux peuples par leur usure et leurs sacrilèges. Voir mon livre couronné par l’Institut sur VÉtat des Juifs au moyen âge. S. liernard les préserva d’une réaction populaire.
Digitïzod by tîOUgli
pagne, il passa les Alpes pour voir une fois encore ritalie. L’abbé de Clairvaux avait toujours jugé les Italiens avec une grande sévérité : ce caractère léger, tumultueux, toujours prêt à secouer le pouvoir, n’allait pas à son esprit ; il aimait l’obéissance, comme la première condition de la foi. A Rome, saint Bernard trouva le Pape Eugène III rétabli dans toute la plénitude de son pouvoir, le Sénat aboli, l’autorité tumultueuse des tribuns abattue (1). Saint Bernard avait dompté toutes les résistances ; et, sans aucun orgueil pour les succès qu’il venait d’obtenir, tout son soin à Rome fut de visiter les basiliques saintes et de recuellir les reliques des martyrs pour les monastères de Clairvaux, de Cîteaux et de Cluny. C’étaient alors la gloire et la richesse des monastères et des abbayes que les ossements des saints : on venait en pèlerinage de tous les points du monde.
Comme la vive crainte des Italiens était l’invasion des Allemands au delà des Alpes (la querelle de l’Empire et du Sacerdoce n’était point apaisée,) saint Bernard visita l’Allemagne pour la contenir, et il exerça sur l’empereur, les
(1) Sur l’élal de Rome et de l’Italie, voyez les épîires 195-197 de S. Bernard dans le Recueil de Dom Mabillon.
électeurs, les graffs et les burgraffs le même ascendant que sur les rois. L’abbé de Clairvaux était un esprit merveilleusement propre à la supériorité, à la conciliation, à l’arbitrage : on venait à lui comme à l’intelligence inspirée de Dieu ; ses exhortations souverainement écoutées abaissaient tous les fronts. Les chroniques par* lent encore de nouveaux miracles qui marquèrent son passage tout le long du Rhin, à Mayence, à Cologne, et jusque dans la Belgique : le Seigneur semblait marcher à ses côtés.
Tant de fatigues, tant de travaux avaient considérablement affaibli la santé de saint Bernard : depuis son extrême jeunesse, il souffrait d’une maladie d’estomac, qui lui faisait rendre tout ce qu’il prenait; ses longs jeûnes, ses fatigues, ses prédications, ses dévouements avaient encore aggravé son état. Le Saint n’y prenait garde et semblait dédaigner les précautions les plus simples. Quand un homme ardemment exalté se consacre à une œuvre, il méprise son corps : car il existe d’une vie intellectuelle, qui a aussi sa force et son charme. Après son retour du voyage d’Allemagne, son épuisement fut au comble, et lui-même le fait connaître dans une lettre à l’un de ses frères de Clair-
vaux (1) : « Nous avons reçu avec un esprit d’humilité et non avec les sentiments d’un plaisi*’ mondain les témoignages de votre charité. Quel plaisir, en effet , peut attendre un être que les peines amères revendiquent tout entier ? Ne pouvoir plus rien manger est en quelque sorte la seule jouissance que je connaisse encore. Le sommeil m’a totalement abandonné, de peur que dans ce court moment un repos bienfaisant ne vienne suspendre en moi la sensation de la douleur. Je ne souffre guère que d’une défaillance d’estomac. Elle exige que, la nuit comme le jour, on mesoutienneavecunliquidequelconque, mais toujours en très-petite quantité à la fois. Quant à tout aliment solide, mon estomac s’y refuse absolument : le peu qu’il veut bien recevoir, il ne le prend jamais sans une violente souffrance : mais il en redoute une plus vive encore s’il reste entièrement vide. Que s’il se résigne à admettre quelque chose de plus que de coutume, même en très-petite quantité, alors la douleur est au comble, mes jambes et mes pieds sont enflés, comme il arrive d’ordinaire aux hydropiques. Au milieu de tous ces maux, et pour ne rien taire à un ami inquiet de l’état de son ami, même
(I) Ilecueil de dou Mabillon, si exact et si précieux.
SAINT BEBNAKT)
sur ce qu’il y a déplus intérieur dans l’homme, je vous dirai, sans recherche des expressions scientifiques, que chez moi l’esprit est toujours prompt dans une chair infirme. Priez le Sauveur, quine veut pas la mortdu pécheur, dpne pas retarder, mais de protéger mon heureuse sortie de ce monde. Ayez soin surtout de fortifier de vos vœux, à son départ de cette terre, les pas d’un homme privé de tout mérite aux yeux de Dieu, afin que celui qui ne cesse de tendre des embûches au genre humain, ne puisse trouver en moi aucune place où il enfonce sa dent et fasse une blessure. Cette lettre, je l’ai écrite moi même, tout malade que je suis, pour que les caractères, tracés par une main qui voiis est si bien connue, vous soient une preuve de toute mon affection (1). »
Déjà saint Bernard n’appartient plusàla terre; souffrant, épuisé, il secoue le.s liens qui le retiennent encore : il a appelé de ses vœux la patrie céleste. Tous ses frères pleuraient autour de lui à chaudes larmes : que deviendra Clairvaux, la fondation chérie, quand il ne sera plus ? Saint Bernard les rassure, les console : son esprit sera
(1) Bernard. Episl. J’ai donné celle lellre loul enlière comme un modèle du slyle de S. Bernard.
SAINT BEBNAfiD 79
toujours avec eux ; Clairvaux, à travers des siècles, vivra, pourvu que ses frères conservent l’esprit de charité et d’égalité parfaite, l’amour de Dieu et du prochain. C’est en prononçant ces belles exhortations que saint Bernard expira, le 20 avril 1153, dans la soixante- troisième année de son âge. Il laissait le monastère de Clairvaux dans tout son éclat : il comptait alors septcents religieux, sans comprendre les colonies de Fontenay et Trois-Fontaines, qui en étaient comme une dépendance. Durant sa vie active, il avait fondé ou agrégé quatre-vingt-trois monastères de son Ordre : 35 en France, 11 en Espagne, 10 en Angleterre, 11 en Irlande, 6 en Flandre, 4 en Italie, 2 en Allemagne, 2 en Suède, 1 en Hongrie, 1 en Danemark.
Et avec l’activité d’une vie voyageuse, saint Bernard trouvait encore le loisir d’une correspondance universelle, tes savants Bénédictins ont publié 75 lettres adressées aux Empereurs d’Allemagne, aux Rois de France : 2 à Louis le Gros, 8 à Louis le Jeune, 12àSuger, h à Thibaud comte de Champagne, h aux Milanais,
1 aux Génois, 1 aux Pisans, 6 au Pape Honorius, 57 à Innocent II, 35 à Eugène III, 31 à divers Cardinaux oulégats, sans compter les lettres aux archevêques, évêques ou abbés, que saint
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Bernard excite à la piété et au bon gouvernement de l’Église (1). .
Dans la vie des hommes célèbres, il est difficile de rencontrer le double mérite de l’éloquence qni persuade et de l’esprit d’organisation qui fonde, grandit et fortifie une œuvre : ces deux qualités pourtant se trouvent réunies dans saint Bernard ; en lui est surtout la haute faculté du gouvernement. Les abbés de Cluny et de Cîteaux avaient leur autorité et leur grandeur ; mais ils n’avaient jamais songé à grouper, à réunir les forces dispersées de leur Ordre : tous les monastères dépendant des deux abbayes vivaient isolés (2) ; à peine quelques visiteurs, venaient à des périodes éloignées, examiner si les règles étaient observées et les prescriptions remplies. Saint Bernard ordonna que chaque année les abbés de toutes les colonies de Clairvaux, depuis l'extrémité du Nord jusqu’au midi de l’Espagne et du Portugal, quitteraient leur monastère pour se rendre à la maison-mère, où se tiendrait le chapitre de
(I) Dom Mabillon. C’est dans ses savantes rccherciics que j’ai trouvé l’histoire littéraire de saint Bernard.
(â) Depuis S. Antoine et les Pères du désert, on ne trouvait pas de réunion des Oi-dics religieux pour délibérer sur la loi commune.
SAINT BEUNARb
l’Ordre, modèle sur lequel furent depuis copiés les états généraux politiques. Chaque abbé apportait son avis, exprimait ses besoins, et l’on ne se séparait qu’ après s’être pénétrés de l’esprit commun. De cette manière saint Bernard avait résolu le problème de l’unité dans l’autorité et de la liberté dans l’ordre.
« La gloire de la création des chapitres généraux, dit un savant prélat romain (1) , revient à Cîleaux, qui renouvela la face de l’état monastique, grâce à cette puissante institution. Il est assez intéressant de faire observer que la fête de saint Bernard, en qui se personnifie Cîteaux, est célébrée dans l’Église universelle le 20 août, c’est-à-dire le jour où les moines de la Thébaïde avaient l’usage de célébrer le chapitre annuel. La Charta charilatis, écrite en 1119 par saint Étienne, abbé de Cîteaux, prescrit le chapitre général annuel, sous peine de déposition pour les abbés qui ne s’y rendraient pas. A une époque où les communications étaient si difficiles, n’est-ce pas une prescrip-
(I) Monseigneur ChüilloL Je dois ccs idées sur les Chapitres généraux a une conversation que j’ai eu l’honneur d’avoir avec ce savant prêtai, qui dirige h Rome avec tant de science le recueil : Analecta Juris Pontificii, Rome, place de Venise.
tion bien remarquable que celle qui oblige les abbés répandus dans toute l’Europe et au delà des mers, à se rendre à Cîteaux tous les ans, pour traiter de la discipline et nommer des visiteurs, sous peine de déposition? »
L’esprit administratif de saint Bernard se manifeste dans le gouvernement intérieur de son abbaye. Adoptant les traditions de Rome, il avait établi des préfets {prœfecti) pour chaque branche de service ; préfet des eaux, préfet des forges, des fours, des celliers, de la culture, des jardins; et toutes ces administrations particulières étaient soumises à une autorité supérieure, sous la crosse abbatiale. Les préoccupations industrielles de Clairvaux devinrent si considérables que les Papes furent obligés *de les contenir, afin d’éviter que la maison de prière ne devînt une manufacture (1),
(1) Les déporlcmenls de la Bourgogne et de la Lorraine doivent aux moines de Clteaux et de Clairvaux l'origine de leur exploitation des raines, comme celle de la création des vignobles. Clos est un mot monastique venant do cloître (clôture). C’est aux Bénédictins que la Champagne doit l’exploitation de ses produits.
LA CABOrUSATlON DE SAINT BERNARD. — SON RISTOIRR LITTÉnAIRE. — DESTINÉE DE CLDNY, CITEAUX ET CLAIRVADX.
Avec la conviction profonde que saint Bernard , la couronne au front, vivait parmi les bienheureux, les frères de Clairvaux n’en éprouvèrent pas moins une vive douleur à la mort de leur saint Abbé. Bernard laissait un grand vide: qui oserait continuer une tâche si rude, une vie si pure, si active, et remplacer ce génie si fécond? Tous ces frères à la tête rasée, agenouillés avec leur robe de bure, vêtement d’innocence, priaient autour du mort aux nobles traits étendu sur une couche de terre. Un religieux composa l’épitaphe pleine d’enthousiasme et d’antithèses, selon la mode littéraire du temps : ü Nos vallées sont brillantes, disait-il, et notre abbé est plusbrillant encore ; il alaissé au monde un nom aussi rayonnant que lui ; oiseau rare, il
SAINT BEUNAIID
l’est plus encore par son génie, sa religion, sa morale! Ses cendres brillent et son sépulcre aussi : son esprit est encore plus resplendissant devant Dieu (1). »
La vie de saint Bernard, ses miracles, toutes les merveilles qui se rattachaient à son existence, s’étaient accomplis sur un trop grand théâtre, en face de toute une génération, pour qu’il y eût le moindre doute à Rome sur sa canonisation. L’abbé de Clairvaux avait fait des Papes, il les avait défendus ou même dirigés dans leur gouvernement ; il avait sauvé l’Église de schismes profonds, enseigné les peuples, conduit les rois et combattu l’hérésie avec une vigueur saris pareille. Pénétré d’un sentiment d’humilité profonde, saint Bernard avait commandé au monde sans le vouloir et presque sans s’en apercevoir. Vingt ans après sa mort, le 20 août 1173, le Pape Alexandre III prononça sa canonisation, sans enquête préalable, avec des cérémonies d’un éclat inaccoutumé ; il
(I) J'ai cherchée traduire ces vers, au reste fort difliciles :
Clarœ snnt valles, sed Claris vallibus abbas Clarior bis clarnm nomen in orbe dédit
Clarus avis, clarus meriiis et clarus honore,
Clarus et incenio, religione magis.
Mors est clara, cinis clarus clarumqne sepulchmni ; Clarior exultât spiritus antè Deum.
£>jgilized by Googlc
SAINT DERNAnl)
fixa sa fête dans l’Église au 20 août, jour auquel l’ont placée lesBollandistes.
Saint Bernard a laissé un petit nombre d’ouvrages, recueillis avec un soin extrême par le savant Mabillon, de l’Ordre de Saint-Benoît : car Cluny, Clairvaux, comme Cîteaux, n’étaient qu’une réforme, une branche de cette suprême institution. Ses Traités, ses Sermons, un Commentaire sur le Cantique des Cantiques, forment la liste de ses oeuvres authentiques ; les hommes qui ont la parole facile, de grands succès d’éloquence, composent rarement des livres. Les œuvrcS de saint Bernard sont purement ascétiques ou didactiques, les deux formes spéciales de la littérature du XII* siècle (1).
Aucune affaire de son temps ne lui reste étrangère; il s’en préoccupe, il dirige et domine même les Conciles. Tel est le caractère de sa correspondance avec Suger, qu’il félicite de ses réformes, de celles surtout qu’il a réalisées dans le monastère de Saint-Denis : « Cette maison servait aux affaires de la Cour et aux armées des rois ; le cloître était souvent environné
(1) Le dou/.u'ime volume de Y Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins, continuée par Y Académie des inscriptions, est consacré à .S. Bernard.
de gens de guerre, et l’on avait vu souvent des femmes s’y promener avecimmodestie. A présent, dit saint Bernard, on y fait de saintes lectures, on y chante les louanges de Dieu, on y étudie les livres pieux, on y garde un éternel silence. »
Les lettres de saint Bernard, toutes frappées d’un caractère particulier, sont hardies, impartiales, quelque fois dures pour tous : il écrit aux rois avec la même liberté qu’aux simples religieux et aux abbés ; respectueux avec les Papes, il ne leur cache pas la vérité, il ne leur dissimule ni les fautes ni les vices de certaines mesures: ilgardelapuissanced’un esprit supérieur, libre sans ambition, qui a dédaigné toute autorité, tout honneur, en dehors de son titre d’abbé de Clairvaux; il ne commande que par le respect qu’ il inspire ; il vient tout seul à tant de grandeurs. Les traités de saint Bernard sont comme les commentaires et le développement de ses lettres. Le premier et le plus considérable es.t adressé au Pape Eugène III, son élève ; il a pour titre De la Considération. Avec la fermeté, l’énergie de la vérité, saint Bernard trace à grands traits les devoirs de la Papauté envers Dieu et envers l’Église; rien ne l’arrête dans la définition de cette dictature morale.
11 ne possède aucune dignité dans la hiérarchie ecclésiastique, il porte seulement l’habit de moine et la crosse abbatiale ; et pourtant il parle haut à tous, quels que soient leur rang, leur naissance. Dans ce môme esprit, il écrit sur la vie, les mœurs et les devoirs des évêques : saint Bernard veut que l’Église soit la lumière la plus brillante, la plus pure parmi les peuples : or, pour que cette puissance soit justifiée, il faut quelle se distingue et s’élève par l’austéritéde ses mœurs et la science de ses fils : il n’y a d’autorité sérieuse dans le monde qu’à la condition de se respecter soi-même.
Le livre capital de saint Bernard, qui porte le titre De la Grâce et du libre Arbitre, est un résumé très-savant sur cette question tant discutée depuis saint Augustin, et reproduite sous toutes les formes au moyen âge (1) . Saint Bernard se prononce pour la liberté et la conscience du moi, que Dieu a mis dans l’homme et qu’il tient de son origine divine, de sa destinée céleste, Ces sortes de thèses, saint Ber-
(f) Cette question sur le libre arbitre a été parfaitement raisonnée par les pères Barnabites dans une dissertation sur le Concilede Valence et l'affaire de Goddescalt, communiquée au recueil Analecla Juris pontificii. Mars et avril 1864.
nard les développe devant ses frères réunis en chœur ; souvent il commente l’Écriture sainte, et c’est un travail de quelqu’importance que son Commentaire sur les Cantiques des Cantiques. Au XII* siècle, ces cantiques étaient le sujet de presque toutes les méditations des docteurs : l’Épouse c’est l’Église ; et son mariage, c’est l’union mystique du Seigneur avec son peuple. Saint Bernard possédait la science profonde des Écritures et la connaissance des Pères grecs et latins de la primitive Église : les deux bibliothèques de Clairvaux et de Cî teaux possédaient de riches manuscrits byzantins, or, carmin, ciselés sur de dures peaux et serrés de fermoirs d’argent.
On a élevé la question de savoir si les sermons de saint Bernard étaient prononcés en langue latine ou en idiome vulgaire, c’est-àdire dans la langue d’oïl ou la langue d’oc ; ce qui grandit encore ce doute, c’est que plusieurs passages des sermons de saint Bernard ont été retrouvés écrits dans la langue d’oïl. La critique doit faire ici une.distinction : il est hors de doute que, lorsque l’Abbé de Clairvaux prononçait le soir un discours, soit au réfectoire, soit au cloître, il devait se servir de la langue latine, parlée par les savants et les religieux ; mais
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lorsque saint Bernard s’adressait au peuple, évidemment, pour en être compris, il devait se servir de l’idiome vulgaire: on n’exerceune influence enthousiaste qu’à la condition d’être facilement compris; les masses ne pouvaient être remuées que par leur idiome. Quand saint Bernard prêchait la Croisade dans la campagne ou sur les places publiques, il devait donc, comme Pierre l’Ermite, employer l’idiome vulgaire : « Dieu le volt, ou le veultlu La vie de saint Bernard avait jeté un tel éclat sur la maison de l’Ordre, que les trois premiers abbés élus furent glorifiés par la béatification ou par la canonisation ; on y compta de pieux évêques, des Papes, moins pourtant qu’à Cîteaux. Avec la marche des temps, les diverses colonies de l’Ordre de saint Benoît perdirent de leur importance, par l’appaiition des religieux de saint Dominique et des mendiants de saint Franco s d’ Assise. Dieu a constitué son Église dans de telles formes, avec un caractère si universel, qu’à chaque phase de la société il s’élève ou se développe des institutions qui répondent aux besoins des idées et des peuples. Au milieu de la société barbare, dans un territoire dévasté, couvert de bruyères, parmi des peuples qui n’avaient ni règles ni sciences, l’Ordre desaintBe-
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noît apparut comme une grande lumière pour
enseigner et civiliser les peuples, et ses trois
institutions aimées furent Chiny, Cîteaux, Clair-
vaux. Leur importance diminua bientôt, car de
nouvelles nécessités se faisaient sentir dans le
monde.
Le XIII* siècle fut plein d’hérésies, d’erreurs : les Cisterciens firent quelques efforts pour les combattre; on les voit même se mêler à la Croisade contre les Albigeois ; mais leur concours n’était pas suffisant et leur action un peu usée. Alors s’éleva l’Ordre vigoureux de saint Dominique, avec la mission.spéciale de prêcher, de controverse!-, de réprimer. Les idées religieuses avaient besoin de se maintenir dans leur unité, dans leur autorité ; il fallait un Ordre jeune, ardent, convaincu ; les Dominicains eurent la mission de combattre à outrance l’hérésie. Avec la même mission d’une prédication active , saint François d’ Assise fonda les Ordres mendiants; il ajouta le vœu de pauvreté absolue : point de propriétés, aucun luxe, une robe de bure, les pieds nus dans des sandales. Que pouvaient dire les hérétiques en présence d’une telle abnégation (1) ?
(1) Je prépare aussi un travail sur S. François d' Assise et les Ordres mendiants.
On pouvait donc croire que la mission des religieux de l’Ordre de saint Benoît finissait avec le XIV* siècle : l’esprit de la société ne leur appartenait plus ; renfermés dans, une retraite savante, ils se bornaient à l’observation des règles, à l’étude et à la prière. Ces études étaient vastes, historiques ; aujourd’hui encore, dans la bibliothèque de la ville de Troyes, on voit soixante mille volumes et trois mille manuscrits, qui proviennent de l’ancienne abbaye de Clairvaux. Mais la vie érudite est toujours en dehors de l’action sur le monde : l’Ordre de Cluny,en pleine possession de ses richesses, ne se mêlait plus au peuple ; ses religieux, pleins de quiétude dans leurs vastes cloîtres, une véritable ville, restaient sous la protection du souvenir de saint Bernard : la société vivante, agissante, n’était plus avec eux ; l’éclat de leur prédication ne se faisait plus sentir, ils se bornaient à perfectionner leur méthode d’agriculture.
Sous les premiers successeurs de saint Bernard on comptait dans le cloître 750 religieux, et cependant des milliers de frères avaient quitté l’abbaye, pour fonder des colonies sur tous les points du monde. L’abbé de Clairvaux, dignitaire de l’Église, possédait toutes les prérogatives de l’épiscopat : la crosse d’or, la mitre.
I’anneay,et même il pouvait conférer les ordres jusqu’à la prêtrise. Clairvaux avait la suzeraineté de villes, de villages en grand nombre : les peuples étaient venus d’eux-mêmes se placer sous la juricdiction du monastère, qui leur enseignait l’art d’ensemencer les terres, d’arroser les prairies, le travail des moulins et des forges. Légitime souveraineté que celle-là! En Espagne, l’Ordre militaire de Calalrava, illustre entre tous, s’honorait d’être une fondation de Clairvaux : quand l’abbé visitait les maisons de cet Ordre, on devait lui offrir dans chacune d’elles quatre belles mules, en souvenir des secours de saint Bernard, qui avait préparé les victoires nationales sur les Maures (1).
Saint Bernard vivait encore lorsque Alphonsel", roi de Portugal, marchant au combat contre les Sarrasins, fit vœu de fonder un monastèresousla règle de Clairvaux, sila victoirecouronnait ses armes. Alphonse triompha : son vœu futaccompli par la fondation de l’illustre monastère d’Alcobaça, dans l’Esiramadure, placé sous l’observance de Clairvaux. La piété du Roi alla plus loin encore : dans ces siècles tout se réglait
(1) Consultez, le Père Chifllel, dans ses Recherches siales Ordres de Citeaux et de Clairvaux,
par la loi féodale; les idées de vassalité dominaient les esprits ; souvent la supériorité n’était qu’une fiction d’honneur : ainsi faut-il interpréter la charte d’Alphonse I" , qui place le royaume de Portugal sous la suzeraineté de la sainte Vierge dans l’observance de Clairvaux. Cinquante maravédis d’or devaient être déposés sur l’autel avec.l’hommage d’un faucon : noble oiseau qui a disparu de nos contrées avec les lois de la chevalerie, emportant dans ses éperons d’or les purs émaux des blasons.
Vers le commencement du XVI® siècle, la splendide église de Clairvaux fut dévorée par un incendie ; elle avait été consacrée par Gauthier, évêque de Langres. Ses murailles, ses ogives furent lézardées parles flammes ; il n’en resta que des débris. A travers mille périls, les frères sauvèrent les bâtiments du cloître, et particulièrement lacellule où saint Bernard avait vécu et où il était mort. On garde avec un respect profond les souvenirs des lieux où ont habité les hommes célèbres : les reliques, reliquiæ (les restes), dans tous les temps, dans toutes les opinions, appellent un culte particulier.
Au commencement du XVI* siècle, un brillant pèlerinage arriva aux portes de l’abbaye de Clairvaux. La reine de Sicile, Yolande, le ducet
la duchesse de Guise, de la maison de Lorraine, après avoir prié sur la tombe du saint abbé, visitèrent les vastes dépendances de l’abbaye et demandèrent à voir la cellule de saint Bernard. La reine de Sicile, fort lettrée, un peu poète, a écrit elle-même ses impressions après cette pieuse visite : « Tirant au bout de hault, vers le grand cimetière, est la chambre de monseigneur saint Bernard, qui est de bois à la mode antique, lambrissée dessus en manière d’église, et en laquelle chambre il composa les Cantica Canticoruni ; et joignant ladite chambre, il y a ung petit oratoire en manière d’une chapelle, appeléela chapellede saint Bernard, surlepaset marches de laquelle est écrit ce mot : Uic (ici) qui est le lieu où monseigneur St Bernard rendit l’esprit sur les cendres, et plusieurs ont en grande révérence et dévotion ledit lieu.... On donne le nom de petit St-Bernard aux bâtiments primitivement élevés par le saint fondateur où se conserve son chalict (sa couche) , qui estoit de bois et le chevet de pierre ; près de là estoit encore la vieille église de bois, et sur laquelle le saint voyoit par une fenestre estant dans sa chambre (1). »
(i) Le Journal de Trévoux, remarquable recueil, a publié une belle dissertation sur les antiquités de Clairvaux.
Il fut impossible de restaurer la vieille église abbatiale entièrement détruite ; les religieux décidèrent d’en construire une nouvelle, moins vaste, bientôt devenue aussi illustre par ses reliques, les tombes des abbés et des hauts seigneurs, saint abri pour les trépassés, qui furent placés sous les voûtes de l’abbaye. Le cœur battait au pèlerin quand il pénétrait sous ces sombres ogives : derrière le maltre-autel était la tombe où le corps de saint Bernard fut déposé par le cardinal Henri après sa canonisation. Au pied de la statue du Saint, usée par le temps, était suspendu par des chaînes de fer un diptyque sur lequel on lisait : nUic requiescit sanctus Bernardm, primus abbas sacri monasterii Clarœvallensis ; » et un peu à côté : « Hic testa mentum beatissimi patris Bernardi abbatis. « Le corps et la pensée étaient déposés sous les voûtes de l'abbaye.
Plusieurs autres tombes brillaient dans l’église, d’un caractère grave et sévère : celle de saint Malachie, l’ami, le compagnon le plus fidèle de saint Bernard ; et un peu plus loin, la sépulture de quelques abbés de Glairvaux,le cardinal Henri, Jacques de Plaisance, Jean de Blanchemin, archevêque de Lyon, qui avait sacrifié les insignes et la dignité de primat des Gaules pour
se retirer à Clairvaux, solitude aimée. Des chapelles latérales étaient consacrées à la mémoire des féodaux batailleurs implacables durant leur vie, et qui mouraient pieusement, leur épée en forme de croix sur la poitrine. La plus éclatante de toutes était celle de Philippe, comte de Flandre, et de sa femme, la comtesse Mathilde : tous deux étaient partis pour la Croisade; au siège de Saint-Jean-d’Acre, Philippe fut frappé d’un coup d’arbalète, et son dernier vœu avait été d’être enseveli dans l’abbaye de Clairvaux. Une autre chapelle latérale contenait les tombes et les cœurs d’Isabelle, fille de St Louis, et de Marguerite, palatine du Rhin, toutes deux reines de Navarre, comtesse de Champagne. Isabelle était la femme aimée de Thibaud, le gai chanteur, le trouvère protégé par Blanche, la mère de saint Louis.
La renommée scientifique de Cluny survécut à sa puissance politique. Cluny fut une grande maison d’enseignement, un collège modèle : on était fier d’être étudiant de Cluny ; les écoliers parcouraient les voies, les chemins, les villes, garantis par leurs privilèges. A Paris, même au flanc, des jardins et du mont Ste Geneviève s’élevait un charmant collège à tourelles, destiné aux étudiants boursiers de Cluny, renommés par
SAINT BERNAUD
leur esprit, leur science, leur méthode, les plus gais, les plus étourdis élèves de la mellifiante Université. Des bâtiments de Cluny on a fait aujourd’hui un musée, pêle-mêle d’antiquités : crosses abbatiales, mitres byzantines, reliquaires bénis, que nous croirions mieux en harmonie avec les ogives des cathédrales et les autels antiques de Notre-Dame et des deux Saint-Germain, des Prés et l’Auxerrois (1).
Cîteaux, Clairvaux eurent moins que Cluny d’initiative dans l’Université : les deux abbayes se laissèrent aller aux attraits d’une douce et antique existence. Le concordat de Léon X et de François 1" modifia sensiblement la hiérarchie des abbayes et leur importance. Tant que les religieux avaient eux-mêmes élu leurs abbés, ils avaient considéré la saintété, la vie savante pour faire un choix. L’esprit de saint Bernard dominant encore, on comptait des bienheureux, des religieux modestes et dévoués à leur Ordre ; mais quand le choix des bénéfices eut été confié ou soumis à l’autorité royale, il y eut bien des abus, et les
(1) Loia de moi la pensée d'attaquer la collection de M. de Somerand ; mais je préférerais voir les crosses abbatiales dans le trésor de nos cathédrales , comme cela se volt à Cologne et à Mayence.
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abbayes furent souvent données à la faveur, ou servirent à récompenser des services laïques. Si Cluny, Cîteaux et Clairvaux, en vertu des bulles de fondation, échappèrent quelquefois à cet abus dans la distribution des bénéfices, ils en subirent la fâcheuse influence. D’ou vint le relâchement de la discipline, et, comme conséquences les reproches de paresse, d’oisiveté, jetés au front des moines de Cluny, de Cîteaux et de Clairvaux, reproches faux et fort exagérés à plusieurs points de vue : les recherches de l’érudition, la méditation, la prière, ne sont-elles pas des œuvres méritoires ? le travail manuel, corporel, est-il la loi suprême de l’humanité ? la société, pour être parfaite, est-elle condamnée, par un nouveau servage, au travail matériel à perpétuité? sont-ils des oisifs, jceux qui méditent, pensent et prient ?
La fille la plus aimée de Clairvaux, la première colonie fondée par saint Bernard, fut la magnifique abbaye de Trois-Fontaines ; la charte dedonationest revêtue du scel de Hugues, comte de Vitry, qui concéda les terres incultes aux vingt religieux que saint Bernard y avait envoyés. La nouvelle colonie dut son éclat à Guillaume de Champagne, évêque de Châlons, et à Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluny. Telle était
alors la puissance des idées monastiques, que le monastère de Trois-Fontaines jeta un éclat aussi vif que Clairvaux. D’après les chroniques contemporaines, les abbés gouvernaient plus de 98 villes ou villages, qui s’étaient volontairement placés sous leur juridiction. Après ces saints abbés, vinrent les illustres noms de princes de Lorraine, des Ruzé d’Elfiat (1), de Thiard de Bissy, évêque de Meaux, et du cardinal deTencin, qui tous s’honorèrent du titre d’abbé de Trois-Fontaines, comme le cardinal Richelieu avait porté le titre d’abbé de Cîteaux.
De pieuses femmes s’associèrent à Clairvaux. Dès l’origine de la prédication de saint Bernard (2) , de nobles dames de Dijon avaient quitté les vanités du monde pour la vie du cloître ; saint Bernard dicta leurs règles, leur prescrivit des devoirs, la prière, le travail des mains. Ces Ordres de religieuses se continuèrent à travers les siècles, sous le nom de Bernardines de l’observance de Clairvaux, Le plus célèbre de ces monastères fut celui de Montreuil, trèsvénéré des fidèles, parce que son église possé-
(1) Journal de Trévoux. Lesd’Effial furent très-célèbres sous Louis Xlll par le grand écuyer Cinq-Mars.
(2) Les Bernardines avaient été établies par Nobeline, la sœur de S. Bernard.
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dait la relique de la Sainte Face ou suaire de Ste Véronique, que le Pape Grégoire I" lui avait donné. Leur règle était la même que celle de Clairvaux. Plusieurs de ces religieuses, illustres d’origine, néanmoins portaient des robes grossières de couleur blanche, en l’honneur de la sainte Vierge ; le travail des mains ne consistait pas seulement à lisser la laine, à façonner des vêtements, mais encore elles bêchaient la terre, fendaient le bois, arrachaient dans les champs les ronces et les épines, comme les frères et les premiers compagnons de saint Bernard. On venait de toute part au couvent des Bernardines de Montreuil pour adorer la Sainte-Face.
Toutes les institutions monastiques furent attaquées au XVIII' siècle. Les trois grandes branches de l’Ordre de Saint-Bernard n’échappèrent point aux reproches de paresse, d’inutilité : on convoitait leur fortune; on multipliait les accusations pour justifier des lois spoliatrices. C’était l’époque du dernier abbé de Clairvaux, du nom modeste de Raucourt. Né à Reims d’une famille honorable, il avait été professeur de théologie, puis coadjuteur de l’abbé, et enfin chef suprême de l’abbaye de Clairvaux. Plein de science, de sérénité et d’aspirations littéraires ou scientifiques, il acheta pour son abbaye
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la bibliothèque du président Bouhier, immense recueil destiné à l’étude ; il appela les artistes à Cîteaux pour orner l’église et élever une statue à saint Bernard. La Révolution française le trouva dans l’exécution de ce pieux devoir ; elle dispersa les solitaires, confisqua les biens immenses des monastères pour les vendre à vil prix. Nous trouvons dans le bulletin du tribunal révolutionnaire que l’abbé Courtin, supérieur de l’abbaye de Cluny, fut envoyé à l’échafaud.
Une bande d’énergu mènes ravagea l’église de Clairvaux; les tombeaux illustres furent profanés et les reliques jetées au veut ; quelquesunes de ces reliques, préservées par les fidèles, comme celles des martyrs lors des grandes persécutions des Empereurs, sont aujourd’hui dans la cathédrale de Troyes. Le voyageur qui cherche les débris de l’abbaye de Clairvaux ne trouve plus que de vastes bâtiments destinés à une maison de détention. Les prisonniers travaillent ; leur œuvre n’est pas volontaire ; ils ne l’offrent point à Dieu : ils sont les serfs de la société qu’ils ont outragée. Les casernes, les manufactures et les prisons se sont élevées sur les ruines des couvents. Les générations se protègent par les éléments qui leur sont particuliers : le moyen âge avait les croyances et les monastères ; la société
moderne a les manufactures, servage de la civilisation ; elle a des soldats et des pénitenciers, cellules blanches, propres, où vivent des milliers d’hommes sous de rudes lois (1).
Les temps passés sont assurément bien finis ! Ne les maudissons pas trop dans notre orgueil : ils eurentleurs douleurs ; nous avons nos plaies. Je me suis souvent demandé comment les érudits qui écrivent l’histoire, peuvent attaquer, sans que leur plume tremble, les Ordres monastiques, quand ils ne peuvent écrire une seule page sur le moyen âge sans consulter les annales, les chroniques, les chartes recueillies par les Bénédictins, les Chartreux, les livres de Cluny, de Cîteaux et de Clairvaux : c’est plus que de la calomnie, c’est de l’ingratitude.
Aujourd’hui que les gouvernements et les pouvoirs publics détruisent avec tant de violence les Ordres religieux, j’ai voulu rappeler leurs services oubliés par les nouvelles générations.
(1) On a, dit-on, le projet d’élever une école normale dans le vieux cloître de Cluny : hommage rendu aux Ordres monastiques. Nous souhaitons que les élèves s’imprégnent de la règle et suivent les belles études des Bénédictins.