CHAPITRE II
Bonavenlure avait cinq ou six ans, au moment de sa guérison miraculeuse (1). Il était né à Bagnoréa, sous le beau ciel de la Toscane, de la famille des Fidanza, qualifiée de noble dans les archives locales, et avait recu au baplème le nom de Jean (2).
En dehors de ces renseignements sommaires, son berceau demeure enveloppé d'ombre. Les premiers historiens de l'Ordre, Bernard de Besse, Salimbéné, Thomas Eccleston, ses contemporains et ses admirateurs, ont passé sous silence, selon la coutume de ces temps, tout ce qui concerne son ascendance, pour arriver tout de suite à l'éloge de sa science lhéologique et de la sagesse de son gouvernement; et les
1. « Obiit anno ætatis suæ 53° », dit Bernard de Besse (De Laudibus, p.115). Le Saint est mort dans sa cinquante-troisième année (15 juil et 1274). Il est donc né en 1221, entre juillet et fin décembre.
2. D'où lui est venu le nom de Bonaventure? Qui le lui a imposé? Nous l’ignorons. Dans tous les cas, ce nom n’est pas, . comme on la cru, de l’invention de saint François; car les * Acta Sanctorum (14 juillet) en citent plusieurs exemples antérieurs au xrr1° siècle.
annalisles du xv° siècle, venus trop tard, n'ont pu suppléer au silence de leurs prédécesseurs. De nos jours, un savant paléographe d’Aquila, le baron Théodore Banni, a eu l’heureuse pensée de fouiller les archives de Bagnoréa et d’Aquila, et il a publié, à l’occasion du sixième centenaire du Docteur séraphique, certains renseignements qui ne sont pas sans jeter quelque lumière sur la famille de notre Saint. En voici le résumé.
« Les Fidanza sont originaires de Civita-Tommasa (anciennement Foruli), de la province d’Aquila. Is sont nommés, en 1037, avec le litre de chevaliers, et avaient pour armes : d'azur, à croix d'or fleurdelisée, avec trois monts de sinaple. Au siècle suivant, l’un d'eux fait parlie du conseil des huit qui gouvernent Aquila; Florence le place ensuite à la iête de ses troupes. Vers la fin du xu° siècle, Jean Fidanza s'attache au service du cardinal Ubald Accingoli, de Lucques, le suit dans sa fortune el est nommé camérier de cape et d'épée, lorsqu'Ubald monte sur la chaire de saint Pierre sous le nom de Lucius IITL. A la mort de son bienfaileur, il se retire à Bagnoréa. Il est le père de notre Bienheureux.
« Nous ignorons combien saint Bonaventure eut de freres et de sœurs. Dans tous les cas, nous voyons plusieurs de ses neveux et pelits-neveux s'illustrer sous le heaume et sous la toge, à la cour des rois de Naples ou dans les cloitres, et notamment Jean-Bapüste Fidanza, connétable de Calabre et d'Olrante sous la reine Jeanne; Jérôme, général d'armée au service du roi Ferdinand; Ludovic, abbé de Montorio, et Paul,
abbé du Mont-Cassin. — La mère de notre héros s’appelait Albenzia Zapoldi et comptait parmi ses ancêtres l’un des plus vaillants chefs de la première croisade, Bohémond, fils de Robert Guiscard. — La famille des Fidanza s'éteignit à Aquila, vers le milieu du xvi° siècle (1). »
Si rien ne vient infirmer la valeur de cetle découverle, il nous sera permis de conclure, avec Théodore Banni, qu'au moins, du côlé maternel, le blason des Fidanza de Toseane n'était pas dénué d’une certaine gloire ancestrale. Si les biographes du moyen âge n’en parlent pas, s’ils n’y font même pas allusion, c’est qu'à leurs yeux, cette lueur éphémère s’éclipse devant une autre plus resplendissante et plus durable : celle de la sainteté.
Quel était l’élat de fortune des deux jeunes époux? Sous ce rapport, les avis sont partagés. Galésini, historien du Docteur séraphique, prétend que ses parents vivaient dans une opulence relative; Ciaconius
__ soutient au contraire que, malgré leurs titres de no-
blesse, ils menaient une existence gênée (2). Nous ne nous atlarderons point à chercher lequel des deux a raison; la question a trop peu d'importance. Mais nous reliendrons la remarque finale de l'un et l’autre :
1. Saint Bonaventure, par le P. Antoine-Marie de Vicence, ch. 1, Monza, 1879. — D’après cet auteur, Maria Ritelli n'était pas la mère, mais l’aïeule du Docteur séraphique. — Déjà le P. Pamphile de Magliano (S. Francesco e à Francescani, t. 1) avait émis la supposition que les Fidanza étaient originaires d'Aquila.
2. Abbé Féret, La Faculté de théologie de Paris, Moyen âge, t, If, p. 273.
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c’est que les deux époux avaient la meilleure des noblesses, celle de l’âme, et qu'ils pouvaient léguer à leurs enfants un hérilage devenu rare de nos jours : un blason sans tache, l'honneur d’une vie intègre et l'exemple de toutes les vertus qu’on attend d’un foyer chrélien (1).
Ne cherchons point à savoir avec quels accents de reconnaissance, avec quelle effusion débordante les deux époux recurent le don de Dieu. Aucun de ces accents n’est parvenu jusqu'à nous. Seulement, ce que nous pouvons déduire d'une expression de notre Bienheureux lui-même, c’est que sa mère lui rappela souvent le prodige de 1227 et qu’il fut comme bercé dans les images suaves et mystiques qu'évoque la grande et belle figure de saint Francois. Autrement, commenteüt-il pu consigner dans sa Vie du Patriarche séraphique la réflexion suivante : « Le souvenir de ma délivrance est encore tout frais dans ma mémoire (2). » Frais comme les impressions du premier âge ! |
« On juge l'arbre à ses fruits. » Fondés sur cet axiome, nous pouvons, sans témérité, avancer que dona Albenzia comprit que l'intervention surnaturelle du Patriarche d'Assise lui créait de nouveaux lens vis-à-vis du Créateur, et de nouveaux devoirs vis-à-vis de l'enfant prédestiné. Celui-ci n’était plus,
à ses yeux, qu'un dépôt confié à ses plus hautes Sollicitudes, qu'une âme qu'il fallait préparer à sa
1. « Pios ac nobiles. » Zb. Cf. Octavien Martini et Pierre Galésini (Acta SS., 14 juillet).
2. « Sicuti recenti memoria teneo. » (Vita S. Fr. : Prolog.) :
mission future. Dès lors s’imposait à elle l'obligation de former son cœur, de l’initier aux pratiques de la vertu, et de n’appeler à son aide, pour développer l'intelligence du doux adolescent, que des maitres profondément chrétiens.
Il est probable que, selon l’usage du temps, Bona-
venture fut élevé à l’école épiscopale de Bagnoréa, .comme saint Francois l'avait été à celle d'Assise, et saint Antoine à celle de Lisbonne. Nousne connaissons que le résultat de cette éducation. Intelligence vive, esprit pénétrant, cœur d’une candeur exquise, à quinze ans Bonaventure rayonnait « de cette beauté harmonique qui ajoute à la jeunesse un charme infini (1) ». Il n’éveillait que des sympathies parmi ses professeurs et ses condisciples, et déjà l’on murmurait autour de lui ce mot d’un contemporain : « ILest si beau, si gracieux, qu'on ne peut le voir sans l’aimer (2). »
Ainsi grandissait-il à l'ombre du toit paternel, partageant son temps entre la prière et ses devoirs d’écolier, les care:ses de sa mère et les jeux innocents, sans aucune de ces aventures La troublent la paix des familles.
Voilà tout ce que nous connaissons de son enfance et de sa jeunesse. On le voit, un seul fait domine cette première période de son existence : c’est le miracle de 1227. Tout le reste, premières saillies de l'enfance, lauriers qui couronnent le front de l’éco-
4. « Pulchritudo perficit juventutem. » (S. Thomas d’Aquin.) 2. « Quicumque eum videbant, ipsius amore capiebantur ex corde. » (Labbe, Coll, concil., t, XIV, 505.)
lier, joies ineffables de la première communion, Me le reste nous échappe, jusqu’ à ce que nous soyons
parvenus à ce tournant de la vie où pour Bonaven-
Lure, — comme pour tous les jeunes gens au seuil
de leur entrée dans le monde, — se dresse le pro: blème qui renferme son avenir : « De quel cas 1 faut-
il diriger ma course? »