‹ Saint Bonaventure (1221-1274)Chapitre 31 sur 121 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Né dans le comté de Glocester, en Angleterre, elevé à l’abbaye de Halès, qui lui a donné son nom,

tour à tour étudiant, puis professeur de philosophie et de théologie à l'Université de Paris, Alexandre de Halès inaugurait, vers 1220, un enseignement qu’il devait continuer pendant une vingtaine d'années, avec un éclat toujours grandissant. Esprit délié, philosophe profond, il se jouait parmi les problèmes les plus ardus de la métaphysique, et répondait aux mille questions qu'on lui adressait de France, d’Angleterre et d'Italie. Aussi faisait-il l'admiration de ses contemporains. François de Fabriano, Thomas Eccleston et le pape Alexandre IV se plaisent à exaller en lui le penseur éminent, « honneur de l'Église et lumière de son siècle (1) ». Salimbéné renchérit encore sur les autres. « C'était un adage populaire, dit-il, qu’Alexandre (de Halès) n’avait pas son pareil parmi les clercs, comme le roi Jean de

1. V. Pamphile de Magliano, t. I, c. xix, p. 149-159; et le R. P. Prosper de Martigné, {a Scolastique, p. 41.

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Brienne n'avait pas son pareil parmi les chevaliers (1). » On l'avait surnommé « le Docteur irréfragable, le docteur des docteurs, la fontaine de vie (2). »

Il dut à ses mérites d’être nommé archidiacre et

chancelier de l’Église de Paris : distinction passa-:

gere! Son meilleur titre à la gloire, son honneur éternel, c’est d’avoir ouvert à la science sacrée des horizons nouveaux. Il fut, en effet, ce qu’on appellerait aujourd’hui un grand remueur d'idées, un rénovateur, le rénovateur de la théologie scolastique, au

même titre que saint Antoine de Padoue était le.

rénovateur de la théologie mystique. Sans doute saint Denys l’Aréopagite et saint Jean Damascène

étaient leurs devanciers et les vrais fondateurs de

la science sacrée; mais ces maîtres étaient laissés dans l'ombre, et à l’époque qui nous occupe, les professeurs ne connaissaient qu'un livre, le Livre par excellence, la Bible, dont leurs lecons n'étaient qu'un long commentaire. Alexandre de Halès y introduit une réforme, en prenant pour thème, non plus seulement les Lettres sacrées, maïs le fameux ouvrage du Maître des Sentences, Pierre Lombard, c'est-à-dire un abrégé de théologie : réforme hardie, qui tend à établir l’harmonieux accord de la foi et de la raison, de la révélation et de la science, de la philosophie et de la théologie. C'est le principe fondamental de la scolastique, formulé en termes explicites par l’auteur dans le prologue de son livre. « Quand on vient, dit-il, à comparer le rôle respectif

1. Similem sibi non habuit. (Salimbéné, p. 16 et 39.) 2. Pamphile de Magliano, loc. eit.

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de la raison et de la foi dans la théologie, avec celui qu'elles ont dans toute autre Science, on le voit s’établir en sens inverse. Dans les sciences humaines, l’adhésion de l'esprit naît du travail de la pensée ; la connaissance précède la certitude. Dans la science sacrée, c’est le contraire qui a lieu : l’acte de foi précède la connaissance rationnelle, et la vérité ne nous vient que par la révélation. Otez cette base, tout croule, tout s'effondre. C’est ainsi qué la foi est le flambeau de la raison, la lumière de l'intelligence, le principe de la vie. »

Alexandre de Halès est le premier Franciscain qui ait composé une Somme théologique, œuvre considérable, si l'on songe surtout à la rarelé des livres. Elle fut approuvée par soixante docteurs de l’Université de Paris et officiellement recommandée par Alexandre IV, dont le langage tout biblique nous traduit le sentiment admiralif de l’époque. « C’est un fleuve impétueux sorti des sources du Paradis, une perle de l’écrin de la Sagesse éternélle, un recueil de preuves irréfragables pour la défense de la vérité (1). »

Les modernes s'accordent à reconnailre qu’Alexandre de Hales fut un grand penseur; et un sayant prélat de nos jours, Mgr Manning, ne craint pas de déclarer que « les travaux de ce docteur inaugurèrent une ère nouvelle dans l’histoire de la théologie (2) ».

Nous rappelons ces éloges pour que nos lecteurs

4. Bref De fontibus Paradisi, du 28 juillet 1251, 2. Pamphile de Magliano, t. I, p, 554.

puissent apprécier, sans les grandir outre mesure,

le rôle et l'influence du philosophe anglais. Il est un précurseur; c’est là son mérite (1). D'autres viendront après lui, qui l’éclipseront, il est l'homme de

génie qui leur a frayé la voie et, sous ce rapport, les.

docteurs de l’École dominicaine le reconnailront

pour leur maitre, aussi bien que les docteurs de

l'École franciscaine. Témoin la réponse suivante, tombée un jour des lèvres de saint Thomas d'Aquin. « Quelle est, lui demandait-on, la meilleure manière

d'étudier? — C’est de choisir un auteur et de S'y.

attacher.— Mais quel auteur? reprit-on. — Alexandre

de Halès. » Et Gerson ajoule en confirmation du fait dont nous lui empruntons le récit : « La Somme d'Alexandre de Halès est d’une richesse inouïe, et le traité des Vertus du Docteur angélique prouve assez combien lui étaient familiers les ouvrages du maitre qu’il préconise (2). » Celte estime profonde de saint Thomas d'Aquin pour le philosophe anglais ne

tient-elle pas lieu du plus éloquent des panégy- …

riques ? ; 3

On apprit un. jour avec étonnement que le fameux professeur qui atlirait autour de sa chaire toute la jeunesse de Paris, s’élait retiré du monde, « pour consacrer à Dieu ses cheveux blancs (3) » et se préparer aux années éternelles. A quelle occasion? En

4. La Somme d’Alexandre de Halès partage avec celle de saint Thomas d'Aquin le sort d'être restée inachevée.

2, Gerson, Opera omnia, Paris, 1606, t. I, p. 554.

3. Jam senex et magislcr in theologia. (Roger Bacon, Opus minus.)

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quelle année? Il est difficile de répondre d’une manière précise. Les annalistes du xv° siècle supposent qu’un Frère-Mineur l’arrêta dans la rue et lui adressa la requête suivante : « Vénéré Maitre, il y a assez longtemps que vous servez le monde; venez, revêtez notre habit, et entrez dans notre Institut qui ne Compte encore ni savants ni docteurs parmi ses membres »; et qu’il lui répondit : « Mon Frère, je vous suivrai bientôt (1). » Mais ils lui attribuent par mégarde ce qui convient, d’après Thomas Eccleston. à un autre docteur anglais, Adam de Marisco (2). Peut-être obéit-il spontanément au mouvement de la grâce, comme son compatriote Egide d'Oxford, qui, après avoir prêché sur le mépris du monde, dépouilla lhabit ecclésiastique et reparut en chaire sous le froc dominicain, pour donner plus d'autorité à sa parole. Dans tous les cas, il est, au témoignage de ses contemporains, le premier docteur qui se soit agrégé à la famille spirituelle du Mendiant d’Assise (3). Les Monumenta Franciscana fixent son entrée en religion à l'année 19238. Fidèle aux prescriptions de la Règle franciscaine, il vendit ses biens, en distribua le prix aux pauvres et courut abriter ses lauriers littéraires sous l'humilité de la bure. Grand exemple qui fit sensation dans la capitale, stupéfia ses collègues, généralement peu favorables aux

1. Wadding, ann. 1222; Saint Antonin; Mariano de Florence. 2. Eccleston, coll. XI.

dr .04, 1"; Collega Minorum Faclus egenorum, primus doctor eorum.

Dernier vers de son épitaphe. — V. Pamphile de Magliano, . 1, p. 508.

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