CHAPITRE X
La théologie est « la science de Dieu » : science magistrale, à la fois pratique et spéculative, qui, dominant et couronnant toutes les autres, demeure la plus certaine, la plus harmonique, la plus sublime, puisqu'elle a pour objet l’Étre infini, pour fondement l’infaillible autorité de sa parole, pour fin la vision et la jouissance permanente du souverain Bien (1).
Cette notion générale nous laisse suffisamment en-
trevoir l'importance du poste confié à saint Bonaventure. Pendant dix années consécutives, de 1248 à 1257, il est chargé de distribuer la manne de l’enseignement théologique à l’auditoire le plus délicat et le plus intellectuel qu’on puisse imaginer, à la jeu- - nesse de l’Université de Paris. Son Commentaire sur le Livre des Sentences est le fruit de ces lecons.
Cet ouvrage n’estautre chose qu’une vaste et magnifique synthèse, où il aborde, les unes après les autres, toutes les questions vitales qui passionnent l’humanité : Dieu, la création, lelibre arbitre, la Rédemption,
1. Saint Bonaventure, Commentaire sur le Livre des Sentences, préface; — Saint Thomas, p. I, q. 1, art. 5.
la loi divineet sa sanction éternelle. Aux panthéistes il démontre l'existence d’un Dieu créateur, distinct de la création ; aux fatalistes, il prouve qu’il y a une Providence présidant au gouvernement du monde; aux humanistes, que les marques de notre déchéance sont trop visibles pour qu’on puisse les nier ; aux Tertullien et aux Calvin de tous les siècles, que le Christ, Juge suprême, est miséricorde autant que justice et qu’il rendra à chacun selon ses œuvres. Avec lui, la vérité apparaît dans sa virginale beauté, et bientôt elle resplendit dans une douce lumière qui éclaire sans éblouir. :
Disons-le tout de suite, une pareille synthèse ne peut être que le fruit du christianisme; car, en dehors de la révélation, l'unité est mollement poursuivie et bientôt abandonnée! Aristote n’en a pas trouvé le secret, et les encyclopédistes l’ont perdu. C'est que l’unité est la splendeur de l'ordre, comme l’ordre est la splendeur de la beauté, comme la beauté est la splendeur de Dieu, et que les païens de tous les temps n’ont pas connu Dieu ou l'ont méconnu.
Saint Bonaventure connait Dieu; il l'aime, il le chante et fait preuve, dans l'exposition du dogme, d’une telle variété de connaissances etd’une telle originalité de talent, qu'il n’y a personne qui refuse de souscrire à ce jugement de Sixte-Quint : « Il y a du divin dans le génie du Docteur séraphique (1). »
En philosophie il est éclectique. IL suit Aristote, mais en lui reprochant d’être tombé dans une foule
4. Divini ingenit sui monumenta reliquit. (Bulle Triumphantis Hierusalem.) ;
d’erreurs et d’avoir en maintendroit blâmé Platon (1). Il apporte la même méthode dans les sphères de l’enseignement sacré.
Ilyayait alors deux Écoles théologiques : l'École scolastique, s'appuyant sur la puissance de la raison pour approfondir ou démontrer les mystères de la foi; — et l’École mystique, préférant la pratique sérieuse de la vertu aux investigations hardies de la dialectique et faisant bon marché de toule connaissance « qui ne tourne point à aimer ». Le Docteur séraphique ne s’inféode ni à l’urie ni à l’autre; mais son originalité consiste à leur emprunter ce qu’elles
ont de beau et de fort, et à imprimer à la science son cachet suprème, l'unité, On peut à bon droit lui appliquer ce qu’il affirme d'Hugues de Saint-Victor. « L'Écriture, dit-il, traite de trois choses : la doctrine de la foi, la règle de la vie, et l'union de l’âme avec Dieu, fin commune du dogme et de la morale. Saint Augustin traite surtout de la première, saint Grégoire ‘ de la seconde, saint Denys de la troisième. Anselme s'attache principalement à saint Augustin, Bernard à saint Grégoire, Richard à saint Denis; car Augustin est un docteur qui raisonne, Bernard un prédicateur qui exhorte, Richard un contemplatif. Hugues de Saint-Victor suit à la fois Augustin, Grégoire et Denys. »
Bonaventure est donc un éclectique, mais un éclectique où le mystique prime le dialecticien, un chercheur à qui la vérité disséquée sous le scalpel du syl-