‹ Saint Bonaventure (1221-1274)Chapitre 67 sur 121 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Pendant que l'Ordre des Mineurs était attaqué au dehors, ainsi que nous l’avons vu, il était en proie à. des discordes intestines qui diminuaient ses forces et compromettaient son unité. Le mal était visible, profond. Saint Bonaventure en élait attristé plus encore que surpris; Car partout où se trouve l’homme, ne faut-il pas s'attendre à des faiblesses, à des défaillances? Sans se décourager, il résolut de s’employer tout entier à mettre fin aux divisions qui l’affligeaient.

L'affaire était épineuse; car le mal remontait aux origines mêmes de l'institution franciscaine et avait résisté jusque-là à tous les efforts. D'où lui venait cette persistante et funeste vitalité? Un regard sur les commencements de l'Ordre nous aidera à élucider ce problème et à émettre une appréciation impartiale sur la conduite de notre pieux Général.

Un historien moderne a tracé, de ces commencements, un tableau étincelant de grâce et de fraicheur, mais qui appelle certaines réserves. « Saint François, écrit-il, était l’un des plus puissants séducteurs et excitateurs d’âmes que le monde ait

connu. Nul homme n’a à ce point soulevé, enflammé les cœurs et les imaginations ; nul n’a semé et récolté, en si peu de temps, une telle moisson de sainteté, . d’héroïsme et de poésie. Son impulsion a remué profondément et transformé l'Église, la société et jusqu’au monde des lettres et des arts. Mais peut-être n’avait-il pas au même degré les qualités de l’organisateur et du législateur; après avoir fait sortir de terre une armée immense, on eût dit qu’il était un peu embarrassé de la constituer et de la discipliner. Aussi bien, au début, semblable en cela à tous les autres fondateurs d'Ordres, ne se doutailt-il pas qu’il Créait une grande institution. Il n’avait cru d'abord former, avec ses premiers Compagnons, qu’une troupe de pénitents, sans couvent, sans église à eux, errant par Îles villages dé l’Ombrie à la facon des mendiants, insouciants de toutes les choses humaines, chantant l'amour divin qui les brûlait, prêchant là où l’on voulait bien d'eux, rendant grâces quand on les maltraitait, tout enveloppés de ce charme tendre et naïf qui inspirait encore, un siècle plus tard, le petit livre des Fioretii. Pas d'autre Règle, d'autre gouvernement que la parole du Saint, Son regard, sa divination surnaturelle, l'attrait de sa grâce et de sa bonté, la lumière qui émanait de lui. Mais cette délicieuse et pieuse idylle ne pouvait se prolonger indéfiniment, pas plus que l'Église n’eût pu toujours se contenter de l’organisation embryonnaire à laquelle elle était réduite aux jours où les Apôtres, ses premiers évêques, suivaient Jésus à travers les Campagnes de la Galilée. À mesure que l'Ordre se développait, —

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et sa croissance fut d’une rapidité prodigieuse, — il était manifeste que l’action personnelle du fondateur ne suffisait plus. Celui-ci ne pouvait être partout et ne devait pas durer toujours. D'ailleurs, dans la foule des moines nouveaux, se glissaient des éléments plus mélangés. « Il ya trop de Mineurs! » entendaiton dire parfois à François. Une Règle précise, une constitution fortement agencée devenaient indispensables (4). »

Que l'honorable académicien nous permette de le contredire sur un point, qui est le nœud même de la question. Il ineline à croire que le Patriarche d’Assise, saint des plus éminents, ne possédait pas au même degré les qualités du législateur, Il se trompe. Saint Francois fut un législateur hors ligne, et le pape Honorius IIT en était tellement convaincu, qu'il n’hésita pas à couvrir de sa sanction et à insérer intégralement dans sa bulle d'approbation la Règle franciscaine (2). Le mal ne provenait pas de là, mais de l'excellence mème de la Règle, qui semblait audessus des forces humaines; car ce qu’exigeait le fondateur, c'était la pauvreté absolue, avec son cortège de sacrifices et de dures privations, cette pauvreté qu’il appelait sa dame, sa souveraine, la perle de son Ordre, et qu’il avait voulu opposer comme un drapeau, comme un Évangile vivant, aux néfastes utopies des sectaires de l’époque, les Vaudois, les Cathares et les Albigeoïis. Ses premiers compagnons, entrainés par son exemple, l’avaient suivi dans cette

4. Thureau-Dangin, Saint Bernardin de Sienne, p. 253. 2, Bulle Solet annuere, du 29 novembre 1225.

voie; mais aux élans de la première heure avaient succédé cà et là, dans les esprits, même de son vivant, la lassitude, les interprétations divergentes, les hostilités avivées par le Fr. Elie.

À sa mort (1226), les dissensions s’accentuèrent. Jean Parenti, se sentant impuissant à les réprimer, abdiqua la charge de Général(1233). Le Fr. Elie parvint à se hisser au pouvoir par la violence « plutôt que par une élection légitime (1) », remarquent les vieilles chroniques de l'Ordre; et ce fut au détriment du bien général. Esprit supérieur, mais gâtant ses belles qualités par une ambition démesurée, il rejetait la Règle de 1223, sous prétexte de revenir à celle de 1221, et avait l'audace de regarder la bulle d’Honorius III comme non avenue (2)! Son idéal n’était plus l’humble ermitage de la Portioncule, mais les riches abbayes bénédictines. « Il ne réforma pas l’œuvre de saint Francois, il [a déforma (3) », et fit un mal que ne purent réparer, ni ses successeurs, d'Albert de Pise au bienheureux Jean de Parme, ni les Souve-

1. Intrusus magis quam electus. (Glassberger, Analecta Francescana.) Cf. Thomas Eccleston et Salimbéné. ;

2. Saint François a composé trois Règles : la première, très brève, en 1209; la seconde, rédigée par Césaire de Spire, en 1221; elle permettait de recevoir les offrandes des novices et d'accepter de l’argent pour subvenir aux nécessités des malades (archives du Sacro-Convento, Assise); la troisième, qui fut définitive, en 1223.

3. Bis præfuit, bis obfuit. (Salimbéné.) — En France, Aymond de Faversham, alors gardien du couvent de Paris, Alexandre de Halès et Jean de la Rochelle étaient les principaux champions de la résistance aux actes arbitraires du Fr. Elie. C'est ce que nous apprend la chronique de Jourdain de Giano. (Analecta Franciscana, t. I, p. 61.)

rains Pontifes eux-mêmes. Par suite, l'Ordre se trouvait scindé en deux, les Conventuels, plus nombreux, el les Spirituels, — les relâchés et les Zelanti, — les uns mitigeant le précepte de la pauvreté séraphique pour se rapprocher du monastère bénédictin, les autres défendant avec une fermeté tantôt douce, tantôt farouche, l'idéal franciscain, et quelques-uns, parmi ces derniers, s’étayant sur les prédictions de Joachim de Flore, parce qu’elles annoncaient la ré-

génération de la société féodale par l'action d’un

Ordre mendiant.

D'un côté, de fâcheuses tendances au relâchement et à la déviation sur le point capital, la pauvreté absolue; de l’autre, certaines exagérations mêlées de maximes joachimites; des velléités de schisme :voilà l’état de l'Ordre séraphique vers le milieu du xi° siècle. Tout le monde sentait la nécessité d’enrayer ce mouvement séparaliste; mais comment y parvenir? Et quelle voix serait assez autorisée pour servir d’arbitre entre les deux camps, assez ferme pour ne rien sacrifier des prescriptions de la Règle ?

Cette voix, au dire des Souverains Pontifes, est celle du Docteur séraphique. « C’est à lui qu'est ré-

servée cette mission de paix (1). » Il ne l’a pas am-

bitionnée. Ce sont les événements qui la luiimposent; ses Frères la lui confient, et le pape Alexandre IV la ralifie solennellement : « Nous tenons pour certain, lui écrit-il dès la première année de son élection,

4. Duce Bonaventura repararunt. (Léon X, bulle J£e et vos.) Alexandre IV, Sixte IV, Sixte-Quint formulent le même jugement.

que c’est Dieu lui même qui, par une grâce spéciale, vous a posé à la tête de la famille franciscaine, et nous avons l’intime conviction que, sous votre direction sage et prudente, l'Ordre fleurira et produira de nombreux fruits de vertu (1). »

Mission providentielle, mais difficile à remplir! Car les Zélanti répétaient douloureusement au Saint ce qu'un des vétérans de la phalange franciscaine, le bienheureux Egide, avait dit à Jean de Parme, son prédécesseur : « Père, vous venez à propos, mais vous venez bien tard (2). »

Il n’est jamais trop tard quand on obéit à Dieu et qu'on remplit sa mission; et c’est ce que fait le fils des Fidanza. Il commence par implorer le secours du Seigneur, parce que toute gräce, comme toute lumière, vient d'en haut; puis il va à ses Frères, avec tout son Cœur, parce qu'il les aime, et par les moyens les plus efficaces que lui suggère son zèle : une circulaire, l'exposition de la Règle et la vie du fondateur.

La circulaire, adressée à tous les Provinciaux, fait appel aux plus nobles instincts d’une âme religieuse. « Je me demande, leur dit-il, pourquoi la splendeur de notre Ordre S’est obscurcie, pourquoi l’observance régulière et la sainteté de la profession religieuse ont perdu de leur éclat; et j’en trouve la raison, plus particulièrement, dans les désordres que je suis obligé de vous signaler : la multiplicité des

1. Bref Universis executoribus, du 23 octobre 1257. 2. Bene venisli, sed tarde. (Affo, Vie du bienheureux Jean de Parme.)

affaires, les infractions à la pauvreté, la somptuosité des édifices, l’inexpérience de certains supérieurs, l'admission trop facile des sujets, et parfois une oisiveté qui n’a rien de commun avec la vie aclive ni avec la vie contemplative. Sans doute le nombre des délinquants est peu considérable; mais le monde ne saura pas distinguer entre les innocents et les coupables, et il enveloppera les uns et les autres dans le même dédain méprisant. Efforcezvous donc de répondre à la beauté de votre vocation et à la sainteté de vos engagements. Oui, soyez saints. Les tribulations actuelles de l'Église le réclament, le monde l'attend, notre séraphique Père nous le crie du haut du ciel, et le divin Maitre l'exige (1). »

Le Général ne s’en tient pas là. Il publie une exposition brève et lumineuse de la Règle ; il en interprète le sens, en élucide les points difficultueux, détermine d'une manière précise les préceptes et les conseils, et ramène les mitigés aussi bien que les Spirituels en face de la vérité. « La pauvreté séraphique est une victoire, une royauté, un moyen d'arriver à la perfection, mais non la perfection elle-même. Elle ne consiste pas dans la pénurie, mais dans l’abdication volontaire, personnelle et collective de toute propriété. Nous méprisons les biens qui passeni, afin de n’avoir d'autre trésor que Dieu (2). »

Saint François avait personnifié la pauvreté; elle

1. Chronogia historica legalis Ordinis S. Francisci, t. I, p. 28. Naples, 1650. | 2. Exposilio regulæ.

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était sa souveraine, la dame de ses pensées. Il s'était épris de ses charmes surnaturels, et s’en était fait l’amant désespéré, jusqu'à l’héroïsme le plus merveilleux. Mais l’héroïsme n'est ni fréquent ni de précepte; et voilà pourquoi, tout en laissant le champ libre aux plus sublimes élans, Bonaventure se contente de déterminer en théologien, en casuiste, l’étendue et les obligations de la pauvreté. Mais il n'oublie pas que cette vertu monastique est le cachet spécial des enfants de saint François; il l’aime, il veut qu'elle soit aimée, et il proscrit sévèrement l'or, l'argent, les meubles précieux, la somptuosité des édifices, en un mot, tout ce qui peut porter atteinte a la pureté de la Règle. C’est la condamnation des maximes du Fr. Elie et de ses partisans ; saint Francois a trouvé un successeur !

Saint Bonaventure ne se bornera pas à une froide apologie de la pauvreté évangélique. Il la présentera vivante, glorifiée dans le Patriarche d'Assise, dont il écrira l’histoire. C’est sur les instances de ses Frères (1260), et pour effacer les dissidences, qu'il accepte ce surcroit de travail. Il parcourt les lieux sanctifiés par le Poverello, interroge les derniers survivants de ses compagnons, et n’épargne ni veilles, ni fatigues, ni voyages, pour imprimer à son œuvre le cachet de l’exactilude. Mais il a soin d’élaguer les faits dont abusent les Spirituels, et à travers toutes les pages transpire une pensée de conciliation. Son amour pour la paix l’entraîne même trop loin dans la voie des condescendances; car on ne voit pas qu'il ait protesté contre un décret du Chapitre général de

Paris (1266), ordonnant la destruction de toutes les légendes ou biographies de saint François : acte de vandalisme qu'on à peine à s'expliquer et qui nous eût privés de trésors incomparables tels que la chronique des trois compagnons (Ange, Léon et Rufin), el les deux volumes de Thomas de Célano, si quelque Spirituel, ami de l’antique, n’eût réussi à éluder la loi (1)!

Après un blâme trop mérité, rendons justice à la Légende de saint Bonaventure, prise en elle-même. Sans avoir la valeur ni l'originalité naïve de celle de Thomas de Célano, sans être aussi complète, elle renferme pourtant des beautés qui lui sont propres : ca et là des traits plus fouillés, des pensées plus grandioses, un style gracieux et limpide, et certains épisodes omis par ses prédécesseurs. Elle jouira, au moyen âge, d’une juste popularité, fera les délices des cloitres franciscains, maintiendra dans ses grandes lignes l’idéale physionomie du fondateur; et c’est là que Giotto et ses successeurs trouveront le type de cette figure si picturale « qu'ils ne se lassent pas de reproduire, comme les peuples ne se lassent pas de l’aimer (2) ». :

Aux écrits succéde l’action : une action ae rante, mais toute de persuasion, qui s'exerce par trois moyens connexes : les Chapitres généraux, la visite canonique et la glorification des saints de l'Ordre.

4. Voir notre Vie de saint François, préface. 2. Ozanam, les Poëtes franciscains, p. 117.

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