CHAPITRE XVI
En 1259, deux ans après son élection, saint Bonaventure était sur les hauteurs de l’Alverne. C'était la première fois, après un intervalle de dix-sept ans, qu'il revoyait les Apennins; c'était la première fois qu'il visitait la montagne sanctifiée par la présence et les larmes du Patriarche d'Assise. Il y venait pour retremper son âme dans une méditation solitaire, et y trouvait ce qu’il cherchait : l'ombre, le silence, les horizons qui élévent la pensée, et les souvenirs qui dilatent le cœur. Il suivait par la penséetes traces du saint fondateur: iei, les hêtres qui l'avaient entendu, le gazon sur lequel il s'était assis, les oiseaux qui lui avaient fait fête, et dans le lointain les cimes bleuâtres et tout irisées de lumière qui l'avaient charmé:; la, un peu plus haut, le rocher solitaire qui fut témoin du prodige de la stigmatisation; et au-dessus, la majesté de Dieu.
Notre Bienheureux fut-il, lui aussi, admis aux suavités de la contemplation et convié à ces colloques intimes où la créature, surprise, éperdue, se trouve tout d’un coup transportée dans un sublime face à
face avec Celui qui l’a rachetée? Peut-être; car quand il parle du Cœur de Jésus, « du paradis de l'amour. dont l’épée flamboyante des Chérubins garde l’entrée, de ce paradis vivant près duquel pâliraient toutes les richesses de l’Éden (1) », il ne s'exprime pas en philosophe qui disserte, mais plutôt en témoin qui a VU, qui a goûté, qui a reposé, comme saint Jean, Sur la poitrine du divin Maitre. Et, dans ce cas, on s'explique sans peine la réflexion de Sixte-Quint : « Bonaventure semblait avoir fixé sa demeure dans les plaies sacrées du Sauveur (2). »
Quoi qu'il en soit, pendant son séjour sur l’Alverne, le Docteur séraphique écrivit d’un trait l’opuscule le plus délicieux qui soit sorti de sa plume : l’/finéraire de l'âme à Dieu. « Opus immensum : Œuvre immense. » C’est ainsi que le qualifie le savant Gerson qui ne se lassait pas de le relire, et à la suite de Gerson, nos théologiens et nos littérateurs modernes les plus renommés, d’Ozanam à Mgr Freppel. Ce dernier, juge si compétent dans la matière, n’a pas craint de formuler son appréciation dans les termes élogieux qu'on va lire : « Si jamais écrivain, depuis le grand évêque d'Hippone, sut porter l’éloquence dans - les matières qui en paraissent le moins susceptibles, jusque dans les questions les plus ardues de la métaphysique chrétienne, c’est bien ce moine séraphique, dans les écrits duquel on ne sait ce qu’il faut admirer
1. Paradisum carilatis… omnibus paradisis meliorem. (Vitis mystica, c. xxIV, 1 et 2.) | ‘ 2. In ejus vulneribus habilare videretur. (Bulle Triumphantis Hierusalem.)
davantage, ou le parfum de piété qui s’en échappe, ou l'éclat des images qui s’y succèdent, ou la chaleur douce et pénétrante qui les anime (1). » Cependant, il ne faut pas nous le dissimuler, tous ne partagent pas ce sentiment d’admiration. Hauréau, dans sa Philosophie scolastique, affecte à l'égard du Docteur séraphique et de son /{inéraire un ton souverainement dédaigneux, et déclare inutile « d'écouter des rèveries spéculatives qui ne peuvent intéresser que les théosophes et les poètes, et de le suivre jusqu'au terme de ses pérégrinalions aventureuses dans les régions fantastiques de l’absolu (2) ».
Ouvrons donc le volume en litige (8); il n’est pas long, et notre Bienheureux y a condensé loute sa doctrine spirituelle. Nous verrons par nous-mêmes s’il est un fouillis de théories creuses, propres à intéresser seulement « les théosophes et les poètes », ou s’il n’est pas en réalité « un des chefs-d’œuvre de la théologie affective et mystique ».
L'Itinéraire de l’äme à Dieu est un traité d’ascétisme, et non une œuvre d'imagination. Il nous dépeint l'effort personnel d’une âme qui court à la poursuite de la vérité et qui se sert des choses sensibles, comme d’autant d’échelons, pour remonter des effets à la cause, de la création au Créateur, avant de parvenir à l’union.
Descartes fait {able rase de ses connaissances,