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le long veuvage de l’Église, les progrès croissants de l’islamisme et la mort douloureuse de saint Louis sur les plages de Tunis avaient encore assombri l'horizon. Aussi Grégoire X se hâta-t-il de regagner l'Europe. Le 1% janvier 1272, il touchait terre à Brindisi, au milieu des acclamations populaires, se rendait immédiatement à Viterbe, et de là à Rome, pour y être couronné. Dès qu’il fut intronisé, il songea à porter remède aux maux quiaffligeaient la chrétienté, et tourna d’abord ses regards vers l'Orient. La divine Providence, qui veille constamment sur les destinées de l'Église, l'avait préparé à sa mission. Il avait visité la Palestine et vu de près les désastres de la Terre Sainte, Jérusalem profanée, le Croissant, signe de la barbarie, dominant à la place de la Croix, les Grecs affaiblis par le schisme, les Musulmans prêts à fondre sur l’Europe. Avant de quitter Saint-Jean-d’Acre, il s'était écrié dans l’excès de sa douleur: « Si jamais je t’oublie, Ô Jérusalem, que j'oublie ma main droite! Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens de toi et ne place ton nom en tête de mes cantiques de réjouissance! » (Ps. 156.)
Le moment n’était-il pas venu de tenir sa promesse? Et la note d'espérance qui retentissait à ses oreilles, n’était-elle qu’une illusion? Nous avons dit
- avec intention : la note d'espérance; car, au lende-
main des fêtes de son couronnement, le franciscain Jean de Monte-Corvino arrivait de Constantinople, porteur d’une lettre de Michel Paléologue le félicitant de son exaltation au souverain pontificat et le conjurant d’abolir les traces du schisme de Photius, Sans
doute Michel Paléologue était un usurpateur, un prince ambitieux et sans principes, subordonnant tout à ses propres intérêts. Il venait de renverser le faible empire des Latins et de faire crever les yeux. à l'héritier légitime de la couronne, Jean Lascaris. Il devait, avant de mourir, tremper dans l’odieux complot des Vêpres Siciliennes (1282). Mais quel que füût en 1272 le mobile secret de sa démarche, il favorisait ouvertement les idées de retour à l'unité catholique.
C'est l'honneur des Papes d’être sincères et dé croire à la sincérité d'autrui; et Grégoiré X ne tint pas une attitude différente vis-à-vis de l’empereur. Pour hâter une réconciliation si désirable, il publia, le 4% avril 1279, une encyclique promulguant indic tion d’un concile œcuménique pour le 1% mai 1274. Le concile devait se tenir à Lyon et traiter trois questions principales : l’union des Grecs, la délivrance des Saints-Lieux et la réforme de la discipline ecclé siastique. En même temps, et par une distinction des plus flatteuses, le Pontifeinvitait spécialement Bonaventure et Thomas d'Aquin à DIFASEE part aux travaux du concile.
Dix ans auparavant, Urbaïn IV avait chargé saint Bonaventure de désigner lui-même les Franciscains envoyés en ambassade à la cour de Byzance. Grégoire X lui donna le même témoignage de confiance, en spécifiant que les quatre délégués apostoliques seraient tous Frères-Mineurs, « comme étant mieux agréés à la cour impériale ». Les nonces s’embarquèrent sans délai pour Constantinople, sous la con-
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duite du Fr. Jérôme d’Ascoli, et s acquittèrent heureusement de leur message.
Cependant le bruit courait à Rome que le Docteur séraphique serait compris, avec le dominicain Pierre de Tarentaise, dans la prochaine promotion des cardinaux ; ce bruit parvint à ses oreilles. Il eut peur que Grégoire X ne renouvelât les instances de Clément IV, s'enfuit précipitamment de Rome, et alla se réfugier d’abord à Pise, où il présida le Chapitre général; puis à Paris, où il commenta l'Hexaméron, de Pâques à la Pentecôte 1273, devant un auditoire d’élite compose de clercs, de bacheliers et de docteurs de l’Université. Mais il eut beau faire, il ne put se soustraire aux honneurs qui le poursuivaient. Le 11 mars de la même aunée, il recevait un pli de Rome le nommant grand Inquisiteur dans le royaume de Léon, en Espagne; et deux mois après, un autre bref, où Grégoire X lui annonçait qu'il avait décidé de le revêtir de la pourpre et de pourvoir dans sa personne au siège d’Albano. Il avait prévu les refus de l'humilité. « Je vous enjoins, disait-il à la fin du rescrit, de vous conformer aux présentes lettres et de venir près de pu sans vous permettre ni excuses ni retard.
Gene fois, l’ordre Stat formel. ue obéit, avec la belle simplicité des âmes qui s’ignorent et sont prêtes à tous les sacrifices, sans se douter de ce qu’il peut y avoir d’héroïque dans leur abnégation ou leur dévouement. 11 interrompit sur l'heure ses prédications, laissa ses travaux inachevés, dit adieu à son magnifique auditoire, à son couvent tani
affectionné de Paris, à ses Frères qu’il ne devait plus revoir, etse dirigea immédiatement vers Orviéto, rendez-vous assigné par Grégoire X. Long et pénible voyage, agrémenté, au témoignage d'écrivains di- . gnes de foi, par un dé tcésnaïfs et charmants épisodes dont sont émaillées les annales de l'Ordre. Le fait lui-même nous dévoile trop bien l’âme du Docteur séraphique, pour que nous ne le rapportions pas. | |
Les deux nonces chargés de lui remettre le chapeau de cardinal le trouvèrent lavant la vaisselle à l’ermitage de Mugello, près de Florence. Cet office monacal terminé, il dit à ses Frères : « Je me suis acquitté de mes devoirs de Frère-Mineur; il faut maintenant ployer les épaules sous un autre fardeau. Mais, croyez-moi, les emplois du cloitre sont faciles et profitables à notre avancement spirituel, tandis que les dignités et les prélatures sont toujours lourdes à porter et pleines de périls. s El s’avançant vers les délégués pontificaux, il les reçut avec toutes les marques de respect dues à la haute mission dont ils étaient investis (1).
Grégoire X lui imposa les insignes cardinalices et ne voulut céder à personne l'honneur de lui conférer
1. Barthélemy de Pise, Conformités, p. 122; — et Wadding, ann, 1273. — Le souvenir du passage de saint Bonaventure est encore vivant à Mugello. On y entretient soigneusement les rejetons du cornouiller auquél les nonces suspendirent le chapeau cardinalice; et l’on sonne chaque soir ce que l’on appelle les Complies de saint Bonaventure, parce que les Frères, dans leur joie, avaient oublié de réciter les Complies à l'heure habituelle,
la consécration épiscopale. Quel jour? Dans quelle ville? Nous l’ignorons. Ce que nous savons, c’est que le Pontife partit d’Orviéto dans le courant de juin 1278, et que, le 18, il était à Florence; c’est encore que le nouveau cardinal l’accompagna dans ses excursions, de Florence à Lyon, en passant par Bologne, Modène, Plaisance, Todi, Milan et Turin (1). Le 21 novembre de la même année, la cité de saint Irénée ouvrait ses portes à l’auguste Pontife et à son cortège. | Des fêtes splendides avaient été organisées pour le recevoir. Pierre de Tarentaise, à la tête de son clergé et des plus notables citoyens de la ville, se porta à sa rencontre assez loin au delà du Rhône. « L’escorite d'honneur était commandée par Imbert de Beaujeu, seigneur de Montpensier, l’un des plus vaillants parmi les croisés de la campagne d'Égypte et de Tunis, qui venait de recevoir l’épée de connetable. Le roi de France (Philippe III) avait, en effet, sur la prière de Pierre de Tarentaise, et en témoignage de leurs excellentes relations, envoyé une troupe de cavalerie chargée de veiller à la sûreté des
- routes, aux alentours de Lyon. Le brillant chef de
cette petite armée et l'élite des chevaliers qui l’accompagnaient, furent présentés au Pape et mirent à son service, au nom du monarque très chrétien, leur bravoure et leur fidèle dévouement. Puis on se dirigea solennellement vers la ville, Après avoir franchi le pont de la Guillotière, on suivit le Bourgchanin,
4, Moroni, art: Grégoire X,
la longue rue Mercière, en passant d’abord devant le couvent des Dominicains, construit depuis une cinquantaine d'années; et par le pont de pierre sur la Saône el la rue Saint-Jean on arriva à la primatiale. Tous rendirent grâces à Dieu de la protection qu'il avait accordée à leur voyage, et furent ensuile reconduits, aux acclamations de la foule, dans les demeures que l’archevèque et les bourgeois avaient dignement aménagées pour y accueillir le pape et les prélats de sa cour (1). » |
Notre Bienheureux choisit pour son logement, comme un simple religieux, une modeste cellule au couvent de ses Frères les Cordeliers (2). Chose étonnante! Pendant que les autres voyageurs étaient exténués de fatigue, lui semblait inaccessible aux atteintes de la souffrance comme aux intempéries des saisons. La bénédiction de saint Francois planait visiblement sur lui.
À peine installé, il ne s’appartient plus; il appartient aux pauvres, aux petits, aux déshérités, à ceux -qui souffrent, à ceux qui pleurent, à tous ceux qui réclament son assistance. On ne l’appelle plus que « le saint cardinal ». Il apaise un différend survenu entre les chanoines et les bourgeois de la cité, distribue tantôt aux religieux, tantôt aux fidèles, également avides de l'entendre, le pain de la parole
1. L'Universilé catholique, avril 1898, le Bienheureux Innocent V.
2. Les Frères-Mineurs s'étaient établis à Lyon, vers 1220, sous l’épiscopat de Renaud de Forez, dans un hôtel généreusement cédé par les seigneurs de Grolée. Le COHNERS dominait la rive droite du Rhône. — V. Fodéré.
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divine (1), érige dans la chapelle des Cordeliers la Confrérie des Pénitents blancs (ou du Gonfalon), dans laquelle Henri IT entrera plus tard, convoque ses Frères au Chapitre général de Lyon pour les fêtes de la Pentecôte de l’année suivante, et par-dessus tout se tient aux ordres de Grégoire X, qui le charge de préparer et d’élucider, — de concert avec deux autres Franciscains, Eudes Rigaud, archevèque de Rouen, et Paul Conti, évêque de Tripoli, — toutes les questions relatives à la tenue du concile. Il suffit à tout, et se dépense sans compter, avec un courage que rien n’arrèête et une activité que rien ne lasse. Mais aucun talent, aucune vertu ne peut échapper à la loi de lacontradiction. Autour du saint cardinal surgissent les petites jalousies, les mesquines susceptibilités; et un pamphlétaire, sans doute quelqu’ancien partisan de Guillaume de Saint-Amour, lance de mordantes épigrammes contre « les Franciscains qui, oublieux de leur vocation, se hissent au faile des honneurs (2) ». Ces injures ne troublent point la paix de saint Bonaventure; elles lui four: nissent seulement l’occasion de récolter une plus abondante moisson de mérites. Le peuple n’épouse point ces misérables querelles de parti; Dieu encore moins; car il se plaît à faire éclater la vertu de son
1. On a retrouvé la synopse des allocutions qu’il prononça à Saint-Irénée, à Saint-Nicaise, dans les couvents des Dominicains et des Mineurs. — V. le P. Fidèle de Fanna, Ralio, p. I, nt ASIN 7A 2 .… Tractant papalia jura, Ordinis immemores, qui tales spernit honores, (Chron. des vingt-quatre Généraux.)
fidèle serviteur et à entourer son front de l'auréole des miracles. Et quel miracle que celui qu’on va lire et que les actes de la canonisation attribuent à cette époque de sa vie!
Une dame de Lyon, du nom de Simonne, noble et pieuse, grande admiratrice du Saint, était dans une extrème affliction : elle venait de mettre au monde un enfant mort-né. « Pourquoi ne pas demander au saint cardinal la résurrection de mon fils? » se ditelle en elle-même. L'amour maternel a de ces audaces, et ces sublimes audacesobtiennent quelquefois des miracles! Bonaventure se rend chez la noble dame, la console, l’exhorte à mettre sa confiance dans l'infinie bonté de Dieu, fait le signe de la croix sur la têle du petit cadavre, et rend lenfant ressuscité el plein de vie à sa mère, au milieu de la stupéfaction et de l'allégresse générales (1). N’est-il pas visible que, par cette intervention surnaturelle, le Très-Haut voulait donner plus d'autorité à la parole de celui qui devait être l’oracle du concile œcuménique?
Un douloureux événement, en effet, allait reporter sur lui tout l'effort de la lutte pour la réunion des Grecs. Au mois de janvier 1274, Thomas d'Aquin, appelé à Lyon par la voix du Pontife romain, était terrassé presqu’au point de départ par un mal impitoyable. Obligé de s'arrêter à l’abbaye cistercienne de Fossa-Nuova, près de Terracine, il s’endormait du sommeil des justes, le 7 mars 1274, dans la quarante-neuvième année de son âge. Cette nouvelle