CHAPITRE XXIV
Le 7 mai 1274, la primatiale Saint-Jean, resplendissante de jeunesse, avec ses blanches colonnes, ses verrières et ses trois nefs ogivales, encore inachevées, offrait un spectacle qu’elle n'avait jamais vu et qu'elle ne reverra peut-être jamais. Dans son enceinte se pressait la plus vénérable et la plus majestueuse des assemblées : quinze cardinaux, les pa- triarches latins de Constantinople et d’Antioche, cinq cents évêques, archevêques et primats, soixante abbés mitrés, mille prélats inférieurs, les ambassadeurs des souverains de France, d'Allemagne, d’Angleterre et de Sicile, ainsi que les grands-maîtres des Templiers et des Hospitaliers. Grégoire X présidait, assis sur un trône, mitre en tête, ayant aupres de lui Jacques I‘, roi d'Aragon, et à sa droite saint Bonaventure, les cardinaux évêques et Adhémar de Roussillon, successeur de Pierre de Tarentaise sur le siège de Lyon. |
Après le chant du Vent Creator, Grégoire X prit la parole et laissa parler son cœur, en expliquant ce passage de saint Luc : « J'ai désiré ardemment manger celte pâque avec vous. » Il exposa les motifs qui
l'avaient déterminé à convoquer le concile, fit part des espérances que lui promettait l’avenir, puis indiqua la seconde session pour le 18 mai.
Le concile était ouvert. Inauguré le 7 mai, clôturé le 17 juillet, il compta en tout six sessions solennelles, où furent débattus les intérêts les plus vitaux de la chrétienté. C’est le grand événement du x siècle; il clôt la série des croisades, et termine la brillante période d'histoire qu’illumine la figure de saint Louis. Nous n’en relaterons point les incidents, ce qui serait fastidieux pour le lecteur; mais, d'autre part, nous ne pouvons nous dispenser de signaler au moins trois faits plus mémorables, auxquels le saint cardinal prit une part plus active. On devinera le reste ; car, au témoignage de Sixte-Quint, Bonaventure fut vraiment l’âme de l’assemblée conciliaire, C'est à lui que Grégoire avait, dès le principe, confié la direction des travaux; c’est lui qui présidait toutes les réunions préparatoires; c’est sur lui que reposaient toutes les espérances, pour la prompte et complète réussite des négociations pendantes, au Sujet de la Terre Sainte, de l’union des Grecs et de la réforme de la discipline ecclésiastique.
Le premier fait est la réunion du Chapitre de l’Ordre. Le 20 mai, au milieu des fêtes de la Pentecôte, notre Bienheureuxse démet de sa charge de Ministre Général; et Jérôme d’Ascoli, que nous avons vu partir, l'année précédente, pour Constantinople, est appelé, quoique absent, à lui succéder dans le gouvernement de la famille franciscaine.
Le second fait se produisit à propos des réformes
à introduire dans la discipline ecclésiastique. Elles roulaient principalement sur la réglementation des conclaves et l’exemption des religieux. Ce dernier point souleva une véritable tempête de la part de. quelques évêques qui, après s’être permis de protester contre ce privilège et même de l’annuler par des lois restrictives, profitaient du concile pour déposer leurs doléances aux pieds du trône pontifical. Le Pape n’était nullement disposé à céder à des exigences mal fondées, et à retirer aux Ordres mendiants les franchises libéralement octroyées par ses prédécesseurs; mais, désireux de rétablir la paix, il estima que le meilleur moyen de calmer l'orage était de s'adresser aux deux partis et de demander aux évêques la reconnaissance du droit canonique, et aux religieux certaines concessions qui témoigneraient de leur désintéressement personnel et de leur dévouement aux intérêts de l’Église. Les circonstances étaient favorables : Dominicains et Franciscains tenaient alors leur Chapitre général.
Les deux cardinaux créés parmi les Ordres mendiants, Pierre de Tarentaise et Bonaventure, se trouvaient naturellement désignés pour servir d’intermé- diairesentreles religieux attaquésetleursadversaires. L'un et l’autre réussirent pleinement et firent adopter, de part et d'autre, certaines règles de jurisprudence pratique, qui, sans fléchir sur le droit, satisfirent les opposants, et furent plus tard sanctionnées par le concile de Trente (4).
4; L'Université catholique, avril 1898.
Le troisième fait, celui qui domine tout, c’est la réconciliation de l'Église d'Orient. Vers la fin du mois de mai, Bonaventure recevait du Fr. Jérôme d’Ascoli une missive qui lui annonçait l’heureuse issue de ses démarches et la prochaine arrivée des ambassadeurs grecs. Prévenu immédiatement, Grégoire X fut transporié de joie. Il convoqua sur-le-champ les évèques en session extraordinaire, et chargea le saint cardinal de prendre la parole. Bonaventure fut rarement mieux inspiré. Un frisson courut dans l’auditoire, lorsqu'il jeta à tous les échos de la primatiale, d’une voix vibrante d'émotion, cette apostrophe du prophète Baruch, si bien appropriée aux cireonstances : « Lève-toi, Jérusalem! Tiens-toi sur la hauteur; regarde vers l'Orient, et rassemble tes enfants, de l'Orient à l'Occident. » Il parla de la mission de l'Église, des deuils et des tristesses du passé, des joies qu’il voyait poindre à l'horizon, avec une conviction et une chaleur qui électrisèrent l'auditoire.
On attendait avec impatience l’arrivée des Grecs. On n’était pas sans crainte : tant de fois ils avaient décu les espérances de la Papauté! Enfin le 24 juin, on signalait leur présence sous les murs de Lyon. C'étaient les plus hauts personnages du Levant : Germain, patriarche démissionnaire de Constantinople; -Théophane, métropolitain de Nicée; Georges Acropolite, grand-chancelier de l'empire, avec une suite considérable. Les Pères du concile allèrent au-devant d'eux, et les conduisirent en grande pompe jusqu’au palais du Souverain Pontife. Celui-ci, debout, entouré des cardinaux et d’une couronne de prélats, les ac-
cueillit avec bienveillance et leur donna le baiser de . paix. Ils lui remirent, avec leurs lettres de créance,
l'épitre confidentielle de Michel Paléologue et celle
des évêques d'Orient.
Primauté du Pape, insertion de son nom dans les prières liturgiques, droit d'appel au Saint-Siège, procession du Saint-Esprit, sur tous ces points de dogme ou de discipline controversés, le prince formulait, dans les termes les plus explicites, sa soumission « à l'Église romaine, établie par le Sauveur lui-même, et sa pleine adhésion à la foi perpétuellement enseignée et inviolablement gardée par les successeurs de Pierre ».
Même langage chez les évèques de l'empire. Ils aspiraient à l’union, mais ne dissimulaient pas l’insuccès des efforts de Michel Paléologue près du patriarche de Constantinople, sectaire des plus perfides et partisan obstiné du photianisme. |
La lecture de ces pièces diplomatiques impressionna vivement Grégoire X. Il ne restait plus qu'à élucider les points controversés et qu’à régler le cérémonial de l’abjuration. Le « saint cardinal » fut chargé de ce soin. Il s’en acquitta avec tant de science, que la lumière se fil vite dans l'esprit des Grecs, et tant de courtoisie, qu'ils le nommèrent . Eutychius, le Gracieux.
Le 29 juin, fête de saint Pierre et saint Paul, tout était prêt. Ce fut la journée décisive du concile, une journée inoubliable! Grégoire X officiait pontificalement dans l’église métropolitaine, en présence des Grecs et des Latins. L’épitre et l’évangile furent lus
dans les deux langues. Puis Bonaventure monta en chaire. Son visage était d’une pâleur extrême. Déjà il ressentait les premières atteintes du mal qui devait l'emporter si peu de jours après. Mais il savait que nos forces sont le seul bien dont nous ayons le droit d’être prodigues, surtout quand nous les dépensons au service de la justice, de la vérité et de la liberté des âmes. Et c’étaient toutes ces causes à la fois qui appelaient un défenseur. Il n’hésita pas. Dominant le mal qui l’étreignait, il exalta les impérissables grandeurs de l’Église romaine, « immuable dans sa doctrine, indestructible dans sa hiérarchie, mère et maitresse de toutes les Églises, source d’où découlent l'autorité et la juridiction pour se répandre dans tous les membres de l’épiscopat (1) ». ILexalta aussi ses beautés, ses joies, les heureuses conséquences de l'union, l'Orient et l'Occident se donnant la main pour repousser les doctrines et les hordes de l’islamisme, et désormais, dans tout l’univers, un seul Credo, un seul troupeau, un seul pasteur.
Dans cette improvisation, l’orateur, dde Si éloquent, inspiré par les circonstances, s'était pour ainsi dire montré supérieur à lui-même. Jamais sa voix n'avait élé plus pénétrante, ses accents plus chaleureux, ses pensées plus brillantes. C'était l’astre projetant ses derniers reflets, semblable au soleil qui, avant de disparaitre à l'horizon, rougit de feux plus élincelants les dernières cimes des montagnes. Peutêtre en avait-il le pressentiment! Mais la noble assis-