CHAPITRE PREMIER
Au charmant pays de Toscane, en cette rég-ion pittoresque que les voyageurs ont surnommée « la fleur de l'Italie », dans la petite ville de Bagnorea, naquit un fils aux nobles époux Jean de Fidanza et Marie de Ritelli.
Nous savons fort peu de chose sur la naissance et la famille de cet enfant qui devait un jour illustrer l'Église par la science et la sainteté. '
Toutefois, un savant paléographe italien pense avoir découvert dans les archives communales de Bagnorea et d'Aquila des documents d'après lesquels lès Fidanza seraient originaires de Cività Tommàsa; on les rencontre dès l'an io37 figurant avec le titre de chevaliers. Vers là fin du douzième siècle un Jean Fidanza était attaché au service du cardinal Ubald Accingoli, qui devint pape sous le nom de Lucius III, le i"^ septembre ii8i* Jean suivit son maître, fut nommé camérier de cape
SAIJiT BONAVENTURE. ' 1
et d'épée; mais la mort du pape étant survenue le 25 novembre 1 185, Jean quitta la cour pour se retirer dans la petite ville de Bagnorea.
Il ne semble guère que cet ancien camérier pontifical ait été le père de l'enfant dont nous entreprenons de raconter l'histoire ; car nous basant sur des documents chronologiques d'où il ressort que lors de sa mort en 12^416 séraphique docteur comptait cinquante-trois ans d'âge, il est permis de fixer l'époque de sa naissance à l'an I22I, ou 1222 au plus tard, et Jean Fidanzaeut été plus que sexagénaire.
Faut-il souscrire à l'opinion de Mariano de Florence, ^ qui nous affirme que le père de notre saint exerçait l'art de la médecine? Ce détail serait une nouvelle preuve que les Fidanza appartenaient à ce rang de la société chez qui la culture intellectuelle ajoute son relief à la noblesse du nom. Toutefois ni la condition paternelle, ni la précision des dates n'établissent le mérite d'un homme. Ce qui intéresse davantage c'est que les parents du nouveau-né étaient de la race des vrais chrétiens. La bénédiction étant descendue sur eux, un fils leur étant né, leur premier souci fut de présenter sans retard l'enfant à l'église. Il fut appelé Jean du nom de son père. Femme d'une admirable piété, Marie de Ritelli, bien qu'elle-même de haute extraction, remplit à l'égard de son fils tous les devoirs de la maternité.
Malgré des soins vigilants autant qu'affectueux la santé de l'enfant s'altéra ; elle s'altéra même si gravement que ses jours furent en danger. Les veillées maternelles, les soins les plus assidus, les prescriptions médicales, tout s'épuisait sans enrayer le malj nul remède n'exerçait son efficacité, les ressources de la nature, si puissantes en ce premier âge, ne laissaient plus d'espoir. Déjà la mort apparaissait au chevet
NAISSANCE., EO,RMi4'l?lO.Nv INTELLECTUELLE. ,3
enfaotm. Un® lueur df espéxanc© tout à^nm cowp rasséréna le visage eindiolori de la? mèr©.Daiii)S toute IfOmbde et bien au delà, un grand serviteur de Dieu avait opéré naguère des prodiges, semé des miracles sur ses pas, François d'Assise avait plus d'une fois consolé la douleur des mères affligées. Marie de Ritelli avait entendu raconter ces choses merveilleuses, elle s'en souvint. De toute son âme elle adressa une prière fervente au bienheureux François, lui recommanda son enfant. Le mal incontinent cessa ses ravages, peu à peu la vie reprit ses droits 5 grâce à la piété maternelle, l'enfant était sauvé. Sur ce fait, si simple, la postérité a échafaudé toute une légende qui ne supporte pas la critique. L'enfant, raconte-t-on, avait alors environ quatre ans, la mort étant imminente, sa mère le porta à saint François, exposa avec larmes l'.angoisse de son cœur, supplia le serviteur de Dieu d'avoir pitié de son malheur et de rendre la santé à l'enfant; François, touché, et profondément impressionné,, aurait pris entre ses bras le petit malade, l'aurait béni, couvert de tendresse, rendu sain et sauf à la mère, qui, pour témoigner sa reconnaissance aurait fait vœu à François de donner son fils à l'Ordre dont il était le fondateur. Ce qu'entendant le séraphique Père prophétisant sur le sort futur du petit Jean, se serait écrié : huona ventura^ ô la bonne aventure ! De là le nom que porta plus tard notre saint, et le premier de tous.
Tout cela n'est que le fruit d'une pieuse imagination ; mais on joua sur ce nom qui pourtaût n'était pas nouveau. La circonstance de la guérison miraculeuse y prêtait, oh en profita. Dans le prologue de la vie de saint François le séraphique docteur se mettra en garde de parler de ce prétendu vœu. Si réellement saint François eût été encore vivant, lui faire un vœu aurait «té contraire à la doctrine catholique, le vœu s'adresse
à Dieu, et jamais à une créature vivante. Pour cette raison les Bollandistes rejettent la légende ^.
Education du jeune Fidanza.
Marie de Ritelli eut un vif pressentiment du rôle élevé qui lui incombait. Elle mit à l'éducation de son fils plus que le soin maternel des femmes en général, elle employa à cette œuvre toutes les énergies de la nature jointes à celles de la foi chrétienne; ne se bornant pas aux soins de la santé corporelle, elle accordait une plus large part aux nécessités de l'âme, à sa formation.
Où, à quel âge, ce nouveau Samuel fut-il soumis au rude apprentissage des humanités? Rien qui permette de le deviner. Les résultats promptement obtenus laissent supposer que le petit Jean commença de bonne heure le travail préparatoire à l'acquisition des sciences théologiques, objet principal de sa carrière intellectuelle. Dans l'intention et le désir de sa mère il devait un jour devenir frère mineur, on dirigea par conséquent tous ses efforts et toute son attention vers ce but; là devaient converger l'application de son esprit, les inclinations de son cœur. Il importe qu'avant tout autre chose «l'homme soit instruit en ce qui concerne le salut de Tâme, afin que toujours il s'accoutume à progresser en ce qu'il y a de mieux», comme le relève si à propos Roger Bacon^.
L'idéal premier et principal de notre écolier fut là, il s'y maintint tandis qu'avec ses condisciples il était soumis au cadre régulier et méthodique du programme
1. Prol. in Legend., Orat. in Vit. S. Bonav. per Octavian. de Martinis.