Willibald, c. 6, p. 45a
2. Il ne faut pas, avec certains, voir dans l'acte de Geismar une contradiction avec les instructions de Grégoire le grand à saint Augustin (Beda, Hist, eccl, Angl,, II, a^), et avec les conseils de Daniel de Winciiester à Boniface lui-même (v. ci> dessus, p. 29). Le pape, il est vrai, conseillait de conserver les sanctuaires païens là où on le pouvait, mais le chêne de Thor n'était pas un sanctuaire ; il était un dieu, une idole,
La chute du chêne de Geismar n'est pas Tunique épisode de Tactivité du saint que Thistoire nous ait conservé pour cette date ; vers le même temps, il élevait une chapelle, dédiée à Tarchange saint Michel, au sommet de la roche basaltique du haut de laquelle Amoeneburg regarde les belles forêts de la Hesse. Et là, comme à Geismar, vint se placer k côté du sanctuaire une maison qui servait de résidence aux coopérateurs de Tapôtre, et qui devait être le noyau d'un monastère d'abord, d'une chrétienté ensuite ^ Si nous étions plus renseignés, il est probable que nous aurions encore à mentionner d'autres fondations, que l'absence de témoignages positifs nous a réduits à ignorer. La légende, il est vrai, est moins réservée; elle connaît une multitude de temples détruits et d'églises bâties dans ce pays par saint Boniface à l'époque dont il s'agit. Mais, si rien n'est plus vraisemblable dans l'ensemble, rien n'est moins prouvé dans le détail, et l'histoire ne gagnerait rien à suppléer par des relations légendaires au silence des sources authentiques. Il suffira de dire que dès lors les résultats du zèle de Boniface durent être grands, puisqu'un évéque voisin, probablement Gew^ilieb de Mayence, voulut revendiquer pour son diocèse les jeunes chrétientés qui venaient de surgir de terre. Le saint se plaignit au souverain pontife de cet intrus
et la destruction des idoles fut de tout temps une des premières sollicitudes de Tapostolat chrétien.
1, Willibald, c. 6, p. 455.
qui n'avait pas semé et qui voulait moissonner, et Grégoire II écrivit au due Charles pour le prier d'y mettre bon ordre. Selon toute probabilité, l'usurpateur aura dû renoncer à sa tentative^.
L'année suivante (724), nous retrouvons le saint en Thuringe, Ce pays de montagnes et de forêts, depuis la destruction du royaume de Thuringe par les fils de Clovis, avait été partagé entre les Francs et les Saxons. La Thuringe septentrionale, échue à ces derniers, était restée plongée en pleine barbarie. La Thuringe méridionale, tombée sous l'autorité des Francs, avait appris à connaître Jésus-Christ; du moins les grandes familles ralliées au régime nouveau, qui leur confiait l'administration du pays, étaient passées au christianisme, et saint Kilicn, qui avait le premier évangélisé la contrée, avait même converti le duc Gosbert. Mais des guerres malheureuses contre les Saxons étaient venues réduire la Thuringe à l'anarchie : la dynastie ducale avait disparu, le petit noyau de chrétiens avait été presque exterminé, et les Saxons victorieux, avec ce fanatisme païen qui leur était propre, voulurent, ce semble, forcer les survivants à Tapostasie*. Cela ne dura pas, et la terreur des armes de Charles Martel venait de
I. V,Epist, a5,p. 86, réponse de Grégoire II à la lettre de Boniface, qui est perdue,
a. V. Epist, 20f p. 80, où le pape Grégoire II, s'adressaut aux grands de la Thuringe, les loue d'avoir résisté aux païens (ce sont les Saxons), qui voulaient les forcer à adorer les idoles.
décider les Saxons à faire enfin la paix^ mais Tétat de la Thuringe chrétienne restait misérable.
Lorsque Boniface y entra, il y avait encore des chrétiens, mais il n^y avait plus de communautés chrétiennes, si Ton peut ainsi parler. La vie religieuse était extrêmement languissante. Les quelques prêtres francs ou scots répandus dans le pays pour Tévangéliser donnaient des exemples de relâchement et d'ignorance qui étaient plutôt un obstacle aux progrès de rÉvangile. Il n'y avait rien à attendre de pareils auxiliaires, et Boniface se voyait obligé de défricher seul son ingrat domaine.
Il s'y employa avec énergie, protégé par le saufconduit du prince, encouragé et consolé par les marques de sollicitude paternelle qu'il recevait du souverain pontife. Un certain nombre de grands, dont quelques-uns peut-être immigrés après la conquête franque, semblent avoir accueilli et favorisé Tapôtre; le pape les remercie et les félicite nommément dans la lettre qu'il remit pour eux à Boniface partant de Rome*. Une seconde lettre du pape, cette fois adressée à tout le peuple des Thuringiens, leur recommandait d'une manière instante d'honorer leur évêque comme un père et de prêter l'oreille à sa doctrine. « Ce n'est pas pour la conquête de quelque lucre temporel que nous l'avons envoyé parmi vous, c'est pour le salut de vos âmes. Donc aimez Dieu et en son nom recevez le baptême,
I. Ver» 710. V. Brejrsig, Die Zeit Karl Martellsj p. 35. I. Epist, 20, p. 80.
46 SAINT BONIFAGE.
car le Seigneur notre Dieu a préparé à ceux qui l'aiment ce que Tœil de rbomme n'a jamais vu et que son esprit n'a jamais conçu. Quittez les œuvres mauvaises et faites le bien. N'adorez pas les idoles et ne leur immolez pas de chair, car ce sont des pratiques qui ne sont pas agréables à Dieu. Agissez en tout selon ce que vous enseignera notre frère Boniface, et vous serez sauvés à jamais, vous et vos fils. Construisez aussi une maison qui servira de résidence à votre évéque et père, et des églises où vous irez prier, pour que Dieu vous pardonne vos péchés et qu'il vous donne la vie éternelle*. »
Pendant qu'il s'adressait en ces termes aux Thuringiens, le pape envoyait à l'apôtre lui-même des félicitations qui devaient lui aller jusqu'au fond du cœur*. Etre loué par le souverain pontife était le plus précieux de tous les salaires que l'ouvrier de l'Évangile attendait ici-bas, puisque avec sa foi profonde dans la chaire de saint Pierre il y voyait le gage assuré des récompenses célestes.
La mission de Thuringe occupa Boniface pendant les années 724 et suivantes jusqu'en ^Si . Il raviva le christianisme languissant de cette terre si longtemps éprouvée ; il réchauffa et stimula le zèle des grands qui faisaient profession de foi chrétienne; il confondit et réduisit au silence des prêtres fornicateurs qui prêchaient une doctrine mutilée à laquelle ils mêlaient