I. Epist, 4^7 P* III
». Epis t. 4o» p- io8. Pour Li date, j'ai suivi Hahn, Jalirbu-
fut écarté de bonne heure, et c'est Girloman qui, en vertu des dispositions de son père mourant, succéda à celui-ci dans le gouvernement de toute TAustrasie.
Ce fut un grand bonheur pour la civilisation et pour TAUemagne que Tavènement du nouveau monarque. Ame profondément religieuse, que le repentir de ses fautes autant que Tattrait de la vie monastique devaient finalement conduire du trône dans le cloitre, Carloman était le souverain qu'il fallait à Boniface, parce qu'il comprenait la grandeur de son œuvre apostolique et qu'il correspondait à ses vœux ardents de réforme. On va voir si une réforme était nécessaire.
Il y a peu de tableaux aussi lugubres dans l'histoire que celui de l'Église et du clergé dans le royaume franc, pendant l'époque de transition qui assista à l'agonie de la dynastie mérovingienne et à l'ascension graduelle d'une nouvelle famille royale. Pour s'en faire une idée, il n'est besoin que d'ouvrir la correspondance du saint lui-même. Ce n'est, pendant des années entières, qu'un long cri de douleur et d'indignation contre les scandales et les abus dont il est le témoin trop souvent impuissant. Les épreuves dont il s'est vu assailli au cours de ses missions de Hesse et de Thuringe ont été bien amères sans
eher^ p. ai6, et Dûmmler, Epistolœ, — Oelsner, p. 77, note 4, croit que le saint aura écrit une lettre semblable à Pépin et à Carloman, et qu^il faut Toir ici une espèce de circulaire aux trois noureaux souverains.
doute, mais qu'est-ce auprès de ce qu'il constate en plein pays franc, dans cette Gaule, chrétienne depuis des siècles, dans ce peuple qui était destiné par la Providence à être Tépée au service de son Eglise ?
La vie catholique y était comme suspendue, et ses organes engourdis et paralysés. Les conciles, dans lesquels, au vi^ siècle, s'était faite la meilleure partie du travail civilisateur, étaient tombés en désuétude : au témoignage des vieillards, comme Boniface le mandait au pape, il y avait quatre-vingts ans qu'ils ne se réunissaient plus\ La hiérarchie métropolitaine avait cessé d'exister. Les sièges épiscopaux étaient à l'abandon : les uns étaient vacants depuis des années, les autres, plus malheureux encore, avaient été livrés comme des proies à des laïques avides ou a des clercs sans mœurs. Certains de ces intrus détenaient plusieurs diocèses et plusieurs abbayes à la fois ; c'est ainsi que Hugues, neveu de Charles Martel, occupait les sièges de Paris, de Rouen et de Bayeux, et qu'un soudard du nom de Milon portait dans ses mains profanes les crosses des deux vénérables églises de Reims et de Trêves. Aucun vice ne fermait l'accès de la dignité épiscopale; l'on citait des clercs
I. Epist, 4^9 p. 112. Franci enim seniores dicuntf plus quam per tempus octoginta annorum sjrnodum non fecerunt. Ce calcul n'est exact, je pense, que pour les provinces orientales du pays franc; en Gaule, nous voyons des conciles, en petit nombre il est vrai, se tenir pendant toute la seconde moitié du vii* siècle. Cf. Vacandard, Fie de saint Ouen, Paris, 190a, p. aaa, note.
qui entretenaient plusieurs concubines, et que leur dévergondage n^empéchait pas de gravir les degrés de la hiérarchie ecclésiastique. D'autres évéques, tout en se défendant d'être des fornicateurs, s'adonnaient à la boisson, à la chasse, au métier des armes, et répandaient indifféremment le sang des chrétiens et celui des païens. Gewilieb, évêque de Mayence, avait tué en trahison, de sa propre main, le meurtrier de son père, et n'en continuait pas moins d'administrer son diocèse *.
Le clergé inférieur, on peut le penser, ne valait pas mieux que ses chefs : son ignorance et sa grossièreté n'avaient d'égales que sa vénalité et son incontinence. Ses rangs étaient envahis par des multitudes impures de gens qui n'entendaient assumer aucun de ses austères devoirs, mais qui comptaient y trouver la richesse et le privilège. On y rencontrait des esclaves fugitifs qui s'étaient fait donner la tonsure pour échapper à leurs maîtres. Sous l'habit ecclésiastique, des aventuriers, dont plus d'un n'avait pas même reçu les ordres, circulaient à travers le pays, pour séduire et fanatiser les multitudes en flatlant leurs vices, en prêchant des doctrines hétérodoxes et en exhibant des amulettes*.
Ce qui aggravait le mal, c'était la foule des prêtres scots ou bretons venus d'outre-mer, qui, errant de
I. Epist, 4^t p* 113 ; Anonyme de Mayence dans AA. SS^ de juin, p. 473 et dans Jafïë, pp. 471-472.
a. Epist, 4a, pp. iia-ii3.
diocèse en diocèse et échappant au contrôle de toutes les autorités ecclésiastiques, enseignaient ce qu'ils voulaient, vivaient comme il leur plaisait, troublaient dans tous les cas la société religieuse par leur attachement obstiné à certaines disciplines nationales, comme la tonsure irlandaise ou leur manière particulière de calculer la date de Pâques. Boni face avait déjà rencontré de ces irréguliers dans ses missions de Hesse et de Thuringe et avait eu à soutenir contre eux plus d'un combat.
Parmi ces charlatans de religion, il en est deux dont on peut dire qu'ils ont empoisonné la vieillesse du saint : Tun est un Scot du nom de Clément, Tautre un Franc qui s'appelait Aldebert. Tous deux, à vrai dire, étaient revêtus du caractère ecclésiastique, et Aldebert avait même réussi à se faire conférer Tordination épiscopale par des évêques ignorants. Ce que nous savons d'eux, et en particulier d'Aldebert, est véritablement affligeant, et on ne comprend pas comment certains historiens ont pu prendre ce triste personnage en quelque sorte sous leur protection.
Aldebert offre le type le plus complet de l'aventurier religieux, tel qu'une époque d'ignorance et de désordre pouvait le supporter. Il n'est pas certain qu'il ait été un imposteur absolument conscient ; il appartenait plutôt à cette famille d'esprits ardents et faux qui savent mêler les rêves de l'ambitieux et les illu* sions du visionnaire, et qui deviennent ou des fondateurs de religion comme Mahomet, lorsqu'ils réussis-
senty ou des charlatans vulgaires lorsqu'ils échouent. Aldebert s'était forgé un christianisme spécial dont il était le centre et dont il se faisait le héraut : il avait la prétention de mener à lui seul les fidèles au salut, en se passant et des sacrements et de la hiérarchie ecclésiastique. Il dressait des croix en plein air, au bord des fontaines, ety rassemblait les multitudes pour la prière; s'il consacrait une église, c'était en son propre nom; il déclamait contre les pèlerinages à Rome et faisait aboutir toute dévotion à sa propre personne. 11 se vantait d'être en relations avec les anges; Tun d'eux, disait-il, lui avait apporté de l'extrémité du monde des reliques auxquelles il devait un pouvoir illimité, mais il affectait de ne pas vouloir nommer le saint à qui elles avaient appartenu. Il exhibait aussi une lettre de Jésus-Christ qui, à l'entendre, était tombée du ciel à Jérusalem. Nous n'en possédons pas le contenu, mais le titre, qui a été conservé, est rempli d'extravagances; on y raconte comment cette lettre est arrivée de proche en proche jusqu^à Rome, entourée d'une vénération universelle. On citait aussi le texte d'une prière qu'il avait rédigée lui-même, et où apparaissaient divers noms d'anges ignorés de la tradition catholique, mais colportés dans la littérature des apocryphes. A ses fidèles prosternés à ses genoux pour se confesser il disait : « Je connais toutes vos fautes sans que vous ayez besoin de les avouer ; allez en paix y> . Il s'était fait composer, dans le style des écrits hagiographiques du temps, une biographie où on le disait
prédestine dès le sein de sa mère. Par son éloquence «t par son habileté, il avait fanatisé à un degré extraordinaire le peuple des campagnes, principalement les femmes; on lui attribuait le don des miracles, et luimême était arrivé à une telle infatuation que, comme tant d'autres faux prophètes, il distribuait en guise de reliques ses ongles et ses cheveux ^
Telle était la navrante situation religieuse du royaume franc au moment où Boniface mit courageusement la main à la grande œuvre de la réforme. Il ne parait pas qu'il ait hésité un instant sur la question de savoir par où il fallait commencer, et ce fut aux conciles de Tépiscopat franc qu^il demanda le remède. Ici se reconnaît ce qu'on peut appeler l'éducation romaine de Boniface. Les conciles furent de tout temps le grand moyen d'action des papes, et c'est à cette salutaire institution qu'ils avaient recouru en particulier, chaque fois qu'il avait fallu pourvoir aux nécessités de l'empire franc. Par l'intermédiaire de leur légat, saint Césaire d'Arles, ils étaient parvenus a faire réunir les grandes assemblées conciliaires d'Agde (5o6), d'Orléans (5 1 1)' et d'Epaone (5 17), qui avaient tour à tour organisé la situation religieuse des trois royaumes
de la Gaule : la Provence avec l'Aquitaine, la France et la Burgondie. Ils avaient agi de même avec leur
légat Boniface. On a vu que le saint avait ajourné son
départ de Rome pour pouvoir assister à un concile