CHAPITRE X
Quel était-il, cet liomme cxlraordinaire qui prend une telle place dans Thistoire du christianisme et de la civilisation, et dont Tinfluence sur les destinées du peuple allemand n'a d'égale que celle de Charlemagne?
Fut-il un homme de génie? Si le génie suppose ayant tout un ensemble de dons inlellecluels hors pair, Boniface ne fut pas un homme de génie. On ne peut pas dire qu'il y ait rien de transcendant dans son esprit. Sans doute, il compta, sous le rapport du talent et de la science, parmi les hommes les plus remarquables de son temps. Esprit judicieux et pondéré, en qui les facultés de la raison primaient celles de l'imagination, doué au surplus d'une rare puissance de travail et d'une endurance qui le rendait pour ainsi dire invincible, il était fait pour réussir dans les grandes entreprises. Il fut d'ailleurs un lettré en possession de tout ce qu'on savait alors, un professeur sans égal, un organisa tcur admirable et un admirable manieur d'àmes
cl l'on peut dire que sous tous les rapports, même comme écrivain et comme orateur, il fut a la hauteur de ce que son temps a produit d'esprits distingués. Mais, s'il les égala, il ne les dépassa point, et ce n*est pas à sa supériorité intellectuelle qu'il doit sa grande signification historique.
Ce qui fait sa vraie grandeur, c'est son caractère, c'est-a-dire la trempe et la direction de sa volonté illuminée par la conscience. L'harmonieux équilibre des qualités morales et intellectuelles au service du bien, telle est la condition de la vertu, et quand la vertu se rencontre dans un homme à un degré héroïque, elle s'appelle la sainteté.
C'est la sainteté qui constitue la grandeur de Boniface. On peut dire qu'il est grand dans la mesure même où il est saint. On ne le comprendra pas si l'on se refuse à reconnaître, au cœur même de sa vie, à la source de toute son activité sur terre, un principe surnaturel qui en est, si l'on peut employer cette expression, le premier mobile. Ce n'est pas une âme selon la nature, mais une âme selon la grâce qui a habité l'enveloppe mortelle de ce grand serviteur de Dieu. Il fut de ceux qui, pour parler comme les Livres Saints, ont dépouillé le vieil Adam et sont devenus des hommes nouveaux. Sa vie entière, depuis le berceau jusqu'à la tombe, sa précoce vocation monastique, son exil volontaire, sa longue et féconde mission de Germanie, son glorieux martyre, tout porte le cachet de cette influence d'en haut à
laquelle il a toujours correspondu, tout s'explique par Tardeur et par Fintensité de sa foi. Toute sa carrière n'est que l'application de cette parole de Tapôtre : Justiis ex fide çwit.
C'est cette foi elle-même qui a d'emblée orienté son cœur et sa conscience vers le siège infaillible qui en est le gardien. La ferveur romaine de Boniface est d'ailleurs un trait qui lui est commun avec tous les fidèles d'Angleterre. Le roi Osw^y était bien l'interprète de toute la nalion, le jour où, dans le célèbre débat sur la date de Pâques, il prononçait ces paroles expressives : « Je vous dis que Pierre est le portier du ciel, et que je veux en toutes choses lui obéir selon mon pouvoir, de peur que, lorsque j'arriverai au seuil du paradis, il n'y ait personne pour m'en ouvrir les portes, si celui qui en tient les clefs se détourne de moi*. » Ce sont les mêmes accents que nous avons si souvent entendus sur les lèvres du saint, soit que dans ses lettres aux souverains pontifes il les assure de sa soumission au Saint-Siège, soit qu'il demande à ses amis d'Outre- Manche de lui copier en lettres d'or les Épîtres de saint Pierre, pour qu'il ait toujours sous les yeux la parole de celui dont il est l'envoyé. Et saint Pierre, pour lui, revit dans chacun de ses successeurs. Tout souverain pontife peut compter de sa part sur le même dévouement enthousiaste. Ce n'est pas ici la