‹ Saint Bruno et l'ordre des ChartreuxChapitre 15 sur 96 · REFUSÉE AUX FEMMES. MORT DU CHARTREUX · texte numérisé non relu

REFUSÉE AUX FEMMES. MORT DU CHARTREUX

ALGRÉ la clôture, pénétrons dans l'enceinte d'un Monastère de Chartreux ; voyons de près ces hommes oubliés du monde ; étudions les Règlements, les Observances, la vie de ces pieux Solitaires ; écoutons les chants graves et harmonieux qui retentissent dans le sanctuaire ; suivons ces Religieux dans leurs cloîtres silencieux, au Chapitre et même dans leurs cellules;

peut-être comprendrons-nous mieux, comment les Chartreux nous montrent en même temps le chemin du ciel et celui de l'avenir ici-bas; le chemin du ciel, par la prière et la pénitence, le chemin de la régénération de l'avenir, par l'abnégation et le sacrifice.

Les Chartreux sont peu connus ; morts au monde, ils s'occupent peu des appréciations portées sur eux par leurs contemporains, mais ils ne craignent en rien que la lumière se fasse sur leur existence. Les auteurs du Mémoire pour la défense des Congrégations religieuses. Mémoire composé après les décrets du 29 mars 1880, disaient : « Si « nous ne cherchons pas à être reconnus, nous te- « nons beaucoup à être connus. Si nous ne préce sentons pas nos Statuts à l'approbation du Gou- « vernement, fort éclairé sur ce point, nous ferons « mieux, nous dirons à tous qui nous sommes, « d'où nous venons, notre place dans l'Évangile, « dans l'histoire et spécialement dans nos Ance nales contemporaines et nationales, et enfin la « part de liberté que nous demandons à notre pays. « Nous nous adressons moins aux esprits agités de « l'heure présente qu'à la justice plus calme de de- « main; moins aux hommes d'Etat qui passent qu'à « la France qui ne passe pas '. »

Il est, croyons-nous, utile aux. hommes de notre temps de connaître la vie intime de ces saints Religieux et de se rendre compte de ces existences passées dans la pénitence, le dévouement et le

1 Introduction, p. 10.

sacrifice. Si en retraçant la vie si militante des Chartreux, nous commettons, aux yeux du monde, quelque indiscrétion, nous aurons pour excuse, le motif qui nous fait agir et le but que nous désirons atteindre.

Une Chartreuse ne ressemble g^uère à ces nombreux Monastères , à ces grandes Abbayes qui fleurirent si longtemps sur le sol de la France ; elle a un caractère original. Dans nos vieilles Abbayes, les Moines n'avaient pas une demeure particulière où ils devaient se retirer, prendre leurs repas, réciter leurs Offices et se livrer h l'étude ; ils passaient leur vie entière en Communauté. Le Chartreux, au contraire, vit seul, dans une demeure distincte et complètement séparée de celle de ses frères. Une Chartreuse ne renferme donc pas seulement une réunion de Religieux assemblés pour vivre sous une même Règle, c'est, avant tout, une agglomération d'hommes qui vivent séparés et forment, pour ainsi dire, une juxtaposition de solitaires.

Pour bien comprendre ce qu'est une Chartreuse, il est donc nécessaire de se rappeler que les enfants de saint Bruno sont en même temps Anachorètes et Cénobites, et profitent des avantages de ces deux formes de la vie monastique.

Le Chartreux Lansperge, dans un de ses ouvrages intitulé Enchiridion, fait les réflexions suivantes sur l'union de ces deux formes de la vie monastique. « Dans notre Ordre, vous avez les deux vies érémitique et cénobitique, et l'une et

l'autre tellement tempérée par le Saint-Esprit que tout ce qui, dans Tune ou dans l'autre, aurait pu vous être un danger, n'existe plus, et que l'on a seulement conservé et augmenté tout ce qui sert à votre avancement spirituel et votre perfection. La solitude, telle qu'on la trouve en Chartreuse, est effectivement, à l'abri de l'indiscrétion et de tout danger, parce qu'il n'est pas permis aux Religieux de vivre à leur fantaisie; ils sont sous la loi de l'obéissance et sous la direction de leurs Supérieurs. Quoique seuls, ils peuvent cependant recevoir secours, assistance, encouragements en temps opportun, dès que cela est nécessaire. Et cependant ils sont Anachorètes, ils sont Solitaires : de sorte que, si vous voulez observer exactement les lois du silence, vous êtes dans votre cellule, tout comme si vous étiez au fond d'un désert inhabité. De fait, parce que vous êtes plusieurs dans la même solitude, en quoi cela vous gêne-t-il dans votre cellule ? Qu'importe que vous viviez dans un cloître plutôt que dans un bois, du moment que vous gardez le silence et la cellule ? La solitude des Chartreux est bien autrement sûre que celle des premiers Anachorètes, et tout aussi complète, du moment que vous vous appliquez comme eux à vivre solitaire '. »

Entrons dans la demeure du Chartreux. La porte ouvre sur le grand cloître, elle est marquée d'une lettre de l'alphabet, en guise de numéro

1 Enchiridion^ cap. \ m\. Dom Lansperge écrivait en l'année : "

d'ordre, souvenir des anciens Monastères de la Thébaïde. Une inscription pieuse, ou une sentence tirée de l'Ecriture Sainte, des saints Pères, de la vie des Saints, ou de l'Imitation de Jésus-Christ, est tracée sur la porte et exprime une pensée propre à faire réfléchir le Religieux 'qui habite cette cellule. A l'intérieur, un promenoir, un atelier ou laboratoire et un bûcher au rez-de-chaussée; à l'étage, l'oratoire et la chambre à coucher; enfin, devant la maison un petit jardin entouré de hautes murailles, telle est la demeure du Chartreux. Ajoutons cependant que toutes les Chartreuses n'ont pas d'habitations avec étage, mais chaque logement comprend toujours une antichambre, un atelier, un bûcher, un petit jardin et une chambre à feu, qui est spécialement appelée la cellule. Là se trouvent le lit du Religieux, l'oratoire où il prie et médite, la table où il étudie, et le petit réfectoire où il prend ses repas.

Dans cette cellule, tout respire la pauvreté évangélique ; si le mobilier est fort simple, du moins il a le mérite d'être d'une grande propreté. Quelques chaises, une table en sapin, une petite bibliothèque où se trouvent des livres de théologie et d'ascétisme, la statue de la Vierge Immaculée, des images de dévotion modestement encadrées ou attachées à la muraille par de simples clous, un bois de lit formant alcôve, une mince paillasse, des couvertures grossières, un traversin en paille d'avoine, un prie- Dieu accompagné d'une stalle, un bénitier et un crucifix, tel est le mobilier do la cellule du Char-

treux; telle est la demeure, où le fils de saint Bruno passe une grande partie de son existence et trouve le vrai bonheur en priant, en méditant, en travaillant.

La vie du Chartreux est essentiellement contemplative, mais elle n'exige cependant pas l'état contemplatif proprement dit. « On peut être un exce cellent Chartreux, écrivait un Religieux de cet « Ordre, sans avoir le don de contemplation. Note tre vie favorise néanmoins ce sublime état et y « prédispose. On l'appelle contemplative par oppo- « sition à la vie active, parce qu'elle exclut tout « ministère extérieur, sauf celui que réclament les « besoins de la Communauté, et qu'elle est toute « consacrée à la prière, au chant des louanges de « Dieu, à l'étude, à la méditation des choses divines1. »

Chaque Ordre religieux, comme chaque chrétien a, sur cette terre, une vocation et un rôle à remplir. Jésus-Christ est le modèle que tous doivent imiter et reproduire dans leurs actions; mais l'homme ne pouvant à cause de sa nature, arriver à retracer entièrement la vie du divin Maître, doit s'efforcer de pratiquer quelqu'une des vertus dont le Seigneur nous a donné le modèle. Il en est de même dans les Ordres religieux. Les uns pratiquent plus spécialement la pauvreté et l'humilité de leur divin Maître, les autres imitent plutôt sa vie active et enseignante, d'autres encore sa vie cachée, sa vie de prière et de contemplation. Quoi-

( Exposé du genre de vie des Chartreux, p. 6.

que le Chartreux soit appelé à s'exercer, de la manière la plus parfaite possible, à la pratique de la pauvreté, de l'humilité, de la chasteté, de l'obéissance et de toutes les vertus évangéliques, on doit cependant reconnaître que l'Institut fondé par saint Bruno est plus spécialement destiné à continuer sur la terre, la vie de prière de Notre-Seigneur Jésus-Christ, dont il est dit : « Erat pernod ans in oratione Dei. Le temps que les Chartreux emploient chaque nuit à la prière n'est que la continuation des veilles pratiquées par le Sauveur, et si cet Ordre est appelé contemplatif, ce n'est pas seulement parce que sa Règle prescrit le silence, la prière et la solitude , mais surtout parce que, aux yeux de l'Eglise, le Chartreux semble avoir reçu plus que tout autre la mission de continuer l'œuvre de la contemplation, à laquelle le Fils de Dieu s'est livré durant sa vie mortelle.

L'enfant de saint Bruno, en s'isolant du monde, en fuyant le commerce des hommes, en s'adonnant pendant de longues années à la méditation, vo.it son âme s'épurer et se fortifier. Dès lors, jaloux de faire des progrès dans la science qui a pour but de connaître Dieu, il s'applique exclusivement à cette étude, heureux d'y découvrir toujours des abîmes de grandeur, de bonté, de sagesse et de miséricorde. Dans ce saint commerce avec le ciel, il tire sans cesse de son cœur de nouveaux mérites, et de la bonté de Dieu de nouvelles richesses, immenses trésors qu'il dépense pour le bien des âmes et le salut de la société.

ce Le Chartreux, — écrivait il y a quelques années « un Religieux de cet Ordre, — garde une soli- « tude volontaire, où, mettant en oubli toutes les « créatures, il n'est occupé que du Créateur et de « ses perfections; où, adonné tout entier aux exerce cices de piété et de pénitence, il triomphe de la « chair et de ses révoltes, du monde et de ses plai- « sirs, du démon et de ses attaques ; où enfin, par « la douceur des divins cantiques, l'application aux « lectures spirituelles, la ferveur dans la prière et « les ardeurs de l'oraison, il sanctifie tous ses mo- <c ments et s'unit à Dieu de la manière la plus « intime ' . »

Entrons dans les détails de la vie du Chartreux. Au milieu des ténèbres de la nuit, alors que tout est calme et silencieux dans la nature et que la plupart des hommes vont prendre leur repos, le Chartreux commence ses pieux travaux. Il est dix heures ou onze heures, selon le degré de la fête dont on doit chanter l'Office'', la cloche du Monastère a résonné et le Religieux, appelé Excitateur parce qu'il est chargé de réveiller la Communauté, est venu interrompre un sommeil qui a duré environ quatre heures. Le Chartreux est vite debout, car il a dormi sur la dure, enveloppé d'une partie de ses habillements de laine, n'ayant guère quitté en se couchant que sa robe et sa cuculle.

1 Idée d'un véritable Chartreux, p. 7.

2 Les Dimanches et les jours solennels, ainsi qu'aux fêtes de Chapitre et aux tètes de douze leçons, l'Office étant plus long, on sonne les Matines à dix heures.

Après s'être muni du signe de la croix, le Religieux baise son crucifix, prend la petite lampe allumée par l'Excitateur, et se rend à l'oratoire qui est près de sa couche. Là, il se recueille quelques instants, puis offre les prémices de ses prières et de ses louanges à la très Sainte VieVge, en récitant, en son honneur, Matines et Laudes du Petit Office, suivies de prières spéciales pour la délivrance de la Terre Sainte. En 121 5, le concile de Latran avait ordonné de dire, à cette intention, le Psaume Deus venerunt gentes, pendant la messe, à YAgnus Dei qui précède la Communion du prêtre ' . Les Chartreux obéirent à ces prescriptions et, lorsque plus tard, elles ne furent plus obligatoires dans l'Eglise, ils n'en continuèrent pas moins à réciter, après les Laudes de l'Office de la Sainte Vierge, les prières ordonnées par le Concile.

Surius, dans sa vie de saint Bruno, 2 rapporte que saint Pierre apparut aux Solitaires du Désert de Chartreuse, sous la forme d'un homme vénérable et leur dit de joindre, tous les jours, l'Office de la Sainte Vierge au grand Office, afin d'obtenir par cette sainte pratique le don de persévérance . D'autres auteurs pensent, au contraire, que ce fut Landuin, successeur de saint Bruno, qui prescrivit aux Chartreux la récitation du Petit Office 3. Quoi qu'il en soit, les premiers disciples du fondateur de

1 Dom Le Coulteux, Annales mss. cit.

- VitaS. Brunonis , n. 33. — Bollandistes, Acta Sanctorum.

8 Cf. R.P. Délie, Dominicain de Saint-Honorc. de Paris. Histoire de l'état monastique.

l'Ordre s'engagèrent de rendre ce tribut d'hommage à la Vierge Iirimacutée, et leurs successeurs se sont toujours fait un devoir sacré d'acquitter cette promesse.

Après les prières pour la délivrance des Lieux- Saints, le temps libre, jusqu'au grand Office, est consacré pieusement à l'oraison mentale. Le Religieux doit toutefois éviter avec le plus grand soin, dit le Directoire, « de se bander l'esprit, afin qu"il « soit mieux disposé pour être attentif aux Matines « du jour; car l'esprit humain ressemble à un arc « qu'il ne faut tenir tendu qu'avec discrétion, si on « veut bien s'en servir '. »

La cloche se fait entendre pour la seconde fois, aussitôt le Chartreux quitte sa cellule et, s'éclairant à la lumière vacillante d'une lanterne, se rend à l'église pour chanter l'Office de nuit, comprenant Matines et Laudes de la fête du jour ou de la férié. L'étranger qui est venu frapper à la porte du Monastère et demander l'hospitalité, ressent en lui des impressions indéfinissables, à la vue de ces ombres blanches qui s'avancent silencieuses sous les sombres arceaux du cloître et vont remplir une à une les stalles disposées autour du chœur 2. Ces hommes se préparent à prier pendant que tant d'autres sont plongés dans le sommeil, ou s'étourdissent et se dégradent au milieu d'orgies ignobles;

1 Direct. Novit. p. 36. — Stat. I P. cap. xxm, n. 4.

- Les églises des Chartreux renferment deux chœurs , l'un près de la porte principale, réservé aux Frères, l'autre plus spacieux, près du Sanctuaire, pour les Pères.

ils veulent opposer d'ardentes supplications aux désordres nocturnes et réclamer, d'une voix puissante, le pardon des coupables. De pâles lueurs éclairent le lieu saint : l'àme éprouve un saisissement secret, et se recueille; au milieu de cette atmosphère pure et calme, tout porte à la méditation et à la prière.

Faisons remarquer, en passant, que l'heure choisie par les Chartreux pour chanter les Matines est précisément l'heure unique où, dans l'Eglise de Dieu, aucun chrétien ne s'acquitte officiellement du grand devoir de la prière. Diverses Congrégations ou Communautés récitent l'Office canonial de nuit, entre huit et dix heures du soir, ou encore pour d'autres Religieux, dans les premières heures de la journée. Le milieu de la nuit n'était occupé par personne; ce fut la part que la Providence assigna aux enfants de saint Bruno.

Les Vénérables Pères Profès et les Novices , après quelques instants de recueillement, se lèvent et commencent les Matines du grand Office. Que ce chant simple et grave émeut délicieusement l'âme ! Que ces voix austères et solennelles font naître de salutaires impressions, de saintes émotions dans un cœur chrétien ! Ces Religieux, qui chantent et prient, redisent avec foi et amour les paroles sacrées, remplissent le sanctuaire des plaintes et des gémissements du Roi Prophète, et font monter jusqu'au ciel les pressantes et tendres supplications de l'Eglise demandant miséricorde pour la société coupable. Ce sont les sentinelles avancées dont

parle le Prophète, sentinelles préposées à la garde de Jérusalem, et qui ne doivent cesser, ni jour, ni nuit, de se faire entendre ' .

Les Chartreux ont un si grand respect pour les prières qu'ils chantent, qu'à la plus légère distraction, à la moindre intonation vicieuse, on les voit s'agenouiller pour faire amende honorable et réparer ainsi publiquement leur faute. C'est ce qu'on appelle, dans l'Ordre, prendre Veniam.

Le chant des Matines terminé, les Chartreux psalmodient, si ce n'est pas fête de douze leçons, les Laudes de l'Office des Morts ; les Matines ayant été psalmodiées après Vêpres. Puis, après s'être encore recueillis un moment et avoir demandé au Seigneur de nouvelles forces pour continuer l'Office, ils chantent les Laudes canoniales ~, suivies de la récitation de Y Angélus. Pendant ce temps, les Frères prient dans la partie de l'église qui leur est réservée, y récitent leurs Offices et s'unissent de cœur au chant des Religieux ; eux aussi veulent prendre leur part des supplications quotidiennes de la Communauté 3.

L'Office de nuit est long, deux heures au moins, souvent trois heures et plus ; mais, écrivait dernièrement un pieux Religieux de la Grande Chartreuse, « tous les Chartreux sont unanimes à le dire bien

1 «Super muros tuos, Jérusalem, constitui custodes : tota die et tota nocte, in perpetuum non tacebunt. » Isaïe, 62.

2 Pour tout ce qui concerne l'Office, Cf. Prima Pars Novce Collectionis Statutorum, sub nomine Ordinarii.

3 Annales cit. lib. I. de Consuetud. R. P. Guigonis, cap.

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